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vendredi 15 mai 2026

"L'AFFAIRE ST-JEAN" SUR LA ROUTE DE BAYONNE À BIARRITZ EN LABOURD AU PAYS BASQUE EN JUIN 1869 (quatrième partie)

L'AFFAIRE SAINT-JEAN EN 1869.


En juin 1869, a lieu un crime sordide à Bayonne.



pays basque autrefois crime labourd faits divers
BAYONNE 1870
PAYS BASQUE D'ANTAN


Voici ce que rapporta à ce sujet le quotidien Mercure d'Orthez, le 14 août 1869 :


"Cour d'assises des Basses-Pyrénées.

Audience du 4 août 1869. (suite)

Présidence de M. De Bordenave-d'Abère, conseiller.


Affaire St-Jean.

Double assassinat suivi de vol.


... La foule se presse plus que jamais dans l’enceinte et aux abords de la cour d’assises. Le drame qui s’y déroule a le privilège d’exciter au plus haut point la curiosité publique. Cependant les aveux complets de l’accusé enlèvent aux débats le piquant de l’imprévu. Le verdict sera-t-il impitoyable ? Là est toute la question.


L’accusé est plus pâle que la veille. Les débats lui ont-ils révélé la gravité de son crime et aussi la rigueur de l’expiation qui peut l’atteindre ? Nous posons cette question, parce que certains renseignements nous permettent de croire qu’il n’avait pas jusqu’alors entrevu la terrible condamnation qu’il pouvait encourir. On nous assure même que de sa prison il avait écrit à celle qu’il aimait une lettre où l’avenir ne lui apparaissait point dépourvu d’espérances. Son attitude maintenant est morne. Il a dû cruellement songer.


L’audition des témoins continue, dès la réouverture de l’audience. Nous résumerons rapidement les dernières dépositions.


Trois témoins rendent compte de l’attitude de l’accusé, lors de la découverte du crime. Il feint l’ignorance. Sa mère se trouve mal, il aide à la soigner. Il dit, à un certain moment : — Il faut être bien barbare pour avoir fait pareille chose, pour avoir assassiné deux femmes sans défense.


Un témoin rapporte que, deux heures avant le crime, l’accusé buvait et chantait dans un café.


M. Lagelouze raconte les soustractions commises chez lui par l’accusé, ses aveux et l'indulgence qu’il eut pour son jeune âge (12 ans). Le contre-maître de M. Lagelouze déclare que St-Jean lui a avoué avoir soustrait à la caisse de 6 à 700 fr. — L’accusé proteste.


Martin Larrebat raconte que la veille de la Toussaint, 1868, sortant d’un café où il avait soupé et bu, il fut rencontré par l’accusé sous une porte cochère où il s’abritait à cause de la pluie. L’accusé le fit tomber, lui mit la main à la poche, et lui vola 20 francs, ses économies de la quinzaine. L’accusé nie. Le témoin ajoute qu’il ne s’est pas plaint, parce qu’il eut peur de la vengeance de St-Jean.


L’audience, suspendue à midi, est reprise à une heure pour le réquisitoire de M. l’avocat général.


M. Lespinasse, premier avocat général, prend la parole en ces termes :


A la nouvelle du crime affreux qui est aujourd'hui déféré à la justice, la ville de Bayonne éprouva tout entière la plus vive émotion. Ce mur escaladé, cette porte forcée, ce faux testament, ces cadavres de deux femmes martyrisées, une maison inondée de sang, frappèrent vivement l'imagination et, soulevèrent un mouvement général d’indignation et d'horreur, Bien que le crime ait été commis au mois de juin dernier, les premières impressions ne seront pas affaiblies. Lorsque naguère l’accusé a été extrait de la prison de Bayonne pour comparaître devant le jury, les imprécations de la foule qui lui servait de cortège lui prouvèrent qu’on n’obtient pas aussi facilement qu'il peut le penser l’expiation que la loi et la justice réclament.


M. l’avocat général fait un intéressant portrait de l'infortunée Mlle Baltet. Il décrit sa situation, son caractère bienveillant et charitable, la façon dont elle venait en aide aux nécessiteux, et particulièrement à la famille St-Jean. Sa domestique, Léonie, l’aidait ou la remplaçait dans son dévouement pour autrui. C’est ainsi qu’elles avaient soigné, avec affection, la femme St-Jean, dans une longue maladie.


Dans la famille St-Jean, dit M. l’avocat général, Mlle Baltet avait remarqué un enfant. Elle l’avait recommandé au respectable curé de la cathédrale de Bayonne, où il fut pendant quelques années enfant de choeur ; plus tard, quand il dut tirer au sort pour le service militaire, Mlle Baltet lui fut utile et contribua à le faire exempter. Comme les parents n’étaient pas en position de pourvoir à son vestiaire, elle lui donnait elle-même des vêtements et du linge ; elle lui tricotait de ses mains des chaussettes. Cet enfant, c’était Arnaud St-Jean, celui qui devait devenir un jour son assassin.


A peine avait-il fait sa première communion qu’il entra en qualité de commis chez M. Lagelouze ; il ne tarda pas à révéler de coupables instincts.


Le caissier en faisant sa caisse s’aperçut plusieurs fois, tantôt d’un déficit de quarante, tantôt d’un déficit de cinquante francs. Les soupçons pouvaient tomber sur tous les commis. On convint de tendre un piège au voleur en laissant une pièce d’or de vingt francs exposée sur une table du magasin. Arnaud fut pris à ce piège et forcé d’avouer ses soustractions antérieures. Grâce à son jeune âge, il avait treize ans, et à l'indulgence de M. Lagelouze, Arnaud échappa aux poursuites de la justice. Ces premiers délits sont prescrits, mais il faut les noter pour apprécier la moralité de l’accusé. Quand on ne combat pas un mauvais penchant au moment où il se manifeste,  il gagne chaque jour du terrain ; il finit par envahir l’âme tout entière et puis, entraîne aux crimes les plus épouvantables ; c’est ce qui est arrivé pour Arnaud St-Jean.


M. l’avocat général entre alors dans l’examen des faits relevés dans l'acte d’accusation. Il met en relief toutes les particularités importantes, avec une grande beauté de langage.




pays basque autrefois crime labourd faits divers
VUE GENERALE DE BAYONNE 1870
PAYS BASQUE D'ANTAN

Après avoir présenté un tableau complet et saisissant des actes incriminés, M. l’avocat générai les caractérise et en démontre l’évidence.


Enfin, dans une éloquente péroraison, M. Lespinasse combat d’avance toutes les considérations que la défense pourra invoquer pour obtenir en faveur de l’accusé des circonstances atténuantes. Vous ne devez aucune pitié, dit-il, à un assassin hideux, qui n’a rien d’humain. Votre pitié, MM. les jurés, vous devez la réserver toute entière pour les deux pauvres femmes qu’il a assassinées, les remerciant ainsi d’avoir sauvé les jours de sa mère. Il réclame, en un mot, justice et fermeté.


Jamais, peut-être le talent si remarquable de l’éminant magistrat ne s’était manifesté avec autant d’éclat.


Après ce réquisitoire, l’audience a été suspendue pendant dix minutes."


A suivre...



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)








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mercredi 15 avril 2026

"L'AFFAIRE ST-JEAN" SUR LA ROUTE DE BAYONNE À BIARRITZ EN LABOURD AU PAYS BASQUE EN JUIN 1869 (troisième partie)

L'AFFAIRE SAINT-JEAN EN 1869.


En juin 1869, a lieu un crime sordide à Bayonne.



pays basque autrefois crime labourd faits divers
BAYONNE 1870
PAYS BASQUE D'ANTAN


Voici ce que rapporta à ce sujet le quotidien Mercure d'Orthez, le 7 août 1869 :


"Cour d'assises des Basses-Pyrénées.

Audience du 3 août 1869.

Présidence de M. De Bordenave-d'Abère, conseiller.


Affaire St-Jean.

Double assassinat suivi de vol.



... D. N’avez-vous pas demandé à M. Boutoey de vous autoriser à prendre trois à quatre mille francs sur la créance qu’il avait sur Mlle Baltet ?

R. C'est une erreur. Je ne lui ai demandé que trois ou quatre cents francs, et il me dit de prendre mille francs si j’en avais besoin, car il aimait autant m'avoir pour débiteur qu'elle.

D. Etes-vous allé trouver Mlle Baltet pour lui faire la commission ?

R. Oui. Elle m'a répondu qu'elle n'avait rien à faire ni avec moi ni avec M. Boutoey. Mais je n'ai pas rapporté à ce dernier ce propos dans ce qu'il avait d’injurieux pour lui. Et, en sortant, je dis à  Mlle Baltet : Puisque vous n’avez pas d'autre service à me rendre, je puis m’en aller.

D. Ne lui avez-vous pas dit, au contraire : "C'est dit, vous ne voulez pas. C’est bien." Sous-entendant ainsi une menace ?

R. Non.

D. Etes-vous allé chez M. Gomez, banquier, lui demander de l’argent, offrant la caution de Mlle Baltet ?

R. Je suis allé chez M. Gomez. Mlle Baltet m’avait dit que c’était un homme compatissant pour des ouvriers laborieux et qui voulaient parvenir ; je le lui ai dit et lui ai demandé de l’argent, mais je n’ai pas fait autre chose.

D. Vous entreteniez votre maîtresse dans l’espoir d’un mariage sortable ; vous lui avez emprunté, à diverses reprises, de petites sommes s’élevant à 74 fr. Des brouilles fréquentes survenaient, vous l’avez injuriée, vous l’avez battue et même menacée de mort ?

R. Jamais. Je l’aimais trop. Elle a bien tort de dire des choses semblables.

D. Etiennette Hiriart avait loué un atelier pour la somme de 500 fr. et elle s’est engagée seule pour le payement ?

R. Nous nous sommes engagés tous les deux. C’est bien la faute d’Etiennette Hiriart, si nous nous sommes brouillés. Elle m’a repoussé sans motif. J’ai été la trouver à Biarritz ; je lui ai dit, est-ce bien fini ? Elle me dit que oui. Je lui dis deux paroles grossières, les seules de cette nature que je lui ai adressées. Je lui en demandai immédiatement pardon voulant me jeter à genoux. Le désespoir me prit ; je conçus alors le projet d’assassinat ; je l’ai malheureusement exécuté.

 D. Quel est le motif qui vous a porté à tuer Mlle Baltet ?

R. Le refus plein de dureté qu’elle a mis à me refuser l’argent que voulait me déléguer sur elle l’abbé Boutoey, refus qui était la cause de la rupture de mon mariage.

D. Et pour la domestique ? 

R. Elle m’avait proposé de me marier avec elle, et, sur mes refus, elle m’avait calomnié auprès de Mlle Baltet qui ne pouvait pas avoir d’autre motif pour repousser ma demande.

D. Pourquoi avez-vous fait un testament ?

R. Ayant résolu l’assassinat, j'ai voulu l’utiliser ; d’ailleurs je me payais ainsi de divers services que j’avais rendus avec mes parents à Mlle Baltet, qui ne m’en avait jamais payé. Ainsi, pendant tout l’été, nous arrosions sans rétribution aucune un jardin, et cela pendant dix ans environ.

D. Vous n’aviez pas d’autre motif de haine contre la demoiselle Baltet ?

R. Je vous prie, M. le président, de m’épargner des récriminations contre une femme que j’ai tuée. Je ne peux pas en parler.

D. Après la confection du testament, vous avez passé une journée courant les cafés et les cabarets ?

R. J’espérais que le projet criminel fuirait mon esprit, et que peut-être ma maîtresse reviendrait. Elle n’est pas revenue.

D. La Providence semble avoir pris soin de vous le donner le temps de renoncer à votre crime, car vous deviez l’exécuter la veille, et vous en avez été empêché par un de vos amis qui vous a vu à une heure très-avancée de la nuit aux aguets près de la maison.


L’accusé ne répond pas,


D. Enfin, dans la nuit du 14 au 15, vous avez commis le double assassinat qui vous est reproché.

R. Oui, je l’ai fait comme je vous l’ai raconté. Je n’ai porté qu’un coup à la demoiselle Baltet ; si j’en avais porté plusieurs, je vous le dirais. La tache de sang trouvée à mon pantalon a été produite lorsque j’ai transporté la servante d’une extrémité du lit à l’autre.

D. On a trouvé la clef au secrétaire, elle n’y était cependant jamais ; l’argent de la victime se trouvait dans un tiroir qui ne s’ouvre qu’à l’aide d’un secret ; on y a retrouvé 160 fr. en or et 14 fr. de menues monnaies ?

R. Je n’ai pas cherché d’argent.

D. Cependant vous avez emporté la montre de la domestique et différents bijoux de la maîtresse ?

R. Oui.

D. Qu’avez-vous fait après le crime ?

R. J’ai lavé à la fontaine le marteau ensanglanté, puis j’ai été me coucher. Le lendemain, j’ai été à Biarritz pour demander de l’ouvrage pour mon père.

D. N’avez-vous pas été à Biarritz pour cacher le produit du vol ?

R. Je l’ai caché dans une haie ; mais je n’ai pas pris cette direction dans ce but.

D. En revenant de Biarritz le soir, n’avez-vous pas trouvé un rassemblement devant la maison des victimes ? n’avez-vous pas voulu entrer ? et n’avez-vous pas dit : il faut être bien lâche pour tuer deux femmes sans défense ?

R. Je n’ai rien dit de semblable.

D. Ne vous êtes-vous pas rendu coupable dans le mois d’octobre dernier d’un vol à main armée sur un vieillard qui venait de toucher sa quinzaine ?

R. Celui qui m’accuse de ce crime se trompe. S’il était vrai je l’avouerais. 



pays basque autrefois crime labourd faits divers
VUE GENERALE DE BAYONNE 1870
PAYS BASQUE D'ANTAN

— M. le président fait passer sous ses yeux les photographies des deux victimes dans l’état où elles se trouvaient après le crime ; il lui demande s’il les trouve exactes. L’accusé répond qu’elles doivent l’être.



Audition des témoins.



M. Delmas, commissaire de police à Bayonne, décrit les lieux, narre les constatations faites et ajoute qu’il a accompagné l’accusé à Biarritz où, sur ses indications, on a trouvé les objets qu’il avait cachés dans une haie.



M. Gassaing, gardien-chef de la maison d’arrêt de Bayonne, raconte les aveux de l’accusé, qui ont été faits devant lui. St-Jean père, confronté avec son fils, s’écria, dans un élan d’indignation, qu’il le tuerait de sa propre main, s’il était sûr de sa culpabilité. L’accusé, ému, se jeta à genoux, en avouant son crime, et demandant pardon à son père du déshonneur qu’il infligeait à son nom.



M. Ferraud, docteur-médecin. Déposition sans intérêt après les aveux.



Pierre Montout est le compagnon de l'accusé qui a passé avec lui la soirée qui a précédé le crime. La veille, à une heure du matin, il l'avait rencontré devant la maison des victimes, circonstance, qui selon l'accusation, a retardé d'un jour la perpétration du forfait.



Lecture est faite des deux dépositions du curé X... et de l'abbé Boutoey, à qui l'accusé s'était adressé pour trouver l'argent nécessaire à la célébration de son mariage.



Marie Lamothe et Marie Lassus, sont les voisines qui les premières ont aperçu les cadavres et averti le voisinage.



Jean Cazaubon, chez qui l’accusé, donne d’excellents renseignements sur la conduite et la caractère de l’accusé, qui toutefois était sombre et taciturne.


Charles Passelin et Emile Verget sont deux ouvriers qui travaillaient avec St-Jean. Celui-ci leur avait fait part de son projet de s’établir et, à leurs observations, avait répondu : Les grands deviendront petits, et les petits deviendront grands. Ils reconnaissent divers objets dérobés au patron par l’accusé.


Etiennette Hiriart, domestique à Biarritz. — A l’entrée de ce témoin, tous les regards se portent sur elle. C'est la future de St-Jean, qui, par son refus de mariage, l’a poussé au désespoir et au crime. C’est une fort jolie fille de 20 ans. Elle a mis sur ses yeux des lunettes vertes, qu’elle ne porte pas d’habitude, sans doute pour se dérober tant soit peu aux émotions de l’audience.



Voici le résumé de sa déposition, qui offre un véritable intérêt :


"J’ai connu St-Jean, il y a trois ans. Il y a 17 mois environ, nous nous promîmes mariage. Je pouvais espérer 1 500 fr. de dot, je n’ai jamais dit 3 000 fr., et St-Jean ne m'a jamais fait part de ses espérances de fortune.


Mlle Baltet avait promis de louer à St-Jean une maison servant à un débit de boissons. Elle refusa quand elle apprit notre projet de mariage, en disant à St-Jean : "Puisque tu fais un tel mariage, je n ai plus à m’occuper de toi."


J’ai su que mon futur avait fait des démarches pour se procurer de l’argent afin de terminer le mariage, mais il ne m’en a jamais parlé. Le 7 avril dernier, persuadée que nous devions nous établir, j’ai loué un magasin pour 500 fr. après avoir quitté mes maîtres. Il était du reste très-pressé d’en finir. Il venait me voir presque tous les jours à Biarritz, et me disait qu’il réparait, par un travail de nuit, le temps qu’il perdait ainsi. Mais comme il m’empruntait souvent de l'argent, je soupçonnais qu’il ne me disait pas la vérité.


Arnaud St-Jean était très-jaloux. Un jour, sur une observation que je lui fis, il me donna un soufflet. Mais il me demanda immédiatement pardon, disant que c’était l’excès de son amour qui avait excité sa jalousie. Après cette scène, je m’enfermai dans ma chambre qui était au premier étage et je fermai la croisée. J’entendis bientôt qu’on escaladait la muraille, puis le bruit d’une chute. J’ouvris la croisée, et vis St-Jean, étendu à terre, baigné dans son sang. Je lui demandai ce qu’il avait. Il répondit : "Plût au ciel que je me fusse tué." Et il jura que si je ne revenais pas à lui, il se tuerait sous mes yeux.


Obsédée par ses poursuites, je me retirai à Espelette, chez mes parents, après lui avoir défendu de venir m’y trouver, ce qui le fâcha beaucoup. Il me reprocha de rougir de lui devant ma famille. Il vint me voir, malgré ma défense, et se présenta comme mon futur.


Décidée à rompre avec lui, je le lui déclarai à Bayonne, à mon retour. Il tomba dans un grand désespoir. Il voulut me donner sa montre en gage de ce qu’il me devait, mais il voulait un souvenir. Je lui dis de conserver la chaine de la montre qui était l’oeuvre de mes mains.


Je partis par la voiture de Biarritz. Je le vis assis sur un banc, puis se levant pour suivre la voiture. Mais il ne put pas, et n’arriva à Biarritz que quelque temps après nous. Là, il me supplia de renouer. Comme il m’avait calomniée, je refusai. Il me proposa d’aller devant toutes les personnes qui avaient entendu ces propos. Je restai inflexible. C’est alors qu’il me quitta. Je dois dire qu’il ne m’a jamais menacée de mort."



Après cette déposition qui a vivement impressionné l’auditoire, le président demande à l’accusé s’il a rien à dire. Il répond :


"J’ai tant aimé cette femme, que je ne peux pas me décider à la contredire. Elle a tort de m’accuser. Je ne l’ai jamais battue. Je l’aimais trop. Elle est la cause de mon malheur sur la terre ; peut-être que je ferai son bonheur dans le ciel.



L’accusé prononce ces derniers mots d'une voix entrecoupée de sanglots."

(Indépendant.)




A suivre...



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)








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dimanche 15 mars 2026

"L'AFFAIRE ST-JEAN" SUR LA ROUTE DE BAYONNE À BIARRITZ EN LABOURD AU PAYS BASQUE EN JUIN 1869 (deuxième partie)

L'AFFAIRE SAINT-JEAN EN 1869.


En juin 1869, a lieu un crime sordide à Bayonne.



pays basque autrefois crime labourd faits divers
BAYONNE 1870
PAYS BASQUE D'ANTAN


Voici ce que rapporta à ce sujet le quotidien Mercure d'Orthez, le 7 août 1869 :


"Cour d'assises des Basses-Pyrénées.

Audience du 3 août 1869.

Présidence de M. De Bordenave-d'Abère, conseiller.


Affaire St-Jean.

Double assassinat suivi de vol.



... La demoiselle Baltet avait-elle été réveillée par le cri de sa domestique ou désirait-elle s’enquérir de son état ? A ce moment elle sortit de sa chambre, n’ayant pour vêtement qu’une chemise, et tenant un chandelier à la main. St-Jean s’élança aussitôt vers elle. Dès qu'elle l’aperçut, elle jeta un cri d’effroi et recula vers l’escalier. Il courut après elle, l’atteignit sur la troisième marche et lui asséna sur la tête plusieurs coups de son marteau. La violence de ces coups fut si grande que le sang rejaillit sur les murs et le plafond, et bientôt ruissela dans les escaliers.


Uranie Baltet, frappée encore par son meurtrier, tomba pour ne plus se relever.


Ces deux crimes consommés, St-Jean remonta dans la chambre de la domestique, plaça sur la table et sur une brochure qui s’y trouvait, le testament qu’il avait préparé.


Cela fait, il s’empara d’une montre en or, et d’une chaîne en argent placées au chevet du lit de Marie Machicotte, puis, entrant dans la chambre de la demoiselle Baltet, il enleva une bourse en perles, une boîte qui contenait une chaîne en or, deux boucles d’oreilles, deux bagues, une broche et une pierre fine. Il redescendit alors, reprit sa corde et sa tarière, et emporta la clef de la porte de la maison qu’il ferma après lui.


Il chercha alors à faire disparaître sur ses instruments et ses habits les traces de sang qui s’y trouvaient ; il jeta la clef dans les lieux d’aisances, puis entra dans sa chambre et se coucha.


Le lendemain matin, il se rendit à Biarritz, et, à cinq cents mètres environ de cette ville, il cachait dans une haie épaisse, où on les a retrouvés sur son indication, les bijoux qu’il avait soustraits.


Tels sont les faits que l’information a établis et que l’accusé, dans l’impossibilité de nier en présence des charges relevées contre lui, s’est décidé à corroborer par ses aveux. Sa culpabilité est donc certaine et ne saurait plus être contestée ; mais ces crimes affreux ne sont pas les seuls dont l'accusé s’est rendu coupable et dont il ait à répondre aujourd’hui.


Placé, en 1857 ou 1858, comme domestique chez M. Lagelouse, il ne tarda pas à soustraire des sommes d'argent assez importantes : obligé d’avouer sa culpabilité, il protesta de son repentir, el M. Lagelouse se contenta de le renvoyer à ses parents sans dénoncer sa conduite à la justice. Ces faits sont aujourd’hui couverts par la prescription, mais ils doivent montrer quels étaient dès son enfance les instincts de l’accusé. Ce n’est pas tout encore. Au moment de son arrestation, on trouvait dans son atelier un grand nombre d’outils et une certaine quantité de marchandises. Tous ces objets ont été reconnus par son ancien patron, le sieur Cazaubon, au préjudice duquel il les avait soustraits, et l’accusé a été obligé de reconnaître qu’il s’était rendu coupable de ces soustractions. Enfin, vers l’année 1868, St-Jean se serait rendu coupable d’un fait plus grave encore. Rencontrant, vers onze heures du soir, le nommé Larrebat, âgé de 78 ans, charpentier à Bayonne, qui rentrait chez lui, il l’accosta et, lui frappant sur l’épaule, il lui dit : "— C’est quinzaine ce soir, eh Papin ?" Deux courtes paroles furent échangées entre eux ; puis ils se séparèrent. Mais, après quelques instants, Larrebat vit de nouveau passer auprès de lui St-Jean suivi d’un autre individu. Arnaud lui adressa de nouveau la parole, puis, s’élançant sur lui avec son compagnon, ils renversèrent ce vieillard et lui enlevèrent un sac renfermant une somme de vingt francs en or et quelque menue monnaie de billon. Le surlendemain, Larrebat raconta à son frère et à son maître l’attaque dont il avait été l’objet, et il déclare aujourd'hui que s’il n’en fit pas connaître l’auteur et s’il n’avertit pas l’autorité, c’est qu’il craignit la vengeance de l’accusé dont il connaissait la violence.


St-Jean, confronté avec Larrebat, protesta de son innocence ; mais la réputation parfaite de ce dernier, les détails dont il appuie son témoignage ne peuvent laisser de doute sur la vérité de ses déclarations.



pays basque autrefois crime labourd faits divers
VUE GENERALE DE BAYONNE 1870
PAYS BASQUE D'ANTAN

En conséquence, Arnaud St-Jean est accusé de s’être rendu coupable :


1° D’avoir, dans la nuit du 14 au 15 juin 1869, à Bayonne, soustrait frauduleusement, au préjudice de la demoiselle Baltet, une montre en or, une chaîne en argent, et divers autres objets ; — avec ces circonstances que ce vol a été commis la nuit, à l’aide d’escalade, d’effraction extérieure dans une maison habitée, et que ledit St-Jean était porteur d’armes apparentes ou cachées.

Crime prévu et puni par les art. 379, 381, 384 et 385 du code pénal.


2° D’avoir, dans la même nuit et au même lieu, commis volontairement et avec préméditation, un homicide sur la personne de la nommée Marie Machicotte. — Avec la circonstance que ce crime en a précédé, accompagné ou suivi d’autres.

Crime prévu et puni par les articles 296, 297, 302 et 304 du code pénal.


3° D’avoir, dans la même nuit et au même lieu, commis volontairement et avec préméditation, un homicide sur la personne de Madelaine-Marie Baltet. — Avec ces circonstances que ce crime en a précédé, accompagné ou suivi d’autres.

Crime prévu et puni par les articles 295, 296, 297, 302 et 304 du code pénal.


4° D’avoir, dans le courant du mois de juin 1869, à Bayonne, dans l’intention de s’approprier frauduleusement la succession de Magdeleine-Marie Baltet, commis un faux en écriture privée, en fabricant un faux testament qui contenait un legs universel à son profit, et en y apposant la fausse signature d’Uranie Baltet.

Crime prévu et puni par l’article 150 du code pénal.


5° D’avoir, de 1868 à 1869, ou, en tout cas, depuis moins de dix ans, à Bayonne, soustrait frauduleusement et à diverses reprises dans l’atelier ou magasin du sieur Casaubon, divers instruments et outils. Avec celte circonstance qu’il était l’ouvrier dudit Casaubon.

Crime prévu et puni par les articles 379 et 384 du code pénal.


6° D’avoir, depuis moins d’un an, aux environs de Bayonne, soustrait frauduleusement sur un chemin public, la nuit, avec le concours d’une ou plusieurs personnes, et à l’aide de violences une certaine somme d’argent, au préjudice de Martin Larrebat.

Crime prévu et puni par les articles 379, 381, et 383 du code pénal.



Interrogatoire de l'accusé.

D. Quels sont vos nom, prénoms et profession ?

R. Arnaud St-Jean, âgé de 24 ans, ouvrier charron, demeurant à Bayonne.

D. Quel est la profession de vos parents ?

R. Mon père est jardinier, ma mère est ménagère ; j’avais un frère, mais il y a dix-neuf ans qu’il est parti en qualité de marin.

D. Où logiez-vous ?

R. Je restais avec mes parents qui habitaient en qualité de locataires la maison de la demoiselle Baltet, sur la route de Bayonne à Biarritz. Ils y étaient depuis douze ans, à raison de 8 fr. par mois.

D. Vous avez reçu une instruction primaire soignée. Vous aimiez la lecture des livres instructifs. Vous avez été longtemps enfant de coeur ?

R. Oui. J’ai suivi l’école jusqu’à l’âge de douze ans et demi, où j’ai fait ma première communion. J’étais en même temps enfant de choeur à la cathédrale. A l’âge de treize ans, je fus placé en qualité de commis chez M. Lagelouze, négociant à Bayonne ; je faisais des commissions et des recouvrements.

D. Ne vous laissait-on pas seul dans les bureaux, et n’avez-vous pas profilé de cette liberté pour commettre des détournements au préjudice de votre maître ?

R. Oui, j’enlevai à diverses reprises de petites sommes dont le montant s'élève à 200 fr. environ. J’en fis l’aveu à mon maître qui me pardonna.

D. Quel emploi faisiez-vous de l’argent que vous voliez ?

R. Mes parents ne pouvant pas me donner d’argent, et mes camarades en ayant toujours quelque peu, je voulais aller au café comme eux. C’est dans ce but unique que j’ai volé. C’était enfantillage de ma part.

D. Où êtes-vous allé en sortant de chez M. Lagelouze ?

R. Je suis entré comme apprenti charron chez M. Laban ; j’y suis resté deux ans ; puis j’ai travaillé pour M. Lartigue, comme ouvrier charron ; j’y suis resté quatre ans et demi ; je gagnais dans les commencements 75 centimes par jour, et, à la fin, 2 fr. 25 c.

D. Les renseignements recueillis prouvent que votre conduite satisfaisait votre maître ; mais vous étiez très-sensible au reproche. N’est-il pas vrai que vous avez quitté M. Lartigue par suite d’une observation qu’il vous avait faite à l’occasion d’un travail mal fait ?

R. Non. Je l’ai quitté parce que je voulais entrer chez un carrossier.

D. Où avez-vous travaillé ensuite ?

R. D’abord chez M. Darismorou, puis chez M. Casaubon, où je suis resté trois ans, gagnant 2 fr. 50 par jour.

D. Avez-vous fait des économies ?

R. Je ne pouvais guère en faire : les loyers et les vivres sont trop chers. Je fournissais au ménage de mes parents ; je leur donnais tout ce que je gagnais, me réservant seulement 5 fr. par quinzaine pour mes menus plaisirs.

D. Dans les premiers mois de l’année, vous avez formé le projet de vous marier avec Etiennette Hiriart ?

R. Oui, M. le président.

D. Depuis ce moment, ne vous êtes-vous pas montré moins assidu au travail ? Ne le quittiez-vous même pas remettant vos habits du dimanche pour courir en ville ?

R. Je ne pouvais pas aller en négligé chez les personnes que j’allais visiter. C’étaient M. le curé et M. l’abbé Boutoey que j’allais voir, pour tâcher de me procureur les choses qui m’étaient nécessaires pour mon mariage.

D. La demoiselle Baltet, chez laquelle vous logiez, avait des revenus assez restreints s’élevant à 1 200 fr. Cependant elle vous aidait ainsi qu’à vos parents, elle vous faisait quelques cadeaux de vêtements, elle soignait vos parents quand ils ont été malades. Elle avait même légué 1 000 fr. à votre mère.

R. Elle ne m’a jamais donné que quelques paires de bas.

D. La demoiselle Baltet avait depuis 6 ans une domestique appelée Marie Machicotte. Celle-ci étant tombée malade, n’avez-vous pas été appelé à la remplacer pour certains travaux et notamment pour porter de l’eau ? 

R. Non.

D. A l’occasion de votre mariage, n’avez-vous pas dit que votre future portait en dot 3 000 fr. ?

R. Je l’ai dit en riant.

D. N’avez-vous pas ajouté que vous en portiez autant ?

R. Non.

D. La demoiselle Baltet vous avait-elle promis quelque chose à l’occasion de votre mariage ?

R. Elle m’avait promis de me louer une petite maison occupée par un sieur Léon Lafourcade, pour y établir mon atelier de charron et, de plus, de m’aider pour entrer en ménage.

D Avez-vous rappelé à Mlle Baltet ses promesses ?

R. J’ai dit à ma mère d’aller la trouver. Elle y alla en effet : Mlle Baltet me reçut ; je lui rappelai ce qu'elle m’avait promis. Elle me répondit qu’elle ne m’avait rien promis et me renvoya durement en me disant d’aller me promener.

D. Ne vous dit-elle pas qu’elle ne voulait pas renvoyer son locataire Lafourcade qui payait bien ?

R. Ma mère ne m’a rien dit de semblable.

D. Mlle Baltet ne vous a-t-elle pas demandé 600 fr. de loyer et n’avez-vous pas dit dans l’atelier que celle somme augmentée de 100 fr. de patente vous ruinerait ?

R. Non. J’aurais payé à Mlle Baltet le prix que payait Lafourcade et que je connaissais parfaitement. Il était de 650 fr.

D. Avez-vous proposé à Mlle Baltet de lui acheter une petite maison qu’elle possédait ?

R. Je suis allé chez M. l’abbé Boutoey, lui disant que je voulais bâtir un petit atelier. Il me dissuada de ce projet en me disant qu’il valait mieux acheter une maison toute faite. Il ajouta qu’il avait prêté 6 000 fr. à Mlle Baltet ; que celle-ci pourrait céder sa maison qui avait à peu près cette valeur, et qu’il la déchargerait de sa dette. Mlle Ballet me demanda 10 000 fr. de sa maison. M. l’abbé Boutoey me dit que le prix était trop élevé."





A suivre...



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)








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dimanche 15 février 2026

"L'AFFAIRE ST-JEAN" SUR LA ROUTE DE BAYONNE À BIARRITZ EN LABOURD AU PAYS BASQUE EN JUIN 1869 (première partie)

L'AFFAIRE SAINT-JEAN EN 1869.


En juin 1869, a lieu un crime sordide à Bayonne.



pays basque autrefois crime labourd faits divers
BAYONNE 1870
PAYS BASQUE D'ANTAN


Voici ce que rapporta à ce sujet le quotidien Mercure d'Orthez, le 7 août 1869 :


"Cour d'assises des Basses-Pyrénées.

Audience du 3 août 1869.

Présidence de M. De Bordenave-d'Abère, conseiller.


Affaire St-Jean.

Double assassinat suivi de vol.



Cette affaire, qui est de la plus haute gravité, émotionne depuis plusieurs jours l'opinion publique et principalement la ville de Bayonne, où le crime a jeté l'épouvante.



L'accusé est un tout jeune homme imberbe, au teint mat, aux cheveux noirs. Ses paupières voilent ses yeux, qui laissent échapper un regard plein de douceur. Ce que l'on remarque en lui au premier aspect, c'est la grosseur de ses lèvres, la seule chose disgracieuse dans sa figure qui ne manque pas d'une certaine distinction.



Il est mis aussi avec une certaine recherche. Sa tenue est pleine de convenance ; ses réponses dénotent l'intelligence.



Arnaud St-Jean n'a rien en apparence des grands criminels en le voyant on se sent étonné de la redoutable accusation qui pèse sur lui.



Le siège du ministère public est occupé par M. Lespinasse, 1er avocat général, assisté de M. de Lagerie, substitut.



Me Barthe, bâtonnier de l'ordre, est au banc de la défense.



pays basque autrefois crime labourd faits divers
VUE GENERALE DE BAYONNE 1870
PAYS BASQUE D'ANTAN



Voici les charges relevées dans l'acte d'accusation :


Le 15 juin 1869, l'autorité judiciaire était informée qu'un assassinat paraissait avoir été commis sur la route de Bayonne à Biarrits, dans une maison occupée par la demoiselle Uranie Ballet et Marie Machicotte, sa domestique.


Quoique la journée fût déjà avancée, personne n'était encore sorti de cette habitation, personne n'avait répondu aux appels réitérés des voisins, et, en regardant par-dessus le mur qui entourait la cour intérieure, on avait cru apercevoir un désordre inaccoutumé.


L'autorité s'empressa de se rendre sur les lieux, et on put bientôt se convaincre que les craintes qu'on avait exprimées n'était malheureusement que trop fondées.


La porte de la maison s'ouvrant dans la cour portait, en face des crochets qui servaient à la fermer intérieurement, deux trous évidemment pratiqués avec une large tarière. Après avoir ouvert cette porte, on s'aperçut que les marches de l'escalier qui conduisent au premier étage, la rampe, le plafond lui-même étaient couverts de sang. Sur le palier du premier étage gisait le cadavre d'une femme n'ayant pour tout vêtement qu'une chemise ; la face reposait sur le plancher, ainsi que le haut du corps, tandis que les jambes étaient relevées sur l'escalier. La tête était horriblement mutilée et baignait dans une mare de sang. Sur les marches de l'escalier, et au milieu encore de taches de sang qui les couvraient, on aperçut des fragments d'os, des dents, une boucle d'oreille. Ce corps était celui de la demoiselle Uranie Ballet.


Dans l'une des chambres du deuxième étage, un second cadavre, n'ayant d'autre vêtement que la chemise, était étendu auprès du lit : c'était celui de la domestique. Sa tête avait été brisée par des coups violents et réitérés, et elle était à moitié cachée sous un oreiller transpercé de sang. Les draps de lit, les matelas, la tapisserie étaient également ensanglantés. Sur une petite table, à côté du lit, on remarquait une brochure tâchée de sang, dans l'intérieur de laquelle étaient renfermés quelques feuilles de papier, et par dessus se trouvait un testament, portant la signature d'Uranie Baltet, constituant pour son héritier le sieur Arnaud St-Jean.


La découverte de ce testament fit comprendre aux magistrats que cette pièce était le noeud de l'horrible drame qu'ils avaient sous les yeux.


Au premier aspect, on était frappé du caractère simulé de l'écriture. De plus, mademoiselle Baltet avait une certaine instruction ; son orthographe était correcte. Il était donc impossible qu'elle eût commis les fautes grossières qui se trouvaient dans cet acte. Ces apparences et ces raisons avaient d'autant plus de force que la demoiselle Baltet n'avait pas dû survivre une minute aux affreuses blessures qu'elle avait reçues, et n'avait pas, dès lors, écrit cet acte ; d'ailleurs, son testament était fait depuis 1865, et il fut bientôt trouvé parmi ses papiers.


Ce faux testament faisait donc peser sur la tête d'Arnaud St-Jean les plus graves soupçons.


Amené devant le juge d'instruction, il dut écrire, sous la dicté de ce magistrat, le texte de l'acte qu'on venait de découvrir, et, malgré ses efforts pour déguiser son écriture, l'analogie entre ces deux pièces fut saisissante, et les mêmes fautes d'orthographe s'y reproduisirent.


A cette charge si puissante allaient s'ajouter à chaque instant des indices d'une extrême gravité.


Une lime ayant été aperçue sur la table de la cuisine de la demoiselle Baltet, Arnaud St-Jean dut reconnaître qu’elle lui appartenait. Dans son domicile, on découvrit une tarière qui avait servi récemment et qui s’adaptait d’une manière parfaite aux trous pratiques sur la porte de la maison de la demoiselle Baltet. Dans son atelier, on releva un fragment de planche qui avait été fraîchement percé de deux trous avec une tarière et sur lequel on paraissait avoir essayé l’effet de cet instrument. Dans sa chambre, on saisissait un pantalon encore tout mouillé. Ce vêlement, qui portait au genou de larges taches suspectes, paraissait avoir été fortement râclé, et St-Jean était obligé de convenir qu’il lui appartenait et qu’il l’avait porté la veille.


Le soir du 15 juin, dans la maison d’arrêt de Bayonne, au moment ou l’accusé venait de se coucher, on apercevait sur lui un caleçon qui présentait au genou gauche une grande tache de sang circulaire, correspondant précisément à cette tache suspecte qu’on avait remarquée sur le pantalon bleu soumis à un nettoyage énergique.


Deux jours plus tard on découvrait, dans les lieux d’aisance de la famille St-Jean, la clef de la porte d’entrée de la maison de la demoiselle Baltet.


En présence de ce faisceau de preuves qu’il devait être impuissant à détendre, il ne restait plus à l’accusé qu’à entrer dans la voie des aveux et à dévoiler les détails des crimes affreux qu’il avait commis.


La demoiselle Uranie Ballet, dont tout le monde loue le caractère et la bienfaisance, était âgée de 43 ans ; pieuse, instruite, elle avait chez elle, depuis 13 ou 14 ans, en qualité de locataires, la famille St-Jean. Connaissant leur état de gêne, elle les gardait par commisération, car ils étaient toujours en retard de plusieurs trimestres pour le payement de leur loyer ; et ce désintéressement de sa part était d’autant plus méritoire, que, propriétaire de maisons, elle n’avait d’autres ressources que le produit de leur location pour subvenir à ses besoins et pour payer les intérêts de dettes hypothécaires assez importantes.


Elle était donc obligée à la plus stricte économie, et, néanmoins, elle se laissait aller à tous les instincts charitables ; elle aidait surtout de tout son pouvoir les membres de la famille St Jean ; elle leur donnait, dans la mesure de ses ressources, tout ce qu’elle savait manquer dans leur maison ; elle les soignait avec un dévouement admirable dans leurs maladies, et, au cours de l’année 1868, en passant les nuits au chevet de la femme St-Jean, elle avait contracté elle-même une affection grave. Sa domestique, Marie Machicotte, âgée de 25 ans, l’avait alors remplacée, et elle était tombée malade à son tour. Mademoiselle Baltet a continué ses bienfaits jusque dans la mort, puisqu’elle a légué mille francs à la mère de celui qui devait l’assassiner.


Pour répondre à tant de bontés et de dévouement, St-Jean père et Arnaud, son fils, rendaient à la demoiselle Baltet quelques petits services dans l’intérieur de sa maison, et la femme St-Jean lui venait en aide pour les besoins du ménage depuis que sa domestique était malade.


Dans cet état de relations entre la famille St-Jean et la demoiselle Baltet, Arnaud, s’exagérant ce qu’il pouvait attendre de la bienfaitrice de sa famille, vient lui annoncer son prochain mariage et lui demande en même temps la concession gratuite ou tout au moins la location du logement occupé par un sieur Lafourcade. Quelle que fût la générosité de la demoiselle Baltet, il lui était impossible de consentir à une pareille proposition. Aussi se borna-t-elle à répondre qu’elle ne pouvait, sans motif, congédier les locataires dont elle était satisfaite. Arnaud irrité de ce refus ne rougit pas, en le racontant à ses camarades, d’injurier celle dont il avait tant à se louer. Il chercha alors un autre moyen d’arriver à son but. Profitant des relations de sa famille, il chercha à se faire prêter l’argent qui lui était nécessaire pour acheter l’une des maisons de la demoiselle Ballet : ses tentatives ne furent pas plus heureuses. Exaspéré de voir échouer ses projets, Arnaud St-Jean, qui jusque-là s’était plus ou moins contraint en présence de la demoiselle Baltet, ne put contenir sa colère et lui dit d’un ton presque menaçant : — "C’est dit. Vous ne voulez pas, c’est bien !" Et, à partir de ce jour, il chargea sa mère de lui annoncer qu’elle n’avait plus à compter sur ses services.


Ces efforts aussi vains que multipliés pour se procurer de l’argent ne furent pas les derniers que tenta l’accusé. Il se présenta encore chez l’un des banquiers de Bayonne, en lui offrant audacieusement la caution de la demoiselle Baltet : il éprouva un nouveau refus.


Tant d’échecs avaient profondément aigri l’accusé. Depuis deux ou trois mois, il avait perdu le goût du travail ; il passait en courses la moitié de la semaine, et quand il se rendait à l’atelier, il s’y montrait soucieux, distrait, préoccupé. Lassé enfin de son inexactitude, son patron le congédia vers la fin du mois de mai.


Arnaud St-Jean chercha alors à presser la conclusion de son mariage ; mais bientôt sa fiancée elle-même, ayant eu à souffrir de ses violences, apprenant qu’il ne travaillait plus, et s’apercevant que tout ce qu’il avait dit de sa situation de fortune était peu sincère, lui déclara qu’il n’avait plus à songer à elle.


St-Jean s'empressa de solliciter son pardon ; mais voyant que sa fiancée le repoussait, il changea de langage, et, révélant toute la violence de son caractère, il lui dit : — "Tu me quittes ! tu ne seras pas longtemps de ce monde."


Dès ce moment, ce caractère violent et sombre est décidé au crime pour conquérir la fortune qu’il ambitionne. Ce crime, St-Jean en a fait l’aveu.


C’est dans la soirée du samedi 12 juin qu’il arrêta le projet d’assassiner la demoiselle Baltet, et qu’il conçoit en même temps la pensée de fabriquer un faux testament par lequel cette demoiselle l’instituait son légataire universel.


Le dimanche matin, il commence à mettre son projet à exécution. Il achète deux cahiers de papier à lettre, il écrit le testament, et, la nuit venue, il attend sur la route jusqu’à une heure du matin que tous les voisins soient couchés ; mais l’un de ses camarades, revenant de Bayonne à cette heure tardive, l’ayant reconnu et abordé, cette rencontre imprévue le décida à ajourner son crime.


Le lendemain, vers trois heures de l’après-midi, il prépare une corde, une tarière, une lime et un gros marteau. Il sort ensuite et passe dans les cabarets ou les cafés de la ville le reste de la journée. A onze heures du soir, il rentre dans la maison qu’il habite avec ses parents et s’enferme dans son atelier. Quand minuit eut sonné, il s’empara des instruments qu’il avait disposés d’avance et se dirigea vers la maison de la demoiselle Baltet. Arrivé en face du portail de la cour, il jeta de l’autre côté sa lime, sa tarière et son marteau, puis, attachant la corde dont il était muni aux pointes de fer du portail, il se hissa jusqu’à son sommet et le franchit d’un bond. Dès qu’il fut dans la cour, il pratiqua avec sa tarière à la porte de la maison deux trous qui lui permirent d’ouvrir et d’entrer. S’armant alors de son marteau de fer, il monta rapidement au deuxième étage ; la chambre de la domestique n’était pas fermée ; une veilleuse y brûlait. Arnaud courut au lit où cette fille dormait et lui déchargea sur le front un coup de la massue dont il était armé. Le sang jaillit sur les murailles et inonda les draps et l’oreiller. Marie Machicotte poussa un grand cri : un second coup vint l’atteindre encore, et, pour s’assurer sans doute si elle était bien morte, l’accusé la souleva et la fit tomber jusqu’au pied de son lit, la face contre terre..."





A suivre...



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)








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lundi 19 janvier 2026

UN MEURTRE À SARE EN LABOURD AU PAYS BASQUE EN 1869 (quatrième et dernière partie)

 

UN MEURTRE À SARE EN 1869.


Un fait divers sordide secoue le village de Sare, en Labourd, habituellement paisible, en mars 1869.




pays basque autrefois pelote labourd fronton rebot
PARTIE DE REBOT A SARE
PAYS BASQUE D'ANTAN



Voici ce que rapporta à ce sujet l'hebdomadaire Le Mercure d'Orthez, le 21 août 1869 :



"... Cour d'Assises de Basses-Pyrénées (Pau).

Présidence de M. De Bordenave-d'Abère, conseiller à la Cour impériale de Pau.

Audience des 6,7 et 8 août 1869.


L’Assassinat de Sare.



Interrogatoire de l'accusé.



D. Quels sont vos noms, profession et domicile ?

R. S. Murillo, cordonnier, demeurant à St-Sébastien.

D. Depuis quand habitiez-vous cette ville ?

R. Depuis un an environ : auparavant j'habitais Pampelune.

D. Êtes-vous marié ?

R. Oui et père de cinq enfants.

D. Avez-vous subi quelque condamnation ?

R. J'ai été condamné en Espagne à cinq ans de prison pour vol.

D. Êtiez-vous à Saint-Jean-de-Luz le 19 mars dernier ?

R. Oui.

D. Êtiez-vous venu en France à une époque antérieure ?

R. Jamais.

D. Réfléchissez bien à la réponse que vous faites. Êtiez-vous jamais venu en France avant le jour où vous vous êtes rencontré à Saint-Jean-de-Luz avec deux de vos compatriotes ?

R. Je n'y étais jamais venu avant ce jour-là.

D. Pourquoi y êtes-vous venu le 19 ?

R. Pour acheter des marchandises nécessaires à mon état.

D. Quels étaient les compagnons avec lesquels vous vous êtes attablé à l'auberge ?

R. Ils se nommaient Esteban et Rios.

D. Quand avez-vous quitté Saint-Sébastien ?

R. Quelques jours avant.

D. Où avez vous rencontré Esteban et Rios ?

R. A Saint-Jean-de-Luz, dans la rue attenante au chemin de fer.

D. Est-ce vous qui les avez abordés ?

R. Ce sont eux qui vinrent à moi et m'invitèrent à manger.

D. Aviez-vous le projet de rentrer ce jour-là à Saint-Sébastien ?

R. Oui, si j'avais terminé à temps mes affaires.

D. Pensiez-vous aller autre part qu'à Saint-Sébastien ?

R. Non.

D. Quels objets portiez-vous avec vous ?

R. J'avais à la main un mouchoir contenant des provisions ; je portais sur moi deux pantalons ; j'avais aussi deux casquettes. J'ai l'habitude d'en voir une en cas de pluie ; car j'ai l'habitude de m'en couvrir la tête pendant la nuit.

D. A quelle heure avez-vous quitté Saint-Jean-de-Luz ?

R. Entre 2 et 3 heures de l'après-midi.

D. Pourquoi êtes-vous partis à cette heure-là ?

R. Nous sommes partis aussitôt que nous avons eu fini de manger ; nous causâmes de la Navarre.

D. Quelle direction avez-vous prise, après être sortis de Saint-Jean-de-Luz ?

R. Je n'en sais rien. Je suivais la direction qu'ils ont prise, et je les suivais sans m'en rendre compte.

D. Pourquoi les avez-vous suivis ?

R. Ils devaient aller à Tolosa, et moi-même je devais m'y rendre pour des affaires de mon état.

D. Cependant vous vous êtes dirigé sur Saint-Pée.

R. J'ignorais la direction que je prenais, car je ne connaissais pas le pays.

D. Vous avez passé cependant plusieurs mois dans les environs demandant l'aumône ?

R. Les témoins qui déposent de ce fait ne savent pas ce qu'ils disent.

D. A quelle heure êtes-vous arrivés à Sare ?

R. A huit heures du soir.

D. N'avez-vous pas parlé avec vos compagnons, dans la conversation que vous avez eue avec eux, d'une cave où il y avait de l'argent ?

R. Esteban et Rios me dirent que dans une cave d'une maison riche, il y avait de l'argent enterré ; c'est entre eux qu'ils eurent cette conversation, et ils me prièrent de les accompagner pour enlever cet argent, me présentant la chose comme très facile. Je me laissai entraîner ; on me dit qu'il n'y avait aucune attaque à faire. C'est à cette seule condition que j'acceptai.

D. N'étiez-vous pas, entre onze heures et minuit, arrêté avec vos deux compagnons devant une belle maison de Sare ?

R. Oui. Il était alors onze heures du soir.

D. Ne vous êtes-vous pas éloigné un instant ?

R. Oui, je dis à mes compagnons : allons-nous-en d'ici, je ne veux plus être de votre complot.

D. N'avez-vous pas cherché à vous introduire dans l'église de Sare ?



pays basque labourd église cimetière crime faits divers
EGLISE ET CIMETIERE SARE
PAYS BASQUE D'ANTAN


R. Je ne sais rien de cela.

D. On a trouvé près du cimetière un morceau de lime semblable à celles trouvées chez M. Dithurbide ?

R. Je l'ignore.

D. A quelle heure vos compagnons sont-ils venus vous rejoindre ?

R. Vers deux heures du matin.

D. Vous les avez suivis jusqu'à la maison Dithurbide ?

R. Oui, par force.

D. Qui a porté les chevalets du champ à la maison ?

R. Ce n'est pas moi, je n'y ai pas touché.

D. Lorsque vous vous êtes trouvé en face de la maison Dithurbide, vous êtes monté sur les chevalets et vous avez forcé la fenêtre ?

R. Je n'ai rien fait de semblable, c'est Esteban et Rios qui l'ont fait.

D. Mais vous êtes monté ?

R. Oui, par force, j'étais menacé de mort. Esteban montait le premier, j'étais le second, et Rios était derrière moi.

D. Connaissiez-vous la maison Dithurbide ?

R. Non, je n'y avais jamais été. Esteban la connaissait, car il avait été domestique dans le pays.

D. Au moment où vous forciez la maison un orage éclatait ?

R. Oui, il faisait un grand vent.

D. Qu'avez-vous fait lorsque vous êtes rentré dans la cuisine ?

R. Mes compagnons ont allumé des bougies et deux ont été mises dans des lanternes, et l'on m'en donna une.

D. Aviez-vous ces bougies avant d'entrer ?

R. Non, c'est Esteban qui les tira de sa poche. On me remit une lanterne à la main avec la bougie allumée. Rios en avait une semblable.



On présente à l'accusé un morceau de bougie de fabrique espagnole qui a été trouvée sur le théâtre du crime, il déclare qu'elle ressemble à celle qui lui fut remise par ses compagnons.


D. Avez-vous quitté vos brodequins dans la cuisine ?

R. On me força de le faire malgré ma résistance. Quant aux autres, comme ils avaient de mauvaises intentions, ils avaient tiré leurs chaussures.

D. Avant de quitte la cuisine, ne vous êtes-vous pas noirci la figure avec de la suie que vous avez prise dans la cheminée ?

R. Mes compagnons seuls l'ont fait. Pour moi on ne me demanda pas de le faire.

D. Avant de sortir de la cuisine, ne vous êtes-vous pas tous les trois armés ?

R. Mes deux compagnons l'étaient. Quant à moi je n'avais qu'un petit couteau ; c'est celui que vous représentez.

D. N'avez-vous pas pris dans la cuisine deux écheveaux de fil ?

R. J'ignore ce que vous me demandez.

D. Vous avez pris une arme avant de quitter la cuisine ?

R. Oui. J'ai demandé pourquoi nous devions nous armer ? Mais mes compagnons m'ont forcé à le faire sous peine de mort.

D. En sortant de la cuisine, où avez-vous été ?

R. Nous sommes passés dans un grand corridor. Esteban tenait un pistolet d'une main et une bougie de l'autre. Rios et moi, nous tenions chacun une lanterne d'une main et un couteau de l'autre.

D. N'était-ce pas un grand poignard dont vous étiez armé ?

R. Non, je n'ai vu de poignard dans la main d'aucun de mes compagnons, mais seulement un grand couteau dont la lame était plus longue que le poignard que vous me représentez.

D. Que s'est-il passé lorsque vous êtes sorti du corridor ?

R. Esteban qui nous guidait, nous a conduit dans une chambre où dormait un domestique. Il marchait le premier, Rios le suivait et j'étais le dernier. Esteban dit à Rios, en voyant un homme couché sur un lit : ce doit être le domestique. Ils le frappèrent et je vis une forme humaine qui se soulevait : mes compagnons éteignirent leurs lumières. Quant à moi, qui ne m'attendais pas au spectacle que j'avais sous les yeux, j'eus une telle émotion que la lanterne et le couteau s'échappèrent de mes mains. Je cherchais à fuir, mais n'ayant pas de lumière et ne connaissant pas les lieux, je n'y parvins pas ; je me sentis saisi par une main vigoureuse ; je parvins à me débarrasser des étreintes ; je fus arrêté par un homme qui portait un fusil ; je saisis son arme sans en faire usage contre lui. Toutes ces choses se passaient dans l'obscurité, et durèrent peu de temps ; je me sentis bientôt poussé dehors ; ne connaissant pas le pays, je suivis le premier chemin qui se présenta sous mes pas, et je ne puis dire par où je suis passé.

D. Avez-vous fait un saut pour sortir ?

R. J'allais sortir lorsqu'on me poussa dehors.

D. Êtes-vous tombé de bien haut ?

R. De la hauteur de la fenêtre de la chambre.

D. Est-ce vous qui, armé du poignard que j'ai entre les mains, l'avez plongé dans le corps de Dargaïts, avec une telle force, qu'après avoir traversé son corps, il a encore percé le matelas sur lequel il reposait ?

R. Je n'ai jamais dit une mauvaise parole à un homme, comment aurais-je ou le courage de lui donner la mort ? D'ailleurs, je ne l'aurais pu à la distance où je me trouvais.

D. Dargaïts a reçu neuf autres blessures. Qui les a faites ?

R. Je l'ignore.

D. Lorsque Dargaïts a été frappé, il a pris l'homme, l'a terrassé et l'a jeté par la fenêtre. Avant de mourir, il a dit : — Il y en a un qui est bien marqué, car je l'ai mordu au doigt. Avez-vous été mordu ?

R. Je ne l'ai pas été, mais en tombant je me suis blessé légèrement à la main, et pour étancher le sang je me suis mordu moi-même la blessure.

D. Reconnaissez-vous cette courroie que je vous présente et qui a été trouvée dans la chambre du crime ?

R. Je ne la reconnais pas.

D. N'est-ce point une courroie dont se servent les Espagnols pour envelopper la cuisse afin de retenir le poignard, quand ils le tiennent caché, et empêcher d'être blessé par lui ?

R. Je ne le sais pas.

D. Cette bretelle en cuir est-elle à vous ?

R. Oui ; elle dut se rompre quand je sautai, et les bouts en restèrent attachés au pantalon.

D. Le cuir de cette bretelle est-il de la même qualité que celui qui sert de support à la gaine de poignard que voici ?

R. Les cuirs sont de nature toute différente.

D. Avez-vous entendu dans la maison Dithurbide un coup de pistolet ?

R. Je l'ai entendu.

D. Qu'avez-vous fait lorsque vous êtes sorti de la maison ?

R. Je me suis trouvé seul, sans mes compagnons, que je n'ai plus revus ; j'étais nu pieds ; je me suis blessé à des épines sur lesquelles j'ai marché ; j'ai mis sur ma tête un mouchoir, car j'avais perdu mes casquettes ; j'ai traversé un ruisseau, où je me suis complètement mouillé.

D. N'avez-vous pas, en traversant ce ruisseau, jeté la gaine de poignard que je vous représente ?

R. Je ne l'ai jamais eue en ma possession.

D. Où avez-vous été arrêté ?

R. Dans une maison de Saint-Pée, où j'avais demandé l'hospitalité.

D. N'avez-vous pas raconté que vous aviez été victime pendant la nuit d'une agression de la part de trois hommes qui vous avaient attaché à un arbre, que vous vous y étiez mouillé toute la nuit, et vos liens s'étant un peu relâchés, vous aviez pu vous en débarrasser ?

R. Je donnais cette explication pour être reçu dans la maison et pour qu'on me permit de me sécher.

D. Arrêté ce même jour et conduit à Bayonne par les gendarmes, ne leur avez-vous pas fait l'aveu que vous aviez participé à l'assassinat ?

R. Ils m'ont menacé de mort si je ne parlais pas ; mais je ne leur ai dit que ce que je vous dis actuellement.

D. N'aviez-vous pas cherché à vous évader de la prison de Bayonne, à l'aide de cordes que vous aviez fabriquées ?

R. Je n'y ai jamais pensé.



Pendant cet interrogatoire, qui n'a pas duré moins de deux heures, l'accusé à constamment gardé le maintien le plus tranquille et répondu du ton le plus calme.



Audition des témoins.



Trente-neuf témoins ont été entendus. La plupart de ces dépositions ne font que confirmer les détails de l'acte d'accusation. Nous nous bornerons à en relater quelques unes. Il est d'ailleurs à remarquer que les déclarations de l'accusé confirment les faits principaux. Il avoue sa présence à la scène de meurtre et sa participation à la tentative de vol. Toute la question consiste à déterminer le degré de culpabilité qui résulte de sa présence avouée. A-t-il ou non coopéré au crime, ou n'y a--il assisté que malgré lui ?



M. Dithurbide raconte les faits qu'il a constatés. Réveillé par les cris à l'assassin, il est descendu à la chambre des domestiques qu'il a trouvée bouleversée ; puis, remontant à l'étage supérieur, a vu la victime sur le lit où elle s'était jetée. Dargaïts était dans un état affreux, le ventre ouvert par une horrible blessure. Il dit n'avoir pu reconnaître les assassins dont le visage était barbouillé de noir. Il en avait mordu au doigt et l'avait ensuite jeté par la fenêtre. M. Dithurbide compte huit coups de poignard dans les draps de lit et quatre dans l'oreiller. Le premier coup avait traversé le corps de Dargaïts, puis le premier matelas, et le deuxième matelas était entamé.



Jean Ospital, âgé de 15 ans, couchait avec Dargaïts. Réveillé par les cris de Dargaïts et le bruit d'une lutte, il s'était glissé dans la ruelle du lit, puis, sur la demande de Dargaïts, avait ouvert la fenêtre. Pendant la lutte, il se cacha sous une table, puis fut se blottir dans une armoire de la cuisine.



Jeannette Lamarque, domestique, avait fermé la porte de sa chambre à clef. Elle entendit remuer le loquet, demanda qui est là, remarqua de la lumière qui se dirigeait vers une autre pièce, puis entendit du bruit dans la chambre des domestiques et la chute d'un corps par la fenêtre supérieure. Elle a entendu, ainsi qu'une autre domestique, Domenica Duhalde, le récit fait par Dargaïts mourant.



Le témoin Larronde déclare que l'un des assassins, Esteban, a été, il y a 9 ou 10 ans, domestique à Sare.



Une série de témoins établit que l'accusé a été vu à diverses époques avant le crime, rôdant dans le pays, sous des déguisements variés.



Le reste des dépositions ne fait que confirmer les charges relevées dans l'acte d'accusation.



M. Jeauffréau de Lagerie, Substitut, dans un réquisitoire plein de force et de clarté, fait ressortir les preuves de la culpabilité de Murillo et de sa participation au crime. Il demande justice pour le sang versé et requiert un verdict sans pitié contre un homme qui, sous l'impulsion unique de la cupidité, est venu, sur une terre étrangère, porter la désolation et la mort. Si la pitié vous prend au coeur, dit-il, en terminant, gardez-la pour le malheureux Dargaïts, pour ce serviteur courageux et fidèle, pour sa mère désolée qui l'appelle en vain ; gardez-la pour ces populations épouvantée par l'abominable forfait. Songez-y ! une grande responsabilité pèse sur vous ; deux hommes sont à la frontière ; ils attendent. Que votre verdict les y retienne en les effrayant.



Me Cassou, défenseur de l'accusé, a un rôle pénible à remplir. Dans une argumentation serrée, il fait d'abord appel à toutes les ressources de son talent pour combattre une à une les charges accumulées contre Murillo. Il cherche à établir que l'accusé n'a pas pris une part directe à l'assassinat et qu'il n'en existe aucune preuve convaincante. Il s'adresse ensuite aux sentiments d'humanité. Il rappelle l'affaire St-Jean où la préméditation était certaine, où le doute sur la culpabilité était impossible, où le crime était plus affreux dans ses résultats. Pourquoi refuserait-on les circonstances atténuantes à Murillo ? Serait-ce parce qu'il est Espagnol ? Une question de nationalité ne saurait exclure la pitié qui naît du sentiment religieux et humain.



C'est en vain que la défense multiplie ses éloquents efforts. Le drame sanglant de Sare a semé une épouvante qui rend le jury impitoyable.



Après une longue délibération, il rapporte un verdict affirmatif, sans circonstances atténuantes.



La réponse du jury est traduite à l'accusé, qui, sans manifester d'émotion visible, demande s'il pourra en faire appel.



Après une heure de délibération, la cour condamne Murillo à la peine de mort, et dit que l'exécution aura lieu dans la commune de Sare.


(Indépendant)"


P.S. : Murillo fut gracié et finit sa vie au bagne, dans les "Colonies". 



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)







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