LE CIMETIÈRE BASQUE DE FRANCIS JAMMES EN 1924.
Francis Jammes est un poète, romancier, dramaturge et critique français qui a passé la majeure partie de son existence dans le Béarn et le Pays Basque, principales sources de son inspiration.
CIMETIERE BASQUE PAR JACQUES LE TANNEUR PAYS BASQUE D'ANTAN |
Voici ce que rapporta le journal Les Annales Politiques et Littéraires, dans son édition du 23
mars 1924 :
"Cloches pour deux mariages.
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LIVRE CLOCHES POUR DEUX MARIAGES DE FRANCIS JAMMES PAYS BASQUE D'ANTAN |
M. Francis Jammes, qu'il s'exprime en vers ou en prose, est un adorable poète, aimant les montagnes de ses Pyrénées, couleur de pensée bleue, ses fontaines bibliques, ses cascades jaillissantes, et les séraphiques vallées, et la chanson des ruisseaux clairs, et la neige aveuglante des cimes, et les clochers qui égrènent l'angélus à l'heure crépusculaire où les âmes se recueillent, et les maisons basses ressemblant à un grand oiseau en train de se poser. Et jamais M. Francis Jammes n'est plus émouvant que lorsqu'il situe dans les paysages qui lui sont familiers quelque idylle d'une noblesse souveraine... Ses personnages sont des paysans basques, mais ils portent en eux l'honneur, la fierté de la race, et une sorte de grandeur qui fait penser aux héros d'Homère, à des héros dont le casque serait devenu un petit béret bleu...
Nous détachons du livre ces épisodes, que nos abonnés prendront plaisir à lire :
...Cimetière Basque.
Le cimetière basque est si simple, si beau, qu'on ne saurait concevoir un lieu où les vivants communient davantage avec les morts. Là, rien ne cherche à masquer la vérité. La terre est celle du jardin d'à côté, seulement un peu plus fleurie. Les plus vieilles tombes sont surmontées de disques de pierre dont on dirait, à la nuit tombante, de têtes dressées hors du sol, image peut-être de la résurrection. Sur ces disques sont gravés des signes du zodiaque, signifiant sans doute le Ciel, et des objets ayant trait aux professions : un marteau, une quenouille, une arbalète, une pelote. Les sépultures les plus récentes, surchargées de lettres et d'ornements noirs, ressemblent à d'étranges faire-part. Ce peuple attend la renaissance des cendres, plus fermement qu'il ne compte sur la poussée des chênes. Les inhumations ont lieu sans phrases. Les capes des affligés retombent sans qu'aucun geste en dérange les plis. Seule révèle quelque signe extérieur de sensibilité l'étroite caisse blanche à galons d'argent qu'un fossoyeur emporte sous le bras, telle qu'une boîte à dragées, et dans laquelle la jeune mère en pleurs a couché son enfant. Parmi les tertres, les cierges laissent ruisseler leur cire en cette fête des élus. Çà et là, des sièges où les vivants continuent de causer avec ceux qui, fatigués du grand soleil, se sont étendus dans la nuit.
Les tombes des êtres qui vécurent à Garralda et la tombe des parents de Yuana étaient adossées. Mais quel contraste ! Les hôtes de Garralda conservaient, jusque sur leur dernière demeure, cette distance, cet ordre, cette fierté de la noblesse paysanne, qui se lisent sur le marbre en caractères profonds et réguliers. Plusieurs desservants et personnages municipaux y figuraient.
Devant cette table de pierre qui témoignait pour sa race, Manech se tenait debout. Il priait. Lorsqu'il releva son visage, il vit Yuana en face de lui, sa chevelure plus sombre que sa mantille.
Ainsi que Manech, elle était devant ses morts. De tout temps, les siens avaient été un peu des miséreux, des fermiers qui n'ont pas réussi. Les noms gravés sur leurs tombes étaient rares, les dates récentes. L'origine suspecte n'était pas éloignée, croyait-on. Et, d'ailleurs, n'assurait-on pas que, jusqu'à ces dernières années, on n'entendait jamais dire qu'un seul des Bohémiens eût trépassé ? Le démon leur prêtait-il, afin de les mieux damner, une survie singulière, ou bien leur clan confiait-il ses ossements aux secrets des vallons boisés qui s'attachent aux flancs d'Ursuya ?
Avaient-ils possédé même un nom, ces ancêtres mal vus, ces parasites, ces empoisonneurs de porcs et de poissons, ces tresseurs de paniers, ces diseurs de bonne aventure, jusqu'à ce que l'alliance, bien rare avec de vrais Basques, eût conféré un état civil à leur lignée ? Tel avait été le cas de la famille maternelle de Yuana. Et c'est pourquoi, dans la contrée, un singulier mépris pesait même sur la jolie descendante des disciples de Mahomet, encore que jeunes et vieux se montrassent à l'occasion épris de son enjouement.
CIMETIERE LARRAU 1906 PAYS BASQUE D'ANTAN |
Là, sur la pauvre fosse de ses parents les plus avouables, en face de Manech, au cours de ce triste après-midi qui se clôt par les pleurs espacés du glas, elle se sentait jugée. Son sang de rose rouge, presque noire, était indigne, pensait-elle, de se mêler, dans cette terre sainte, au sang clair qui donnait à Manech ce teint d'églantine à l'aube. Elle eut honte d'elle-même. Et cette honte ne fit qu'accroître, dans son coeur de petite esclave, l'amour et la déférence qu'elle vouait à Manech. Le coup d'oeil qu'il lui lança était chargé d'orgueil et de reproche, mais le regard ne parle pas toujours le même langage que l'âme. Il se signa devant la tombe de Garralda, qui était pour lui comme un titre d'honneur, et, tournant le dos à Yuana, sans lui accorder d'autre attention, il s'en alla.
Le retour.
Il traversa la petite ville. Devant lui s'ouvrait, avec ses platanes pareils aux éventails chinois qu'il rapportait à ses soeurs, dans son mince ballot, la route qui mène à Garralda. C'était ici que. par une orageuse nuit de fête, il avait rencontré Yuana et son danseur. Mais à cela il ne songeait plus du tout. Il ne pensait à rien d'ennuyeux ni de triste. Il n'y avait en lui que de la joie. Il s'amusa de n'être point reconnu, dans cet uniforme, par un vieux qu'il salua en l'appelant par son nom. Il marchait, de son allure balancée de matelot. Il vit frémir la rivière au soleil, cette rivière où la cardamine d'un printemps d'autrefois avait tressé, pour conjurer sa fièvre, son philtre de lumière riante.
CIMETIERE USTARITZ PAYS BASQUE D'ANTAN |
Soudain, son coeur battit, avec quellle allégresse ! Au milieu de l'eau, voici que, belle et souple et grande, ses jambes élancées renvoyant une clarté aveuglante, un chapeau jeté sur sa chevelure, Kattalin lavait du linge. Je ne sais quel instinct la fit se redresser de la planche où elle savonnait. Leurs yeux plongèrent dans leurs yeux. Il hésitait. Lui, si sûr de soi d'habitude, n'osait ouvrir la bouche devant cette merveille de grâce, pétrie en deux ans, modelée, allongée par la Joyeuse.
Il était en face de l'Amour et de tout son carquois.
CIMETIERE OSSES PAYS BASQUE D'ANTAN |
Merci pour cette évocation si sensible du cimetière basque à travers les mots de Francis Jammes.
RépondreSupprimerCes lieux de mémoire où les vivants continuent d’échanger avec leurs disparus m’inspirent profondément dans mon travail de gravure.
Je conçois des gravures d’art durables et poétiques pour honorer les sépultures avec une élégance sobre, fidèle à l’esprit de ces paysages empreints de silence et de beauté. Chaque pierre devient un témoignage personnel, parfois orné d’un symbole, d’une phrase choisie ou d’un motif évoquant une vie, un métier, une passion.
Si vous aimez l’esthétique des pierres basques et la force évocatrice des signes gravés, vous pouvez découvrir mon travail ici :
👉 Plaque funeraire avec photo
Merci encore pour ce partage, il touche juste.