Libellés

vendredi 20 février 2026

LA BASTIDE-CLAIRENCE EN BASSE-NAVARRE AU PAYS BASQUE EN FÉVRIER 1883

LABASTIDE-CLAIRENCE EN 1883.


La Bastide-Clairence, en Basse-Navarre, en 1883, comprend environ 1 400 habitants.



basse-navarre  pays basque autrefois
LABASTIDE CLAIRENCE - BASTIDA
PAYS BASQUE D'ANTAN



Voici ce que rapporta à ce sujet l'hebdomadaire Le Journal de Saint-Jean-de-Luz, le 4 février 1883 

:



"Labastide-Clairence.


Voyez-vous cette petite demi-sang qui arrive tout de suite après les grandes écuries, dans le steeple-chase engagé entre les localités qui veulent avoir un article dans ce journal à la mode ? Voilà ce qu'est que d'être montée, dans ce sport d'un nouveau genre, par un gentleman dont la hardiesse et l'habileté se rient des obstacles. Sans même prendre le temps d'ajuster ses étriers, sans s'occuper de la surcharge d'un office public qui devait gêner singulièrement la liberté de son allure, il est parti comme une flèche au premier signal, et, prenant résolument la corde, ne l'a plus quittée jusqu'au poteau. Ustaritz, Espelette, nos plus proches voisins, se recueillent sans doute et prendront leur revanche en m'adressant des notices qui me permettent de les immortaliser ; mais, en attendant, Labastide-Clairence arrive première et aura les honneurs de cette journée. J'étais loin de m'y attendre, comme je ne soupçonnais guère, je le dis à ma grande confusion, tout ce que le passé de ce joli chef-lieu de canton a de romanesque et d'intéressant. Je suppose bien que ses habitants connaissent tout cela sur le bout de leur doigt ; mais je serais bien surpris s'il en était de même de la grande majorité de mes lecteurs et si, malgré tout le respect que je leur dois, mon ignorance ne se trouvait pas au contraire en nombreuse compagnie parmi eux.



Labastide-Clairence est à 46 kilom. de St-Jean-de-Luz, et à 25 de Bayonne par la route départementale n°3, qui, par parenthèse, est actuellement dans un état déplorable, au grand détriment de tout le pays qu'elle traverse, notamment des importantes salines de Briscous, dont cet état de choses enraye l'exploitation au moment même où la découverte de nouvelles mines de sel gemme allait lui donner une plus grande extension, et aussi au sérieux préjudice de l'Etat, qui ne tire pas de cette source abondante de revenus tout ce qu'elle pourrait lui donner. Mais nous avons promis de ne pas insister sur les critiques, quelque fondées qu'elles puissent être : passons ! Si vous êtes étranger, cher lecteur, et que vous partiez de Bayonne pour aller à Labastide-Clairence, vous ferez bien de prendre par Mousserole et de vous arrêter, en passant, à la croix de Mouguerre ; il y a là un magnifique panorama dont j'ai déjà eu l'occasion de vous parler, et qui vaut la peine qu'on fasse un petit détour. Et puis vous aurez le plaisir de voir, au bout du plateau, le bourg de Mouguerre, si fièrement campé autour de sa vieille église et coulant ses maisons blanches et coquettes jusqu'au bord de la route que vous devez rejoindre. Au retour vous reviendrez naturellement par Saint-Pierre-d'Irube, car ce serait dommage de ne pas suivre dans toute sa longueur ce délicieux village, propre, gai, aéré, élégant même, dont la succession de fraîches demeures, de maisons de campagne et de villas vous ramène, sans que vous y songiez, jusqu'aux portes de Bayonne.



Mais si je continue, nous n'arriverons jamais à Labastide, et nous n'aurons pas le temps de remonter doucement, pour gagner cette petite ville, le joli vallon où la Joyeuse, descendant gaiment comme le veut son nom, des hauteurs de Bonloc et d'Ayherre, promène ses eaux limpides pour aller les porter à l'Adour entre Guiche et Urt.



C'est sur l'un des coteaux de la rive droite de cette mignonne rivière que Labastide-Clairence fut construite tout d'une pièce en 1314 et 1315. Il y avait à ce sujet une légende qui courait autrefois dans le pays et, qui, de tous points invraisemblable, n'avait guère que le mérite contestable de donner une apparence de réalité à certain droit odieux prêté par la tradition aux seigneurs féodaux. Je préfère de beaucoup la version suivante, extraite par notre obligeant correspondant d'un petit manuscrit fort ancien qu'il a entre les mains et dont il veut bien nous offrir la primeur. Ce manuscrit raconte que, vers l'an 1300, environ 800 habitants de Rabastens-en-Bigorre (autrement Labastide-de-Bigorre) quittèrent leur pays par suite d'une guerre civile qui avait éclaté, à propos de la succession de la principauté dudit Rabastens, entre les enfants du dernier seigneur. Sa fille Claire, l'aînée, entendait succéder à son père en vertu de son droit de primogéniture, qui conservait toute sa force dans les pays du royaume de Navarre, la loi salique n'y étant pas en vigueur ; mais son frère cadet prétendait l'exclure, et avait levé des troupes pour appuyer ses prétentions par la force. La population se divisa en deux camps, et chacun des prétendants eut ses partisans qui prirent part à la lutte engagée entre eux. Le sort des armes ne fut pas favorable à Claire, qui se vit forcée, après plusieurs combats malheureux, de se réfugier dans le château de Rabastens, accompagnée d'un petit nombre de fidèles. Elle parvint à s'en échapper avec eux, à la faveur d'une nuit sombre suivie d'un épais brouillard, et à gagner les terres de Navarre pour se mettre sous la protection de son parent Louis-le-Hutin. Le roi voulut d'abord l'établir, avec ceux de ses partisans qui avaient quitté Rabastens pour la rejoindre, au midi de la Basse-Navarre et au pied de la montagne de Baïgoura, vers Irissarry et Ossès ; mais les habitants de cette contrée parlant basque, tandis que la langue des fugitifs étant le gascon, ne voulurent pas les souffrir dans leur voisinage. Alors le roi les fit passer dans la forêt de Mixe, dépendant de la Basse-Navarre, et leur y bâtit une ville qu'on nomma Labastide-Clairence, pour rappeler à la fois le nom de leur pays d'origine, Labastide-de-Bigorre, et celle de Claire, la fondatrice. Cette ville, où l'on parle encore gascon bien qu'elle soit au milieu de localités où la langue basque est restée en usage, est située à l'extrême limite de la Basse-Navarre : Hasparren, Urt, Briscous et Bardos, qui l'entourent, appartiennent au Labourd.




basse-navarre pays basque autrefois roi hutin
PORTRAIT DU ROI LOUIS X DIT "LE HUTIN"



Le roi Louis-le-Hutin fit bâtir la ville sur un plan régulier et en forme de croix, avec deux grandes rues, six carrefours, et au milieu de la rue principale une place carrée dont toutes les maisons sont à arceaux. Il fit construire à ses frais l'église, qui était la plus belle de la Basse-Navarre, et anoblit cent maisons ; il avantagea aussi la nouvelle ville d'un port à bateaux sur la Joyeuse, qui donna son nom au pont du Port, mais devint plus tard impraticable par suite de la construction de moulins. Indépendamment de ce port, le roi favorisa Labastide d'un marché par quinzaine et de deux foires de quinze jours chacune, l'une en mai et l'autre à la Saint-Martin. Ces foires et marchés furent des plus florissants jusqu'au commencement du XVIIIe siècle, et conservèrent plus tard une certaine activité ; on y venait de Bayonne, d'Oloron, d'Orthez, de Pau, et même de plus loin. Toutes les maisons étaient percées à boutique, et les arceaux se louaient fort cher aux marchands étrangers. Attirée par l'important trafic qui se faisait à Labastide, une colonie de juifs portugais s'y était établie dans des conditions de stabilité telles, qu'elle avait un médecin et un apothicaire Israélites, une synagogue qui était, croit-on, dans la maison Abraham, à côté du couvent des Soeurs de la Croix, et un cimetière particulier qui existe toujours à côté du cimetière actuel. En outre de la maison Abraham, il y a aussi à Labastide les maisons de Jacob, de David, de Juda, etc., qui sont des témoins encore debout de cette période de l'histoire de la ville. Beaucoup des familles israélites de Bayonne, presque toutes peut-être, ont eu des ancêtres à Labastide.



Le commerce important qui se faisait dans cette ville et y attirait, comme nous venons de le voir, de nombreux étrangers, et sans doute le souvenir traditionnel des circonstances dans lesquelles elle avait été fondée, avaient animé les habitants primitifs d'un grand esprit de tolérance. Aussi vécurent-ils en bonne intelligence, non seulement avec les israélites, mais encore avec les protestants de Sauveterre, d'Orthez, etc., qui vinrent s'y fixer pour leur négoce. Cette localité put donc traverser paisiblement la douloureuse époque des guerres de religion qui accumula tant de désastres et de ruines dans le Midi de la France. Cet esprit de tolérance réciproque chez les habitants de croyances différentes était poussé si loin, que les catholiques et les protestants célébraient alternativement leur culte dans l'église de la ville, comme cela se voit d'ailleurs encore de nos jours en d'autres lieux, notamment en Allemagne et même en Alsace. Jean de Lissarrague, natif de Briscous et curé de Labastide-Clairence, alla même un peut trop loin dans cette voie conciliante, en faisant une traduction basque du Nouveau-Testament à l'usage des protestans, ouvrage aujourd'hui fort rare, imprimé à La Rochelle en 1591. La date, le lieu d'impression et la dédicace à Jeanne d'Albret donnent déjà à penser sur l'orthodoxie de cette publication ; mais la préface d'un manuscrit de 1740 de Jean Haraneder, curé de Saint-Jean-de-Luz, qui traduisit le Nouveau-Testament pour les catholiques par ordre de l'évêque de Bayonne, traduction publiée en partie seulement de nos jours, accuse formellement Jean Leiçarraga, prêtre ou curé de Briscous, d'avoir abandonné la religion catholique pour embrasser celle de Calvin.



Quoi qu'il en soit des véritables doctrines de Lissarrague, on peut dire que son livre est, après celui de Bernard d'Etchepare, curé de Saint-Michel-le-Vieux, imprimé à Bordeaux en 1545, le plus ancien monument de la langue basque, et c'est à ce titre que j'en ai parlé ici un peu longuement.



pais vasco antes libro antiguo
LIVRE LINGUAE VASCONUM PRIMITIAE
DE BERNARD D'ETCHEPARE


Labastide-Clairence était le siège d'un archiprêtré de l'ordre observé entre les membres du clergé du diocèse de Bayonne dans le synode tenu en 1577. Cette ville a d'ailleurs sonné naissance à deux évêques du nom de Diharce, l'oncle et le neveu, qui ont successivement occupé le siège de Tarbes de 1577 à 1648, et dont le dernier surtout joua un rôle important : il fut notamment conseiller d'Etat et député aux Etats-Généraux en 1614.



Quel dommage de ne pouvoir donner qu'en courant un aperçu de tout ce que contiennent d'intéressant les notes qui m'ont été fournies ! Il y aurait encore beaucoup à dire, en effet, sur Labastide, si je n'étais pas condamné à perpétuité à brusquer la fin de mes articles. il faut bien pourtant que j'exprime, avant de terminer, un regret qui sera certainement partagé par tous les enfants de Labastide-Clairence. Cette ville avait autrefois deux très importantes industries, la bonneterie et la clouterie : la première occupait plus de mille ouvriers quand les filatures mécaniques ne l'avaient pas détrônée. Si les habitants, s'inspirant de leurs véritables intérêts et des avantages que lui donnait une nombreuse population ouvrière formée de longue main à ce genre de travail, étaient résolument entrés dans la voie que leur ouvrait ce nouveau mode de fabrication, ils auraient non seulement conservé mais même considérablement développé leur clientèle, au grand profit de la ville et de toute la contrée. Malheureusement il n'en a pas été ainsi, et Labastide-Clairence, qui comptait, il n'y a pas bien longtemps, près de trois mille âmes, est descendue aujourd'hui au dessous de quinze cents. Je souhaite de tout mon coeur à cette petite ville, si intéressante à plus d'un titre, quelque heureuse circonstance qui vienne lui rendre bientôt son ancienne prospérité."



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)








Merci ami(e) lecteur (lectrice) de m'avoir suivi dans cet article.

Plus de 6 900 autres articles vous attendent dans mon blog :

https://paysbasqueavant.blogspot.com/


N'hésitez pas à vous abonner à mon blog, à la page Facebook et à la chaîne YouTube, c'est gratuit !!!

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire