LE THÉÂTRE BASQUE EN 1912.
En 1912, le bascophile Etienne Decrept fait une analyse du théâtre Basque.
Voici ce que rapporta à ce sujet Etienne Decrept, dans l'hebdomadaire Pyrenoea, le 3 mai
1912 :
"Sur le Théâtre Basque. (suite)
Les précurseurs.
C'est le genre bonhomme populaire et parfaitement moral du grand romancier britannique qui me semble le plus adéquat à la mentalité basque, par conséquent le plus digne de fournir des modèles à nos écrivains. La nouvelle peut lui emprunter ses procédés faciles de description et le théâtre la grâce simple et tranquille des ses dialogues. Le vocabulaire eskuarien suffit amplement à cette tâche. Les mots tendres ou énergiques, emphatiques quand il le faut, concis quand la situation l'exige, y sont nombreux et fort variés de couleur et de sonorité. Ils peuvent mieux que donner seulement des tons fondamentaux et complémentaires ; le champ des nuances ne leur est pas interdit et, tout comme Flaubert à propos du français, j'oserai dire que le basque n'a pas de synonymes.
Certes, ne lui demandez pas de s'exprimer comme Verlaine ou comme ce pauvre Jules Laforgue :
Falot ! Falotte !
Et c'est ma belle âme en ribotte
Qui se sirote et se fait mal
Et fait avec de longs sanglots
Sur le lac bleu de l'Idéal
Des ronds dans l'eau...
Falot ! Falot !
Falot ! Falotte ! Ne lui demandez pas non plus d'analyser ces âmes en décomposition chères à Bernstein et à Bataille. Encore que cette besogne me paraisse tout à fait inutile et nauséeuse, il serait à peu près impossible de saisir dans ce pays basque où l'adultère et l'uranisme sont inconnus quelque exemplaire masculin ou féminin approchant de ces poupées équivoques en qui tout dénonce le camouflage : Lignes et attitudes, chairs et babil.
Vraiment, on ne sait quelle angoisse vous étreint à considérer ces êtres bizarres dont il est impossible de préciser immédiatement le sexe. Hommes ? Femmes ? Ou tous les deux à la fois ? On redoute de se tromper et de rencontrer Giton là où se dénonçait déjà Sapho. C'est, dirait-on, l'apothéose de l'androgynie. Quelles ivresses déliquescentes peuvent goûter dans leurs accouplements ces loques d'agonisante humanité ?
Laissons-les s'effondrer dans leurs "divans profonds comme des tombeaux" et remontons à l'air libre.
Oui, la littérature basque sera, comme toute littérature sincère, la réflectrice exacte de tout ce qui l'environne et fort heureusement ses entours sont dépourvus de cette bonne pourriture que reniflaient jadis avec volupté les nez dissemblables de Jean Lorrain et de Joris-Karl Huysmans.
Craint-on la fadeur ? Faut-il absolument à un ouvrage le poivre de la lubricité pour le rendre appétissant et savoureux ?
Qui le soutiendrait ? Le livre vaudra ce que vaut l'écrivain. Du reste, je crois fort que les meilleurs cathédristes de la littérature sous-ombilicale mêmes perdent un peu partout leurs adeptes et qu'en général leur clientèle se recrute chez les aimables personnes qui feraient montre d'une ingratitude affligeante à l'égard de leur gagne-pain le plus habituel si elles n'en glorifiaient congrûment les prestigieux thuriféraires.
Ce que l'on peut reprocher — est-ce un reproche ? — aux rares essais déjà parus, c'est la puérilité de leur style. On dirait que Domingo de Aguirre pour son roman "Garoa" aussi bien que mon ami Gregorio de Mujica pour ses ravissantes nouvelles ont voulu se faire une âme à la Francis Jammes : une âme d'enfant. Et leur langage est en parfait accord avec cette volonté. Mais ce résultat est-il voulu ou est-ce le génie même de la langue qui l'impose ? Je crois plutôt que c'est dans le milieu et l'hérédité qu'il convient de rechercher l'explication de ce phénomène. Le basque du Guipuzcoa ou de la Biscaye est plus naïf, plus innocent, plus facile à divertir que le Basque de Navarre ou du Nord des Pyrénées ; les histoires les plus simples, l'amusent et tel récit qui arracherait à un labourdin la moitié d'un sourire le fait rire aux éclats. Logiquement, il doit, dès qu'il écrit, suivre la pente naturelle de son esprit incomplexe et gracieux.
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| ROMAN GAROA DE DOMINGO AGUIRRE |
Ces productions ne manquent pas de charme, bien au contraire, et le petit conte "Loriak eta Ogia" (Les Fleurs et le Pain) de mon ami Mujica notamment, est un joyau de pureté et de délicatesse.
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| LIVRE LORAK ETA OGIA DE G MUJIKA |
Par chez nous le style est plus viril. On s'y guinde parfois jusqu'à la rudesse ; mais le "Guero" de l'incomparable Pierre Axular y sera toujours l'ouvrage à consulter par tous ceux qui aiment le bel ordre classique dans la composition, le calme, la clarté, le nombre et la majesté dans l'écriture. A peine pourrait-on reprocher à l'auteur qui vivait dans la première moitié du XVIIe siècle de s'être servi quelquefois de mots empruntés au français et au castillan lorsqu'il pouvait disposer de vocables authentiquement basques. Tare légère, au demeurant, et qui ne doit pas diminuer notre reconnaissance pour l'écrivain et pour son éditeur, M. Julio de Urquijo, directeur-propriétaire de la Revue Internationale des Etudes Basques, qui vient de publier et de mettre ainsi au service de tous les eskuarographes un document de première nécessité.
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| LIVRE GUERO DE PIERRE AXULAR |





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