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lundi 19 janvier 2026

UN MEURTRE À SARE EN LABOURD AU PAYS BASQUE EN 1869 (quatrième et dernière partie)

 

UN MEURTRE À SARE EN 1869.


Un fait divers sordide secoue le village de Sare, en Labourd, habituellement paisible, en mars 1869.




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PARTIE DE REBOT A SARE
PAYS BASQUE D'ANTAN



Voici ce que rapporta à ce sujet l'hebdomadaire Le Mercure d'Orthez, le 21 août 1869 :



"Cour d'Assises de Basses-Pyrénées (Pau).

Présidence de M. De Bordenave-d'Abère, conseiller à la Cour impériale de Pau.

Audience des 6,7 et 8 août 1869.


L’Assassinat de Sare.



Interrogatoire de l'accusé.



D. Quels sont vos noms, profession et domicile ?

R. S. Murillo, cordonnier, demeurant à St-Sébastien.

D. Depuis quand habitiez-vous cette ville ?

R. Depuis un an environ : auparavant j'habitais Pampelune.

D. Êtes-vous marié ?

R. Oui et père de cinq enfants.

D. Avez-vous subi quelque condamnation ?

R. J'ai été condamné en Espagne à cinq ans de prison pour vol.

D. Êtiez-vous à Saint-Jean-de-Luz le 19 mars dernier ?

R. Oui.

D. Êtiez-vous venu en France à une époque antérieure ?

R. Jamais.

D. Réfléchissez bien à la réponse que vous faites. Êtiez-vous jamais venu en France avant le jour où vous vous êtes rencontré à Saint-Jean-de-Luz avec deux de vos compatriotes ?

R. Je n'y étais jamais venu avant ce jour-là.

D. Pourquoi y êtes-vous venu le 19 ?

R. Pour acheter des marchandises nécessaires à mon état.

D. Quels étaient les compagnons avec lesquels vous vous êtes attablé à l'auberge ?

R. Ils se nommaient Esteban et Rios.

D. Quand avez-vous quitté Saint-Sébastien ?

R. Quelques jours avant.

D. Où avez vous rencontré Esteban et Rios ?

R. A Saint-Jean-de-Luz, dans la rue attenante au chemin de fer.

D. Est-ce vous qui les avez abordés ?

R. Ce sont eux qui vinrent à moi et m'invitèrent à manger.

D. Aviez-vous le projet de rentrer ce jour-là à Saint-Sébastien ?

R. Oui, si j'avais terminé à temps mes affaires.

D. Pensiez-vous aller autre part qu'à Saint-Sébastien ?

R. Non.

D. Quels objets portiez-vous avec vous ?

R. J'avais à la main un mouchoir contenant des provisions ; je portais sur moi deux pantalons ; j'avais aussi deux casquettes. J'ai l'habitude d'en voir une en cas de pluie ; car j'ai l'habitude de m'en couvrir la tête pendant la nuit.

D. A quelle heure avez-vous quitté Saint-Jean-de-Luz ?

R. Entre 2 et 3 heures de l'après-midi.

D. Pourquoi êtes-vous partis à cette heure-là ?

R. Nous sommes partis aussitôt que nous avons eu fini de manger ; nous causâmes de la Navarre.

D. Quelle direction avez-vous prise, après être sortis de Saint-Jean-de-Luz ?

R. Je n'en sais rien. Je suivais la direction qu'ils ont prise, et je les suivais sans m'en rendre compte.

D. Pourquoi les avez-vous suivis ?

R. Ils devaient aller à Tolosa, et moi-même je devais m'y rendre pour des affaires de mon état.

D. Cependant vous vous êtes dirigé sur Saint-Pée.

R. J'ignorais la direction que je prenais, car je ne connaissais pas le pays.

D. Vous avez passé cependant plusieurs mois dans les environs demandant l'aumône ?

R. Les témoins qui déposent de ce fait ne savent pas ce qu'ils disent.

D. A quelle heure êtes-vous arrivés à Sare ?

R. A huit heures du soir.

D. N'avez-vous pas parlé avec vos compagnons, dans la conversation que vous avez eue avec eux, d'une cave où il y avait de l'argent ?

R. Esteban et Rios me dirent que dans une cave d'une maison riche, il y avait de l'argent enterré ; c'est entre eux qu'ils eurent cette conversation, et ils me prièrent de les accompagner pour enlever cet argent, me présentant la chose comme très facile. Je me laissai entraîner ; on me dit qu'il n'y avait aucune attaque à faire. C'est à cette seule condition que j'acceptai.

D. N'étiez-vous pas, entre onze heures et minuit, arrêté avec vos deux compagnons devant une belle maison de Sare ?

R. Oui. Il était alors onze heures du soir.

D. Ne vous êtes-vous pas éloigné un instant ?

R. Oui, je dis à mes compagnons : allons-nous-en d'ici, je ne veux plus être de votre complot.

D. N'avez-vous pas cherché à vous introduire dans l'église de Sare ?



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EGLISE ET CIMETIERE SARE
PAYS BASQUE D'ANTAN


R. Je ne sais rien de cela.

D. On a trouvé près du cimetière un morceau de lime semblable à celles trouvées chez M. Dithurbide ?

R. Je l'ignore.

D. A quelle heure vos compagnons sont-ils venus vous rejoindre ?

R. Vers deux heures du matin.

D. Vous les avez suivis jusqu'à la maison Dithurbide ?

R. Oui, par force.

D. Qui a porté les chevalets du champ à la maison ?

R. Ce n'est pas moi, je n'y ai pas touché.

D. Lorsque vous vous êtes trouvé en face de la maison Dithurbide, vous êtes monté sur les chevalets et vous avez forcé la fenêtre ?

R. Je n'ai rien fait de semblable, c'est Esteban et Rios qui l'ont fait.

D. Mais vous êtes monté ?

R. Oui, par force, j'étais menacé de mort. Esteban montait le premier, j'étais le second, et Rios était derrière moi.

D. Connaissiez-vous la maison Dithurbide ?

R. Non, je n'y avais jamais été. Esteban la connaissait, car il avait été domestique dans le pays.

D. Au moment où vous forciez la maison un orage éclatait ?

R. Oui, il faisait un grand vent.

D. Qu'avez-vous fait lorsque vous êtes rentré dans la cuisine ?

R. Mes compagnons ont allumé des bougies et deux ont été mises dans des lanternes, et l'on m'en donna une.

D. Aviez-vous ces bougies avant d'entrer ?

R. Non, c'est Esteban qui les tira de sa poche. On me remit une lanterne à la main avec la bougie allumée. Rios en avait une semblable.



On présente à l'accusé un morceau de bougie de fabrique espagnole qui a été trouvée sur le théâtre du crime, il déclare qu'elle ressemble à celle qui lui fut remise par ses compagnons.


D. Avez-vous quitté vos brodequins dans la cuisine ?

R. On me força de le faire malgré ma résistance. Quant aux autres, comme ils avaient de mauvaises intentions, ils avaient tiré leurs chaussures.

D. Avant de quitte la cuisine, ne vous êtes-vous pas noirci la figure avec de la suie que vous avez prise dans la cheminée ?

R. Mes compagnons seuls l'ont fait. Pour moi on ne me demanda pas de le faire.

D. Avant de sortir de la cuisine, ne vous êtes-vous pas tous les trois armés ?

R. Mes deux compagnons l'étaient. Quant à moi je n'avais qu'un petit couteau ; c'est celui que vous représentez.

D. N'avez-vous pas pris dans la cuisine deux écheveaux de fil ?

R. J'ignore ce que vous me demandez.

D. Vous avez pris une arme avant de quitter la cuisine ?

R. Oui. J'ai demandé pourquoi nous devions nous armer ? Mais mes compagnons m'ont forcé à le faire sous peine de mort.

D. En sortant de la cuisine, où avez-vous été ?

R. Nous sommes passés dans un grand corridor. Esteban tenait un pistolet d'une main et une bougie de l'autre. Rios et moi, nous tenions chacun une lanterne d'une main et un couteau de l'autre.

D. N'était-ce pas un grand poignard dont vous étiez armé ?

R. Non, je n'ai vu de poignard dans la main d'aucun de mes compagnons, mais seulement un grand couteau dont la lame était plus longue que le poignard que vous me représentez.

D. Que s'est-il passé lorsque vous êtes sorti du corridor ?

R. Esteban qui nous guidait, nous a conduit dans une chambre où dormait un domestique. Il marchait le premier, Rios le suivait et j'étais le dernier. Esteban dit à Rios, en voyant un homme couché sur un lit : ce doit être le domestique. Ils le frappèrent et je vis une forme humaine qui se soulevait : mes compagnons éteignirent leurs lumières. Quant à moi, qui ne m'attendais pas au spectacle que j'avais sous les yeux, j'eus une telle émotion que la lanterne et le couteau s'échappèrent de mes mains. Je cherchais à fuir, mais n'ayant pas de lumière et ne connaissant pas les lieux, je n'y parvins pas ; je me sentis saisi par une main vigoureuse ; je parvins à me débarrasser des étreintes ; je fus arrêté par un homme qui portait un fusil ; je saisis son arme sans en faire usage contre lui. Toutes ces choses se passaient dans l'obscurité, et durèrent peu de temps ; je me sentis bientôt poussé dehors ; ne connaissant pas le pays, je suivis le premier chemin qui se présenta sous mes pas, et je ne puis dire par où je suis passé.

D. Avez-vous fait un saut pour sortir ?

R. J'allais sortir lorsqu'on me poussa dehors.

D. Êtes-vous tombé de bien haut ?

R. De la hauteur de la fenêtre de la chambre.

D. Est-ce vous qui, armé du poignard que j'ai entre les mains, l'avez plongé dans le corps de Dargaïts, avec une telle force, qu'après avoir traversé son corps, il a encore percé le matelas sur lequel il reposait ?

R. Je n'ai jamais dit une mauvaise parole à un homme, comment aurais-je ou le courage de lui donner la mort ? D'ailleurs, je ne l'aurais pu à la distance où je me trouvais.

D. Dargaïts a reçu neuf autres blessures. Qui les a faites ?

R. Je l'ignore.

D. Lorsque Dargaïts a été frappé, il a pris l'homme, l'a terrassé et l'a jeté par la fenêtre. Avant de mourir, il a dit : — Il y en a un qui est bien marqué, car je l'ai mordu au doigt. Avez-vous été mordu ?

R. Je ne l'ai pas été, mais en tombant je me suis blessé légèrement à la main, et pour étancher le sang je me suis mordu moi-même la blessure.

D. Reconnaissez-vous cette courroie que je vous présente et qui a été trouvée dans la chambre du crime ?

R. Je ne la reconnais pas.

D. N'est-ce point une courroie dont se servent les Espagnols pour envelopper la cuisse afin de retenir le poignard, quand ils le tiennent caché, et empêcher d'être blessé par lui ?

R. Je ne le sais pas.

D. Cette bretelle en cuir est-elle à vous ?

R. Oui ; elle dut se rompre quand je sautai, et les bouts en restèrent attachés au pantalon.

D. Le cuir de cette bretelle est-il de la même qualité que celui qui sert de support à la gaine de poignard que voici ?

R. Les cuirs sont de nature toute différente.

D. Avez-vous entendu dans la maison Dithurbide un coup de pistolet ?

R. Je l'ai entendu.

D. Qu'avez-vous fait lorsque vous êtes sorti de la maison ?

R. Je me suis trouvé seul, sans mes compagnons, que je n'ai plus revus ; j'étais nu pieds ; je me suis blessé à des épines sur lesquelles j'ai marché ; j'ai mis sur ma tête un mouchoir, car j'avais perdu mes casquettes ; j'ai traversé un ruisseau, où je me suis complètement mouillé.

D. N'avez-vous pas, en traversant ce ruisseau, jeté la gaine de poignard que je vous représente ?

R. Je ne l'ai jamais eue en ma possession.

D. Où avez-vous été arrêté ?

R. Dans une maison de Saint-Pée, où j'avais demandé l'hospitalité.

D. N'avez-vous pas raconté que vous aviez été victime pendant la nuit d'une agression de la part de trois hommes qui vous avaient attaché à un arbre, que vous vous y étiez mouillé toute la nuit, et vos liens s'étant un peu relâchés, vous aviez pu vous en débarrasser ?

R. Je donnais cette explication pour être reçu dans la maison et pour qu'on me permit de me sécher.

D. Arrêté ce même jour et conduit à Bayonne par les gendarmes, ne leur avez-vous pas fait l'aveu que vous aviez participé à l'assassinat ?

R. Ils m'ont menacé de mort si je ne parlais pas ; mais je ne leur ai dit que ce que je vous dis actuellement.

D. N'aviez-vous pas cherché à vous évader de la prison de Bayonne, à l'aide de cordes que vous aviez fabriquées ?

R. Je n'y ai jamais pensé.



Pendant cet interrogatoire, qui n'a pas duré moins de deux heures, l'accusé à constamment gardé le maintien le plus tranquille et répondu du ton le plus calme.



Audition des témoins.



Trente-neuf témoins ont été entendus. La plupart de ces dépositions ne font que confirmer les détails de l'acte d'accusation. Nous nous bornerons à en relater quelques unes. Il est d'ailleurs à remarquer que les déclarations de l'accusé confirment les faits principaux. Il avoue sa présence à la scène de meurtre et sa participation à la tentative de vol. Toute la question consiste à déterminer le degré de culpabilité qui résulte de sa présence avouée. A-t-il ou non coopéré au crime, ou n'y a--il assisté que malgré lui ?



M. Dithurbide raconte les faits qu'il a constatés. Réveillé par les cris à l'assassin, il est descendu à la chambre des domestiques qu'il a trouvée bouleversée ; puis, remontant à l'étage supérieur, a vu la victime sur le lit où elle s'était jetée. Dargaïts était dans un état affreux, le ventre ouvert par une horrible blessure. Il dit n'avoir pu reconnaître les assassins dont le visage était barbouillé de noir. Il en avait mordu au doigt et l'avait ensuite jeté par la fenêtre. M. Dithurbide compte huit coups de poignard dans les draps de lit et quatre dans l'oreiller. Le premier coup avait traversé le corps de Dargaïts, puis le premier matelas, et le deuxième matelas était entamé.



Jean Ospital, âgé de 15 ans, couchait avec Dargaïts. Réveillé par les cris de Dargaïts et le bruit d'une lutte, il s'était glissé dans la ruelle du lit, puis, sur la demande de Dargaïts, avait ouvert la fenêtre. Pendant la lutte, il se cacha sous une table, puis fut se blottir dans une armoire de la cuisine.



Jeannette Lamarque, domestique, avait fermé la porte de sa chambre à clef. Elle entendit remuer le loquet, demanda qui est là, remarqua de la lumière qui se dirigeait vers une autre pièce, puis entendit du bruit dans la chambre des domestiques et la chute d'un corps par la fenêtre supérieure. Elle a entendu, ainsi qu'une autre domestique, Domenica Duhalde, le récit fait par Dargaïts mourant.



Le témoin Larronde déclare que l'un des assassins, Esteban, a été, il y a 9 ou 10 ans, domestique à Sare.



Une série de témoins établit que l'accusé a été vu à diverses époques avant le crime, rôdant dans le pays, sous des déguisements variés.



Le reste des dépositions ne fait que confirmer les charges relevées dans l'acte d'accusation.



M. Jeauffréau de Lagerie, Substitut, dans un réquisitoire plein de force et de clarté, fait ressortir les preuves de la culpabilité de Murillo et de sa participation au crime. Il demande justice pour le sang versé et requiert un verdict sans pitié contre un homme qui, sous l'impulsion unique de la cupidité, est venu, sur une terre étrangère, porter la désolation et la mort. Si la pitié vous prend au coeur, dit-il, en terminant, gardez-la pour le malheureux Dargaïts, pour ce serviteur courageux et fidèle, pour sa mère désolée qui l'appelle en vain ; gardez-la pour ces populations épouvantée par l'abominable forfait. Songez-y ! une grande responsabilité pèse sur vous ; deux hommes sont à la frontière ; ils attendent. Que votre verdict les y retienne en les effrayant.



Me Cassou, défenseur de l'accusé, a un rôle pénible à remplir. Dans une argumentation serrée, il fait d'abord appel à toutes les ressources de son talent pour combattre une à une les charges accumulées contre Murillo. Il cherche à établir que l'accusé n'a pas pris une part directe à l'assassinat et qu'il n'en existe aucune preuve convaincante. Il s'adresse ensuite aux sentiments d'humanité. Il rappelle l'affaire St-Jean où la préméditation était certaine, où le doute sur la culpabilité était impossible, où le crime était plus affreux dans ses résultats. Pourquoi refuserait-on les circonstances atténuantes à Murillo ? Serait-ce parce qu'il est Espagnol ? Une question de nationalité ne saurait exclure la pitié qui naît du sentiment religieux et humain.



C'est en vain que la défense multiplie ses éloquents efforts. Le drame sanglant de Sare a semé une épouvante qui rend le jury impitoyable.



Après une longue délibération, il rapporte un verdict affirmatif, sans circonstances atténuantes.



La réponse du jury est traduite à l'accusé, qui, sans manifester d'émotion visible, demande s'il pourra en faire appel.



Après une heure de délibération, la cour condamne Murillo à la peine de mort, et dit que l'exécution aura lieu dans la commune de Sare.


(Indépendant)"


P.S. : Murillo fut gracié et finit sa vie au bagne, dans les "Colonies". 



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)







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