L'ÉMIGRATION BASQUE EN 1883.
Des centaines de milliers de Basques, du Nord et du Sud, ont émigré, partout dans le monde, et en particulier de l'autre côté de l'Atlantique, pendant des décennies, depuis 1830 environ.
Voici ce que rapporta à ce sujet Jean-Baptiste Dasconaguerre dans l'hebdomadaire Le Journal de
Saint-Jean-de-Luz, le 16 septembre 1883 :
"L'émigration des Basques.
Le Pays Basque est depuis longtemps victime du fléau de l'émigration. Celle-ci, semblable à une terrible épidémie, vide les maisons, décime les villages, et dépeuplant les campagnes, leur enlève une population sainte et forte, intelligente et généreuse ; elle y promène ses ravages incessants. Avec la perspective d'horizons merveilleux, elle pousse impitoyablement devant elle, en Amérique, la fleur de la jeunesse basquaise des deux sexes ; elle entraîne même souvent des familles entières, enfants et vieillards. On dirait parfois, à certaines époques, un exode des temps antiques.
Cependant la contrée que les émigrants illusionnés abandonnent est privilégiée de Dieu ; sa main, toujours bienfaisante, y a répandu avec les charmes d'une belle nature et d'un doux climat la richesse et la fécondité : plaines et montagnes, collines et vallons, fleuves et ruisseaux, grottes et cascades s'y donnent la main, et l'habitant y trouve, par un travail facile, les moyens de subvenir aux besoins d'une vie modeste mais heureuse : l'aurea mediocritas tant désirée du poète s'y réalise même bien souvent pour lui. Sous le ciel de son pays, jouissant des douceurs de la famille, au foyer de ses pères, le Basque peut vivre heureux. Il semble donc que tous ces avantages du sol natal devraient l'y retenir ; mais il a l'âme ardente, la tête exaltée, le coeur ambitieux. De loin en loin, il voit revenir d'Amérique dans son village quelques-uns de ses anciens amis d'enfance : partis pauvres, ils lui apparaissent après quelques années d'exil possesseurs de brillantes fortunes. Il les voit se bâtissant de belles demeures sur le lieu même où paraissait à peine avant leur départ le toit de chaume de leurs pères, et entourant leur existence de tout le confortable et quelquefois de tout le luxe de la vie moderne.
Ce spectacle l'enflamme, son imagination s'exalte, son coeur se remplit de désirs insatiables, et, comparant sa modeste existence à celle que mène à ses côtés son ancien camarade, dont il était l'égal, il veut, lui aussi, aller tenter fortune. Il ne sait pas le nombre considérable des malheureux imprudents qui sont morts à la peine ou restés sur la brèche dans ces pays lointains objets de ses désirs. Il croit en lui, il espère ; il part. Son exemple est contagieux, beaucoup émigrent avec lui ; mais de tous ces partants combien peu, hélas ! qui reviennent !
Sur les terres lointaines d'Amérique il y a 50 000 Basques, les uns riches, les autres dans la misère, mais tous français de coeur et pleins du désir de revoir leur patrie. Un empêchement indépendant de leur volonté leur en ferme les portes : partis jeunes de leur pas, ils n'ont pas satisfait aux lois de la conscription, et les peines qui les attendent en touchant le sol natal les retiennent à l'étranger. Souvent, à certaines époques, le gouvernement a levé cet obstacle, s'est montré bienveillant envers ces émigrants plus à craindre qu'à blâmer. Le moment ne serait-il pas venu de rendre à leur patrie tant de malheureux exilés ? Ils reviendraient avec joie, les uns y apportant leurs richesses, les autres leurs bras ; et tous nous serviraient d'auxiliaires pour combattre le fléau de l'émigration. Nous désirons vivement que cette mesure utile soit adoptée ; bien des familles basquaises, nous en sommes sûr, en béniraient les auteurs, et cela se comprend.
Interrogez, en effet, ce malheureux vieillard oublié sur la terre, accablé, et gémissant au souvenir de toutes les affections auxquelles il a survécu. Dieu lui avait donné cependant des rejetons par ses enfants : heureux au milieu d'eux, les berçant sur ses genoux, malgré ses malheurs il se sentait encore revivre. Sa vieillesse, au milieu de ses ronces et de ses épines, avait encore ses fleurs et ses parfums ; sa fin, il la voyait venir avec calme : les caresses dont on l'entourait berçaient son imagination comme une mère berce son enfant. On chantait, on gazouillait, on priait autour de lui, et sa vie devait s'éteindre douce, calme, sans crise ; mais tout-à-coup, tous ces oiseaux qui faisaient son charme s'envolent, disparaissent, sans lui laisser comme l'hirondelle l'espoir d'un prompt retour. Le Mexique a fait miroiter à leurs yeux son or, sa richesse ; et le pauvre vieillard est resté seul, seul dans sa maison vide, avec cette cruelle pensée au coeur : ils s'en vont, tu ne les reverras plus. Pauvre vieillard !
Voyez cette pauvre mère, au teint hâlé par la fatigue ou pâle comme un suaire. Elle avait un fils aîné, une fille chérie ; eux aussi entraînés par un rêve ambitieux, abusés par des promesses chimériques sont partis pour Buenos-Ayres et Montevideo : un an est passé depuis leur départ à bord de la Leopoldina-Rosa, et plus de nouvelles. La douleur torture cette pauvre mère ; s'il lui restait au moins une tombe où elle pourrait chaque jour venir prier, pleurer et répandre des fleurs ! Cette consolation ne lui est pas réservée.
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| CARTE NAUFRAGE LEOPOLDINA ROSA URUGUAY 9 JUIN 1842 |



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