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mercredi 21 janvier 2026

LE THÉÂTRE BASQUE PAR ÉTIENNE DECREPT EN 1912 (troisième partie)

LE THÉÂTRE BASQUE EN 1912.


En 1912, le bascophile Etienne Decrept fait une analyse du théâtre Basque.




pays basque autrefois soule theatre pastorale
LE THEÂTRE BASQUE
PYRENOEA 19 AVRIL 1912



Voici ce que rapporta à ce sujet Etienne Decrept, dans l'hebdomadaire Pyrenoea, le 3 mai 

1912 :



"Sur le Théâtre Basque. (suite)


Les précurseurs.


C'est le genre bonhomme populaire et parfaitement moral du grand romancier britannique qui me semble le plus adéquat à la mentalité basque, par conséquent le plus digne de fournir des modèles à nos écrivains. La nouvelle peut lui emprunter ses procédés faciles de description et le théâtre la grâce simple et tranquille des ses dialogues. Le vocabulaire eskuarien suffit amplement à cette tâche. Les mots tendres ou énergiques, emphatiques quand il le faut, concis quand la situation l'exige, y sont nombreux et fort variés de couleur et de sonorité. Ils peuvent mieux que donner seulement des tons fondamentaux et complémentaires ; le champ des nuances ne leur est pas interdit et, tout comme Flaubert à propos du français, j'oserai dire que le basque n'a pas de synonymes.



Certes, ne lui demandez pas de s'exprimer comme Verlaine ou comme ce pauvre Jules Laforgue :


Falot ! Falotte !

Et c'est ma belle âme en ribotte

Qui se sirote et se fait mal

Et fait avec de longs sanglots

Sur le lac bleu de l'Idéal

Des ronds dans l'eau...

Falot ! Falot !



Falot ! Falotte ! Ne lui demandez pas non plus d'analyser ces âmes en décomposition chères à Bernstein et à Bataille. Encore que cette besogne me paraisse tout à fait inutile et nauséeuse, il serait à peu près impossible de saisir dans ce pays basque où l'adultère et l'uranisme sont inconnus quelque exemplaire masculin ou féminin approchant de ces poupées équivoques en qui tout dénonce le camouflage : Lignes et attitudes, chairs et babil.



Vraiment, on ne sait quelle angoisse vous étreint à considérer ces êtres bizarres dont il est impossible de préciser immédiatement le sexe. Hommes ? Femmes ? Ou tous les deux à la fois ? On redoute de se tromper et de rencontrer Giton là où se dénonçait déjà Sapho. C'est, dirait-on, l'apothéose de l'androgynie. Quelles ivresses déliquescentes peuvent goûter dans leurs accouplements ces loques d'agonisante humanité ?



Laissons-les s'effondrer dans leurs "divans profonds comme des tombeaux" et remontons à l'air libre.



Oui, la littérature basque sera, comme toute littérature sincère, la réflectrice exacte de tout ce qui l'environne et fort heureusement ses entours sont dépourvus de cette bonne pourriture que reniflaient jadis avec volupté les nez dissemblables de Jean Lorrain et de Joris-Karl Huysmans.



Craint-on la fadeur ? Faut-il absolument à un ouvrage le poivre de la lubricité pour le rendre appétissant et savoureux ?



Qui le soutiendrait ? Le livre vaudra ce que vaut l'écrivain. Du reste, je crois fort que les meilleurs cathédristes de la littérature sous-ombilicale mêmes perdent un peu partout leurs adeptes et qu'en général leur clientèle se recrute chez les aimables personnes qui feraient montre d'une ingratitude affligeante à l'égard de leur gagne-pain le plus habituel si elles n'en glorifiaient congrûment les prestigieux thuriféraires.



Ce que l'on peut reprocher — est-ce un reproche ? — aux rares essais déjà parus, c'est la puérilité de leur style. On dirait que Domingo de Aguirre pour son roman "Garoa" aussi bien que mon ami Gregorio de Mujica pour ses ravissantes nouvelles ont voulu se faire une âme à la Francis Jammes : une âme d'enfant. Et leur langage est en parfait accord avec cette volonté. Mais ce résultat est-il voulu ou est-ce le génie même de la langue qui l'impose ? Je crois plutôt que c'est dans le milieu et l'hérédité qu'il convient de rechercher l'explication de ce phénomène. Le basque du Guipuzcoa ou de la Biscaye est plus naïf, plus innocent, plus facile à divertir que le Basque de Navarre ou du Nord des Pyrénées ; les histoires les plus simples, l'amusent et tel récit qui arracherait à un labourdin la moitié d'un sourire le fait rire aux éclats. Logiquement, il doit, dès qu'il écrit, suivre la pente naturelle de son esprit incomplexe et gracieux.



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ROMAN GAROA
DE DOMINGO AGUIRRE



Ces productions ne manquent pas de charme, bien au contraire, et le petit conte "Loriak eta Ogia" (Les Fleurs et le Pain) de mon ami Mujica notamment, est un joyau de pureté et de délicatesse.



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LIVRE LORAK ETA OGIA
DE G MUJIKA



Par chez nous le style est plus viril. On s'y guinde parfois jusqu'à la rudesse ; mais le "Guero" de l'incomparable Pierre Axular y sera toujours l'ouvrage à consulter par tous ceux qui aiment le bel ordre classique dans la composition, le calme, la clarté, le nombre et la majesté dans l'écriture. A peine pourrait-on reprocher à l'auteur qui vivait dans la première moitié du XVIIe siècle de s'être servi quelquefois de mots empruntés au français et au castillan lorsqu'il pouvait disposer de vocables authentiquement basques. Tare légère, au demeurant, et qui ne doit pas diminuer notre reconnaissance pour l'écrivain et pour son éditeur, M. Julio de Urquijo, directeur-propriétaire de la Revue Internationale des Etudes Basques, qui vient de publier et de mettre ainsi au service de tous les eskuarographes un document de première nécessité.



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LIVRE GUERO
DE PIERRE AXULAR



C'est à Axular et aussi à Dickens que la seule nouvelle labourdine due à un contemporain "Hillak-Hill" de M. le chanoine Hiriart-Urruty, fait songer, tant par la sérénité de son allure que par la bonne humeur qui l'anime d'un bout à l'autre. Il s'en exhale un tel parfum d'eskuarisme indéniable que l'on déplore les obligations politiques de son auteur qui l'empêchent de nous donner de loin en loin quelques historiettes aussi délectables que la première.



Avant lui, le poète Elissamburu avait pastiché ou plutôt arrangé en basque quelques oeuvres connues, entre autres le "Médecin malgré lui", réduit aux dimensions d'un conte. Cela manque d'intérêt et j'avoue n'accorder mon estime qu'à tout ce qui est réellement du terroir.



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JEAN-BAPTISTE ELISSAMBURU IRAZABAL


Aussi, préférai-je de beaucoup les chansons d'Elissamburu à sa prose. Quoique en fort petit nombre, elles ont le mérite de la personnalité et de la variété : satiriques, bricoliques, politiques ou amoureuses, toutes présentent les mêmes qualités de facture et de précision. Peu d'images et pas de dessous. Tout est en surface dans cette poésie consciencieuse et bien rythmée. Poésie de militaire et de magistrat, en harmonie avec les deux professions du poète, tour à tour capitaine dans la garde impériale et Juge de paix.



Curieuse coïncidence : le premier poète marquant du pays basque français fut juge de paix d'Espelette comme l'est actuellement son premier compositeur de musique : Charles Colin.



La langue d'Elissamburu est parfaite pour la scène d'où tout tarabiscotage devait être sévèrement banni ; si le poète qui en fit un si bel usage dans de courtes compositions vivait de nos jours, il s'en servirait certainement pour écrire quelque beau drame ou quelque sévère comédie.



Après lui, le chanoine Adéma peut être cité pour la belle tenue de ses poèmes dont l'exactitude terminologique est tout-à-fait remarquable. Ses adaptations de fables n'ont pas troublé l'ombre du bon La Fontaine, mais il y a bien du mérite dans certaines de ses poésies badines entre lesquelles "Churiko", histoire d'un chien famélique, est réjouissante au possible.



Pourquoi l'aimable poète s'est-il occupé d'architecture, cet écueil des ecclésiastiques livrés à eux-mêmes ? Le Pays Basque aurait trois monuments historiques classés au lieu des deux seules Eglises de Sainte-Engrâce et de l'Hôpital Saint-Blaise, curieux spécimens de l'époque romane. Etant curé de Bidarray, le pauvre homme, engoué de gothique comme tout le monde, osa faire tomber la voûte en pierres de taille admirablement conservée de son église du XIe siècle pour la remplacer par une voûte pseudo-ogivale en planches de peupliers, aujourd'hui à peu près pourrie ! On dit que l'Evêque actuel de Bayonne exige que ses prêtres lui soumettent tous leurs projets, avant de procéder à leur exécution. Si son vénérable mais faible prédécesseur, Mgr Lacroix, avait agi de la sorte, notre patrimoine artistique ne se serait pas si notablement appauvri.



Les docteurs Larralde et Guilbeau, tous deux maires de Saint-Jean-de-Luz firent aussi assez de bonheur quelques câlineries à Euterpe, mais de tous les poètes eskuariens celui qui eut vraiment le don de poésie fut un pauvre enfant du peuple, fils de San-Sebastian, nommé Indalezio Bizkarrondo... alias "Bilintch".




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BERTSULARI BILINCH



Quelle que soit leur facilité, ou sent l'effort chez tous les estimables écrivains que je viens de passer sommairement en revue, mais lui Bilintch a chanté comme Villon chantait, comme Verlaine chantait, comme chantait ce grand paresseux de Mathurin Régnier.



Le beau mérite ! Il porte des vers comme un pommier porte des hommes, disait dédaigneusement Zola, qui fut parfois moins ridicule, en parlant de l'auteur des Fêtes galantes.



Certainement, il n'y a pas plus de mérite à naître poète qu'à naître courageux ou beau. Cela n'empêche pas cependant le courage et la beauté de susciter l'amour et l'enthousiasme et la poésie de communier avec eux dans l'admiration des foules et des élites. Sans doute, il y aurait du mérite à devenir poète à force de travail comme à perdre sa laideur et sa lâcheté en suivant une discipline héroïque ou en s'exposant à des opérations chirurgicales qui ne sont pas encore au pouvoir de mon très habile ami le docteur Laremboure ; mais il n'y a pas d'exemple que de tels prodiges se soient réalisés.



Donc, admirons le courage, la beauté et la poésie partout où ils se trouvent, c'est-à-dire chez les êtres que les bonnes Fées accueillirent à leur naissance."


A suivre...









(Source : Wikipédia et Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)




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