En 1882, est publié le second volume des Pyrénées Françaises de Paul Perret.
LIVRE LES PYRENEES FRANCAISES PAR PAUL PERRET
Voici ce que rapporta à ce sujet la Gazette nationale ou le Moniteur universel, le 8 septembre
1882 :
..."La façade de la cour est du 14e siècle. Il est probable que les assises en appartiennent à une antiquité bien plus respectable. Le premier château de Fontarabie fut construit par un roi de Navarre, au commencement du 10e siècle. C’était Sanche le Fort, grand vainqueur des Arabes ; il eut un fils qui ne dut lui ressembler guère, puisqu’on l’appela Sanche le Courbé ; il en eut un autre qui était droit, et il fit un roi de celui-ci, — de celui-là un comte. Or, le pays de la Bidassoa relevait du comté de Gascogne, apanage du "Courbé" ; sur les deux rives, la dynastie des Sanche était chez elle. Il n’en était plus ainsi au temps de Jeanne la Folle ; le bord espagnol de la rivière regardait en ennemi le bord français. La légende veut que Charles-Quint soit venu souvent au château de Fontarabie. Il y a bien des récits de cette royale vie toujours errante de Tolède ou de Burgos aux Pays-Bas, de Bruxelles ou de Gand en Allemagne, et des Etats allemands à Milan ou à Naples. La grandeur de Charles, faite de tant de royaumes divers n’était point de celle qui "attache au rivage" ; elle l'en détachait plutôt. Dans cette merveilleuse histoire, rien ne nous apprend qu'il aimât à vivre au bord de la Bidassoa ; l’aurait-il aimé, il n’en aurait pas eu le loisir. Il est probable que, s‘il résida jamais à Fontarabie, ce fut au temps de son enfance et de la reine Jeanne, aux côtés de cette mère tragique.
FONTARRABIE - HONDARRIBIA 1902 PAYS BASQUE D'ANTAN
Au-devant du donjon, les pieds dans la rivière, est un bâtiment si lamentablement ruiné par les boulets d'Hendaye, qu'il n’est plus aisé d'en bien reconnaître l'époque et le style. Deux fenêtres croulantes semblent indiquer pourtant la fin du 15e siècle. Cette partie fut peut-être construite pour la pauvre reine insensée ; on la confinait loin de Burgos et de Tolède, loin des capitales espagnoles, dans ce beau désert, encadré par la montagne verdoyante et le fleuve bleu. Les guerres modernes ont éventré la noble demeure, toute remplie de dramatiques souvenirs. Est-ce à nous. Français, à nous en plaindre ? Les canons espagnols avaient commencé.
Au reste, nous primes une jolie revanche du bombardement d'Hendaye. Il y eut un jour un jeune capitaine français qui réunit trois cents hommes — le même nombre justement que les Spartiates de Léonidas.
Le détachement français débarque nuitamment sur le bord espagnol, contourne, puis gravit la montagne, hissant derrière lui quelques canons ; et qui fut étonné au petit jour ? Parbleu ! ce furent les Fontarabiens apercevant en l’air ces trois cents intrépides compagnons qui se préparaient à les foudroyer tout net. Les militaires étaient vexés, et comprenant l’inutilité de la résistance, ils ne voulaient pourtant point aller traiter de la reddition. Deux capucins furent envoyés en parlementaires.— Le capitaine Lamarque leur répondit qu'il était le maître, qu'il donnait une demi-heure à la ville pour capituler, sans quoi il l’écraserait d’abord, y entrerait après, et passerait au fil de l’épée tous les habitants, y compris les capucins. Il ajouta que c'était le droit de la guerre. On ne peut discuter sur la beauté de son action patriotique ; sur le droit, c’est peut-être différent. Fontarabie se rendit. Le capitaine Lamarque devint, comme on sait, un général en grande réputation ; il l’avait bien mérité. Les Français occupèrent le donjon pendant une semaine, puis se retirèrent.
C’est bien l’image de la domination souveraine et le type de la force, que ce donjon superbe. La tour est carrée, appuyée sur des contreforts massifs ; les murs ont quatre mètres et demi, tout simplement, d’épaisseur. Les voûtes confondent le regard ; leurs croisements savants et indestructibles devraient faire le désespoir de nos architectes modernes. Nous avons élevé beaucoup de murs en carton, et ne leur avons pas pour cela donné plus de grâce, bien que la matière fût légère. Ces formidables voûtes forment deux étages, divisés ensuite en quatre à planchers supportant l’immense terrasse du faîte. Toute la construction a été conçue comme celle de notre Chambord, bien plus tard, en vue de la terrasse ; — pourtant, avec cette différence que l’on recherchait ici un lieu d’observation et, là-bas, une œuvre d'art. De celte plate-forme, large de quarante pas environ, longue de plus de cent, on découvre sur la mer Saint-Jean-de-Luz, Biarritz et l'embouchure de l'Adour à gauche, — à droite tout le cours de la Bidassoa, au-devant la triple ligne des monts et les vallées françaises. La vue n’est fermée qu’au couchant par la croupe du Jayzquibel, qui s’incline vers le cap du Figuier, se prolongeant en un barrage de roches jusqu’au port du Passage, que l’on rencontre plus loin, sur la route de Saint-Sébastien.
Sur la rive droite de la Bidassoa, rive française, les bois et les combes cultivées, les coteaux couverts de vignes se succèdent, formant un paysage d’une variété charmante. Des villas et des châteaux s’élèvent de toutes parts dans celte fraîche campagne. Malheureusement, il y en a qui la déparent. N’est-ce pas une chose étrange que le faux goût ose se produire même en ces contrées de montagnes et de mer, en face de tout ce que la nature offre de plus saisissant et de purement beau ? Voici un castel moderne, flanqué de tours, hérissé de clochetons, le chef-d’œuvre du style de pâtissier, l'horrible et lamentable imitation du gothique anglais. Il a de la réputation dans le pays ; il est entouré de superbes ombrages qu’il déshonore. Sur le bord même de la Bidassoa, j’aperçois un autre ouvrage du même genre, un second castel à dents aiguës, qui donne en effet l’idée d’un dentier ébréché. Quelle misère ! — Un peu plus loin, heureusement, sur ce même rivage d’Hendaye, voici les ruines d’un donjon.
De la "terrasse de Charles-Quint", les yeux plongent naturellement dans la ville. La plate-forme du clocher de l'église est placée en contre-bas, comme on l’a déjà dit, mais le cocher lui-même la domine. Les débris de la vieille enceinte viennent se relier au château. On s’oublie à tous ces détails pittoresques ; on se prend à rêver, en suivant machinalement les méandres des grandes lierres qui couronnent toutes les crêtes des murailles ruinées. La végétation parasite est plus épaisse que partout ailleurs, sur la partie qui renferma les appartements royaux. La malheureuse reine Jeanne était conduite sans doute sur la terrasse, dans les beaux jours, épouvantant de ses cris inhumains les soldats cantonnés dans les salles du donjon, et les vigies qui guettaient en haut. Elle appela sans cesse , pendant vingt ans, cet ingrat Philippe, ce mari sans entrailles qui l’avait délaissée ; et depuis longtemps ce n’était plus que l’ombre du plus beau des hommes et du plus puissant des princes de son temps, qu’elle l’appelait encore. Cette orgueilleuse demeure était, d’ailleurs, la plus riante que l’on pût donner à une folle d'un tel rang dans le monde. Il n’était triste et ce n’était une prison que pour ses gardiens.
Voyez-vous les soldats errant dans ces salles immenses et sombres, qu’éclairaient seulement des embrasures pratiquées dans la redoutable épaisseur de la muraille ? Celles de ces ouvertures dérisoires qui donnaient au nord, laissaient pourtant encore embrasser une admirable perspective sur les flots, quand on se glissait jusqu'à la meurtrière.
D’une autre qui regarde l'ouest, on apercevait le flanc de la montagne, et, là-haut, à la cîme, le couvent de Nuestra senora de Guadalupe, qui renferme un sanctuaire vénéré ; mais il est probable que les soldats aimaient mieux chercher des yeux dans la ville les formes gracieuses qui se glissaient dans les rues sous la mantille noire. Les Fontarabiennes, issues des croisements du pur sang basque et du sang espagnol, ont encore la plus vive tournure et une finesse remarquable de traits. Je les ai admirées, un dimanche, gravissant les marches de l'église à l’heure des vêpres. Je n'ai pourtant point revu, comme à Saint-Jean-de Luz, de ces blondes aux yeux noirs et au teint doré, la plus rare variété de la race basque, et la plus belle."
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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En 1882, est publié le second volume des Pyrénées Françaises de Paul Perret.
LIVRE LES PYRENEES FRANCAISES PAR PAUL PERRET
Voici ce que rapporta à ce sujet la Gazette nationale ou le Moniteur universel, le 8 septembre
1882 :
"Variétés.
Le second volume des Pyrénées françaises vient de paraître. L’auteur, M. Paul Perret, porte un nom bien connu de nos lecteurs. Nous détachons de son ouvrage cette description de Fontarabie qui suit dans le livre celle d'une course de taureaux ;
La foule s'engage sous la voûte de la porte orientale de la ville et remplit devant moi une longue rue. Je m’arrête, j’ai le loisir de considérer cette porte et son couronnement pompeux. Il est du 16e siècle espagnol, et du plus mauvais. La porte est debout tout entière, isolée maintenant entre deux brèches de la muraille démantelée. Sous cette voûte, elle-même croulante, on s'avance puis, j’imagine que beaucoup de voyageurs, entrant dans Fontarabie, ont ressenti la même impression de surprise et de ravissement qui m'arrête là, encore une fois, mais tout court...
PORTE PRINCIPALE FONTARRABIE PAYS BASQUE D'ANTAN
Ce que je vois a l’air d’un rêve.
La longue rue monte devant moi en deux rangées de maisons peintes, ornées de balcons, prolongeant leurs toits en auvents sculptés. Sur ces balcons, il y a des femmes coiffées de mantilles, qui s'y glissent un instant comme des oiseaux curieux, et disparaissent derrière des jalousies, dont les lames vertes ou brunes tremblent comme des feuillages. C'est le décor du Barbier de Séville, c’est la comédie espagnole — un morceau de l'Espagne du 16e siècle pieusement conservé par des archéologues, — apparemment payés pour cela par le roi Alphonse XII, et dona Isabelle, sa mère, avant lui. Et je te mets à songer qu’en bas, au bord de la rivière, il y a un Casino ! Les jeux du diable moderne au pied du coteau et l'éblouissement de l'or sur le tapis vert; les jeux du vieux diable à mes côtés, et derrière ces jalousies des étincellements de prunelles.
Eh bien, non ! Ce ne sont point des archéologues qui ont conservé cette curieuse relique vivante. Il y a ici un centre de population attachée de cœur et de passion à ce lieu pittoresque. Ce qui double le caractère extraordinaire de cette rue du miracle, c'est qu'elle est unique, et, comme la porte qui la commande , isolée au milieu d’un champ de ruines. La vie y est d'autant plus intense et agissante ; toutes ces maisons sont remplies de monde, les habitants y sont pressés. Mais plusieurs méritent mieux que ce nom de maisons ; il faut dire des palacios, comme à Séville. Un seul est abandonné et sert de magasin. Presque tous portent encore des armoiries ; il est évident qu'un nid de noblesse militaire s'est naguère établi sur ce flanc du Jayzquibel, regardant la terre ennemie sur l’autre bord, et toujours prête à franchir la rivière. Et qui n’était pas noble, qui n’était point soldat dans la vieille Espagne ? Les sièges que Fontarabie a soutenus racontent assez son ancienne importance de place de guerre. François 1er la prit, Condé l'assiégea, mais point le grand Condé : il s’agit ici de son père, et c'est pourquoi il fut épouvantablement battu là où le fils aurait été victorieux.
Fontarabie n'en devint pas une cité plus modeste ; et cela se voit bien à ces restes de fière tournure. Combats, duels, amours, vengeances, elle redit tout, cette rue orgueilleuse et discrète ; elle remet sous nos yeux toute la vieille vie espagnole avec ses aspects sombres, ses intrigues cachées, ses ardeurs furtives et profondes ; c’est tout le passé qui se réveille.
Ces auvents peints de couleurs chaudes, qui ne sont pourtant pas des couleurs vives, reposent des consoles assez grossièrement sculptées ; mais on n'a point voulu la finesse de l'exécution, on n'a recherché que le décor. Les balcons sont en fer forgé d’un travail rare. Quant aux armoiries qui ornent les façades et marquaient autrefois les demeures de "qualité", il y en a de colossales — apparemment comme la vanité du maitre. L'un de ces palacios est devenu la maison de ville, la "Casa consistorial". Ce fut le logis d'un grand seigneur, apparemment gouverneur de la place ; mais comme il devait l'être aussi du château, on s’explique mal qu'il n'en fit point sa demeure. Peut-être préférait-il ce palacio qu'il s'était construit dans la ville, et qui était en effet le plus vaste et le plus opulent. Pourtant d’autres dans le voisinage méritent encore de fixer longtemps les yeux. Sur le balcon de l’un d'eux voici venir deux senoritas jouant de l’éventail, et toujours se glissant à la dérobée. Espagne ! Espagne ! L'horloge de l'église vient à sonner trois heures ; le son passe, solennel, lugubre, au-dessus des toits : n’est-ce pas la cloche placée par Victor Hugo dans son Hernani ? Le poète aurait bien fait de réserver sa fameuse qualification de "vieille ville espagnole" donnée à Besançon par son caprice tout-puissant. La dénomination eût été mieux appliquée à Fontarabie, qui n'a qu'une rue, — on ne saurait trop le redire. Mais quelle rue !
FEMMES AVEC MANTILLES FONTARRABIE GUIPUSCOA PAYS BASQUE D'ANTAN
Cette cloche sévère m'appelle à l'église, obéissons. L'extérieur du monument ne me retiendra guère ; du côté de la rue, dont il occupe à droite la partie haute, il n'a rien de particulier ; c’est encore du 16e siècle espagnol et rien de plus. L'église a l’âge des palacios. Fontarabie fut prise en 1521 par le sire de Lesparre, général de François Ier. Charles-Quint venait alors de quitter l’Espagne, s'embarquant pour les Pays-Bas ; une révolte derrière lui éclatait bientôt en Castille, gagnait l'Aragon et la Navarre. Les Castillans avaient même formé une junte qui confia le commandement de l’insurrection à Juan de Padilla, et s’étant emparé de la personne de Jeanne la Folle, mère de l'empereur, essaya de gouverner sous son nom. Les Français, qui n’avaient sur les frontières d’Espagne que quelques milliers d’hommes, entrèrent pourtant en Navarre, avec la pensée de donner la main aux Communeros ; mais ceux-ci fournirent un grand exemple de patriotisme en s’unissant au parti royal contre l’étranger : Lesparre fut rejeté au delà des Pyrénées. Dans sa marche en avant, il avait enlevé Fontarabie ; il est probable que ce ne fut pas sans dommage pour la ville ; et la rue, — la rue noble, — les gentilhommières et la façade de l'église durent être reconstruites vers ce temps-là.
L’intérieur est, en effet, de style plus ancien, — du gothique ; mais les sculptures du maître-autel sont de la Renaissance ; elles sont surchargées, ainsi que plusieurs des chapelles latérales, d’une si prodigieuse et si massive quantité de dorures, que l’œil ne saurait voir autre chose. Au reste, c’est à peine si le jour pénètre dans la nef ; les fenêtres sont étroites, la partie inférieure des ogives a été murée, et des grilles placées aux croisées de l'abside, du côté de la rivière. Dans cette obscurité qui remplit tout l’édifice, la lumière est surtout projetée par ces grands revêtements d’or, dont les reflets détachent en vigueur quelques statues de saints et de saintes en robes voyantes, blanches ou rouges. Le lieu est opulent et mystique ; mais on peut lire dans plusieurs guides ou récits de voyage que l’église de Fontarabie est le type des églises espagnoles. C’est bientôt dit. Il convient d’y regarder de plus près, et l’on reconnaîtra plutôt la disposition commune des églises basques.
INTERIEUR EGLISE FONTARRABIE GUIPUSCOA PAYS BASQUE D'ANTAN
Le sanctuaire est riche en reliques ; des polissons découplés comme de jeunes écuyers de cirque et qui baragouinent quelque français, offrent de donner l’explication des reliquaires pour une piécette. Ils proposent aussi au visiteur de le conduire sur la plate-forme du clocher ; c’est un piège auquel on ne se laisse pas prendre, si l’on est entré dans la ville par la Bidassoa, car alors on sait que cette plate-forme est moins haute que la terrasse du donjon, à laquelle on a vu la pointe du clocher accolée, en glissant sur le flot.
L'église est pourtant séparée du château par un chemin planté de beaux arbres, qui descend à la berge ; mais de loin les coupures ne se trahissent point dans cette masse prodigieuse de pierres ; on n’aperçoit rien qu’un profil colossal.
L’entrée du château est située sur une place rectangulaire encadrée de logis assez pauvres, qui forment un contraste frappant avec les palacios de la grande rue. Ici a toujours habité le peuple, là se prélassaient les nobles gens. Ces maison nettes sont toutes à pignons, construites sur un modèle plus ou moins rapproché de celui qu'on voit sur la route d’Espagne, dans les vallées françaises, et sur l’autre bord à Hendaye. Quelques-unes sont ornées pourtant de miradors à la cage vermoulue. — Le château regarde et domine de toute sa hauteur écrasante ce coin des petites gens.
CHÂTEAU CHARLES V FONTARRABIE PAYS BASQUE D'ANTAN
De ce côté — le couchant — la maison forte de Jeanne la Folle présente un énorme mur qui n’est pas tout à fait aveugle, mais que percent seulement d’étroites fenêtres irrégulièrement placées, et dont le dessin ne parait pas indiquer un grand âge. Encore le seizième siècle. Mais les constructions plus anciennes vont apparaître. D’abord on pénètre sous une voûte, et une inscription en langue anglaise frappe les yeux. Le sens en est très moderne ; on fait "assavoir" au visiteur qu’il devra payer cinq réaux. Mais pourquoi lui annoncer cette mauvaise nouvelle en anglais ? Sans doute parce que les nationaux qui parlent cette langue ont été jusqu’à présent plus résignés à se laisser tarifer que les autres. Cinq réaux — en monnaie française, un franc cinquante. Encore si pour ce prix-là le cicerone féminin — car c'est une virago qui se présente — nous disait en langage naïf et populaire la vraie légende de cette pauvre reine Jeanne — le modèle des épouses tendres, puisqu’elle aimait tant son mari qu'elle en perdit la raison !"
A suivre...
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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Selon une légende, le sabot du cheval de Roland, neveu de Charlemagne, aurait brisé en deux un rocher dans un défilé d'où débouche la Nive, à une endroit appelé aujourd'hui Le Pas de Roland. En Basque, cet endroit s'appelle Atekagaitz, ce qui signifie "mauvais passage".
PAS DE ROLAND ITXASSOU - ITSASU PAYS BASQUE D'ANTAN
Voici ce que rapporta à ce sujet le journal La Patrie, le 3 septembre 1882, sous la plume de Paul
Cambo est un des lieux de villégiature recherchés par les Bordelais, comme Saint-Jean-de-Luz. Seulement, ils viennent à Saint-Jean chercher la mer ; à Cambo ils vont se refaire après la fièvre. Il paraît que la langueur qui succède aux maladies ne résiste pas à l’action des sources ferrugineuses ou sulfureuses de Cambo ; on y arrive sur des matelas et des oreillers, porté sur un brancard ; on prend ses jambes à son cou pour s’en aller. — Quand je songe qu’il y a des sceptiques pour prétendre que nous ne sommes plus au temps des miracles !...
On ne peut nier qu’il ne s’en fasse à Cambo — miracles tout humains, des cures nombreuses et vraiment extraordinaires. Je reparlerai de ces eaux tout à l'heure. La situation de la petite ville n'éveille point d’abord l'attention du voyageur ; le lieu est charmant, mais c'est déjà un charme usé, surtout si l’on vient d'Ustaritz. Les deux bourgades se ressemblent. Cambo est, comme Ustaritz, divisé en deux villages ; seulement ici le niveau des deux est différent. Le bas Cambo est sur la Nive, qui décrit un demi-cercle enserrant une plaine très riche, bornée par des coteaux. Le haut Cambo est joliment planté en terrasse, à quelque deux ou trois cents pieds au-dessus de la rivière, sur l’un des contreforts de l’Ursouya.
CAMBO PAR SOEURS FEILLET PAYS BASQUE D'ANTAN
Cette position paraît réellement belle quand on est arrivé sur cette terrasse, ouvrage des hommes et point de la nature, soutenue par une forte maçonnerie, bordée d une double rangée de platanes. Etes-vous amis du platane ? C’est un arbre opulent et gai, très coquet aussi, avec son tronc blanc, dont la première écorce se détache sous la main ou tombe d'elle-même, pour en laisser voir une autre fine et satinée, avec ses grandes feuilles dentelées, d’un vert tendre. Son ombrage est léger et n’intercepte point l'air, comme le feuillage épais et noir des marronniers, par exemple. — A Cambo, ils sont du plus aimable effet, ces platanes sous lesquels viennent s’abriter les baigneurs logés sur la terrasse même, bordée de l’autre côté de cinq ou six hôtels et d’une cinquantaine de maisons. Au-dessous du parapet qui règne au-devant des arbres, descendent des pentes gazonnées, parsemées de taillis, mais si escarpées qu’on ne saurait s’y promener qu'à "quatre pattes" — exercice sans noblesse. Et, d’ailleurs, jugez vous-même s il convient à des convalescents !
Pourtant, un moment vient dans l’année ou l’affluence à Cambo est si grande que les coteaux voisins, comme la plaine et les escarpements eux-mêmes, se couvrant de même. Et l'on s’y tient debout et pressé. La foi peut faire cela ; elle transporte bien des montagnes. Une croyance universellement répandue dans le pays, c’est que si l’on a bu de l’eau de Cambo le 23 juin, veille de la fête du grand saint Jean-Baptiste, on est à peu près assuré de n’avoir point de maladie pendant toute une année. Aussi, de toutes les campagnes et montagnes et de tous les bourgs et hameaux, on accourt par centaines, par milliers. Il faut bien camper sur les hauteurs, la vallée est trop étroite. L’établissement thermal est situé au bord de la rivière, et les sources, qui s’y perdraient si on ne les arrêtait au passage, coulent entre des rochers, sous des arbres énormes. Le lieu est médical et romantique ; mais, le 23 juin, il mérite surtout cette dernière épithète, car les Basques s’y rendent, flûtes et tambourins en tête, et il paraît qu’en effet ils commencent par danser.
De nouvelles troupes d’arrivants se succèdent sans cesse de minuit aux premières lueurs du matin. Ils poussent devant eux des mulets chargés de bouteilles et de jarres ; après avoir bu pour leur compte, ils les rempliront et porteront l’eau miraculeuse à leurs parents malades. L’efficacité n’est peut-être pas la même pour tous, puisque ceux-ci, enfin, ne la boiront que le 2i juin ; mais les porteurs obligeants n’ont pas autant de souci de cette différence que s’ils s’y exposaient eux-mêmes. On est toujours moins exigeant pour les autres que pour soi. — Après avoir bu, ils ne sont, au reste, qu’à demi rassurés. La libation du 23 juin à Cambo n'est qu’une des deux précautions à prendre, chaque année, contre le mal. La deuxième consiste à se baigner dans la mer, à Biarritz, le dimanche qui suit l'Assomption. Ces deux choses faites, un bon Basque dort dix mois durant sur ses deux oreilles ; il défie la fièvre et la peste.
Au mois d’août, les baigneurs et buveurs sont nombreux à Cambo ; mais ce n'est plus le peuple des malades, c’en est le choix et l’aristocratie. Il y a une source sulfureuse assez chaude et une source ferrugineuse froide. On y reçoit la médication en douches, en bains, en inhalations, et dans presque tous les traitements, l’action des deux sources est combinée. Les maladies des voies respiratoires, de la peau, de l’estomac, les rhumatismes et la chloras paraissent être combattus avec succès. On peut dire du nouvel établissement qu’il est tout luisant neuf ; il paraît bien ordonné. D’ailleurs, les malades y vivent dans un milieu salubre, suffisamment pourvu des distractions, qui ne sont point achetées par trop de fatigues. Excursions faciles, assez variées et peu lointaines.
Là-bas, une hauteur où l’on monte par des lacets très doux, et que de grands châtaigniers ombragent, s’appelle la Montagne-des-Dames. Très bien nommée. La vue en est agreste ; mais ce n’est pas une vue de montagnes, et les yeux se heurtent seulement à des coteaux, qui ne sont que les premiers faîtes de l’Ursouya et du Mondarrain. Au flanc de l’Ursouya sont campées d’agréables ruines, et voilà pour les baigneurs qui manient un peu le crayon.
GARE ET MONTAGNE DES DAMES CAMBO PAYS BASQUE D'ANTAN
Pour ceux que l’archéologie chatouille, il y a le camp de César au sud, avec une légère inclinaison vers l’est. Le général de Nansouty, qui fait autorité en toutes choses dans les Pyrénées, n’a point voulu voir un ouvrage romain dans ce retranchement, qui n’est pas, en effet, construit suivant les règles romaines. Ce n’est rien de plus, rien de moins qu’un énorme labyrinthe s’enroulant en vingt replis garnis de talus, défendu par des fossés ; l’enceinte est assez vaste pour recevoir tout un peuple. Dix mille personnes y tiendraient sans peine. Quelques savants étrangers ont insinué que le camp de César pourrait bien n’être qu’un campement ibère, remontant, par conséquent, à une antiquité considérable. Mais les savants du pays ont fait leur siège sur le labyrinthe : c’est un ouvrage de Légionnaires. Au reste, ces mêmes savants, étant en voie d’hypothèse, en ont formé de toutes sortes sur ce coin du pays ; et, par exemple, Cambo n’étant pas, en effet, un nom basque, ils veulent voir ici une colonie celtique. — quant à moi — s’il faut le dire — étant un pur, un vrai Celte, je ne voudrais point contredire une supposition qui me fait voir dans mes pères la même idée voyageuse que dans leurs fils.
Au sud-ouest, autre promenade — pour les dames encore, celle-ci, — c’est la montagne de la Bergerie, laquelle montagne est à peine une colline. La distance est de mille mètres jusqu’au sommet. Encore y avait-on monter par une pente insensible, sous des ombrages. Les habitants de Cambo prétendent qu’on y arrive "par enchantement". On trouve en haut une étable qui sert d’abri à de nombreux troupeaux de moutons, ou qui doit leur en servir. J’ai comme un vague sentiment que ces moutons sont imaginaires ; je ne les ai pas vus. On m’a dit qu’ils paissaient un peu partout dans les ravines ; je leur souhaite une herbe tendre. De la Bergerie, j’embrasse un joli panorama. Cambo est à mes pieds ; un peu plus loin, sur la même ligne, Itsatsou ; en face, Laressore, Ustaritz, des ruines, des châteaux ; à l’ouest, la mer toute illuminée des reflets rouges du couchant. Je n’ai pas perdu la journée qui va finir.
Le matin, je quitte Cambo. La route suit d’abord la rive gauche de la Nive, puis s’élève, et tout à coup une magnifique échappée s’ouvre sur les monts. L’Ursouya, le Mondarrain, la Rhune tiennent et ferment l’horizon. J’entre dans Itsatsou, village singulier, placé au seuil d’un rude passage, et lui-même riant, paisible et comme endormi sous de gros bouquets de cerisiers. Le guide me rejoint, il amène les chevaux. Quant à moi, j'aurais bien préféré enfourcher un de ces petits ânes, à la jambe fine et nerveuse, que j’ai vus dans le bourg... Mais, que voulez-vous ?... Le respect humain !...
PONT MEUNIER ATTELAGE ITXASSOU PAYS BASQUE D'ANTAN
Nous allons faire l’ascension du Mondarrain. Ce n’est pas le pic du Midi ! Moins de huit cents mètres. Encore cette pyramide — car le petit mont est conique — a-t-il la courtoisie de se laisser aborder à cheval. En tout, c’est une montagne civilisée. Et d’abord, c’est peut-être la seule au monde dont le pied soit tapissé de cerisiers, et je sais bien que les Parisiens ne me croiront pas, ce qui ne m’empêchera pas de le dire : ce "pain de sucre" produit des cerises plus savoureuses que celles de Montmorency. A la cerisaie, des noyers succèdent. Le Basque fait grand état de leurs fruits ; il dit : Quand on a des noix, on trouve toujours assez de pierres pour les casser, on ne meurt pas de faim. — Sur le versant du Mondarrain, après les noyers, les chênes ; ils couvrent les lacets du chemin, que des sources traversent. Presque toutes sont ferrugineuses. On ne se lasse pas aisément de cheminer sous la chênaie à la voûte fraîche, et l’on regrette d’arriver sitôt au faîte. L’ascension n’a pas demandé plus d’une heure. Les ruines d’une forteresse couronnent le mont. Les savants du pays, obéissant à leur idée fixe, ont vu dans ces énormes murailles "un poste d’observation" établi par les Cantabres. Pour le coup, cela est un peu fort ! D’ailleurs, l’observatoire eût été bon, car de la cime du Mondarrain on embrasse la vallée de la Nive, la côte et la mer, de l’embouchure de l’Adour à celle de la Bidassoa. Cette vue, le vrai touriste, qui doit participer du naturel des grimpeurs, l’a goûtée déjà bien des fois dans le pays Labourdin ; n’importe ! — elle paraît à chaque épreuve plus radieuse et plus belle.
A la descente, le plus commode et le plus sage est de déjeuner à Itsatsou. Ce village sert encore de point de départ pour l’excursion vraiment célèbre, consacrée, obligatoire des environs de Cambo — le Pas-de-Roland. — Le guide a placé devant lui, sur son cheval, un panier de provisions ; la salle à manger, fournie par la nature, s’ouvre sous les cerisiers. Itsatsou est décidément un délicieux village, avec ses maisonnettes entourées de vergers ; l’herbe y est aussi épaisse que dans les herbages normands, et ce paysage vert forme un très vif contraste avec l'aridité des grandes roches que l’on aperçoit se dressant là-bas, à l’issue de la bourgade. Elles forment un long couloir, en avant de la ligne des monts ; les yeux s’arrêtent à celte muraille ; tout à coup on se soulève de son lit d’herbe, malgré soi, pris d’inquiétude. Où donc est la Nive ?
La rivière a tout simplement disparu dans la gorge, et l’on va curieusement la chercher. Dans les Pyrénées mêmes, il y a peu de tableaux d’une beauté si rude. De vieux châtaigniers, allongeant d’énormes bras morts à travers leurs parties feuillues, gardent l’accès du défilé ; leurs racines sont à nu dans ce chaos de pierres, et on ne comprend pas bien de quoi ils se nourrissent depuis des siècles qu’ils sont debout. La gorge se ferme derrière eux ; pourtant les roches, en haut, ne se rejoignent pas tout à fait ; un filet de lumière glisse du côté gauche, éclairant vivement un seul point au milieu de ces ténèbres ; du côté droit, elles s’épaississent encore : c’est la pleine nuit. La rivière bat ces deux terribles bords ; elle a détaché des blocs, qui obstruent son lit, et contre lesquels l’eau se brise avec un redoublement de colère. Ce trou noir s’emplit d’écume blanche.
PAS DE ROLAND ITXASSOU PAYS BASQUE D'ANTAN
Puis les deux murailles s’écartent, la Nive roule une eau d’une pureté de cristal et d’un vert d’émeraude, parmi d’autres blocs grisâtres ; en quelques endroits, elle disparaît encore en partie sous le rocher qui se rejette en avant, et qui surplombe. Un peu plus loin, une roche isolée se dresse au milieu même du lit, formant une arcade assez basse, ouverte en ogive ; la rivière s’y précipite et passe avec un bruit sourd.
Voilà le Pas-de-Roland. On ne sait comment, après la bataille de Roncevaux, le paladin, en héroïque déroute, a pu se trouver dans tant d’endroits à la fois. Pourquoi s’était-il engagé dans cette gorge sauvage ? Arrivait-il en barque ou monté sur un cheval marin ? Le fait est que cette roche insolente lui barrait le chemin. Il la frappa de son pied furieux, la roche s’ouvrit.
ROLAND A RONCEVAUX PAYS BASQUE D'ANTAN
Voilà quelle était la puissance de ce pied d’airain. Si la Providence nous envoyait, au moment prosaïque où nous sommes, des héros comme Roland, ils embelliraient assez notre prose. Roland, fais briller ta Durandal, et mène-nous contre de nouveaux Sarrasins, qui ne te prendront point par surprise, et que tu vaincras !...
ROLAND A RONCEVAUX PAYS BASQUE D'ANTAN
Quant à nous, sortons de cette gorge héroïque. Aussi bien, nous voilà tout trempés par la poussière d’écume et d’eau qui la remplit. Ce n’est pas tout : il y règne un terrible courant d’air. Le guide sourit quand je me plains d’être glacé ; cette pitié ironique ne me réchauffe point ; je retrouve avec plaisir l’air libre et le soleil.
Dans le village d’Itsatsou, je rencontre un vieux Basque, au chef branlant sous son ferret ; il m’invite à visiter la croix d’or de l’église, et j’y vais sans me faire prier. Cette croix n’est que d’argent doré enrichi de pierres à la manière espagnole : c’est le présent d’un habitant du village, qui avait fait fortune en Amérique. — Un aventurier basque la ferait plus aisément de nos jours, et la déferait de même à Paris, dans le triangle compris entre l’avenue de l’Opéra, la rue Laffitte et la Bourse."
(Source : Wikipédia et https://feillet.bilketa.eus/fr/paysages/searchs et Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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