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dimanche 26 décembre 2021

LE POÈTE FRANCIS JAMMES AUX ALDUDES EN BASSE-NAVARRE AU PAYS BASQUE EN 1900

FRANCIS JAMMES AUX ALDUDES EN 1900.


Francis Jammes, né le 2 décembre 1868 à Tournay (Hautes-Pyrénées) et mort le 1er novembre 1938 à Hasparren (Basses-Pyrénées), est un poète, romancier, dramaturge et critique français qui a passé la majeure partie de son existence dans le Béarn et le Pays Basque, principales sources de son inspiration.





pays basque autrefois basse-navarre autrefois
LES ALDUDES SOUS LA NEIGE
PAYS BASQUE D'ANTAN



Voici ce que rapporta à ce sujet La Revue Universelle, le 1er mai 1923, sous la plume de Francis 

Jammes :



"... Parmi ceux qui furent le plus dévoués à ce grand et noble artiste, qu'est Charles Lacoste, je compte un ami auquel je garde beaucoup de reconnaissance : Fontaine. Celui-ci, de plus en plus lié avec moi, ne passait jamais longtemps sans venir dans notre région pyrénéenne, et nous nous promenions ensemble. 



C’est ainsi qu’en août 1900, nous allâmes aux Aldudes, ce village dont le nom chante avec tant de mollesse que j’y avais situé Almaïde. Nous partîmes de Biarritz où mes deux compagnons de route avaient loué pour la saison une villa. 



Je dis à Fontaine, la veille de notre départ : "Si, des Aldudes, nous passons en Espagne, comme c’est mon projet, par les montagnes d’Elissondo et d’Arizcun, il vous faudra faire mettre des clous à vos chaussures. Je ne connais point le passage, mais il est très dangereux où que ce soit, dès que la colline s’élève, de n’avoir pas des souliers ferrés." Aussitôt mon ami de se saisir d’une paire de bottines assez élégantes, dans sa garde-robe, et nous nous rendons chez un savetier.



pays basque autrefois ecrivain poete hasparren
POETE FRANCIS JAMMES
PAYS BASQUE D'ANTAN



"Voici, lui dit Fontaine, d’un accent parisien un peu trop corsé, que nos provinces béarnaises et basques prennent pour l’intonation anglaise, des souliers. Veuillez mettre des pointes à leurs semelles."



L’humble artisan, dont la loge était en plein air et munie de roulettes, paraît étonné d’une pareille demande, sans doute parce que les bottines présentées ne semblaient pas du tout appelées à être transformées en chaussures de garde champêtre. 



"Comprenez-moi, insiste Fontaine, je veux des pointes là." L’autre hoche la tête et répond : "C’est bien, monsieur. On vous les y mettra ce soir."




J’ai dit que nous devions partir le lendemain pour les Aldudes. Vers les onze heures, comme je me couchais, Fontaine entre dans ma chambre, porteur de ses souliers modifiés qu’il venait de retirer d’un journal froissé qu’il jeta à terre. Il me dit : "Je vous demande pardon, mais avant que vous ne vous endormiez, je tiens à vous faire toucher du doigt ce qu’est la réalisation de l’art pour l’art." Je pars d’un grand éclat de rire. Le gnaf n’ayant pas du tout compris dans quel but leur propriétaire voulait faire clouter des chaussures aussi mondaines, leur avait appliqué d’imperceptibles pointes, à têtes aussi plates et exiguës que possible, incapables de mordre même sur une feuille de papier de soie, et il les avait groupées au centre de la semelle. Et, de telle manière, qu'elles y représentaient un petit pavillon très Marie-Antoinette. Il était trop tard pour réagir. Le moment venu, Fontaine revêtit ses pieds de tels chefs-d’œuvre et ne s’en porta pas plus mal.



A Saint-Étienne de Baïgorry, nous prenons une voiture qui nous emmène aux Aldudes par une route très merdeuse, bordée de hauteurs, riches, dit-on, en minerais. C’était fort intéressant d’entendre mon ami causer géologie, où il est passé maître. Que ce soit Elskamp, Fontaine, Carrière, ou mon cousin l’abbé Breuil, j'ai toujours trouvé mon compte avec ceux qui me parlent de la nature. Ce n’est point que j'attache toujours une grande importance ni une grande foi à ce qu'ils racontent, car je crois que les chiens de chasse ont été fabriqués par Dieu tels qu’ils sont aujourd’hui, et qu’il ne leur manquait que le collier. Mais il m’amusait beaucoup, si je cheminais avec Fontaine, qu’il me dépeignît les océans suspendus, et prêts à fondre en pluie diluvienne, sur la lave refroidie, ou qu’Eugène Carrière m’assurât que l’univers tout entier n’est qu’une statue et une synthèse de l’homme. 



Nous arrêtâmes nos chambres dans l’auberge douanière qui, aux Aldudes, est située en face de l’église, que nous allâmes visiter. Le curé se présente lui-même à nous. C’était un vénérable Basque, de ce clergé profondément simple et saint, que j’ai pu depuis apprécier. Ne sachant à qui il avait affaire, mais se sentant en confiance avec nous, il se mit à déblatérer contre le gouvernement, à exalter les contrebandiers, à déclarer que l'État est le plus grand voleur du monde. Fontaine avait l’air plutôt gêné, tellement que l’ecclésiastique ne fut pas sans le remarquer. Me prenant alors à part, il me demande : "Qui est ce monsieur ? Il me semble qu’il est décoré ?" A quoi je réponds : "C’est une espèce de ministre qui pense que la République a tous les droits sur le raisin et les allumettes, et qu’il faut pendre tous les passeurs de tabac."




pays basque autrefois neige basse-navarre
LES ALDUDES SOUS LA NEIGE
PAYS BASQUE D'ANTAN



"Monsieur, dit alors à Fontaine le curé des Aldudes, je crois que j’ai trop parlé, sachant à présent qui vous êtes. La contrebande que nous faisons n’est pas sur une grande échelle. Je ne gagne que deux centimes et demi par kilo de raisin espagnol, que j’emploie à faire de la boisson. J’espère bien que vous ne me dresserez pas procès-verbal pour une aussi mince peccadille." L’autre essaya de le rassurer, non pas en répondant directement à sa question fiscale, mais en lui faisant un sermon sur plus de justice et d’humanité. Ainsi en est-il presque toujours : celui qui tient le prône parle gabelle et vice versa. 



Tout de même, le pauvre prêtre demeurait dans la plus grande angoisse. Et, le lendemain, sachant que nous allions partir pour Elissondo, il nous donna son neveu comme guide jusqu'à la frontière, et deux cigares dont je ne parierais point qu’ils fussent de la régie. Nous accomplîmes gaiement notre voyage, mais la montagne assez aride que nous traversions n’avait rien de la douceur bleue des ballons que l’on voit flotter au-dessus des Aldudes. Ce paysage doit ressembler au désert de la Manche. Nous n’y rencontrâmes ni don Quichotte ni Sancho, mais des troupeaux de cochons qu’on y laisse paître en liberté, ce qui causa un incident fort drôle. Ces bêtes nous prirent pour des porchers qui venaient les prendre pour les ramener à Elissondo. Quelques-unes s’étant détachées d’un groupe pour accourir vers nous et pour nous suivre, d’autres les imitèrent comme de simples moutons de Panurge. Et il en vint de partout, des sommets et des bas-fonds, ce qui fit que nous entrâmes dans Elissondo, escortés par ces pachydermes innombrables que nous n’avions pu éconduire. 






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ROUTE DE FRANCE ELISSONDO NAVARRE
PAYS BASQUE D'ANTAN



L’hôtellerie de la petite ville était remarquable par cet inconfort inouï que l’on ne trouve que chez ce peuple de cigales, et qui rend tout extrêmement précieux. C’est ainsi que, mangeant d’un petit poisson vaseux, on nous dit qu’il répondait au nom de salmone et que la viande servie sous le nom de bœuf était de la vacca. Pour nous en retourner par le même chemin, nous songeâmes à nous approvisionner dans l’une de ces infimes épiceries qui arborent sur leur enseigne ce substantif pompeux : Ultra-marinos qui signifie, je suppose : produits coloniaux. Je n’y trouvai d’autre conserve qu’une boîte dont il me fut impossible de déchiffrer l’étiquette, et que j’acquis à tout hasard. Je la glissai dans ma musette avec du pain et un assez bon vin de Porto. Au cœur de la montagne, j’offre à mes amis le produit dont on cisaille le récipient plein d’une huile putride dans laquelle macéraient d’innombrables vers de la grosseur et de la couleur du vermicelle, longs de cinq à six centimètres, et munis de petits yeux noirs extrêmement vifs et méchants. Nous reculâmes instinctivement. Ni Fontaine ni moi n’osâmes y toucher, mais il paraît qu’ils étaient délicieux si j’en juge l’usage qu’en fit notre compagnon de route qui ne laissa pas un atome au fond du fer-blanc. J’ai recherché dans la suite ce que pouvaient bien être ces animalcules extravagants. Ce sont des anguilles lilliputiennes, nommées pibales, que l’on pêche surtout à Urt, près de Bayonne, et que l’on expédie par wagons en Espagne pour qu’on les y prépare. 




pêche saumon alose labourd
PÊCHEURS DE SAUMONS ET D'ALOSE URT
PAYS BASQUE D'ANTAN 



Nous revînmes par une route pittoresque et montagneuse qui nous permit d’aboutir à Saint-Jean-Pied-de-Port, après avoir traversé la soi-disant contrée où Roland succomba. Je ne saurais émettre mon avis sur la situation exacte du lieu qui a donné naissance au plus beau poème épique de France. Quelques savants prétendent l’avoir récemment repérée. J’aime à croire qu’ils se trompent, car l’erreur qu’ils ont pu commettre ravira leurs confrères."




(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)







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jeudi 18 novembre 2021

UNE "HISTOIRE NATURELLE ET POÉTIQUE" DES BASSES-PYRÉNÉES EN 1926 (première partie)

"HISTOIRE NATURELLE ET POÉTIQUE" DES BASSES-PYRÉNÉES EN 1926.


En 1926, Francis Jammes, poète, romancier, dramaturge et critique français, raconte son histoire détaillée des Basses-Pyrénées.




pays basque autrefois département basses-pyrenees
CARTE DU DEPARTEMENT DES BASSES-PYRENEES
PAYS BASQUE D'ANTAN



Voici ce que rapporta à ce sujet La Revue Universelle, le 15 septembre 1926, sous la plume de 

Francis Jammes :



"A Madame Ida Charles-Dupuis. 


Géologie.


Grottes.



On demeure confondu, en prenant connaissance de l’inventaire qu’en a dressé M. Passemard, par le nombre d’animaux dont il a découvert les fossiles dans la caverne d'Isturitz et dans l’abri d’Olha.



Je rends hommage au docteur de l’Université de Strasbourg, non seulement au nom d'une science où il est passé maître, alors que je n'y suis qu’un pur profane, mais encore de la poésie.



Je ne peux qu’admirer, tandis que les fauvettes chantent dans mon jardin de Hasparren, et que tout à l’heure y glissait une musaraigne entre les feuilles, qu’à dix kilomètres d’ici, non loin de mon château de Belzuncia, à Isturitz, aient été mis à jour ces indiscutables ossements d’ours, d’hyènes, de cerfs, de rhinocéros, de mammouths, de rennes, de bisons, de lagopèdes, de goélands, d’aigles, et ces coquillages ! Les squelettes d’ours, en particulier, s’enchevêtrent, s’entremêlent, s’agglomèrent, avec une telle abondance, qu’ils firent naître la singulière idée, heureusement abandonnée, de les exploiter comme engrais chimique.




pays basque autrefois grottes
GROTTES D'ISTURITZ BASSE-NAVARRE
PAYS BASQUE D'ANTAN



Ossements et fossiles.



J’ai donc pris connaissance de cet ouvrage sur les Stations paléolithiques du Pays basque et leurs relations avec les terrasses alluvions. Il ne quitte guère ma table. Et ma joie est grande à considérer les photographies de ces molaires d’éléphants, de ces humérus de gypaètes en m’assurant que si les Basques prétendent à ce que l’arche ait touché terre sur la montagne de Hasparren, les vestiges de cette collection en témoignent.



Mais que M. Passemard, et cet autre maître en mêmes matières, mon cousin l’abbé Breuil, se rassurent. Je ne marcherai point sur leurs brisées. Et, avant que de laisser apparaître à leurs yeux les cavernes de mon ignorant, je les prie de n’admirer ici qu’elle-même. Je requiers seulement le crédit accordé par les princes de la médecine aux empiriques. On pourrait, en filtrant tout le sable de la Garonne, peut-être y découvrir quelques paillettes d’or.



Vue sur le déluge. 



Trois éléments nous retiennent dans la spéléologie qui nous occupe : les pierres travaillées, l’homme et les animaux.



Je ne m’arrête point aux silex qui sont, pour ainsi dire, les empreintes digitales d’une race de chasseurs : coups-de-poing, lames servant à l’industrie osseuse des flèches et des harpons ; grattoirs et burins qui sur la paroi d'Isturitz servirent à sculpter lièvres, rennes et bisons. 



Je ne retiens que les galets et les puddings. Comment, tout autour de ces stations paléolithiques, Isturitz, Cambo, Ustaritz, Biarritz, ont-ils été roulés, cimentés ? M. Passemard a observé, avec un soin méticuleux, que ces cailloutis forment aujourd’hui des terrasses dont l'altitude varie au long de la Nive qui, sans doute, est descendue peu à peu comme ferait une scie dans la pierre tendre qu'elle partage. Et cela durant des siècles.



Mais, de ces cailloux roulés que nous rencontrons à de telles hauteurs, au-dessus d'Itxassou par exemple, dans la vallée de Laxia, il me paraît naturel de conclure à la submersion de tout ce pays sous une seule nappe et non par des déplacements torrentueux, ramiformes et successifs.



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VALLEE DE LAXIA
PAYS BASQUE D'ANTAN


Je regarde le ciel monter, car il s’élève 

Comme une mer couleur de feuille de maïs 

Barrant tout l'horizon bien au-dessus des grèves, 

Prête a combler d’un bond tous les creux du pays.



C'est d'ailleurs là une idée qu’adopte M. Passemard quand il écrit, au sujet des cailloutis de la bergerie : "Il ne fait pas de doute que nous sommes en présence des restes d’une ancienne nappe de cette altitude." 



Soit, mais ici, j’interviens et je précise : il ne peut s'agir d'une nappe fluviale parce que rien ne révèle l’immensité d'un tel lit ; ni lacustre, immobile et peu sculptante ; mais de celle, immense et mouvementée de l’océan. Et d'ailleurs, en langue basque, Louhossoa, qui est tout près signifie la mer. 



Je tire ma conclusion générale : le déluge marin, tel que les enfants l'apprennent dans l’histoire sainte sans le discuter : voilà le niveleur et le polisseur. 



Cette grotte — je n’envisage que celle qui est au flanc de la montagne d'Isturitz, — comment expliquer que s’y trouve en telle abondance cette mêlée d’ossements et de coquillages ? Ceux-ci, i1 est vrai, sont perforés à leur charnière et comme afin de servir de colliers à des peuplades sauvages. Mais je m'en expliquerai.



Donc pourquoi l’existence de cet ossuaire innombrable ont à peine quelques mètres ont été soumis à des fouilles qui laissent supposer une étendue plus riche infiniment ? 



Repaire d'ours, dites-vous ? 



Mais alors que l'ours actuel ne semble pas d’humeur à reconnaître une ascendance qui a colonisé dans les cryptes, faudra-t-il inventer des aigles, des vautours, des gypaètes, des perdrix de caverne ? Je ne le crois pas. Un charnier d’alimentation ? Les restes de repas anté-pantagruéliques ? Je me refuse d'y croire, quel que soit l’appétit féroce de l’Eskuarien.



Et quoi donc alors ? 



C'est que, pressés par le déluge qui montait vers eux peu à peu dans cette contrée, les animaux qui l'habitaient, aériens ou terrestres, apercevant ce seul abri, s'y sont blottis et y sont morts noyés quand les flots y ont pénétré. 



Quant aux poissons, il en reste si peu de traces qu'autant dire qu’il n’y en a point. Ils se sont laissé remporter par le flot, qui ne les gênait pas. Les chasseurs, fils de Noé, ne sont venus qu’ensuite, et c’est eux qui semèrent ça et là des pédoncules percés qui formèrent les premiers colliers et pendants d’oreilles.



J’ai relevé des marques diluviennes encore, en Béarn..."



A suivre...



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)




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