Présidence de M. De Bordenave-d'Abère, conseiller.
Affaire St-Jean.
Double assassinat suivi de vol.
Cette affaire, qui est de la plus haute gravité, émotionne depuis plusieurs jours l'opinion publique et principalement la ville de Bayonne, où le crime a jeté l'épouvante.
L'accusé est un tout jeune homme imberbe, au teint mat, aux cheveux noirs. Ses paupières voilent ses yeux, qui laissent échapper un regard plein de douceur. Ce que l'on remarque en lui au premier aspect, c'est la grosseur de ses lèvres, la seule chose disgracieuse dans sa figure qui ne manque pas d'une certaine distinction.
Il est mis aussi avec une certaine recherche. Sa tenue est pleine de convenance ; ses réponses dénotent l'intelligence.
Arnaud St-Jean n'a rien en apparence des grands criminels en le voyant on se sent étonné de la redoutable accusation qui pèse sur lui.
Le siège du ministère public est occupé par M. Lespinasse, 1er avocat général, assisté de M. de Lagerie, substitut.
Me Barthe, bâtonnier de l'ordre, est au banc de la défense.
VUE GENERALE DE BAYONNE 1870 PAYS BASQUE D'ANTAN
Voici les charges relevées dans l'acte d'accusation :
Le 15 juin 1869, l'autorité judiciaire était informée qu'un assassinat paraissait avoir été commis sur la route de Bayonne à Biarrits, dans une maison occupée par la demoiselle Uranie Ballet et Marie Machicotte, sa domestique.
Quoique la journée fût déjà avancée, personne n'était encore sorti de cette habitation, personne n'avait répondu aux appels réitérés des voisins, et, en regardant par-dessus le mur qui entourait la cour intérieure, on avait cru apercevoir un désordre inaccoutumé.
L'autorité s'empressa de se rendre sur les lieux, et on put bientôt se convaincre que les craintes qu'on avait exprimées n'était malheureusement que trop fondées.
La porte de la maison s'ouvrant dans la cour portait, en face des crochets qui servaient à la fermer intérieurement, deux trous évidemment pratiqués avec une large tarière. Après avoir ouvert cette porte, on s'aperçut que les marches de l'escalier qui conduisent au premier étage, la rampe, le plafond lui-même étaient couverts de sang. Sur le palier du premier étage gisait le cadavre d'une femme n'ayant pour tout vêtement qu'une chemise ; la face reposait sur le plancher, ainsi que le haut du corps, tandis que les jambes étaient relevées sur l'escalier. La tête était horriblement mutilée et baignait dans une mare de sang. Sur les marches de l'escalier, et au milieu encore de taches de sang qui les couvraient, on aperçut des fragments d'os, des dents, une boucle d'oreille. Ce corps était celui de la demoiselle Uranie Ballet.
Dans l'une des chambres du deuxième étage, un second cadavre, n'ayant d'autre vêtement que la chemise, était étendu auprès du lit : c'était celui de la domestique. Sa tête avait été brisée par des coups violents et réitérés, et elle était à moitié cachée sous un oreiller transpercé de sang. Les draps de lit, les matelas, la tapisserie étaient également ensanglantés. Sur une petite table, à côté du lit, on remarquait une brochure tâchée de sang, dans l'intérieur de laquelle étaient renfermés quelques feuilles de papier, et par dessus se trouvait un testament, portant la signature d'Uranie Baltet, constituant pour son héritier le sieur Arnaud St-Jean.
La découverte de ce testament fit comprendre aux magistrats que cette pièce était le noeud de l'horrible drame qu'ils avaient sous les yeux.
Au premier aspect, on était frappé du caractère simulé de l'écriture. De plus, mademoiselle Baltet avait une certaine instruction ; son orthographe était correcte. Il était donc impossible qu'elle eût commis les fautes grossières qui se trouvaient dans cet acte. Ces apparences et ces raisons avaient d'autant plus de force que la demoiselle Baltet n'avait pas dû survivre une minute aux affreuses blessures qu'elle avait reçues, et n'avait pas, dès lors, écrit cet acte ; d'ailleurs, son testament était fait depuis 1865, et il fut bientôt trouvé parmi ses papiers.
Ce faux testament faisait donc peser sur la tête d'Arnaud St-Jean les plus graves soupçons.
Amené devant le juge d'instruction, il dut écrire, sous la dicté de ce magistrat, le texte de l'acte qu'on venait de découvrir, et, malgré ses efforts pour déguiser son écriture, l'analogie entre ces deux pièces fut saisissante, et les mêmes fautes d'orthographe s'y reproduisirent.
A cette charge si puissante allaient s'ajouter à chaque instant des indices d'une extrême gravité.
Une lime ayant été aperçue sur la table de la cuisine de la demoiselle Baltet, Arnaud St-Jean dut reconnaître qu’elle lui appartenait. Dans son domicile, on découvrit une tarière qui avait servi récemment et qui s’adaptait d’une manière parfaite aux trous pratiques sur la porte de la maison de la demoiselle Baltet. Dans son atelier, on releva un fragment de planche qui avait été fraîchement percé de deux trous avec une tarière et sur lequel on paraissait avoir essayé l’effet de cet instrument. Dans sa chambre, on saisissait un pantalon encore tout mouillé. Ce vêlement, qui portait au genou de larges taches suspectes, paraissait avoir été fortement râclé, et St-Jean était obligé de convenir qu’il lui appartenait et qu’il l’avait porté la veille.
Le soir du 15 juin, dans la maison d’arrêt de Bayonne, au moment ou l’accusé venait de se coucher, on apercevait sur lui un caleçon qui présentait au genou gauche une grande tache de sang circulaire, correspondant précisément à cette tache suspecte qu’on avait remarquée sur le pantalon bleu soumis à un nettoyage énergique.
Deux jours plus tard on découvrait, dans les lieux d’aisance de la famille St-Jean, la clef de la porte d’entrée de la maison de la demoiselle Baltet.
En présence de ce faisceau de preuves qu’il devait être impuissant à détendre, il ne restait plus à l’accusé qu’à entrer dans la voie des aveux et à dévoiler les détails des crimes affreux qu’il avait commis.
La demoiselle Uranie Ballet, dont tout le monde loue le caractère et la bienfaisance, était âgée de 43 ans ; pieuse, instruite, elle avait chez elle, depuis 13 ou 14 ans, en qualité de locataires, la famille St-Jean. Connaissant leur état de gêne, elle les gardait par commisération, car ils étaient toujours en retard de plusieurs trimestres pour le payement de leur loyer ; et ce désintéressement de sa part était d’autant plus méritoire, que, propriétaire de maisons, elle n’avait d’autres ressources que le produit de leur location pour subvenir à ses besoins et pour payer les intérêts de dettes hypothécaires assez importantes.
Elle était donc obligée à la plus stricte économie, et, néanmoins, elle se laissait aller à tous les instincts charitables ; elle aidait surtout de tout son pouvoir les membres de la famille St Jean ; elle leur donnait, dans la mesure de ses ressources, tout ce qu’elle savait manquer dans leur maison ; elle les soignait avec un dévouement admirable dans leurs maladies, et, au cours de l’année 1868, en passant les nuits au chevet de la femme St-Jean, elle avait contracté elle-même une affection grave. Sa domestique, Marie Machicotte, âgée de 25 ans, l’avait alors remplacée, et elle était tombée malade à son tour. Mademoiselle Baltet a continué ses bienfaits jusque dans la mort, puisqu’elle a légué mille francs à la mère de celui qui devait l’assassiner.
Pour répondre à tant de bontés et de dévouement, St-Jean père et Arnaud, son fils, rendaient à la demoiselle Baltet quelques petits services dans l’intérieur de sa maison, et la femme St-Jean lui venait en aide pour les besoins du ménage depuis que sa domestique était malade.
Dans cet état de relations entre la famille St-Jean et la demoiselle Baltet, Arnaud, s’exagérant ce qu’il pouvait attendre de la bienfaitrice de sa famille, vient lui annoncer son prochain mariage et lui demande en même temps la concession gratuite ou tout au moins la location du logement occupé par un sieur Lafourcade. Quelle que fût la générosité de la demoiselle Baltet, il lui était impossible de consentir à une pareille proposition. Aussi se borna-t-elle à répondre qu’elle ne pouvait, sans motif, congédier les locataires dont elle était satisfaite. Arnaud irrité de ce refus ne rougit pas, en le racontant à ses camarades, d’injurier celle dont il avait tant à se louer. Il chercha alors un autre moyen d’arriver à son but. Profitant des relations de sa famille, il chercha à se faire prêter l’argent qui lui était nécessaire pour acheter l’une des maisons de la demoiselle Ballet : ses tentatives ne furent pas plus heureuses. Exaspéré de voir échouer ses projets, Arnaud St-Jean, qui jusque-là s’était plus ou moins contraint en présence de la demoiselle Baltet, ne put contenir sa colère et lui dit d’un ton presque menaçant : — "C’est dit. Vous ne voulez pas, c’est bien !" Et, à partir de ce jour, il chargea sa mère de lui annoncer qu’elle n’avait plus à compter sur ses services.
Ces efforts aussi vains que multipliés pour se procurer de l’argent ne furent pas les derniers que tenta l’accusé. Il se présenta encore chez l’un des banquiers de Bayonne, en lui offrant audacieusement la caution de la demoiselle Baltet : il éprouva un nouveau refus.
Tant d’échecs avaient profondément aigri l’accusé. Depuis deux ou trois mois, il avait perdu le goût du travail ; il passait en courses la moitié de la semaine, et quand il se rendait à l’atelier, il s’y montrait soucieux, distrait, préoccupé. Lassé enfin de son inexactitude, son patron le congédia vers la fin du mois de mai.
Arnaud St-Jean chercha alors à presser la conclusion de son mariage ; mais bientôt sa fiancée elle-même, ayant eu à souffrir de ses violences, apprenant qu’il ne travaillait plus, et s’apercevant que tout ce qu’il avait dit de sa situation de fortune était peu sincère, lui déclara qu’il n’avait plus à songer à elle.
St-Jean s'empressa de solliciter son pardon ; mais voyant que sa fiancée le repoussait, il changea de langage, et, révélant toute la violence de son caractère, il lui dit : — "Tu me quittes ! tu ne seras pas longtemps de ce monde."
Dès ce moment, ce caractère violent et sombre est décidé au crime pour conquérir la fortune qu’il ambitionne. Ce crime, St-Jean en a fait l’aveu.
C’est dans la soirée du samedi 12 juin qu’il arrêta le projet d’assassiner la demoiselle Baltet, et qu’il conçoit en même temps la pensée de fabriquer un faux testament par lequel cette demoiselle l’instituait son légataire universel.
Le dimanche matin, il commence à mettre son projet à exécution. Il achète deux cahiers de papier à lettre, il écrit le testament, et, la nuit venue, il attend sur la route jusqu’à une heure du matin que tous les voisins soient couchés ; mais l’un de ses camarades, revenant de Bayonne à cette heure tardive, l’ayant reconnu et abordé, cette rencontre imprévue le décida à ajourner son crime.
Le lendemain, vers trois heures de l’après-midi, il prépare une corde, une tarière, une lime et un gros marteau. Il sort ensuite et passe dans les cabarets ou les cafés de la ville le reste de la journée. A onze heures du soir, il rentre dans la maison qu’il habite avec ses parents et s’enferme dans son atelier. Quand minuit eut sonné, il s’empara des instruments qu’il avait disposés d’avance et se dirigea vers la maison de la demoiselle Baltet. Arrivé en face du portail de la cour, il jeta de l’autre côté sa lime, sa tarière et son marteau, puis, attachant la corde dont il était muni aux pointes de fer du portail, il se hissa jusqu’à son sommet et le franchit d’un bond. Dès qu’il fut dans la cour, il pratiqua avec sa tarière à la porte de la maison deux trous qui lui permirent d’ouvrir et d’entrer. S’armant alors de son marteau de fer, il monta rapidement au deuxième étage ; la chambre de la domestique n’était pas fermée ; une veilleuse y brûlait. Arnaud courut au lit où cette fille dormait et lui déchargea sur le front un coup de la massue dont il était armé. Le sang jaillit sur les murailles et inonda les draps et l’oreiller. Marie Machicotte poussa un grand cri : un second coup vint l’atteindre encore, et, pour s’assurer sans doute si elle était bien morte, l’accusé la souleva et la fit tomber jusqu’au pied de son lit, la face contre terre..."
A suivre...
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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