mercredi 23 mai 2018

À LA FRONTIÈRE FRANCO-ESPAGNOLE AU PAYS BASQUE EN NOVEMBRE 1911

IMPRESSIONS DE LA FRONTIÈRE D'ESPAGNE EN 1911.


En 1911, Irun compte environ 12 000 habitants et Fontarrabie environ 5 000 habitants.

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FONTARRABIE - HONDARRIBIA
PAYS BASQUE D'ANTAN

Voici ce que rapporta Le Figaro, dans son édition du 4 novembre 1911 :


"Mariana, Concha et Viviana.


Impressions de la frontière d'Espagne.


Trois belles demoiselles vont en tranvia à Fontarabie.

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TRAMWAY PASEO COLON IRUN
PAYS BASQUE D'ANTAN

En arrière, la vieille ville de la frontière franco-espagnole leur ville s'efface dans la poussière soulevée par les mules, s'écrase avec ses toits fauves au pied du mont des Trois-Couronnes. Elles vivent depuis leur naissance (sont-elles jumelles, tant elles se ressemblent?...) dans la cité que des marais éloignent du cours de la Bidassoa élargi par chaque marais, elles y vivent dans un groupe de maisons à miradors modernes, mais que l'église, pareille à une forteresse avec ses hautes murailles sans fenêtres, écrase de son ombre; elles y vivent avec une vieille femme leur parente (elles sont orphelines.), elles y vivent toute la semaine dans la monotonie.



Comme chaque dimanche de la belle saison, les trois sœurs éprouvent une légèreté d'âme à voir s'enfuir derrière elles cette Irun si peu plaisante. "Ah quelle joie!" Et leurs yeux noirs étincellent, elles tiennent bien haut la tête et leur chignon très compliqué, visible sous la transparence de la mantille, leur taille fine ploie aux secousses rudes des virages du tranvia, et leurs pieds tout impatients frappent du talon la plateforme "avant" où elles ont pris place. C'est pourtant la plus encombrée et elles s'y trouvent prises, serrées entre le conducteur et des hommes brutaux. Mais elles veulent être là pour mieux voir l'espace libre, le spectacle nouveau, l'aventure c'est-à-dire cette route de Fontarabie immuable, promenade unique des jours de fête.


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ROUTE D'IRUN A FONTARRABIE
PAYS BASQUE D'ANTAN


...Un ruban de chaussée poussiéreuse qui se déroule, entre les champs dorés de juillet, les maisonnettes blanchies à la mode basque, les arbres des vergers chargés de fruits qui mûrissent. A main gauche, la montagne, dont l'ermitage pointe sa flèche sur les contreforts arides. Au fond de l'estuaire derrière les sables, on devine, on respire la mer, la mer qui conduit "aux Amériques", où leur frère (heureux les garçons!... ) s'est échappé dès sa dix-septième année avec une maîtresse (oh! la liberté masculine...) et où l'on raconte qu'il est déjà riche, a peine majeur, par d'heureuses spéculations de bétail.



Les Amériques (habaneras...gauchos...et autres choses ultramarines...), c'est loin, hélas!



Trop loin!...Mais, à défaut de cet Eldorado, voici Fontarabie qui, formant cap au milieu du golfe doré, se rapproche, ceinte de ses murailles, le long desquelles cent ou deux cents adolescents en béret et sandales s'exercent à lancer la pelote. Oh! ces bruits secs de la balle qui crépitent et qu'elles réentendent, chaque dimanche, avec délices!


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PORT FONTARRABIE
PAYS BASQUE D'ANTAN


Le tranvia s'arrête. L'Alameda - la promenade ombragée de platanes regorge déjà de monde. Pour la musique, les instruments d'un orchestre sont disposés sur le kiosque. Quel charmant éclat ont ces cuivres pour des recluses qui, six jours sur sept, s'adonnent à de puérils travaux d'aiguille incessamment commandés par la cousine et d'ailleurs inutiles, puisqu'elles ont chacune, en somme, une assez jolie petite dot! On les regarde, dans les groupes de fumeurs. Et ces regards sont de vagues appels.

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TRAMWAY IRUN
PAYS BASQUE D'ANTAN

Descendre ou ne pas descendre?...



Elles continueront jusqu'à la Playa - la Plage. Leurs figures impassibles repoussent les avances lues dans ces yeux qui les admirent. Les mules s'élancent de nouveau. En route! Les trois sœurs se penchent pour laisser plus longtemps aux admirateurs l'image de leur beauté svelte et nerveuse, et le geste coquet de leurs petits éventails. 


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MIRAMAR FONTARRABIE
PAYS BASQUE D'ANTAN


Espagnoles, ces trois demoiselles? Non, mais Basquaises, ou plutôt Basquaises-Espagnoles. Riant en langue euskarienne de ces fumeurs qui sont bien attrapés sans doute de leur fuite. Des galants!...Leur pensée, aujourd'hui, va spontanément vers l'amour. En semaine aussi, elles ne pensent d'ailleurs qu'à cela.



Le tranvia galope, à l'extérieur des remparts, vers le quartier pimpant, tout neuf, des Bains-de-Mer. Attelées en flèche, ces mules vont d'un train d'éclair. Celles de la reine Dona Christine. dans les avenidas de San-Sébastian, ne filent pas plus vite. Une ivresse emplit leurs poitrines superbement tendues sous les corsages clairs. Voici la Playa!

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LA PLAGE ET HOTEL PENON FONTARRABIE
PAYS BASQUE D'ANTAN


...Un quai sablé avec un parapet du pierre, et, tout du long, des villas blanches, jaunes, rouges! L'estuaire magnifique de la Bidassoa ou le cap du Figuier, avec son castel blasonné qui baigne dans la mer bleue, personne n'y fait attention. Elles moins que les autres. Aussitôt descendues, aussitôt saisies, grisées par le spectacle infiniment plus beau du monde choisi, des élégances, des "sociétés" qui se promènent ou devisent dans les vérandas. Elles frôlent une duchesse, dont le jeune enfant dort aux bras d'une nourrice asturienne, à la longue natte et aux pendeloques d'oreilles à plusieurs étages. En ce lieu aristocratique, une pitié de l'Alameda bourgeoise et populaire a pincé leurs narines aux ailes délicates, classiques. Elles vont et viennent, aspirant les parfums de l'air tiède. Elles se donnent le bras pour être mieux remarquées. "Ma sœur, parions que ces trois hidalgos qui s'arrangent pour nous croiser sans cesse et qui nous parlèrent plusieurs fois à Irun ne reconnaissent pas encore laquelle est Maria, laquelle est Concha, laquelle Viviana... Ils ne le reconnaîtront jamais!...

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GARDE CIVIL FONTARRABIE 1932
PAYS BASQUE D'ANTAN


Cette idée les amène a sourire toutes les trois ensemble. 


A cette minute, prenant prétexte de leur sourire, les trois jeunes gens, des nobles authentiques, s'approchent et les saluent. (Le père du plus spirituel possède une charge à la Cour!...) Comme elles devinent, aux airs de certaines amies d'Irun, comme elles devinent des jalousies effroyables! Comme elles jouissent de leur triomphe!



Elles écoutent parler leurs trois amoureux. Chacune savoure un triple hommage. Elles n'ont pas encore choisi de soupirant particulier, par gourmandise. Ils parlent si bien! Ils ont d'autres sentiments que ceux des gens du commun et des raffinements de langage pareils à ceux des livres. Leurs bouches mondaines jouent avec une grâce enivrante des emphases de la langue castillane. Les trois sœurs les écoutent en silence, pareilles à de belles statues qui ont des yeux de charbon et des lèvres écarlates. Le temps passe si vite qu'elles entendent tout à coup l'appel du tranvia, celui dont la maudite cousine a fixé l'heure pour le retour. "Adios! Mais on se reverra? Oui, dimanche! Adios! Adios!̃...


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TRAMWAY FONTARRABIE
PAYS BASQUE D'ANTAN


Les mules suantes détalent en secouant des effluves acres. Mais Maria, Concha et Viviana ont dans les narines, dans l'imagination des senteurs de paradis. Elles ont plu à ces trois hidalgos! Et peut-être!..."Hélas! Hélas! ma sœur, ceux-là nous courtisent, mais ils ne nous prendront ni pour novias ni pour épouses. Ils sont trop au-dessus de nous. Hélas!" Et cette réflexion éclate, comme une dissonance, dans le concert lyrique de leur âme, dissonance qui leur donne encore une commotion voluptueuse, en mêlant à l'amour des pressentiments de sa mort...



La halte de l'Alemada approche, bruyante. Un air populaire secoue des groupes de femmes de pêcheurs aux hanches exagérées car des buscs a la mode des siècles anciens. Et toute une cohue se promène et flâne, bavarde, rêve, mange des cacaouettes, des nougats, des sucres d'orge, des oranges, fume et chantonne, goûte au paroxysme le plaisir de ne rien faire. Mais ce n'est plus le grand monde de la Playa, ce n'est plus la même ambiance, la même note. Le petit négoce d'Irun coudoie le bas peuple. Une familiarité enveloppe cette foule. Chacun s'interpelle, se répond.


pays basque 1900
FONTARRABIE
PAYS BASQUE D'ANTAN


Elles n'ont pu résister cependant, elles sont descendues...



Et trois galants, ici comme là-bas, s'empressent; mais combien peu ressemblent à celles des jeunes nobles leurs élégances de commis aisés, en dépit des panamas, des souliers jaunes copiés sur les souliers jaunes et les panamas des autres. Même le plus jeune, un peintre, est resté fidèle aux sandales et au béret de la tradition basque, et il a beau être le plus joli, le plus spirituel, Maria, Concha et Viviana lui en veulent presque de cette mise de prolétaire; Viviana surtout qui, sous l'attaque de ces prunelles noires, se sent au creux des mains une chaleur fiévreuse. "Il n'y a pas à dire, ma sœur, ces jeunes gens sont comme il faut. Ils gagnent honnêtement et bien leur existence, peuvent nourrir et rendre heureuse une femme avec trois, quatre, cinq enfants, une de ces jolies familles nombreuses, dont l'orgueil se conserve à la frontière espagnole."


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FONTARRABIE - HONDARRIBIA 1904
PAYS BASQUE D'ANTAN


Et leurs compliments, pour être moins raffinés que ceux des marquis, des millionnaires ou des officiers de cavalerie, chatouillent avec une douceur assez vive les charmantes oreilles des trois belles filles. Ils ont aussi des voix plus décidées, et chacun semble avoir choisi, parmi elles, la préférée Qu'est-ce que cela signifie? Elles aussi, chacune, prêtent plus d'attention à l'un d'eux!...Oh! pas si vite! Elles se font violence à elles-mêmes pour étouffer ces suggestions du cœur, les empêcheraient de bien savourer le fruit défendu de ce quart d'heure pris en surcroît du temps accordé par la cousine.



Mais voici un nouveau tranvia! Sur la pointe de leurs fins souliers à cambrure fragile, elles se hissent sur la plate-forme "arrière", cette fois. "Ah! ma sœur, regardons le plus longtemps possible cette délicieuse Fontarabie, où nous ne reviendrons que dimanche, et encore s'il ne pleut pas!..."


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DEBARCADERE SUR LA BIDASSOA
PAYS BASQUE D'ANTAN

 

Les trois garçons, de loin, agitent chapeaux et béret : ils ont des manières plus expansives que celles des salons. Les trois sœurs s'entreregardent, à peine, tant elles ne possèdent qu'une même pensée, et cela suffit pour qu'elles se disent, sans paroles : "N'est-ce pas, n'est-ce pas, ceux-ci nous voudraient et pour novias et pour épouses, mais nous ne les prendrons ni pour novios, ni pour maris. Ils sont trop au-dessous de nous, n'est-ce pas?"



Et elles retrouvèrent Irun, si deplaisante, leur maison à miradors assombris par l'église aux murs hérissés, la vieille cousine marâtre, les six jours de travaux d'aiguille. L'été passait. Et ce fut l'automne. La Playa, et l'Alameda revêtirent alors leur suprême beauté, sous les souffles tièdes des montagnes du sud qui balayaient le ciel bleu. Leurs trois amoureux de la Plage parurent tout près de faire une folie et d'enfreindre, pour ces trois superbes créatures, les préjuges de leur monde... Puis, de ces jeunes seigneurs elles n'eurent plus de nouvelles, ils étaient partis pour Madrid. C'étaient donc, eux aussi, de ces galants volages qu'on appelle, à San Sébastian, des éventails d'été, si agréables pendant la belle saison et qui se replient soudain!...


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BARQUE AVEC ENFANTS FONTARRABIE
PAYS BASQUE D'ANTAN

Et l'automne finit. Et ce fut l'hiver. Souvent, Maria, Concha et Viviana, éloignées du Paradis perdu de l'Alameda et de la Playa, s'en consolaient à vêpres, ou plutôt ne s'en consolaient pas, et revenaient au logis aussi sombre que la vieille église, leurs chapelets glaçant leurs doigts comme le toucher de la mort. Et les relents d'encens tiède qui traînaient dans leurs hautes coiffures, quand elles se donnaient le baiser du soir, crispaient leur cœur à l'évocation des caresses de l'amour.



Si bien qu'un dimanche, le premier du printemps, comme l'orchestre de l'Alameda achevait de jouer une antique plainte langoureuse, elles se sentirent faiblissantes devant les demandes dernières, - l'ultimatum, - des trois amoureux modestes qui voulaient à la fin des femmes, et non des coquetteries stériles, irritantes, vaines. Mais, au moment où elles allaient faiblir le "non" du refus monta sur les belles lèvres écarlates.


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PONT INTERNATIONAL IRUN
PAYS BASQUE D'ANTAN

Alors, ils disparurent, eux aussi. Ils se marièrent.



Leur frère d'Amérique, espoir suprême et chimérique, ne leur à jamais écrit de venir. Ah! l'égoïsme des hommes!



...Maria est entrée au couvent et, sur une colline qui domine San Sébastian, dans un paysage admirable, ne voit que des arcades gothiques, des salles vides, des statues saintes, des compagnes silencieuses et le doux Jésus, Epoux célestes! "Mes sœurs, je sais la vérité et que l'amour n'est qu'un songe!" murmure tout le jour, en priant, Maria, fleur desséchée et blanche... 


fontarrabie autrefois
ROUTE D'IRUN A FONTARRABIE
PAYS BASQUE D'ANTAN


...Concha, en retrouvant l'été suivant son hidalgo au bras d'une autre femme, riche, aimée, a senti qu'elle le regrettait trop pour vivre et s'est tuée, un après-midi de soleil et de silence. "Mes sœnrs, peut-être ailleurs pourrons-nous connaître l'éternel amour!..." On l'a trouvée sur son lit sanglant, fiancée de la mort, fleur agonisante et rouge...



fuenterrabia antes
ROUTE D'IRUN A FONTARRABIE
PAYS BASQUE D'ANTAN

...Mais Viviana, ivre de révolte et avertie par le destin de ses sœurs, a voulu vivre et aimer. Un soir, quand tout dormait dans la ville et dans la maison, le jeune peintre est venu la rejoindre et elle soupire : "Ah! mes pauvres sœurs, qui n'avez pas su ce que c'est que l'amour!..."




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