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lundi 15 juin 2026

"L'AFFAIRE ST-JEAN" SUR LA ROUTE DE BAYONNE À BIARRITZ EN LABOURD AU PAYS BASQUE EN JUIN 1869 (cinquième et dernière partie)

 

L'AFFAIRE SAINT-JEAN EN 1869.


En juin 1869, a lieu un crime sordide à Bayonne.



pays basque autrefois crime labourd faits divers
BAYONNE 1870
PAYS BASQUE D'ANTAN


Voici ce que rapporta à ce sujet le quotidien Mercure d'Orthez, le 14 août 1869 :


"Cour d'assises des Basses-Pyrénées.

Audience du 4 août 1869. (suite)

Présidence de M. De Bordenave-d'Abère, conseiller.


Affaire St-Jean.

Double assassinat suivi de vol.


... Me Barthe, chargé d’office de la défense de l’accusé, retrace d’abord en quelques mots l’horrible fait qui constitue l’accusation.


Au récit de ces faits, dit le défenseur, on éprouve une indignation violente ; on ressent comme un besoin de venger le sang de ces deux pauvres victimes.


Voilà les premières impressions dont on est saisi.


Mais, à la réflexion, lorsqu’on examine les faits de plus près, lorsqu’on les envisage, non plus au point de vue d’un simple auditeur qui ne doit compte de ses impressions à personne, mais au point de vue du juge qui est responsable de sa décision envers sa conscience et envers Dieu, on tombe dans une grande perplexité. Après avoir été étonné, confondu par la férocité sauvage qui a présidé à cette horrible scène de meurtre, on se demande si celui qui l’a commise était bien maître de lui-même, s’il n’a pas été poussé, égaré par une passion plus puissante que sa volonté.


Alors on incline tristement la tête et on hésite à appliquer au coupable le châtiment suprême.


Le défenseur passe ensuite en revue les divers chefs d’accusation formulés contre Arnaud St-Jean, et arrive rapidement au fait, qui domine toute la cause, le meurtre des deux femmes.


M. l’avocat général, dit le défenseur, a déchiré les voiles, la situation est nette, claire. La loi vous donne aujourd’hui un pouvoir absolu sur cet homme : le ministère public vous demande d’en faire l’application. Cette tête si jeune, si pleine de vie, vous pouvez ordonner qu’elle soit abattue. A un jour donné, en présence d’une foule immense, agitée, avide du plus cruel des spectacles, votre ordre sera exécuté. Un homme mystérieux, dont l’existence s’écoule inaperçue, apparaîtra en traduisant en un fait horrible la parole de condamnation que vous aurez prononcée ; il fera monter au condamné les terribles degrés, il fera rouler cette tête du sommet de l'échafaud, et teindra de sang humain le pavé d’une place publique.


Voilà ce que vous pouvez faire !


Mais, si dans le fond de vos consciences vous trouvez quelque chose qui atténue la culpabilité de l’accusé, quelque chose qui vous inspire un sentiment de pitié, vous pouvez, non pas faire grâce, cela est impossible ; un grand crime a été commis, une expiation est due à la société ; mais vous pouvez, en admettant des circonstances atténuantes, substituer à la peine suprême une autre peine qui n’en diffère que par sa lenteur. A l’échafaud qui donne une mort violente, vous pouvez substituer le bagne qui est un tombeau anticipé. Quelle que soit la durée de la vie du condamné, vécût-il un siècle, il traînera constamment à ses pieds des chaînes qui lui rappelleront sans cesse son crime.


Le défenseur énumère ensuite les divers faits qui doivent faire accorder à l’accusé le bénéfice des circonstances atténuantes. D’abord, la grossièreté et pour ainsi dire la naïveté avec laquelle Arnaud a accompli son crime prouvent qu’il n’est pas un véritable criminel. Ses aveux, sa tendresse filiale, son repentir sincère, sont autant de circonstances qui doivent inspirer de la pitié. Mais, dit le défenseur, ce qui doit surtout atténuer sa culpabilité aux yeux des jurés, c’est que le mobile de son double crime n a pas été la cupidité, comme l’a soutenu l’accusation, mais bien une passion honnête et légitime qui a été contrariée dans son développement.


Me Barthe raconte, dans tous ses détails, cette passion grandissante, les obstacles insurmontables qui l’irritent, les promesses de Mlle Baltet suivies de refus cruels, les suppositions qui font naître la haine envers Léonie Machicotte dans le coeur de l’accusé. L’accusé ne travaille plus, sa passion l’absorbe, et les tortures de la misère s’ajoutent à celles d’un amour malheureux. Ses souffrances, dit le défenseur, excèdent ses forces, sa raison s’obscurcit, il conçoit cette folie du testament et finit par y succomber.


Ah ! le double homicide commis par St-Jean inspire une horreur profonde, et cependant je ne puis me défendre d’un sentiment de pitié. Je vois en lui la victime d’un sentiment irrésistible. Dans la nature, l'amour est le principe et le lien de tous les êtres. Il est tendre ou sauvage, suivant les situations. L’amour heureux peut enfanter des oeuvres de génie et des actes sublimes, l’amour malheureux, au contraire, produit souvent des suicides el des meurtres. Depuis le commencement des sociétés humaines jusqu'à nos jours, l'amour a été tantôt le plus bel ornement de la vie, tantôt la cause des forfaits les plus odieux.


Si Arnaud avait pu épouser la jeune fille qu’il aimait, évidemment il serait devenu un père de famille honnête et laborieux.


Un modeste capital lui a manqué pour réaliser ses rêves de bonheur, et il est devenu un criminel. Dans les palais des rois comme dans les plus humbles cabanes, l’amour a amené de sanglantes catastrophes ; et cependant ceux qui ont été le jouet, ou plutôt la proie de cette passion, n’ont pas cessé d’inspirer la pitié. Pourquoi ? parce que ceux chez lesquels ce sentiment a assez de violence pour étouffer le cri de la conscience, n'ont eu ni leur raison, ni leur liberté morale.



pays basque autrefois crime labourd faits divers
VUE GENERALE DE BAYONNE 1870
PAYS BASQUE D'ANTAN

Le défenseur se dégage des faits de la cause et se livre à de hautes considérations. Quand il s’agit de statuer sur la vie d’un homme, dit-il, le juge doit s inspirer du droit social et du sentiment religieux. La peine de mort est inscrite dans nos codes, je m'incline respectueusement devant l’autorité de la loi, mais, je l'avoue, cette punition suprême trouble ma conscience. M. l’avocat général vous disait dans un admirable langage : "La société a le droit de se protéger, elle doit mettre les malfaiteurs dans l'impuissance de lui nuire." Cela est vrai dans les sociétés faibles, dans les sociétés primitives où les forces protectrices des citoyens font défaut, je comprends l'application de la peine de mort : la société est alors dans un état de légitime défense. Mais, est-ce là notre situation ? Notre société n’est-elle pas puissante, fortement organisée ? N’a-t-elle pas à sa disposition une force publique considérable ? N’a-t-elle pas des établissements de détention et de correction nombreux, où elle peut mettre un malfaiteur dans l'impuissance absolue de lui nuire ? Quand il n'y a plus de danger pour la société, le juge ne doit-il pas se demander à lui-même si Dieu qui a donné à l'homme l’existence, n’a pas réservé pour lui seul le droit d'en arrêter le cours et d’en fixer le terme ? D'après la croyance de tous les peuples, il existe une vie d'outre-tombe. En sortant de cette planète nous devons entrer dans une région supérieure, où nous comparaîtrons devant un juge pour qui rien n’est obscur, qui lit dans les replis les plus secrets de la conscience, comme dans les phénomènes les plus apparents de la nature physique. D’après la foi de tous les peuples, l'homme doit se préparer par le repentir de ses fautes, par la pénitence, à comparaître devant ce juge suprême. Ne faut-il donc pas donner au coupable le temps d’une expiation morale complète.


Le défenseur décrit la transformation morale qui doit s'opérer dans le coupable condamné à une peine perpétuelle, dont les larmes toujours renouvelées lavent les souillures du passé, élèvent et purifient le coeur, et le rendent enfin digne de comparaître devant celui dont les décisions sont celles de l’éternité.


Enfin, le défenseur montre Arnaud qui a été un grand coupable, aujourd’hui enchaîné aux pieds de ses juges, brisé par le remords, implorant la pitié. Puis, s adressant à MM. les jurés, il leur dit : — Quel est celui de vous qui, à un jour donné, n’aura pas à comparaître dans cette humble attitude devant le juge de l’éternité ? Si, cédant vous-mêmes à la violence, vous retranchez de la vie un être sorti de ses mains ; si, par crainte pour la société, qui n’a rien à craindre d’un ennemi vaincu, vous vous rendez vous-mêmes homicides ; qu’aurez-vous à répondre à votre dernier juge, s’il vous reproche d’avoir empiété sur sa toute-puissance ?


La plaidoirie de Me Barthe, empreinte d’une véritable éloquence, a produit une très grande impression. Apres l’avoir entendu, on pouvait pressentir une victoire pour les adversaires de la peine de mort, dont le nombre s’accroît chaque jour.


Après le résumé fait par M. le président et la lecture des questions posées, le jury passe dans la salle de ses délibérations, d’où il rentre, une heure après, avec un verdict affirmatif mitigé par l’admission des circonstances atténuantes.


M. le président demande à l’accusé s’il a rien à dire sur l'application de la peine. St-Jean, fortement ému, dit qu’il remercie MM. les jurés.


La cour le condamne aux travaux forcés à perpétuité. On remarque qu’après le prononcé de la sentence, St-Jean a repris une physionomie qui révèle la tranquillité qui s’est faite dans son esprit. Un de nos amis le caractérise en ces termes qui ne manquent pas de justesse : Ce fut un grand coupable, bien plus qu’un grand criminel. (Indépendant.)"




(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)








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