CARTES POSTALES , PHOTOS ET VIDEOS ANCIENNES DU PAYS BASQUE. Entre 1800 et 1980 environ.
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lundi 20 janvier 2025
LE TRIBUT DES TROIS GÉNISSES ENTRE LE BÉARN ET LA NAVARRE AU PAYS BASQUE EN 1926 (troisième et dernière partie)
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vendredi 20 décembre 2024
LE TRIBUT DES TROIS GÉNISSES ENTRE LE BÉARN ET LA NAVARRE AU PAYS BASQUE EN 1926 (deuxième partie)
LE TRIBUT DES TROIS GÉNISSES.
La Junte de Roncal est une cérémonie multiséculaire, connue sous le nom de Tribut des Trois Vaches, qui est célébrée le 13 juillet de chaque année, au niveau de la borne internationale 262, marquant la frontière entre la France (Pyrénées Atlantiques) et l'Espagne (Navarre).
Cette cérémonie a lieu au col de la Pierre Saint-Martin, à 1 760 mètres sur la commune d'Arette.
A cette occasion, les maires béarnais de la vallée de Barétous remettent à leurs homologues de la vallée de Roncal trois vaches en vertu d'un traité vieux de plus de six siècles, considéré comme étant le plus ancien actuellement en vigueur en Europe.
Cette cérémonie est inscrite à l'Inventaire du patrimoine culturel immatériel en France depuis 2014.
Voici ce que rapporta à ce sujet le mensuel La Grande Revue, le 1er septembre 1926, sous la plume
de John Labusquière :
"Le Tribut des trois génisses (A la Frontière Franco-Espagnole).
En matière de justice criminelle, son rôle était limité à l'instruction et à un avis transmis au procureur général. Elle était nommée pour 4 ans, renouvelable par moitié tous les 2 ans ; ses membres étaient élus de 2 en 2 ans par les jurats et par les députés des diverses communautés. Ils prêtaient serment en mains des autres jurats à leur entrée en fonction. Les magistrats municipaux, de situation inférieure, les députés et les gardes étaient chargés de l'administration des communes, finances, police, etc... La vallée possédait un sceau à ses armes. Les représentants avaient voix délibération aux Etats de Béarn, au même titre que les députés des vallées d'Aspe et d'Ossau. Pour 148 feux elle contribuait aux impositions votées par les Etats ; au 18ème siècle, elle payait 100 écus de fief au roi pour les domaines, bois et privilèges qui lui avaient été concédés. Les habitants étaient exempts de payer péages, laudes, gabelles, tributs et autres subsides, dans le pays de Béarn. Ils étaient dispensés de faire garde dans aucune ville ou château de la province, d'y porter du bois et ils avaient le droit de chasse dans toute la vallée.
A diverses époques ont eu lieu des rectifications de frontière dont une, entre autres, celle de 1851, s'appuyant sur une sentence arbitrale rendue en 1375, par Gaston Phébus et Charles le Mauvais, s'occupa du tribut des trois génisses en réservant les droits des Roncalois.
La vallée espagnole de Roncal est située sur la partie la plus âpre de la Navarre, au sud des Pyrénées. Elle a la figure d'un rectangle fort allongé, de 7 lieues de long, depuis la chaîne des Pyrénées jusqu'aux confins de Salvatina ; 3 lieues de large de l'Est à l'Ouest, depuis Ansô jusqu'à la vallée de Salayar. Dans ses limites se dressent de grands monts couverts de forêts de diverses essences, des eaux riches y abonde ; la culture y est assez difficile sur certains points, mais l'élevage du mouton y est prospère. On évalue à plus de 100 000 les têtes des troupeaux ; mais il est nécessaire de les envoyer à la Bardena, relativement éloignée, durant 7 mois de l'année, tant l'hiver y est long et rigoureux. Les traditions s'y conservent pieusement ; toutefois, la langue espagnole s'est peu à peu substituée au basque ; mais le souvenir des Fueros, exploité par les Carlistes, y est resté vivace jusqu'à ces derniers temps. Il y a à peine 40 années, en Navarre, comme en Alava, en Biscaye, en Guipuscoa, quand sur les lèvres des hommes, des enfants, vibrait, même assourdi, le chant d'Iparraguirre, Guernicaco Arbola (le Chêne de Guernica, symbole des Fueros, droits provinciaux), le gouvernement royal, redoutant quelque mouvement insurrectionnel, par mesure de précaution, d'intimidation, envoyait des troupes.
Des deux côtés de la frontière, la race est belle, solide, avec son squelette, ses muscles, son tempérament combinés de béarnais, de basque, de navarrais ; elle est active, alerte, courageuse, sobre, infatigable, aisée à émouvoir.
Chacune des deux vallées comprend, comme bourgs, villages intéressés dans le tribut et participant à la cérémonie annuelle :
La vallée française de Barétous, Aramitz, chef-lieu de canton, Arette, Issor, Lanne, Ance, Féas.
La vallée navarro-espagnole de Roncal, Isaba, Ustarroz, Urzainqui, Garde.
Quant aux origines et causes du tribut, elles sont tellement lointaines que les documents les plus anciens, relatifs à la cérémonie — ce sont des procès-verbaux soigneusement établis, détaillés — n'en donnent même pas une ébauche rudimentaire.
En fait, chaque année, le 13 juillet, les communes de la vallée de Barétous, ci-dessus dénommées, acquittent envers la vallée de Roncal un tribut ainsi fixé : "trois génisses, de même dentition, encornure et pelage". Un protocole détaillé, minutieux, a réglé les conditions dans lesquelles il doit s'acquitter et doit se confirmer le pacte de paix entre les deux vallées. Ce protocole, comme nous le verrons plus loin, a subi des modifications assez sensibles, au point de vue moral, en ce sens que certaines formalités humiliantes pour les villages, même pour la France, en ont été éliminées, il y a quelques années.
Citons d'abord un document relativement récent, le procès-verbal de la cérémonie qui se déroula le 13 juillet 1864. Il est traduit de l'espagnol :
"Au por de Larra, nommé Ernaz et au point qui s'appelle la Pierre de Saint-Martin, cime la plus élevée des Pyrénées, dans cette partie de la Navarre où se séparent et se limitent les juridictions d'Espagne et de France et les vallées de Roncal et de Barétous, celle-ci de la principauté de Béarn, ce treize juillet de mil huit cent soixante-quatre, par-devant moi, soussigné, secrétaire de l'ayuntamiento constitutionnel de la ville de Issaba et des témoins qui à la fin seront nommés, se sont réunis, suivant la coutume immémoriale des juntes, en ledit por et le jour fixé, chaque année, pour la vallée de Roncal (Navarre) : don Léon Marco, Pedro Ciprian, Perez et don Lorenzo Hualde, alcalde et députés de la ville de Issaba, don Vicente Larriquetta, député de la ville de Ustarroz ; don Domingo Urzainqui, député de la ville de Urzainqui et don Santiago Aznarès, député de la ville de Garde ; pour la vallée de Barétous : M. Pedro Arazzo, maire de Lano (Lanne), M. Fidèle Nougué, maire d'Aréta (Arette) et M. Juan Fausat, maire de Yosa (Issor), les trois villages compris dans la vallée, à qui il appartient de prendre part à cette cérémonie.
Tous étant ainsi assemblés et constitués, sans avoir procédé à aucun salut pas plus qu'à toute autre démonstration de courtoisie, M. l'alcade de la ville de Issaba demanda aux habitants de Barétous s'ils venaient avec l'intention de prêter, suivant la coutume immémoriale, le serment de maintenir la paix et l'harmonie entre les deux vallées, aussi bien que d'effectuer la livraison de trois génisses de même taille, de deux années chacune, sans la moindre tache ou tare ; à quoi les députés répondirent Oui.
Par suite, tous étant d'accord sur la célébration de l'acte, l'un des représentants de la vallée de Barétous plaça une lance horizontalement sur la pierre-limite des deux pays ; à l'extrémité de cette lance se trouvait une ceinture ou flamme blanche ; en suivant, un représentant de la vallée de Roncal et, en son nom, plaça une lance portant une ceinture ou flamme rouge, au-dessus de celle de la vallée de Barétous, le fer de cette lance dirigé vers la France, de telle façon que les deux formaient une croix. Un des représentants de la vallée de Barétous posa sa main droite sur ladite croix et sur cette main un représentant de la vallée de Roncal posa la sienne ; ensuite, un autre représentant de la vallée de Barétous plaça sa main sur laquelle, incontinent, un représentant de la vallée de Roncal posa la sienne et ainsi se succédèrent alternativement les représentants des deux vallées.
Enfin, M. l'alcalde de la ville de Issaba qui présidait et à qui seul appartenait le droit de présider, plaça sa main droite au-dessus de toutes les autres. Il donna de brèves explications en leur idiome aux Français sur la solennité du serment attendu d'eux ; ces derniers jurèrent, par voie d'hommage et en la forme prescrite, promettant en leur conscience de maintenir la paix, la tranquillité et l'harmonie ; d'acquitter le tribut ou amende que, annuellement et depuis un temps immémorial, ils devaient et venaient acquitter, suivant la sentence arbitrale rendue à cet effet et qui date du dix octobre mil trois cent soixante-quinze. Les uns et les autres s'engagèrent à accomplir réciproquement et religieusement ladite sentence, sans donner lieu à des discussions, troubles ou dissentiments. En conséquence, et en considération de la force et de la sincérité du serment, les représentants de la vallée de Barétous prononcèrent par trois fois, à voix claire, intelligible : Paix avant, Paix avant."
A suivre...
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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mercredi 20 novembre 2024
LE TRIBUT DES TROIS GÉNISSES ENTRE LE BÉARN ET LA NAVARRE AU PAYS BASQUE EN 1926 (première partie)
LE TRIBUT DES TROIS GÉNISSES.
La Junte de Roncal est une cérémonie multiséculaire, connue sous le nom de Tribut des Trois Vaches, qui est célébrée le 13 juillet de chaque année, au niveau de la borne internationale 262, marquant la frontière entre la France (Pyrénées Atlantiques) et l'Espagne (Navarre).
Cette cérémonie a lieu au col de la Pierre Saint-Martin, à 1 760 mètres sur la commune d'Arette.
A cette occasion, les maires béarnais de la vallée de Barétous remettent à leurs homologues de la vallée de Roncal trois vaches en vertu d'un traité vieux de plus de six siècles, considéré comme étant le plus ancien actuellement en vigueur en Europe.
Cette cérémonie est inscrite à l'Inventaire du patrimoine culturel immatériel en France depuis 2014.
Voici ce que rapporta à ce sujet le mensuel La Grande Revue, le 1er septembre 1926, sous la plume
de John Labusquière :
"Le Tribut des trois génisses (A la Frontière Franco-Espagnole).
Tandis qu'au dehors la bise gémit sa glaciale, morne mélopée ; que la terre ensemencée, les pâturages, les landes, les forêts sommeillent sous le blanc linceul de la neige ; que les troupeaux rentrés et blottis dans les étables s'étalent sur la maigre litière, ruminant, meuglant, bêlant, rêvant à la saison estivale qui les remettra en liberté, les villages, hameaux pyrénéens accrochés aux flancs escarpés des montagnes ou tapis dans d'étroits vallons, semblent participer à l'engourdissement de la nature. Sous le manteau de vastes cheminées où, tout à tour, entre voisins, on se groupe pour la veillée, dans l'âtre, entre de vieux landiers, lentement brûlent, se consument des souches de chêne, de hêtre, de sapin. Ces veillées paysannes s'illustrent de chants naïfs, de contes savoureux, pittoresques, de légendes narrés par quelque ancien, dans le patois local. De ces récits, le plus curieux, sans doute, est un épisode historique dont les origines sont "immémoriales". Chaque hiver le thème s'en répète, non sans provoquer de dolents soupirs ou des exclamations haineuses, dans quelques bourgs, villages, hameaux des deux vallées que sépare la frontière, celle de Barétous (Basses-Pyrénées), celle de Roncal (Navarre) : Le tribut des trois génisses.
Non seulement cet épisode se narre avec son enveloppe légendaire, mais encore il reparaît avec sa manifestation réaliste, car, chaque année, le 13 juillet, dans une cérémonie d'allure quasi officielle, publique, en plein air, il se déroule, ravivant les souvenirs.
Pour si infime qu'il apparaisse, parmi la tourmente fréquemment angoissante des conflits qui agitent le monde, il est un témoignage de loyale fidélité, certains la qualifient d'excessive, à un engagement de paix, d'entente, contracté, il y a des siècles, par des villages du Béarn envers des bourgs de la Vascongada Navarre (vallée de Roncal). A la suite de fréquentes, sanglantes querelles surgies entre bergers, des villages français durent se soumettre à des conditions assez humiliantes, relativement onéreuses. Ils n'ont cessé d'observer la foi jurée, car, pour eux, un acte portant les signatures de leurs "anciens" n'est pas un chiffon de papier. Cependant, ils n'ont rien perdu de leur antique fierté, les voisins et amis des Basques français qui, lors du premier voyage de Napoléon 1er à Bayonne, avaient dressé, en son honneur, un arc de triomphe portant cette hautaines inscription : Au vainqueur invincible, les Cantabres invaincus !
Qu'est ce tribut des trois génisses ? Quelles sont ses origines, ses causes ?... Dans quelles conditions se déroulait et se déroule, encore de nos jours, la cérémonie au cours de laquelle il s'acquitte ? Tel est le but de cette étude.
D'abord, quelle est la situation géographique des deux vallées en cause ? Quels sont leurs caractères principaux, leur importance, leur population ?
La vallée française de Barétous est située à l'extrémité sud du département des Basses-Pyrénées (arrondissement d'Oloron), débutant à Oloron-Sainte-Marie et finissant à la frontière. C'est la première vallée béarnaise à l'est du pays basque. Elle fait partie du canton d'Aramitz (l'un des deux villages, l'autre est Athos, dont Alexandre Dumas se servit pour créer et baptiser les populaires compagnons du gascon d'Artagnan). En vallées, en vallons, en gorges abruptes, en cimes altières, en pentes escarpées d'où descendent des ruisseaux rapides que les orages, la fonte des neiges transforment en torrents impétueux dont l'un, le Vert, va se jeter dans le gave d'Oloron, l'autre le Lourdios, dans le gave d'Aspe, la vallée s'allonge jusqu'à la frontière où elle rejoint celle de Roncal. Dans la vallée de Barétous, l'agriculture est à action très limitée, par le caractère même du sol, par la rudesse du climat ; les labourables y sont rares et le labour fort pénible ; les pâturages fournissent une herbe courte et peu savoureuse. Toutefois, l'élevage y constitue la principale ressource ; sa race bovine est appréciée, sa race ovine est l'élément principal, essentiel. La population oscille entre 5 500 et 6 000 habitants.
La vallée a son histoire qui offre un vif intérêt, dont l'exposé, même sommaire, entraînerait trop loin, débordant le cadre de cette étude. Disons, cependant, qu'elle a subi les répercussions de toutes les combinaisons, de tous les accords, conflits politiques qui, à travers les siècles, ont touché à la vie de la Navarre et de la principauté de Béarn. Depuis les temps les plus reculés elle était régie par un for qui fut confirmé, en 1220, par le vicomte de Béarn, Guilhem Ramon de Moncade. Ce for dont le texte complet n'a pas été conservé créait une situation particulière à la vallée.
En fait, le for établit que les habitants de la vallée doivent jouir des mêmes droits que ceux de la vallée d'Aspe et qu'ils sont obligés de se joindre à eux, en cas de guerre. Il fixe le nombre des otages que chaque communauté doit fournir au vicomte, en cas de plainte contre la vallée et le vicomte s'engage à rendre justice à Oloron. En 1385, la vallée ressortissait au bailliage d'Oloron ; au 18ème siècle elle ressortissait à la même maréchaussée, au parlement de Pau et à l'intendance d'Auch. Les communautés appartenaient au roi, sauf le village d'Issor, propriété de la Toulade, baron de Laas. Mais ce qui différenciait sa constitution administrative de celle des autres vallées, c'est que, au moyen-âge, elle n'était pas gérée par des jurats élus, représentant la population. Ses jurats exerçaient au nom du vicomte, plus tard au nom du roi, la justice politique, civile, criminelle sur tous les habitants des cinq villages. Ils formaient une cour qui siégeait à Aramitz, chef-lieu de la vallée, elle se composait de douze membres, soit quatre pour Aramitz, cinq pour Arette, un pour Lanne, un pour Féas, un pour Ance."
A suivre...
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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dimanche 27 octobre 2024
UNE BALADE À LA GUADELOUPE À FONTARRABIE EN GUIPUSCOA AU PAYS BASQUE EN 1899 (deuxième et dernière partie)
BALADE À LA GUADELOUPE À FONTARRABIE EN 1899.
Le hameau de Guadalupe, et son sanctuaire domine la ville de Fontarrabie, en Guipuscoa.
Voici ce que rapporta à ce sujet le mensuel La Grande Revue, le 1er mai 1899, sous la plume de
Louis de Robert :
"Flânerie au Pays Basque.
II. Guadeloupe.
"... Ils vont, ces chiens, la langue pendante et la queue en trompette. Plus prudents et moins lestes, nous allons d'une pierre à l'autre, en calculant nos enjambées. Et de tous nos sautillements réunis, naît, sur les chemins, une sarabande de petites ombres folâtres et diaboliques.
Il est près de cinq heures quand nous atteignons la Guadeloupe. Une courte place carrée, vêtue d'herbe et plantée de chênes, s'avance en terrasse sur le versant de la montagne. A l'ombre de ces chênes une vingtaine de moines se reposent des fatigues de la journée. Apparition imprévue qui appelle dans ce décor de feuilles l'idée soudaine d'un troisième acte d'opéra comique. En effet, devant ces robes de bure, cette corde semée de noeuds et trop neuve qui ceint leurs reins, cette tonsure trop nette et comme factice, j'ai, oh ! très fugitive ! l'impression de figurants s'avançant sur une scène pour entonner un choeur. C'est que, habitué à voir la réalité différer toujours des formes artificielles qui veulent la représenter, l'esprit ne conçoit pas immédiatement que ces moines, ces vrais moines puissent avoir avec le classique père capucin des grands et des petits guignols une aussi parfaite identité. Toute fugitive, je l'ai dit, mon impression ne mérite pas ces phrases. Déjà elle est loin, et j'éprouve peu à peu la gravité dont ces hommes austères imprègnent ce lieu. Barbus ou rasés, la plupart vigoureux, dans la force de l'âge, ils goûtent, par cette journée d'été, l'apaisement qui tombe des grands chênes. Ils parlent peu entre eux, adossés aux troncs ou assis sur la pierre, gardant là, dans cette trêve du travail, leurs habitudes de recueillement et d'humilité. Et, à étudier leurs visages qui respirent la force et la paix, à pénétrer la sérénité puissante de ces âmes qui ont renoncé à tout, on sent déconcertée en soi l'étroite, l'égoïste, la fragile conception que nous avons du bonheur.
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| SANCTUAIRE DE N.S. DE GUADALUPE FONTARRABIE GUIPUSCOA PAYS BASQUE D'ANTAN |
L'un d'eux, assez grand, avec un visage fin, une barbe presque gracieuse et un air d'élégance dans sa robe de bure, se promène à quelques pas des autres. Il est manifeste que c'en est le supérieur. Certains s'approchent pour lui parler, puis s'en reviennent. Oui, il y a quelque distinction dans la personne de ce moine. Marius, au courant de toutes les légendes qui circulent, me conte qu'il est appareillé aux plus grandes familles d'Espagne. Quel chagrin secret l'a jeté dans ce cloître ? Voici qu'il m'inspire aussitôt un intérêt tout neuf et qu'il se trouve, par ce détail, rehaussé d'un prestige. C'est qu'il a subitement cessé d'être un personnage de la vie courante pour prendre, à mes yeux, le relief d'un personnage de roman.
Et je songe de nouveau confusément à toutes nos joies périssables, tout en suivant dans une sorte d'auberge ouverte sur la place, mes compagnons que tourmente la soif. C'est, au premier, une salle commune où deux artilleurs espagnols jouent aux cartes. Ils viennent d'un fort établi sur le plateau et qu'on découvre d'ici. Dans cette salle, nous voyons bientôt apparaître le supérieur suivi d'un gros moine à la ceinture duquel pendent des clés. Ils nous saluent, vont au fond, dans une salle plus petite, où ils se font servir du cidre, du pain et du jambon. Pendant ce temps les autres moines, les simples moines demeurent devant la porte. Ce qui prouve que, partout chez les hommes, égalité, fraternité, ne sont que de vains mots.
| ARTILLEURS FORT DE GUADALUPE A FONTARRABIE PAYS BASQUE D'ANTAN |
Quand nous redescendons, un peu plus tard, la place est vide. Le troupeau des robes de bure est rentré silencieusement dans le monastère dont le clocher domine le hameau. Alors, malgré le soleil qui le dore, cet asile du bonheur m'apparaît glacial maintenant, à la façon d'une caserne redoutable et mystérieuse, d'une caserne où des gens ordonnent et des gens peinent, sans garantie, ici plus qu'ailleurs, de justice, de bonté, de solidarité et d'amour.
Cependant, il nous reste à gravir une dernière bosse de la montagne. Il n'y a plus de chemins, ou plutôt nous n'en distinguons pas, et c'est une montée à l'aventure, sur de la terre durcie en s'accrochant des pieds et des mains aux mousses desséchées, aux herbes cassantes. Ici, vers la cime, plus de reposantes verdures, un sol aride, sous l'âpre vent qui le rase sans cesse. A mesure que nous montons, l'horizon se recule, s'ouvre, s'élargit. Voici l'Océan bleu. Voici la côte brune, la côte de France jusqu'à Biarritz, la côte d'Espagne jusqu'à Saint-Sébastien. C'est une figure d'atlas avec ses sinuosités, ses villages, ses cours d'eau, ses montagnes. Celles-ci, par leurs formes, prennent des apparences de vie. Il semble que nous marchions sur le dos d'une énorme bête accroupie là les pattes repliées, auprès d'autres bêtes, ses soeurs, et, vraiment, une fois au faîte, étendu sur son poil rude, je crois l'entendre vivre et respirer, cette bête géante qui me porte.
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| HENDAYE VUE PRISE DE GUADALUPE FONTARRABIE PAYS BASQUE D'ANTAN |
La vertu de ces courses en plein air est de vous composer une âme enfantine. Nous nous laissons aller, pour redescendre, à une course vertigineuse. C'est fou ! il y a de quoi se rompre vingt fois les jambes à dégringoler ainsi sur des pentes raides. Mais bah ! le vent et la vitesse nous grisent ; la terre durcie paraît molle et élastique ; l'herbe piquante prend le moelleux d'un tapis. On court, on glisse, et on se retrouve à la Guadeloupe étourdis, essoufflés et riants.
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| VUE PRISE DE GUADALUPE FONTARRABIE PAYS BASQUE D'ANTAN |
Le soleil a disparu quand nous sommes de retour à Fontarabie. Une courte brise passe sur la Bidassoa qui, maintenant, coulant à pleins bords, fait danser devant le quai une flottille de barques légères. Dans l'une d'elles, où nous avons pris place, un jeune passeur déployant sa voile nous ramène à Hendaye. Il fait presque nuit, et cette traversée, dans le silence et l'obscurité, a je ne sais quel air d'aventure qui m'impressionne. Notre barque glisse, comme une ombre, avec les seuls bruits négligeables de la brise enflant la voile et de l'onde qui ruisselle. Et, sur cette rivière agitée de vagues, par ces ténèbres qui semblent hostiles, nous avons l'air de fuir la vieille et mystérieuse Espagne, pareils, en cette fuite sourde et précipitée à des conspirateurs d'autrefois."
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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mardi 8 octobre 2024
LA FÊTE DE FONTARRABIE EN GUIPUSCOA AU PAYS BASQUE EN 1899 (deuxième et dernière partie)
LA FÊTE DE FONTARRABIE EN 1899.
Tous les ans, le 8 septembre, est célébrée à Fontarrabie, en Guipuscoa, la victoire de ses habitants sur les troupes françaises en 1638.
Voici ce que rapporta à ce sujet le mensuel La Grande Revue, le 1er mai 1899, sous le plume de
Louis de Robert :
"VI La Fête de Fontarabie.
... Le propre de ce spectacle est de vous composer une âme mobile et qui ne s’appartient pas. Les impressions se succèdent si rapidement que la raison ne peut les contrôler. L'attention est sans cesse en éveil, requise à la fois de tous côtés. On n’a pas le temps de se ressaisir. On est plongé dans du bruit, dans le désordre de sentiments d’une foule en délire. De chauds effluves vous pénètrent. Bientôt on participe à la fièvre ambiante. Les soies, les ors, les formes, les couleurs, le danger, l'agonie des bêtes et le soleil ardent qui tombe sur ces choses, tout cela peu à peu agit sur vous d’une façon magnétique. Vous vous sentez cruel avec délice et la barbarie de ces jeux vous est douce. Plus tard, rendu à votre sensibilité vous ferez des réserves, ou bien vous tenterez d’expliquer au nom de la beauté plastique l’attrait que vous avez subi. En attendant, vous assistez avec une férocité sereine à cette lutte de l’instinct primitif contre l’adresse, à ces heurts de bêtes, à ces éventrements, à cette mort.
Certains tempéraments même se mirent dans ce spectacle. Ce qu’ils sentent en soi de puissances indisciplinées, d’énergies obscures de bravoure physique est dans l’élan de ce taureau qui fonce. Par contre, ce que la vie leur a insufflé de calcul et d’artifice est dans l’habileté de l’adversaire. Le conflit de ces forces contraires éclate ici magnifiquement. Sursauts intérieurs des âmes violentes, tout ce que l’éducation endigue, comprime, emprisonne, tout ce qui bout, la fougue aveugle, la colère, la haine sont là. Et c’est l’éternelle histoire de la passion vaincue avec grâce par de la jolie traîtrise.
| AFFICHE PLAZA DE TOROS FONTARRABIE 1905 |
Pour ma part, le geste si prompt de tuer le taureau me laisse toujours comme un étonnement. Cela se fait si vite qu’on n’a pas le temps de rien voir et que je suis tenté de croire à une supercherie. Est-ce décor de cirque, évocateur d’acrobaties ? J’ai toujours à cette minute la même impression exemple de gravité. L'émotion du combat cesse ici brusquement et l’issue à la fois trop prévue et trop soudaine me désenchante et me déçoit.
Aussi quand le second taureau franchit les portes du toril, pourrais-je croire un instant que c’est le même qui revient. Même poil, mêmes cornes courtes et aiguës, même impétuosité, même glissade sur le sable. Il ne s’arrête qu’à la barrière dont le bois vole en éclats. Puis il se retourne et bondit sur le premier cheval qu’il rencontre. C’est celui qui fut troué au poitrail tout à l’heure. Entre les deux courses on a recousu sa peau, après avoir bourré de son sa blessure. C est au poitrail encore qu’il est atteint, et le son s'échappe ce nouveau trou. Poupée qui se vide. Toujours cette apparence de supercherie. N’est-on pas dupe ici d’un artifice ? N’est-on pas, comme au théâtre, prévenu que le cadre est factice et l'action simulée, que "cela n’est pas arrivé". Par un sentiment bizarre et vite évanoui, la bête qu’on sait être une vraie bête, qu’on voit tomber et se débattre dans la douleur, vous apparaît une seconde comme un automate perfectionné qu’animerait un truc secret, et destiné, le tour joué, à retourner dormir au magasin d’accessoires.
Mais l’attention, déjà, est attirée ailleurs. Un picadore désarçonné est tombé sur la tête. Il ne bouge plus, et il faut le transporter hors de l’arène pendant que sa monture galope affolée, balançant entre ses jambes un lourd paquet d’entrailles. Deux et trois autres, bientôt, sont couchées sur le sable, expirantes. Seul le cheval au pied cassé, qui marche sur son os, n’est pas atteint. Et jusqu’à la sixième course il ira, de sa marche boiteuse et pénible à voir, s’offrir au taureau qui ne voudra pas de lui.
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| CORRIDA PLAZA DE TOROS FONTARRABIE GUIPUSCOA PAYS BASQUE D'ANTAN |
Il ne demande qu’à mourir, pourtant, le pauvre estropié. Un coup de corne abrégerait son supplice. Il faut voir comme il attend résigné ce geste qui le délivrera. Le bandeau qui couvre ses yeux a dévié. Un œil est libre. Il s’ouvre sur cette étendue de sable, sur la houle du public, sur l’ennemi fougueux dont le mufle s’approche et qui repart, comme s’il ne daignait même pas lui faire grâce de la mort. Par quelle fatalité est-il sans cesse épargné ? Le sabot retourné pend lamentablement à un morceau de chair, et, chaque fois qu’il lève la jambe, il secoue cette chose inerte qui ne se détache pas. Il va il va. Un tressaillement agite, au repos, son flanc décharné. Un de ses frères est mort de peur, oui, mort de peur, foudroyé net à l'approche du taureau. Il souhaite sans doute une fin semblable. Mais pour mourir de peur il faut aimer la vie !
Un frémissement dans la foule. Reverte jouant avec le taureau lui a montré le dos et a mis, par bravade, un genou à terre. La tête retournée il le suit du coin de l’œil, pourtant, prêt à l’esquiver quand il bondira. Comme il ne bouge pas, l'homme enhardi met l’autre genou. A ce moment, le taureau fonce ; Reverte veut fuir, fait un faux pas, et, aussitôt se sentant perdu, s’aplatit sur le ventre pour offrir à la corne le moins de surface possible. Et il était perdu, en effet, si son camarade Bonbita, par quelques jeux savants de cape, n’avait attiré d’un autre côté la fureur de l’ennemi.
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| TORERO ANTONIO REVERTE JIMENEZ |
Ce taureau appartenait à Bonbita qui, le moment venu, l'estoque lestement avec des gestes de danseur et des grâces de clown. L’épée a disparu dans le corps de l’animal et celui-ci reste debout. On va siffler. Bonbita fait signe qu’il a son compte. C'est vrai. Il titube, fait quelques pas lourdement. Il semble convenir qu’il a son compte et dire : "Du moins je me suis défendu vaillamment." Puis, il s'agenouille, pose son mufle sur le sable, tristement, si tristement !... et se relève. Quelques pas encore et il retombe, toujours agenouillé, cherchant une place pour poser sa tète. Et c'est presque humain, cette agonie. D’un dernier effort il parvient à se redresser. Il va vers la barrière, comme pour céder la place à son adversaire, et se dirige d’instinct vers la partie de l'arène où commence l'ombre. Les banderilles dont on l’a criblé tressautent sur son dos ; le soleil avive une dernière fois le sang de ses blessures. Le voici au seuil de la région éteinte. Là, il semble dire adieu à la lumière, au combat, à la vie. Et Bonbita qui l'accompagne, le poing sur la hanche, le coude contre sa corne, un peu théâtral d’allure, attende qu’il s’abatte enfin, pose le pied sur lui et le regarde mourir, vainqueur.
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| TORERO RICARDO TORRES REINA DIT "BOMBITA" |
Et plus tard, la course finie, dans Fontarabie qui illuminent les derniers feux de la journée, dans la vieille rue où la foule se répand et coule comme un fleuve, c’est un bavardage du public français, des gens venus de Biarritz et des plages à la mode, et dont beaucoup ont vu ce spectacle pour la première fois ; c’est un échange d’impressions, toujours les mêmes où dominent des voix féminines : "C’est affreux, ces pauvres chevaux. — Moi je trouve ça répugnant.— Comprenez-vous le plaisir que trouve mon mari à ces jeux cruels ?"
| DEBARCADERE DE FONTARRABIE GUIPUSCOA PAYS BASQUE D'ANTAN |
Près de moi, dans la barque qui me ramène à Hendaye, quelqu'un cite le fait de ce colonel de cuirassiers français qui, à Lisbonne, fit le pari de descendre dans l'arène, de prendre le taureau par les cornes et de le renverser, pari qu'il tint séance tenante aux applaudissements de l'assistance. Un autre raconte la mort de Spartero tué d’un coup de corne à Madrid. De là on parle de taureaux "collants", de ceux qui choisissent leur adversaire et ne le quittent plus. La conversation devient générale entre gens qui ne se connaissent pas et qui s'empilent dans cette barque. Et j’ai retenu l’anecdote suivante qui m’a frappé par sa dramatique simplicité :
Dans d’immenses parcs appartenant au duc de la Véragua, sont élevés à l’état sauvage des taureaux destinés aux courses et réputés pour leur férocité. Un homme, longeant à cheval la limite d'un de ces parcs, s’amusa, un jour, à frapper de son bâton les cornes d’un taureau qu’une barrière séparait de lui. Ce dernier furieux se mit à courir et l’homme satisfait de sa plaisanterie le regardait s’éloigner, quand, arrivé à une certaine distance, l’animal se retourna, revint vers la barrière et, emporté par son élan, réussit à la franchir. Alors l’homme, perdant la tête, éperonna son cheval. Le cheval sentant le danger galopa d'abord, puis s'arrêta, paralysé par la peur. L’homme se laissa glisser à terre et se mit à fuir à toutes jambes. Il sentait derrière lui souffler l’ennemi. La bête gagnait du terrain. L’homme regarda éperdu de tous côtés, vit un poteau télégraphique et y grimpa. Une fois au faîte, en sûreté pour un instant, il se mit à pousser des cris pour attirer l’attention des cavaliers qui passaient dans la campagne. Pendant ce temps le taureau, arrivé au pied du poteau, tentait de le déraciner. Mais l’obstacle manquait de surface. Il le comprit, ne s’y acharna pas, et, comme l’eût fait un être doué de raison, il se mit à attendre.
Les cavaliers étaient trop éloignés pour entendre les cris de l’homme. Ils s’éloignèrent davantage, ne furent plus qu’un point négligeable dans la campagne nue. Quelques instants s’écoulèrent, tragiques. L’homme sentit ses forces décroître. Il se tenait accroché au poteau de toute la force de ses muscles. Ses muscles défaillirent et son étreinte se relâcha. Il se sentit glisser, fit pour se retenir un suprême effort. En bas le taureau attendait. Encore quelques secondes. L’angoisse de l’homme dut dépasser en horreur tout ce qu’on peut se représenter. Il glissa de nouveau, se retint, glissa encore. Et j'imagine qu’il devait être à demi mort en arrivant à terre, au moment où le taureau l’acheva."
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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