L'INSTITUT PASTEUR ET LE PAYS BASQUE EN 1885.
Un des premiers patients du laboratoire Pasteur à Paris a été un habitant de Lasse (Basse-Navarre), en 1885.
Voici ce que rapporta à ce sujet J.-B. Daranatz, dans le Bulletin de la Société des sciences, lettres
& arts de Bayonne, le 1er juillet 1940 :
"L'Institut Pasteur et le Pays Basque.
Voici cinquante ans, l'Académie des Sciences ouvrait une souscription internationale pour édifier un Institut destiné à poursuivre les recherches du grand savant qui a fourni à la médecine de si puissantes armes contre la rage, la peste, les épidémies...
Riches et pauvres vinrent apporter leur offrande à Louis Pasteur. Deux millions 586 000 francs furent trouvés sur-le-champ et, par souscription nationale, l'Institut Pasteur était né.
L'histoire de l'Institut est une des plus belles qui soient. Il y avait de longues années déjà que Pasteur avait révolutionné la science et poussé ses travaux sur la prophylaxie de la rage et l'étude générale des maladies infectieuses lorsqu'en 1890 l'Institut, qui devait porter le nom du savant, fut fondé.
C'est dans un autre laboratoire que, quelques années auparavant, Pasteur, en pleine angoisse, avait victorieusement inoculé le vaccin antirabique au petit Alsacien Meister...
Parmi les tout premiers clients de son laboratoire, Pasteur a consigné dans ses Registres, de sa propre plume, les détails suivants relatifs à un Basque, Lorda, de Lasse en Basse-Navarre, canton de Baïgorry (B. Pyr.).
"Lorda Jean, âgé de 37 ans, demeurant à Lasse (B. Pyr.).
L'observation de ce sujet est des plus intéressantes. Mordu le 25 Octobre 1885, Lorda n'est arrivé à mon laboratoire que le 21 Novembre, le vingt-septième jour après sa morsure.
Le jour où il fut mordu, 7 porcs et 2 vaches le furent également et par le même chien. Or, les 9 animaux sont morts de la rage, les porcs après une courte période d'incubation de 15 jours à 3 semaines.
C'est après la mort par rage de ces porcs que Lorda, effrayé, partit pour Paris.
La première vache mourut 34 jours après sa morsure ; la seconde, 52 jours après.
Je dois le détail de ces faits si curieux à M. Inda, vétérinaire habile de Saint-Palais.
Une observation de son rapport ne doit pas être omise : c'est qu'aussitôt après leurs morsures les vaches avaient été cautérisées profondément du fer rouge. Ce détail est souligné par M. Inda. J'ai eu des preuves assez nombreuses de l'inefficacité des cautérisations, dans certains cas ; de celles même faites du fer rouge et sans retard.
La santé de Lorda est toujours parfaite. Son traitement a été terminé le 28 Novembre dernier.
Académie des Sciences, 1er mars 1886. Séance dans laquelle fut décidée la création d'un établissement vaccinal contre la rage."
A ces détails, précieusement enregistrés par l'illustre savant, voici sur Lorda, quelques renseignements supplémentaires recueillis grâce à l'obligeance de M. le Docteur Jean Inda de Saint-Palais, fils du vétérinaire cité plus haut, et de M. l'abbé Errecart, l'obligeant curé de Lasse.
Jean Lorda était né à Irouleguy (Basses-Pyrénées) le 31 Mai 1848. Tout jeune, il s'installa à Lasse avec sa mère. Il n'était pas marié quand il fut mordu par un chien le 25 Octobre 1885, à l'âge de 37 ans. Dirigé sur l'Hôpital Pasteur à Paris, il en revint complètement guéri. Il ne ressentit jamais rien, à la suite de son traitement, par Louis Pasteur, du 21 au 28 Novembre 1885, commencé le 27e jour après sa morsure. Un an et demi après, en Février 1887, il se maria avec une jeune fille de sa paroisse, Mlle Marie Errecart. Jean Lorda est décédé à Lasse en 1903, 18 ans après sa blessure.
Cette guérison eut un retentissement énorme dans tout le Pays Basque. A la plus vive admiration se mêlait une immense gratitude générale, qu'on se sentait embarrassé d'exprimer.
La Société des Sciences et Arts de Bayonne se fit l'écho de l'opinion publique auprès de l'illustre savant, en lui adressant la lettre suivante : (Bulletin, 3 février 1886 ; 1913, 51-53).
Bayonne, le 6 Janvier 1886.
A Monsieur Pasteur, de l'Institut.
Monsieur,
Il y a trois mois, le nommé Lorda, des environs de Saint-Palais dans les Basses-Pyrénées, fut mordu par un chien enragé au milieu de circonstances fort émouvantes. On eut la bonne inspiration de l'envoyer à Paris, d'où à la suite du traitement que vous avez bien voulu lui faire suivre il est revenu moralement et virtuellement guéri. Il faut avoir connu la terreur qu'inspirait dans nos pays montagneux la seule annonce d'un chien enragé pour comprendre l'heureux effet de cette guérison parmi les populations basquaises.
Témoin de ces faits, la Société des Sciences et Arts de Bayonne, se faisant l'interprète des sentiments d'admiration et de reconnaissance des habitants du Pays Basque, a voulu, par la voix de son Président, vous adresser les plus franches félicitations.
Vous avez dit récemment, dans une dépêche aussi laconique qu'affirmative : "En dehors de ma méthode prophylactique, il n'y a pas de remède contre la rage". Instantanément et grâce à la sincère discrétion que vous mettiez dans la communication des résultats de vos travaux, on a été certain du succès de votre merveilleuse découverte ; et, pour la première fois peut-être, une vérité scientifique a été acceptée même dans son application avec une confiance et une satisfaction entières, par les savants les plus éminents de la capitale, comme par le paysan du plus petit hameau.
La Société des Sciences et Arts de Bayonne ne serait pas satisfaite, si elle ne pouvait inscrire perpétuellement votre nom dans son bulletin comme Président Honoraire, à la tête de la liste de ses membres. Bien qu'elle ne soit qu'une modeste Société d'une province éloignée, elle ose espérer que vous daignerez le lui permettre : c'est le seul moyen dont elle dispose pour honorer votre mémoire et pour transmettre à nos successeurs le souvenir d'un bienfait, dû à une ténacité admirable dans les recherches scientifiques, animée par un ardent amour de l'humanité.
Veuillez agréer, Monsieur et illustre Maître, l'expression de notre considération la plus respectueuse et la plus sincère.
Le Président de la Société des Sciences et Arts de Bayonne,
H. Durant.
Voici la réponse autographe de Louis Pasteur :
Paris, le 9 Janvier 1886.
A Monsieur le Président de la Société des Sciences et Arts de Bayonne.
Monsieur le Président,
Je suis très touché des paroles indulgentes de votre adresse de félicitations, concernant le traitement de la rage que j'ai fait connaître récemment à l'Académie des Sciences. Plusieurs de vos compatriotes des Basses-Pyrénées ont pu déjà en profiter. Lorda, dont vous m'entretenez, était un sujet des plus intéressants, parce que sa morsure remontait déjà au 25 Octobre lorsqu'il s'est présenté à mon laboratoire, le 21 Novembre, et que, d'autre part, des porcs et des vaches étaient déjà morts de la rage, mordus en même temps que Lorda par le même chien. C'est du moins ce qui m'a été affirmé.
Je remercie également votre Société de m'avoir conféré le titre de Président Honoraire, que j'accepte avec empressement.
Veuillez agréer, Monsieur le Président, l'assurance de ma haute considération et être l'interprète de mes sentiments de gratitude auprès de tous les membres de la Société des Sciences et Arts de Bayonne.
L. Pasteur.
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| PLAN DE L'INSTITUT PASTEUR PARIS 1887 |





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