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mercredi 29 juin 2022

LOUIS LÉGASSE DE BASSUSSARRY EN LABOURD AU PAYS BASQUE ET LES PÊCHEURS DE MORUE À SAINT-PIERRE-ET-MIQUELON EN 1904

LOUIS LÉGASSE ET SAINT-PIERRE-ET-MIQUELON EN 1904.


Louis Légasse, né à Bassussarry en 1870 et mort à Paris en mars 1939, est armateur et propriétaire d'une trentaine de morutiers à Saint-Pierre-et-Miquelon, Fécamp et Passages (Guipuscoa), et le fondateur la Compagnie générale de Grande Pêche - La Morue Française.




histoire emigration terre-neuve
SAINT-PIERRE-ET-MIQUELON 1904




Voici ce que rapporta à ce sujet le journal L'Action, le 28 décembre 1904, sous la plume de 

Châteauneuf :



"Les prolétaires de la mer. La faillite d'une colonie.

Les pêcheurs de morue à Saint-Pierre et Miquelon.

Une lettre de M. Légasse à M. Doumergue. — Justes plaintes. — Interview de M Légasse. — La situation sociale des pêcheurs — Les fatalités des deux derniers hivers. — Campagnes de pêche désastreuses. — Le Gouvernement doit intervenir. — Solidarité nécessaire.



Dans le volumineux courrier quotidien qui apporte à l'Action, tous les matins, les revendications du prolétariat, nous avons trouvé, le jour de Noël, la touchante lettre ci-dessous :



Paris, le 23 décembre 1901. Louis Légasse, délégué des Îles Saint-Pierre et Miquelon, au Conseil supérieur des Colonies. 

A Monsieur le ministre des Colonies, Paris. 



Monsieur le Ministre, 



Le courrier de Saint-Pierre et Miquelon, que je viens de recevoir par le paquebot La Lorraine, me confirme les désolantes nouvelles dont j'ai déjà eu l'honneur et le devoir de vous entretenir.


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PAQUEBOT TRANSATLANTIQUE LA LORRAINE 1900



La population de notre colonie de l'Amérique du Nord est plongée dans la plus cruelle détresse, à la suite des années stériles de pêche de 1903-1904.



Ces rudes marins qui gardent la tradition de l'énergie de notre race là-bas, sur une côte inhospitalière, sur ce dernier vestige de notre riche domaine Nord-Américain, sont, déjà depuis quelque temps, dépourvus des choses les plus nécessaires à l'existence, dans un des pays les plus froids du monde : de pain et de charbon.



Or, vous savez, Monsieur le ministre, que la période la plus rude, la plus glaciale est celle de "Janvier à Mars". Les deux derniers hivers, que j'y ai passés (1901-1902 et 1902-1903) ont été particulièrement rigoureux : le thermomètre a accusé, à plusieurs reprises, plus de 30° au-dessous de zéro. L'hiver 1903-1904 est tout aussi rigoureux que les deux précédents.



J'ai l'honneur de faire appel, Monsieur le Ministre, à votre esprit de bienveillante pitié pour que vous demandiez au gouvernement de venir en aide à cette population si digne d’intérêt. Ces marins, ces ouvriers, ces travailleurs de la mer, après avoir lutté avec l'énergie qui leur est coutumière pour subvenir aux besoins immédiats de leur pauvre existence, sont vaincus aujourd'hui et à bout de ressources. La mer, marâtre, moins généreuse que la terre qui récompense ceux qui ont la constance de lui demander le pain quotidien, leur a refusé obstinément, pendant deux années de suite, une parcelle des richesses qu'elle roule dans ses flots et sans laquelle ils ne peuvent vivre. Ce n'est pas leur faute, et ce n'est pas leur faute, non plus, d’avoir lutté courageusement, comme ils savent le faire, qu'ils en sont réduits à la dernière extrémité.



Permettez-moi donc, Monsieur le ministre, de compter sur votre haute et particulière bienveillance pour que, dans un délai aussi rapproché que possible, des secours effectifs soient envoyés à ces braves gens, nombreux, qui défaillent, là-bas, de froid et de faim ; la colonie pauvre elle-même, étant hors d'état de leur venir en aide.



Avec mes plus vifs remerciements, je vous prie d'agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de mon respectueux dévouement.

Louis Légasse.




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ARMATEUR LOUIS LEGASSE



Interview de M. Légasse.



Dès le reçu de celte lettre, nous avons tenu à interviewer nous-même le délégué des îles Saint-Pierre-et-Miquelon, M. Légasse, qui est venu spécialement à Paris pour défendre les intérêts de ses élus, et obtenir les réformes nécessaires à l’organisation sérieusement démocratique de la pêche française dans les eaux de l’Amérique du Nord, ainsi qu'à l’administration de cet archipel, laquelle laissait beaucoup à désirer.



M. Légasse est âgé de trente-quatre ans. Nul mieux que lui n’était désigné pour prendre en mains la cause prolétarienne. Il est, en effet, lui-même fils et petit-fils de pêcheurs, arrière-petit-fils de marins, et, par les deuils de toute sa famille aussi bien que par le labeur de toute une vie, il est passionnément attaché à la cause des pêcheurs de Terre-Neuve. Son père, qui commandait la goélette la Jeune-Française, a péri en mer, à la tête de son équipage, sur les bancs de Terre-Neuve. Devenu lui-même armateur, et aimé de tous les matelots et ouvriers de Saint-Pierre-et-Miquelon, M. Louis Légasse vient d'être réélu, pour la troisième fois, délégué au Conseil supérieur des colonies par la population maritime et ouvrière de Terre-Neuve.



Voici ce que nous a déclaré M. Légasse :


Le prolétariat maritime.


"La lettre que je viens décrire à M. Doumergue est motivée amplement par ce fait que, depuis deux ans, les intempéries de l'hiver nord-américain ont dépassé tout ce que les pêcheurs avaient connu depuis de nombreuses années.


Le froid, qui est en moyenne de -10 degrés, est descendu jusqu'à - 35° en 1902 et en 1903. Il ne diminuera certainement pas cette année, si nous en jugeons par le douloureux courrier que je viens de recevoir.


Or, le froid est, pour nos compatriotes de Terre-Neuve, l'ennemi plus redoutable que l’Anglais ! L’hiver commence en octobre, à Saint-Pierre, et ne finit qu’en avril.


Si, du moins, la pêche était bonne, il y aurait du foin et du charbon dans les familles si nombreuses de nos braves pêcheurs, et l'on pourrait "parer au grain".



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PÊCHE A LA MORUE
SAINT-PIERRE-ET-MIQUELON DECEMBRE 1903



Mauvaises pêches.


Hélas ! la pêche est quasi nulle depuis deux années.


A peine si le petit pêcheur-côtier, embarqué sur son wary, a pu arracher à la mer, dans toute sa saison, quelques quintaux de morue (de quinze à vingt en moyenne).


Or, que vaut le quintal ? La morue sèche des "petits pêcheurs" a été vendue en moyenne 28 fr. 50 le quintal de 50 kilos. Cela fait, pour une campagne de pêche : 28 fr. 50 X 20 = 570 fr.


Concevez-vous cela ? Cinq-cent-soixante-dix francs, pour douze mois et pour deux chefs de famille ! Sans compter les frais d'armement du wary, etc., etc.


C’est la misère la plus noire pour le travail le plus ingrat. 



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APRES UNE TEMPÊTE DE NEIGE
SAINT-PIERRE-DE-MIQUELON 1904



La vie des "petits pêcheurs".


En effet, vous, hommes des villes, représentez-vous, dans un pays sombre et sombre et glacé, des  Français comme vous, se levant toutes les nuits à trois heures avant l'aube, gagnant le large parmi les brouillards et la grosse mer, avec un morceau de pain noir et de beurre, un peu de tord-boyau ou de bière dans leur touque de grès pour ... ne rien pêcher jusqu'à deux heures après-midi en risquant continuellement leur vie et leur santé.


Voyez ces hommes, exténués de faim luttant pour leur vie et celle de leurs enfants qui les attendent dans leurs maisons ou cabanes de bois, espérant toujours une "bonne marée", et ne rapportant rien ou presque rien au logis !



Pas de "boëtte" ! 


A quoi donc attribuer l’insuccès des pauvres pêcheurs ?


L'an dernier, déjà, l'Action a signalé la détresse des sardiniers de Douarnenez et de toute la côte bretonne !


La cause est toujours la même, ici et là. C'est l’absence de l'appât qui cause l'absence de la récolte.


La "boëtte" manque. 


Qu’est-ce que la "boëtte ?"


 Vous le savez, la "boëtte" est l'appât dont se servent les pêcheurs pour attirer la morue au bout de leurs hameçons.


Cet appât se compose : 

1° du hareng au printemps (avril-mai) ;

2° Du caplan de mai à juin ;

3° de l'encornet (boëtte préférée par la morue) de juin à novembre.

4° Du bulot ou bigorneau, coquillage pêché sur les lieux mêmes ; 

5° du lançon et de la moule, abondante à Miquelon, mais utilisable seulement par le pêcheur-côtier.


Or, l'absence de la "boëtte" a plusieurs causes très différentes, les unes diplomatiques, les autres climatériques.



Le "bait-bill". 


Le gouvernement anglais de Terre-Neuve, avait fait une loi d’exception contre les pêcheurs français dont il craignait la concurrence. Il empêchait ainsi l'achat du hareng et du caplan nécessaires à la "boëtte".


Le nouveau traité franco-anglais ne nous a pas avantagés à ce point de vue. Au contraire !


Cédant nos droits sur le French Shore, nous n'avons pas su obtenir le retrait du bait-bill.


C'est une faute, et une grosse faute.




histoire emigration terre-neuve
BAIE DU FRENCH-SHORE
TERRE-NEUVE 1907



Le climat.


Restait l'encornet et le bigorneau


Le bigorneau, coquillage connu de tous les amis de nos côtes, a diminué parce qu'on l'exploite sur une trop grande échelle.


Quant à l’encornet, cette espèce de poulpe, préféré par la morue, se plaisait dans les eaux non glacées qui contournaient l'archipel et les bancs terre-neuvas. Depuis deux ans principalement, les hivers excessivement vigoureux semblent avoir congelé le Gulf-Stream lui-même.


Je ne vous en donnerai qu'une preuve, accessible à tous :


L’hiver dernier, notre vapeur postal, le Pro Patria, commandant Lafourcade, spécialement éperonné pour naviguer dans les glaces, y est resté 17 jours au lieu de 60 heures, durée normale des traversées, emprisonné qu’il gisait dans les glaces !


Le résultat, c'est que l'encornet ayant disparu, toute boëtte fait défaut, et, partant, plus de pêche de morue possible.


C’est la ruine des pêcheurs et la faillite de la colonie. 



Le péril de l’armement.


— Mais alors, demandons-nous à M. Légasse, ce ne sont pas seulement nos amis les "petits pêcheurs", ce sont aussi les armateurs qui sont atteints ?


— Certes ! L’armement à la grande pêche traverse une crise épouvantable. Les ruines commerciales s’accumulent. Il est temps d'aviser.



Les frigorifiques.


— Que comptez-vous donc faire ? 


— Puisque l'accord franco-anglais exclut le retrait du bail-bill, il n'y a plus qu'une façon de se procurer la "boëtte".


C'est l'établissement d’appareils frigorifiques conservateurs de la "boëtte", qui peut seule sauver la situation.


En effet, les frigorifiques pourraient conserver le hareng pêché dans la Manche et la mer du Nord, offrir ainsi un débouché aux campagnes fructueuses de la Normandie et du Pas-de-Calais et servir à tous les armements métropolitains de Fécamp, Dieppe, Granville, Saint-Malo, Cancale, Bayonne, etc. 


Les frigorifiques pourraient encore être utilisés à Saint-Pierre-et-Miquelon, où la boëtte, venue du French Shore des îles la Madeleine, et de Sydney (Cap-Breton) ou pêchée par nous-mêmes dans les eaux internationales de la côte Sud, serait conservée dans des appareils spéciaux à la disposition de tous les pêcheurs.



Concours nécessaire de la République


Mais ici, les difficultés financières apparaissent. Le concours du Gouvernement de la République nous devient indispensable, et d'ailleurs il nous est promis. L'armement de la Grande Pêche n'a plus, comme je viens de vous l'expliquer, les ressources suffisantes pour faire face aux dépenses inévitables.



Secours immédiats au prolétariat


Mais tout cela est de l'avenir... Pour le présent, le prolétariat maritime n’a ni pain ni charbon.


Saint-Pierre est couvert de glace. Il faut aviser d'urgence. Le Gouvernement de M. Combes, si dévoué au peuple, ne peut pas refuser d'intervenir... 




homme politique france president conseil ministres
COMBES EMILE
PRESIDENT CONSEIL MINISTRES
DE JUIN 1902 A JANVIER 1905 


Ma lettre, déclare M. Légasse, a précisément pour but d’obtenir l’aide du Gouvernement après un vote du Parlement.


Il y a le précédent des pêcheurs de Douarnenez qui. l'an dernier, ont obtenu les secours nécessaires. 


Au tour de Terre-Neuve, maintenant ! 


Il y a là des pêcheurs bretons, basques, normands, tous fils du prolétariat français, qui attendent de la République Sociale le concours auquel leur labeur acharné et leur dévouement républicain leur donnent droit.


Cinq cent mille francs au moins sont indispensables pour atténuer les effroyables effets d'une fatalité supérieure aux efforts humains.


Ces cinq cent mille francs, qui seront mis à la disposition du gouverneur de Saint-Pierre, seront, par ses soins, équitablement répartis, soit en nature, soit en espèces, entre tous les marins et tous les ouvriers prolétaires de l’archipel, qui m'ont délégué au Conseil supérieur des Colonies.


Je serai là pour m’assurer que l’œuvre aura été menée à bien dans l’intérêt de tous, et j’espère qu’avec le concours de tous les républicains du Parlement et de la Presse, j'obtiendrai pleine et entière satisfaction.



Conclusion.


En nous quittant, M. Louis Légasse nous remet un exemplaire de son ouvrage sur la Situation et l'Avenir économiques des îles Saint-Pierre et Miquelon, où se trouvent développées toutes les réformes que nous venons simplement d’esquisser aujourd'hui.


L'Action, qui s’est déjà, l'an dernier, préoccupée avec succès de la misère des pêcheurs de sardines dans la baie de Douarnenez aura incessamment l'occasion de revenir sur cette dramatique situation de Terre-Neuve, et fera tout pour obtenir les sanctions nécessaires."



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)




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vendredi 23 avril 2021

LES BASQUES À SAINT-PIERRE-ET-MIQUELON AUTREFOIS (deuxième et dernière partie)

 

LES BASQUES À SAINT-PIERRE-ET-MIQUELON.


C'est sur un territoire de 242 km2,  composée de deux îles principales : Saint Pierre et Miquelon, à vingt kilomètres du Canada avec Terre-Neuve, et ses célèbres bancs de morue que s'est constituée cette huitième province Basque, non officielle.



pays basque avant
ARMOIRIES ST PIERRE ET MIQUELON


Voici ce que rapporta à ce sujet le journal Ce Soir, le 22 mai 1938, sous la plume de Louis Parrot :



"... Pendant tout le 19e siècle, Saint-Pierre fut le rendez-vous des pêcheurs de morue. Centre de ravitaillement des marins français des grands bancs, Saint-Pierre était aussi un entrepôt ; on venait y décharger le poisson que de longs courriers transportaient ensuite à Bordeaux.



Hélas ! un jour, on vit venir de l'Est de grands trois-mâts et des chalutiers à vapeur. Ils emportaient assez d'approvisionnement pour s'abstenir de faire escale à Saint-Pierre. Avaient-ils besoin de charbon ? Ils allaient à Sydney, en Nouvelle-Ecosse. Les relâches à Saint-Pierre se firent plus rares. Les gros bateaux oublièrent que toute une colonie allait se trouver à peu près sans ressources. La pêche locale, poursuivie avec des moyens réduits, devint de plus en plus difficile : les bancs de morues se déplaçaient et remontaient vers le Nord. Les industries annexes ne pouvaient plus concurrencer leurs rivales canadiennes ou terre-neuvoises.




déclin saint pierre et miquelon
LE GRAND COLOMBIER 1938



Et lentement le déclin de la pêcherie amena son inexorable conséquence : la population décrut ; de 6 000 habitants, elle tomba à 4 000. On s'exilait. Des petits groupes de Saint-Pierrais vinrent se fixer à New-York et à Montréal. Les fabriques de doris fermèrent leurs portes et, pour comble de malheur, le poisson déserta les abords de l'île.



Les gangsters du rhum.



Mais la providence des insulaires sans travail et des marins inoccupés veillait : elle intervint en faveur de Saint-Pierre sous une forme inattendue. Un jour, on décréta en Amérique que l'usage de l'alcool était interdit. Le temps de l'Amérique sèche commençait ; celui de la misère de notre colonie prenait fin.



Les rum-runners. Ce furent les vrais sauveurs de l'archipel dont ils transformèrent les moindres logis en réserve clandestine. Pendant plusieurs années, Saint-Pierre fut le véritable entrepôt de l'alcool destiné, aux multiples organismes de la contrebande américaine. 


bateau canada prohibition
RUM-RUNNER


Les chalutiers avaient disparu et les trois-mâts ne venaient plus à Saint-Pierre que par accident, mais à leur place on vit accoster sur les quais depuis longtemps déserts des bateaux plus rapides, mieux équipés, non plus pour la pêche cette fois, mais pour le trafic des spiritueux. Les rum-runners avaient trouvé dans ce territoire français un lieu idéal pour y entreposer leur marchandise avant de la répartir aux divers ports américains.



Les barillets de rhum avaient pris la place des cargaisons de morue. Source d'énormes profits dont devaient bénéficier autant les Saint-Pierrais que l'administration de la colonie. Les bootleggers, non seulement venaient se ravitailler à Saint-Pierre et dépenser largement les dollars si facilement gagnés, mais les douanes prélevaient des droits fort élevés sur toutes les liqueurs entreposées. Malgré la concurrence forcenée que lui faisaient Cuba et la Jamaïque pour qui les gangsters du rhum constituaient une clientèle idéale, Saint-Pierre-et-Miquelon s'enrichit rapidement.



A trente francs de droits par caisse de douze bouteilles d'eau-de-vie, calculez ce qu'encaissa la colonie qui dut faire construire de nouveaux entrepôts devant l'importance croissante du trafic.



Cette époque bienheureuse marque la renaissance de la colonie. On fit des réparations urgentes aux maisons que l'on aménagea contre le froid. L'administration mit plus de vingt millions de côté. Elle fit draguer le port, construire des jetées, élever des entrepôts et de nouveaux magasins.



Puis, un jour, tout s'écroula : la loi sur l'interdiction de la consommation de l'alcool était abrogée.



Lorsque les Saint-Pierrais déposèrent à bord du dernier rum-runner leur dernière bouteille de spiritueux, ils se retrouvèrent dans une situation encore plus pénible qu'auparavant : depuis plusieurs années, on ne fabriquait plus de bateaux. Et d'ailleurs, même s'ils avaient voulu reprendre leur ancien métier, les pécheurs de Saint-Pierre se fussent heurtés à un nouvel obstacle : le contingentement avait été ordonné entre temps. Il fallait réduire le chiffre de la pêche à la morue.



Que pouvait-on faire pour donner à la colonie les ressources indispensables ? On ne trouva rien tout d'abord et, en attendant mieux, on inscrivit Saint-Pierre-et-Miquelon sur les listes de chômage.



député bretagne
MICHEL GEISTDOERFER 
DEPUTE DES CÔTES-DU-NORD


M. Michel Geistdoerfer reprend ici la parole :



— L'équilibre budgétaire dans lequel se maintenait avant-guerre la colonie était assuré par deux activités : la grande pêche en goélette au large de Terre-Neuve et la pêche côtière, dans des pinasses.



"Aujourd'hui la métropole est obligée de rétablir cet équilibre en donnant dix millions de francs par an pour empêcher les Saint-Pierrais de mourir de faim, mais si l'on tient compte que 80 des denrées de première nécessité que doivent se procurer les habitants sont achetés aux Etats-Unis, on devine que la situation n'est guère brillante, dans ce pays où le coût de la vie est à peu près le double de celui que l'on connaît en France."



"Aimez-vous la crème d'oursin ?"



"Pour remédier à cet état de choses, trois projets ont été élaborés : ils portent sur les possibilités de l'archipel : pêche, industries annexes et, depuis peu, aviation.



En même temps, que l'on essaie de redonner à la pêche loin des îles un nouvel essor, nous fomentons la reprise des industries annexes. La pêche aux harengs que l'on avait délaissée pendant longtemps va recommencer à alimenter l'industrie de la farine de poisson.



Une nouvelle industrie est en pleine voie de formation : celle de la crème d'oursin. Un Saint-Pierrais, le docteur Lebolloc, a mis au point un procédé nouveau de conservation de la "pâte d'oursin". La crème d'oursin a fait depuis quelque temps son apparition dans les meilleurs restaurants new-yorkais où, assure-t-on dans les milieux astronomiques de la capitale américaine, elle ferait bientôt une sérieuse concurrence au caviar. 



Les pouvoirs publics encouragent également la renaissance de l'élevage du renard argenté. J'ai visité dans l'île Saint-Pierre deux ranches actuellement en pleine prospérité. De l'avis des connaisseurs, le renard argenté de Saint-Pierre est plus beau que les plus beaux spécimens canadiens.


renard argenté saint pierre et miquelon
RENARD ARGENTE
ST-PIERRE ET MIQUELON


Ce qu'il importe enfin de créer, c'est une atmosphère de sympathie à ces îles qu'une légende néfaste a toujours peintes arides et inhospitalières. Par la mélancolie de son ciel, ses vallées, ses sites pittoresques, Langlade rappelle la Bretagne. Pendant les trois mois de la belle saison, son climat est celui de la côte française et l'on s'y baigne en plein été."



Et puis, a-t-on songé que la France a envisagé la construction à New-York, pour l'Exposition Internationale de 1939, d'un village français ? Ne pourrait-on suggérer d'en construire une annexe à Langlade, terre française ? Un mouvement de curiosité pour notre archipel peut susciter l'organisation de croisières et faire connaître nos îles à de nombreux visiteurs qui trouveraient là, non pas des vestiges, mais une tradition admirablement conservée.



Mais ce qui doit donner à Saint-Pierre une importance énorme et une prospérité durable, c'est l'aviation commerciale.



St-Pierre-Et-Miquelon base idéale.



Vingt-cinq millions de francs. Telle est la somme qu'il faudrait envisager pour faire de Saint-Pierre une base aéronautique de premier ordre. Il y a quinze jours à peine que ce projet était déposé à la commission.



Contrairement à ce qu'a répandu une opinion mal informée, Saint-Pierre réunit toutes les conditions géographiques et météorologiques pour être une base idéale, bien supérieure à celle de Terre-Neuve.



— Au mois de juin dernier, poursuit M. Geistdoerfer, nous avons déjà posé, à Saint-Pierre et dans le Nord de Miquelon, des bouées qui permettent aux grands hydravions de s'amarrer. Actuellement, les ministères intéressés étudient l'équipement complet de notre archipel au point de vue aéronautique.



"Des essais ont déjà été faits : ceux du Clipper III américain et du Caledonia anglais qui ont fait quatre voyages avec succès l'été dernier par la ligne du Nord.



Pour la France, des essais devaient être tentés par le Lieutenant-de-Vaisseau-Paris. Vous savez les circonstances qui les ont fait remettre à une date ultérieure. Mais le Parlement a voté des crédits pour le matériel qui nous permettra de ne pas nous laisser distancer. Quant à la supériorité de Saint-Pierre sur les autres bases voisines, notamment sur Botwood, il nous suffit de savoir que, depuis deux siècles, jamais les environs de notre archipel n'ont été pris dans les glaces, alors que les bases de Terre-Neuve et du Canada le sont plusieurs mois par an.



hydravion terre neyve
HYDRAVION LIEUTENANT-DE-VAISSEAU-PARIS



Ce n'est donc pas du déclin de notre archipel américain qu'il faut parler, c'est de sa toute prochaine résurrection."



(Source : http://smallstatebighistory.com/growing-spindrift-narragansett-bay-1930s-world-war-ii/ et http://grandcolombier.com/category/article-presse/ et Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)




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mardi 23 mars 2021

LES BASQUES À SAINT-PIERRE-ET-MIQUELON AUTREFOIS (première partie)

LES BASQUES À SAINT-PIERRE-ET-MIQUELON.


C'est sur un territoire de 242 km2,  composée de deux îles principales : Saint Pierre et Miquelon, à vingt kilomètres du Canada avec Terre-Neuve, et ses célèbres bancs de morue que s'est constituée cette huitième province Basque, non officielle.



pays basque avant emigration terre neuve
ARMOIRIES ST PIERRE ET MIQUELON


Voici ce que rapporta à ce sujet le journal Ce Soir, le 22 mai 1938, sous la plume de Louis Parrot :



"Une colonie française allait mourir.



La vieille et glorieuse escale des morutiers aux côtes d'Amérique.



Saint-Pierre et Miquelon seront sauvées si l'on veut bien en faire des bases pour l'aviation maritime...et si la crème d'oursin supplante le caviar sur la table des gourmets.



Dinan, 21 mai (par téléphone).



— Pour les marins normands et bretons, pour les pêcheurs basques qui s'en furent, dès les débuts du XVIe siècle, à la conquête de nouveaux continents, de l'autre côté de l'Océan, la capitale de la France n'était pas Paris. C'était Brest, Saint-Malo, Coutances...



Les terres qu'ils découvrirent et sur lesquelles ils se fixèrent portent aujourd'hui encore des noms semblables à ceux des rivages de France. Dans cet immense empire de la brume et des glaces, on parlait autrefois d'une ville mystérieuse, Brest, chef-lieu de la Nouvelle-France, capitale bretonne du Labrador où vivaient, vers 1600, quelques milliers de pêcheurs et de marchands.



Le Bulletin des Iles de la Madeleine, publié à Cap-aux-Meules en langue française à l'usage de sept à huit mille Madelinots, parle parfois de ces anciennes capitales des îles franco-américaines.



Depuis longtemps, la vraie capitale des possessions françaises du Nord de l'Amérique n'est plus Québec ou Montréal, c'est aujourd'hui Dinan.



On s'étonnerait de ce que la vieille ville d'Anne de Bretagne, cette curieuse cité bretonne aux rues tortueuses, aux vieilles églises, aux remparts dressés sur l'admirable vallée de la France, ait quelque lien avec ces îles lointaines, si l'on ne savait que leur "administrateur spirituel" n'est autre que le maire de la ville, M. Michel Geistdoerfer. Député des Côtes-du-Nord et président de la commission de la Marine marchande à la Chambre, M. Geistdoerfer représente également Saint-Pierre-et-Miquelon au Conseil supérieur de la France d'outre-mer, dont il est le vice-président. Dinan qu'il administre depuis des années doit à cet homme débordant d'activité la création de maintes œuvres sociales et d'un splendide aéroport. Demain, notre colonie américaine lui devra peut-être sa résurrection.


député bretagne
MICHEL GEISTDOERFER 
DEPUTE DES CÔTES-DU-NORD



Sant-Pierre-et-Miquelon ! Souvenirs d'école...



Pour l'enfant amoureux de cartes et d'estampes, ces deux noms n'évoquent rien d'autre que deux minuscules points noirs sur la planisphère et deux mots soulignés d'un trait rouge pour indiquer qu'il s'agit bien des colonies françaises.



S'il veut des renseignements plus complets, les dictionnaires lui apprendront que ces colonies ont une superficie de 2 800 hectares, que quatre mille âmes y vivent dans une situation fort précaire et que, tout compte fait, il ne s'agit là que d'îlots perdus.


emigration basque terre neuve
CARTE DE TERRE-NEUVE


Ilots perdus ? Seraient-ils perdus pour la France ? On croirait que ces deux îles, ces deux fragments de notre territoire national se sont tellement éloignés de la côte française, qu'ils ont disparu un jour dans les brumes et que nous les avons définitivement perdus de vue. Mais regardez la carte. Les côtes déchiquetées de Terre-Neuve, de ce continent glacé qui pèse de tout son poids sur elles, ressemblent tellement aux côtes de Bretagne qu'elles en ont pris jusqu'aux noms : baie des Trépassés, cap Frehel, Belle-Ile...



Sans doute, Saint-Pierre-et-Miquelon devaient appartenir au même archipel que Belle-Ile et qu'Ouessant. Ce n'est pas de leur faute si elles ont eu l'imprudence de dériver si loin, s'il faut un bon mois pour toucher l'archipel, après être descendu au Canada, s'être embarqué pour Terre-Neuve, avoir parcouru 600 kilomètres en chemin de fer et pris à Saint-Johnes la chaloupe à vapeur qui vous met, deux heures plus tard, à la hauteur de l'Isle-aux-Chiens, copie minuscule et parente pauvre de l'île Saint-Pierre. Ce n'est pas de leur faute, non plus, si les pouvoirs publics ont oublié qu'elles sont une de nos plus anciennes colonies, depuis plus longtemps françaises que certaines de nos provinces les plus françaises.



Et puis, des bruits ont couru.



On a dit, on a publié que devant l'impossibilité où la France se trouvait de faire vivre la colonie, on allait déporter, rapatrier — si l'on ose dire — ces quatre mille Français, descendants des Basques, des Normands et des Bretons qui la colonisèrent voici bientôt trois siècles. Des esprits malveillants, ou intéressés, ont laissé entendre, voici déjà trois ans, que la France avait demandé an Canada de lui concéder une enclave pour y établir les Saint-Pierrais. Certains autres ont prétendu que la population serait, sons peu, invitée à se rendre sur d'"autres terres de colonisation".



Ce serait mal connaître la France que de lui prêter d'aussi ridicules intentions. A l'heure où une véritable "course aux îles" met aux prises les pays d'Occident, pour qui la possession du moindre rocher représente la possibilité d'un relais aérien, d'une escale, la France abandonnerait Saint-Pierre, "désaffecterait" ces îles et donnerait ainsi raison à ceux qui lui dénient toute qualité de puissance colonisatrice?



Il ne peut en être question. 



— Au contraire, m'apprend M. Michel Geistdoerfer que je rencontre ce matin devant cette chambre des métiers de Dinan qu'il a fondée, nous allons sauver notre colonie de la déchéance qui la guette. On a trop ignoré, en France, quelle était la situation économique de nos deux îles, les seuls restes de notre empire d'Amérique du Nord. Ruine, misère, chômage... tous les malheurs sont venus à la fois. Mais, nous allons y remédier d'urgence. Tenez, voici le programme sur lequel nous nous sommes arrêtés et qui devra être exécuté sans retard.



emigration basque breton normand
DRAPEAU DE ST PIERRE ET MIQUELON



Le Quai des Brumes.



— Où est-elle, monsieur, nous disait un Saint-Pierrais, l'époque où l'on buvait du champagne à même les tonneaux ! C'est bien fini maintenant. Tout ça c'est de l'histoire ancienne...



De fait, la colonie a une histoire; cela vaut dire qu'elle a connu des jours malheureux, des heures funestes mêlées à des heures glorieuses, des années sombres et des moments de prospérité. Mais ces derniers ont été toujours les plus courts... Depuis plus de 250 ans que nous appartient l'archipel, la chronique saint-pierraise ne compte plus les catastrophes économiques et les infortunes militaires : nos amis les Anglais y firent de fréquentes incursions et, à plusieurs reprises, de longs séjours.



En 1793, leur flotte s'empara de Saint-Pierre. Toutes les maisons furent détruites : dans la crainte qu'elles ne fussent rapidement reconstruites, on emporta les matériaux et cet arbre de la Liberté que les sans-culottes saint-pierrais venaient de planter devant la maison commune, un beau sapin qu'ils étaient allés chercher à Terre-Neuve, car il n'y avait pas d'arbres à Saint-Pierre.


emigration basque terre neuve
CARTE ST PIERRE 1793


Mille cinq cents habitants furent déportés à Halifax. Trois familles seulement demeurèrent dans l'île. Mais, en 1815, la colonie redevint française et les habitants reparurent sur des goélettes toutes neuves et rebâtirent Saint-Pierre et Langlade."



A suivre...



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)




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jeudi 25 mai 2017

LES BASQUES À SAINT-PIERRE-ET-MIQUELON : LA HUITIÈME PROVINCE ?


LA HUITIÈME PROVINCE DES BASQUES : SAINT-PIERRE-ET-MIQUELON.


C'est sur un territoire de 242 km2, composée de deux îles principales : Saint Pierre et Miquelon, à vingt kilomètres du Canada avec Terre-Neuve, et ses célèbres bancs de morue que s'est constituée cette huitième province Basque, non officielle.