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dimanche 20 mars 2022

UNE ENQUÊTE À LA FRONTIÈRE FRANCO-ESPAGNOLE AU PAYS BASQUE EN MARS 1935 (quatrième et dernière partie)

 


UNE ENQUÊTE À LA FRONTIÈRE FRANCO-ESPAGNOLE EN 1935.


Dès 1934, le journaliste et écrivain Xavier de Hauteclocque mène une enquête sur les frontières de la France.




pays basque autrefois frontiere
HENDAYE VUE DE FONTARRABIE 1935
PAYS BASQUE D'ANTAN


Il détaille son résultat dans le journal Gringoire, dans plusieurs éditions :


  • le 5 avril 1935 :

"L'auteur accompagne le chef de la police espagnole dans une inspection de la frontière pyrénéenne.



XIII. Anarchistes.



Anecdote plus récente.



Le 30 novembre dernier, en gare d'Hendaye, il y avait vingt hommes vêtus de misère, maquillés de crasse et de fatigue et le pli de leur pantalon lui-même semblait bien avachi.



Depuis deux jours, dans une salle d'attente, ils attendaient le train de Saint-Sébastien.



Ce train passe dix fois par jour, annoncé par une sonnerie. Chaque fois que la sonnerie grelottait, les vingt hommes grelottaient aussi, mais d'angoisse.



Et chaque fois que le train repartait vers l'Espagne sans eux, au coup de sifflet du chef de gare, ces voyageurs étranges sifflotaient joyeusement.




pays basque autrefois gare frontière
ARRIVEE DU TRAIN D'ESPAGNE GARE HENDAYE
PAYS BASQUE D'ANTAN



- Merci, mon Dieu, de nous avoir fait manquer le train......



C'étaient des gars sans foi ni loi, sans feu ni lieu, sans bagages et sans passeports. Ils ne possédaient qu'une chose : des péchés sur la conscience. Encore n'en suis-je pas absolument sûr.



Vingt anarchistes espagnols en rupture de conseil de guerre, vingt révoltés d'Oviedo.



Un coup de filet policier venait de les faire découvrir dans les petits villages des Landes où ils se cachaient. Leur cas semblait clair comme de l'eau de roche. L'Espagne les avait semés chez nous par mégarde. On ne conserve pas les objets trouvés, surtout quand s'agit de terroristes ; il faut les déposer au commissariat le plus proche, où le propriétaire légitime vient les reprendre. 



Ce commissariat se trouvait à Saint-Sébastien.



Ce propriétaire était le colonel président de la cour martiale d'Oviedo.



Et vous comprenez pourquoi, grelottant et sifflotant tour à tour, vingt mécréants suppliaient le bon Dieu de leur faire "brûler le dur".



Pour apprécier cette histoire à sa juste valeur, pour résoudre un vaste problème, il convient d'en examiner les termes et se rappeler deux faits :


1° M. Marcel Régnier, ministre de l'Intérieur, venait — quatre jours avant — de fulminer une encyclique confidentielle et comminatoire enjoignant aux préfets, commissaires spéciaux et tous autres détenteurs de la force publique, la sévérité la plus rigoureuse. Trois tours de clef aux frontières. Expulsion des indésirables qui ne seraient pas en règle. Quatre crans aux autres.


2° Dans le cas présent, que j'observais du coin de l'oeil, le fonctionnaire chargé d'appliquer l'encyclique était un fonctionnaire chevronné. Vingt-six ans de bons et loyaux services, rendus quelquefois au péril de sa vie. Des idées justes, la passion de son dur métier, mais aussi l'expérience des vieilles corneilles qui n'abattent pas de noix quand elles peuvent leur retomber sur le bec.



Et maintenant, voici le scénario tel que je le présume, car on se méfiait de moi cordialement et comme de la peste.



Interrogatoire des anarchistes. Humbles, farouches, obstinés, ils nient toute participation aux horreurs d'Oviedo. Peut-être disent-ils vrai. L'Espagne ne demande l'extradition d'aucun d'entre eux.


— Sanchez, avez-vous pris part au pillage des quinze millions de la Banque d'Etat ?

— Qu'en aurais-je fait ? répond tristement Sanchez. Je n'ai pas un sou. Fouillez mes poches.

Il n'a pas un sou.


— Perez, quand on a brûlé vifs des gardes civils et violé de jeunes religieuses... ?

— Vous ne connaissez pas ma femme. Jalouse comme une tigresse. Et je crains beaucoup trop les gardes civils pour les embrocher.

Peut-être bien que celui-là aussi ne ment point. 


Ils finissent tous par les mêmes mots, un peu stupide et une accusation inconsciente qui frappe mon pays en plein visage :


— On s'est battus sans savoir pourquoi. Interrogez plutôt ceux qui nous bourraient de munitions, de rations d'absinthe et de fausses nouvelles : les renforts venus de Russie soviétique, les Arabes de Lopez Ochoa qui tuaient, violaient et brûlaient tout. Ceux qui nous transformèrent, simples ouvriers mineurs, en enragés, ceux-là aussi séjournent chez vous.



Cette fois, ils ont raison. Bellarmino Thomas, généralissime de l'armée rouge asturienne, réside à Paris. Il donne des interviews aux journaux. Indalecio Prieto, metteur en scène de l'immense drame, séjourne sur notre Côte d'Azur. Beaucoup d'autres boute-feu ont les pieds au chaud, en France, le ventre à table, la conscience en paix et la considération de leur concierge, tandis que ces humbles sauvages pleurent en regrettant le foyer détruit.



homme politique espagne 1936 ministre
INDALECIO PRIETO 1936




Tragédie dans la salle d'attente. Comédie dans un bureau voisin. Le téléphone carillonne.



On interroge désespérément les deux préfectures en cause. Celle des Landes, où les anarchistes furent arrêtés. Celle des Basses-Pyrénées qui pourrait, qui devrait théoriquement décider de leur sort.



De l'autre côté de la porte, j'entends gronder aussi fort que le permettent les arpèges de la politesse :


— Faire pour le mieux ? Bien... Mais il faut que ces hommes mangent, qu'ils dorment... Deux jours dans une salle d'attente !... Se débrouiller ? Merci... L'Intérieur ? Il ne répond pas.



Si les préfets ont pris une décision, si l'Intérieur a répondu enfin ? Impossible de vous le dire de façon certaine. Mais le téléphone cessa de carillonner. Un tonnerre d'éclats de voix traversa les murailles en papier mâché de la petite chambre :


— Livrer ces vingt hommes ? L'Espagne ne les réclame pas, trop heureuse de s'en débarrasser. Qu'on les refuse, nous serions jolis, nous autres... Tant pis... Refoulez.



Deux policiers sortirent. Un train remontait trois quarts d'heure après sur Bordeaux. Les vingt anarchistes s'y embarquèrent, un peu d'espoir dans leurs yeux mornes de misérables déracinés. Vingt propagandistes rouges de plus pour une paisible bourgade de Normandie ou de Bretagne.



M. Picard m'a dit ce soir-là, l'air soucieux :

— On a refoulé vingt types.

— Vingt de plus, vingt de moins, aucune importance.



Il doit exister encore des citoyens conscients de leurs droits et de leurs devoirs, des personnages bourrés d'illusions, amoureux de "la bonne ouvrage", ennemis du travail inutile, détestant les gouvernants qui feignent de gouverner, les ministres de pacotille lâchés dans le pouvoir comme des hannetons dans une lanterne.



Ceux-là demanderont :

— Pourquoi arrêter ces anarchistes si l'on ne savait qu'en faire ?

— Pour rien, monsieur.

— Et pourquoi les interroger ?

— Les interrogateurs faisaient leur métier, sachant d'ailleurs qu'ils parlaient en l'air.

— Mais le ministre ? Il n'écrit pas en l'air, lui.- A quoi bon son encyclique ?

— Les circulaires ministérielles ne sont pas faites pour qu'on les applique. Tous les ministres le savent et leurs commis encore mieux.

— Alors, dira le citoyen, j'aime mieux être ministre pour ne servir à rien que de travailler huit heures par, jour en servant à quelque chose.

— Etes-vous sûr de ne pouvoir servir à rien, monsieur ? Cela n'est pas, Dieu merci, à la portée de tout le monde. Travaillez. On trouvera toujours des résidus d'arrière-boutique politicienne pour se tourner les pouces dans nos monuments publics. Qu'importe ! Puisque nous aurons le droit de payer la casse.



pays basque autrefois gare diligences
GARE ET DILIGENCES HENDAYE
PAYS BASQUE D'ANTAN



XIV La Police a ses raisons.



Je ne suis pas un buveur de sang et je préfère un verre de piquette à une pleine barrique de larmes humaines. Il me semble que l'expulsion des vingt anarchistes d'Hendaye ne s'imposait pas en rigoureuse équité.



Mais si l'on avait expulsé ? Vous entendez d'ici les hurlements, les gémissements de la Ligue des droits de l'homme, des leaders socialistes et communistes, de tous ces aboyeurs qui ne fonceront jamais tête basse dans une bagarre, mais qui ont besoin du malheur des pauvres bougres pour dresser leur estrade et agiter leur sébile.



Or, la Ligue des droits de l'homme, les aboyeurs rouges disposent dans une certaine mesure de l'avancement des fonctionnaires. Mettez-vous à la place d'un fonctionnaire à qui ses chefs laissent toute initiative... et toute responsabilité.



Un simple policier du secteur Sud-Ouest m'a dit encore :

— Nous sommes si peu nombreux, nous avons si peu de moyens, qu'il faut chercher des renseignements même chez les anarchistes espagnols. Un service en vaut un autre. Et puis, ces gens-là ont la main lourde. Tâchez donc de savoir pourquoi ils viennent de tuer, tout près d'ici, Manuel Andrès un chef rouge que le gouvernement de droite poursuivait cependant.


"Nous sommes obligés d'aller tous les jours en Espagne où nous ne rencontrons pas des enfants de choeur."



XV Sans passeport.



Sans passeport, nul ne risque sa vie à franchir la frontière française. Il en coûte dix francs. Vingt francs si l'on échoue à la frontière espagnole : le billet de retour est en sus. Départ en plein midi, si cela vous plaît. Embarquement —- car il s'agit d'une traversée — à cinq cents mètres du bureau qui sert de quartier général à notre secteur Sud-Ouest.



On m'assure que les tarifs baissent quand il fait nuit.



Peu importe. Partons au grand soleil, la tête haute, songeant qu'il serait doux si nous avions la conscience lourde de crimes, les poches pleines de millions volés, de secouer la poussière de nos chaussures sur la patrie des juges d'instruction.


Itinéraire :


On quitte la gare d'Hendaye, suivant la route d'Hendaye-plage. On marche huit minutes, chronomètre en main. Le viaduc. Le monument aux morts, à gauche, le fronton de pelote basque à droite.


Arrivé à la première maison d'Hendaye-ville, demandez le sentier qui dévale vers la Bidassoa, parmi les potirons et les cabanes à lapins. Suivez la rive. Une muraille vous surplombe, encerclant la cité du côté du fleuve.


Il y a un douanier de l'autre côté de cette muraille...



pays basque autrefois douanes frontière
DOUANIERS ET VUE GENERALE DE FONTARRABIE
PAYS BASQUE D'ANTAN


L'éternel qui veille au seuil de la France, guettant les valises bondées de chaussettes neuves et les boîtes d'allumettes qui n'émanent pas de la régie.


Nos allumettes sont bien françaises, nos chaussettes ne sortent pas de la fabrique, nous n'avons pas de valise. D'ailleurs, le douanier n'est pas là. Surveillant ce qu'on appelle le "port de pêche", sa guérite flanque un trou dans la muraille. A ce trou, aboutit une rue en pente roide. Le douanier se trouve quelque part, en haut de la pente, loin de sa guérite. Il n'inspecte pas de chaussettes, il n'énumère pas d'allumettes, il compte les muges, les poissons pris dans le golfe.


De pleins paniers de muges argentés et frétillants. Les pêcheurs sont trop honnêtes pour prendre le sentier des potirons. Ils attendent dans la rue en pente, dans le passage "officiel". Et le douanier compte. Un travail de Romain !


Cependant, vous hélez la barque d'un marin espagnol qui repart, ses muges vendus, vers Fontarabie. Et vous quittez la France en agitant votre mouchoir.



pays basque autrefois labourd barque gamins
VUE D 'HENDAYE PRISE DE FONTARRABIE
PAYS BASQUE D'ANTAN


Coût : dix francs.


L'esquif passe sous les mitrailleuses d'un garde-côte flambant neuf : espagnol. Débarqué sur le môle du petit port désert, surgit un fier soldat harnaché de sa tenue de guerre, qui vous regarde des pieds à la tête, papiers compris : espagnol. Entrant dans la vieille cité où le velours noir des murs porte encore les cicatrices des boulets français, un monsieur en civil vous appelle d'une voix douce : espagnol toujours.




pais vasco antes fuenterrabia aduana
DEBARCADERE FONTARRABIE GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN


Vous repartez. Même antienne. Heureusement qu'au retour en France, terre de liberté, c'en est fini de ces "Cosas de España". La guérite près du trou dans le mur s'avère de plus en plus vide. Le douanier a-t-il fini de compter ses poissons ? Prend-il l'apéritif ? Ce problème n'intéresse que la défense nationale.


Sortis sans passeport, nous rentrons sans passeport, ayant violé la loi deux fois de suite en plein jour. Voilà l'essentiel.


Coût des deux viols : vingt francs.


Un fonctionnaire à qui je racontais cette petite expérience le soir même et d'un air glorieux, se mit à ricaner :

— Vous avez perdu vingt francs.

— ?...

— La police française transmet aux polices étrangères les signalements des suspects. En sorte que chargé de crimes ou d'argent volé, nos camarades d'en face vous auraient ramené séance tenante.


Point de réplique possible.


Mais toute peine mérite salaire. La police française devrait subventionner toutes les polices des pays limitrophes. Ensuite, continuant à "rationaliser", on payerait aux voisins le prêt de leurs soldats pour qu'ils fassent à notre place et même — pourquoi s'arrêter en si bon chemin ? — monseigneur l'évêque de la Séo d'Urgel, co-régent de la république d'Andorre, pourrait exercer à ses moments perdus les fonctions de notre chef de l'Etat.


On s'en tirerait, somme toute, à meilleur marché et personne ne s'en apercevrait.



XVI Contrebande d'armes.



Entre Fontarabie et Hendaye, la frontière suit, ligne impalpable, le ressac qui mêle les neiges fondues de la Bidassoa aux lourdes volutes de l'Océan. A l'heure du jusant, bon marin qui dirait si l'on se trouve en eaux d'Espagne ou de France dans l'étroit goulet de cinq cents mètres qui sépare le bec sableux et doré d'Hendaye-plage, des bicoques de La Madaléna blotties de l'autre bord, au pied du Jaïzquibel, sous l'égide de la Vierge de la Guadalupe.



Tout de suite avant le goulet, dans l'estuaire, la côte s'évase, forme un havre à l'abri des lames et sans profondeur, que la marée couvre ou découvre.



C'est la baie de Chingoudy.


pays basque autrefois chingoudy
BAIE DE CHINGOUDY HENDAYE
PAYS BASQUE D'ANTAN


Une vieille estacade, un épi de bois pourrissant, s'enfonce dans la baie, partant de la côte française. A marée basse, la nuit, au bout de l'estacade, vous pouvez porter des paquets sans vous mouiller les chevilles. La frontière maritime passe à quelques mètres, on ne sait trop où. Aucune chaloupe de la douane, nul motor-boat de la police n'oserait s'aventurer de ce côté-là, faute de savoir dans quelles eaux il naviguerait et surtout crainte de s'ensabler. Mais une simple barque, arrivant à l'heure dite, peut enlever les "marchandises". Le tout est de savoir l'heure.



Des touristes remarquèrent cette curieuse disposition hydrographique et topographique.



Deux fois de suite, la police française, alertée en temps utile — il y a toujours des bavards — découvrit un dépôt d'armes caché sous l'estacade de Chingoudy. Il s'agissait, la première fois, de mitrailleuses pour munir une solide division d'infanterie. La seconde fois, on ne trouva que des pistolets automatiques et des caisses de balles. Assez de pistolets cependant pour ravitailler en cadavres plusieurs cimetières. Cette dernière trouvaille, assez récente, précéda de peu la terrible explosion rouge des Asturies.



Enquêtes sans résultat. Puis l'administration française mit à l'encan des stocks de ferrailles. Les enchères ne montèrent pas. On racheta le tout pour une bouchée de pain.



Celui qui me renseigne et qui opéra les saisies se met à rire doucement :

— Les mêmes mitrailleuses et les mêmes pistolets s'embusquèrent un autre soir sous la même estacade. Bien d'autres chargements d'armes les avaient précédés. Les bavards se turent. Les clairvoyants cessèrent de voir. Le trafic d'armes, le plus terrible et le plus fructueux de tous les commerces, opère de ces miracles.

— Et voilà comment, même quand on saisit les armes de contrebande, elles finissent par équiper les chambardeurs !



Mon informateur me regarde, étonné par cette indignation.

— Ne faites pas l'enfant, dit-il. Vous n'êtes pas né d'hier.



Une fabrique d'armes fonctionne au bord de la baie de Chingoudy, en terre française. Rien ne permet de la mettre en cause à propos de ces deux histoires de contrebande, découvertes officiellement, sans parler des multiples affaires que l'on soupçonne.



Malheureux hasard, voisinage regrettable, les révolutionnaires espagnols se fournissent en engins de mort à deux pas de cette fabrique.



On assure que les dirigeants réels de l'usine sont espagnols. Ils ne cherchent donc pas à tirer bénéfice du sang de leurs compatriotes.



Coïncidences ?



La contrebande d'armes est un terrible roman à clef, où des noms sont imprimés en rouge. Mais on ne trouve jamais la clef et le roman reste illisible..."


(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)


 






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dimanche 20 février 2022

UNE ENQUÊTE À LA FRONTIÈRE FRANCO-ESPAGNOLE AU PAYS BASQUE EN MARS 1935 (troisième partie)

 

UNE ENQUÊTE À LA FRONTIÈRE FRANCO-ESPAGNOLE EN 1935.


Dès 1934, le journaliste et écrivain Xavier de Hauteclocque mène une enquête sur les frontières de la France.




pays basque autrefois frontiere
HENDAYE VUE DE FONTARRABIE 1935
PAYS BASQUE D'ANTAN


Il détaille son résultat dans le journal Gringoire, dans plusieurs éditions :


  • le 29 mars 1935 :


  • (Suite) XI Psychologie. — Diplomatie.


L 'oisiveté étant la mère de tous les vices, nos commissaires spéciaux de service à la frontière méritent sûrement un prix de vertu. Si vous avez du temps à perdre, faites-leur en cadeau. Ils sauront l'employer.



Double travail et responsabilité décuple.



Ils remplissent d'abord toutes les fonctions de la police d'Etat ordinaire, les judiciaires et celles qu'on pourrait appeler préventives :

Surveillance générale des étrangers, du territoire, du mouvement social, des casinos, des tripots et des mauvais lieux. Répression de la traite des blanches, de la spéculation illicite, du trafic de stupéfiants et de faux papiers, etc. Tout cela s'aggrave et se multiplie du fait qu'ils observent une région où les malfaiteurs travaillent de préférence, où les délinquants en fuite pullulent, tout près d'un pays voisin.



A ce programme copieux s'ajoutent des fonctions "spéciales" qui joignent l'utile à l'agréable, l'emploi des menottes et celui du chapeau haut de forme.



Saluer au passage, protéger, escorter les personnalités françaises ou étrangères. Ne pas apercevoir toutefois les ministres en bonne fortune quoique en puissance d'épouse légitime. Doser ses hommages respectueux selon qu'il s'agit d'un souverain en activité, d'un monarque déchu ou d'un traîne-savate qu'on arrêtait six mois avant et qu'une révolution vient de porter au pouvoir. Quitte à le saluer un peu moins bas quand une nouvelle révolution le rend à son destin de traîne-savate.



Diplomatie.



L'habit ne fait pas le moine. Rien ne ressemble à un grand homme politique en voyage officieux comme un grand escroc en rupture de ban officielle. Doigté. Il messiérait de passer le cabriolet au nom de la loi à l'homme politique et un bouquet de fleurs, au nom de la France, à l'escroc.



Bref, de la psychologie.



Exemple de diplomatie tiré des archives du secteur sud-ouest.



Alphonse XIII tombe. Un navire de guerre le dépose à Marseille. Que le "spécial" de Marseille se débrouille ! La famille royale se rend en exil par voie de terre. Elle traversera Hendaye.



On a salué maintes fois celle qui était une Majesté heureuse. On la saluera de nouveau, parbleu ! et plus poliment encore, si possible, maintenant que sa couronne et son bonheur brisés font de la souveraine une pauvre maman fugitive.



Le commissaire spécial du lieu prépare son chapeau de cérémonie et son attitude. Mais voilà que l'horizon s'obscurcit. Un autre train est annoncé. Il vient en sens inverse avec toute une cargaison de révolutionnaires triomphants qui se précipitent vers l'Espagne comme les asticots vers le fromage. Quelques-uns de ces asticots se sont déjà bombardés ministres.



Le pire, c'est qu'ils sont connus à Hendaye.



On les a arrêtés, expulsés, refoulés jadis, quand ils arrivaient chez nous, les semelles percées et sans passeport.



Tout s'en mêle. Les deux convois — celui des vainqueurs et celui des vaincus — partent le même jour, l'un de Madrid, l'autre de Paris : hasard. Ils arrivent à la même seconde en gare d'Hendaye : livret Chaix. Ils s arrêtent de chaque côté du même débarcadère : aiguillage.



Le chapeau du commissaire et ses deux attitudes simultanées se trouvent au centre.



Tableau historique.



Salut respectueusement affligé à gauche. Salut jovialement respectueux à droite. Quelques mots sur la pluie à senestre. Quelques mots sur le beau temps à dextre. Les deux trains repartent : larmes silencieuses vers le nord, appétit d'ogre vers le sud. Un vieux monde s'écroule. Une belle pagaïe va naître. Le destin a prêté ses roues aux locomotives.



Point d 'incidents. Mais le commissaire spécial s'éponge le front.



XII Philosophie.



Il y avait en 1924, sur un terrain vague, près de Bordeaux, des puces, des chiens, des ânes et vingt-sept Romanichels. Tout cela affamé. Les puces rongeaient les chiens qui rongeaient les mollets des autochtones. Les ânes, faute de chardons, broutaient les chapeaux des passantes. Et les Romanichels croquaient la volaille à vingt lieues à la ronde. 



gironde autrefois bohémiens nomades
BOHEMIENS A LORMONT
GIRONDE D'ANTAN



Tout cela dans un tam-tam de casseroles rétamées. On se serait cru dans un village, nègre ou sur le radeau de la Méduse.



Cela ne pouvait pas durer. Les foudres du quai des Chartrons pleuraient leur vin à grosses gouttes en implorant la foudre de Jupiter. Elle tomba enfin sur le fléau du Bordelais. On décida d'expulser la tribu.



Triste exode ! Des gendarmes escortèrent la tribu, ses romanis cuivrés, ses ânes rogneux, ses chiens galeux. Seules les puces étaient à la fête. Elles pâturaient sur du gendarme.



Bringuebalant, rétamant, pleurant et se grattant, la caravane arrive à Hendaye, au pont international. La maréchaussée vise les arrêtés d'expulsion, épouille des chausses, restitue leur vermine aux délinquants, fait le salut militaire et demi-tour par principe. 



béarn autrefois nomades gitans
NOMADES A SALIES-DE-BEARN 
BEARN D'ANTAN



Cinq minutes plus tard, la tribu revient en France, au galop, pourchassée par les gardes civils de la nation très catholique. Les gendarmes de la nation très chrétienne s'insurgent.

— De quel droit l'Espagne refuse-t-elle l'accès de son territoire à des individus en règle, quoique bourrelés de puces et de crimes ?

— Ils n'ont pas de papiers.



Et mes gendarmes de rire comme toutes les gendarmeries de la chanson. On vient de les viser, ces papiers ! Puis, ils deviennent tristes comme des lampistes. D'un bout du pont à l'autre, ces maudits ont mangé leurs papiers. Allez donc reconstituer à la sortie cachets, visas et arrêtés d'expulsion ! 



Les vingt-sept Romanis, leurs ânes, leurs chiens, leurs puces et leurs inséparables gendarmes repartirent à la queue leu-leu sur les belles routes de France.



Et ce pèlerinage durerait encore si un fonctionnaire du secteur Sud-Ouest  — Dieu me garde de vous dire le nom de ce criminel —n'avait emmené la tribu dans un sentier de montagne tellement chaotique que les roulottes y restèrent sur le flanc. Nuit sans lune. Le guide s'esquiva, abandonnant ceux dont nulle patrie ne voulait et qui se lamentaient dans les ténèbres mortelles des cimes étrangères. Car on les avait introduits frauduleusement en Espagne. 



paysan basque autrefois gitans
GITANS REMPAILLEURS DE CHAISES HENDAYE
PAYS BASQUE D'ANTAN



L'auteur du délit (complicité de violation de frontières) m'a dit sur le ton de la confidence : 

—- Ils sont revenus, naturellement.

— L 'Espagne leur a fabriqué des passeports pour nous les rendre, dûment frappés d'expulsion.

— Allons donc ! On les a restitués presque de la même façon, clandestinement, par la montagne et par temps de brouillard. Ils rentraient à jeun : pas même de papier à se mettre sous la dent. Et si vous allez jamais du côté de Bordeaux... 


Il ajoute cette remarque judicieuse ; 

— On recommencera. Dans notre métier, il faut de la suite dans les idées et de là philosophie."



 (A suivre.)


(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)


 




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jeudi 20 janvier 2022

UNE ENQUÊTE À LA FRONTIÈRE FRANCO-ESPAGNOLE AU PAYS BASQUE EN MARS 1935 (deuxième partie)

 

UNE ENQUÊTE À LA FRONTIÈRE FRANCO-ESPAGNOLE EN 1935.


Dès 1934, le journaliste et écrivain Xavier de Hauteclocque mène une enquête sur les frontières de la France.




pays basque autrefois frontiere
HENDAYE VUE DE FONTARRABIE 1935
PAYS BASQUE D'ANTAN


Il détaille son résultat dans le journal Gringoire, dans plusieurs éditions :


  • le 29 mars 1935 :

"... l'auteur accompagne le chef de la police espagnole dans une inspection de la frontière pyrénéenne.



IX Importation de gadoue.



Comment dépeindrai-je don Juan Gamez y Gamez, "Comisario Jefe de la frontera francesa de Guipuzcoà y Navarra", dont la noble et vieille cité d'Irun abrite le quartier général ?



Un de ces petits bonshommes vifs à muscles secs sur charpente fine, qui peuvent tomber les hercules forains. Cheveux noirs, regard noir, complet noir, tout cela adouci par un imperturbable sourire, par une courtoisie pousse jusqu'aux raffinements les plus subtils :


— Excusez mon français défectueux.



Et puis il vous récite sans une faute deux pages de Télémaque afin de montrer que les policiers de son pays ne tiennent pas la langue de Fénelon pour une vieillerie sans intérêt.



M. Gamez est venu me chercher à Hendaye dans l'une de ses trois voitures, pilotée par un agent en service commandé. Par monts et par vaux, des nuages aux précipices pyrénéens, la police espagnole me promène pendant cinq heures d'horloge :


— Pour rendre service à la presse d'un pays ami et pour faire plaisir à M. Picard, dit le comisario jefe.



En somme, le portrait de don Juan Gamez y Gamez peut se résumer en trois mots : un chic type.



On entre en Espagne par le pont international jeté sur la Bidassoa. Côté français, une guérite, un gendarme perdu dans ses rêves, un douanier perdu dans son pantalon tirebouchonnant.



Côté espagnol : des gardes civils à buffleteries jaunes, bicorne de cuir bouilli, carabine au flanc. Des miquelets à bérets rouges. Des carabiniers en uniformes propres et kakis. 




pais vasco guipuzcoa frontera miqueletes
MIQUELETS GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN



Une douzaine d'hommes en tenue de campagne. L'impression qu'on traite sérieusement cette affaire sérieuse entre toutes qu'est la surveillance d'une frontière. Mais la pauvre Espagne "retarde" ; l'opulente France "marche en tête du progrès". Nos manuels primaires et nos démagogues de Sorbonne en jurent leurs grands dieux.



...On suit le cours de la Bidassoa qui sépare les deux pays sur une quinzaine de kilomètres.



Rive sud, territoire espagnol, cinq postes de carabiniers : trente hommes.



Rive nord, territoire français : personne.


— Il n'y a pas beaucoup de monde de mon côté, dis-je.



M. Gamez me répond, indulgent et affable, que la France est puissante et paisible. Elle n'a pas besoin de se garder aussi sévèrement que l'Espagne.


— D'ailleurs, ajoute-t-il, ce qui peut entrer clandestinement de chez nous chez vous est inoffensif. Des vaches, par exemple, qui ne coûtent pas cher de ce côté-ci, et des manœuvres portugais, qui viennent se faire embaucher dans vos usines et dans vos fermes. Vous les accueillez à bras ouverts : ils travaillent à meilleur compte que vos ouvriers. En riant :


— J'oubliais les bas de soie. On passe beaucoup de bas de soie en fraude. Vingt mille paires dans chaque ballot qu'on roule à flanc de montagne et qu'on hale à travers le fleuve. Les mollets de vos belles filles n'en sont que plus aguichants.



Nous passions devant un gué ou devant l'autre, devant un endroit où n'importe qui, n'importe quoi pénètre de chez eux chez nous, puisqu'en face du poste espagnol il n'y a pas de poste français.


— Ici, le gué des vaches, disait M. Gamez,


Ailleurs :

— Les Portugais franchissent le fleuve à cet endroit.



Je me rappelle que le "sentier des Portugais" se trouve devant l'aqueduc, avant arriver à Vera. Les bas de soie, eux passent partout.



Bénéfice : un franc par paire. Tant pis pour nos bonnetiers.



Si les vaches espagnoles viennent en France, elles beugleront en bon français. Tant pis pour nos paysans. Et les Portugais seront encore plus gais s'ils enlèvent le pain de la bouche à nos ouvriers. Tant pis pour nos chômeurs. Si l'Administration gardait le cours de la, qui est-ce qui noircirait des paperasses dans les bureaux pour remplir les cartons verts ?


— Je crois qu'une autre contrebande s'exerce aussi dans cette région. Celle des terroristes. Vos massacreurs rouges d'Oviedo, monsieur Gamez ?



Regard du coin de l'oeil. Est-ce que je parle sérieusement ?


— Il me semble, répond-il avec douceur, que ces "terroristes" changent de nom lorsqu'ils arrivent chez vous. Ne les appelle-t-on pas "réfugiés politiques" ? S'il ne tenait qu'à nous autres...



Coup au but. J'encaisse. Hé oui ! si les frontières françaises ne sont pas gardées, si toute la lie du globe coule chez nous à pleins bords, la faute n'incombe pas à des exécutants trop peu nombreux et privés des moyens d'action les plus rudimentaires : à des douaniers, à des gendarmes, à des policiers. Ce flot de gadoue vivante, la canaille politicienne en veut pour fumer ses champs d'épandage électoraux. Ces messieurs ne trouvent pas assez de repris de justice sur place pour les faire élire et pour les défendre, le cas échéant, contre l'indignation de leurs compatriotes. Ils importent des tape-dur en série. Cela se fait à ciel ouvert, jour et nuit, depuis des mois.



Tant pis pour nous tous.



Arrêt à Elissondo, une exquise petite cité de cette Espagne basque, propre, saine, laborieuse et pieuse. Tout le monde salue le padre, le bon vieux curé. Quand tintent les cloches, toutes les femmes se signent, même les plus jeunes et les plus belles. On dirait que ce geste ancestral couvre un peu plus leur beau corps svelte, robuste et vêtu de loir.



Apéritif au "Club de l'Union populaire", vaste salle propre à miracle, meublée de fauteuils de cuir et de billards russes, lui occupe tout le premier étage d'un adorable logis juché sur des piliers où le soleil l'hiver découpe des arceaux d'ombre pâle. Le soir, en rentrant du labour, de la vigne ou de la chasse, les grands diables de pelotaris viennent y parler politique avec une sage rudesse, tandis que filles, épouses ou mères apprêtent le repas frugal des maîtres et seigneurs dans les maisons aux tuiles dorées.



Arrivent les autorités du lieu. Le capitaine les gardes civils, un bel homme à figure de prélat, bottes vernies, grande cape noire à revers rouges. Et le jeune lieutenant de carabiniers, tête énergique de sabreur sur un dolman bleu sombre à brandebourgs.



On déguste un doigt d'absinthe authentique.


— Quelles nouvelles ? demande le chef de a police. 

— Rien, dit le capitaine.



Et le petit lieutenant ajoute :


— On les a laissés entrer en France, naturellement.



Silence gêné. Le petit lieutenant rectifie : 

— Je veux dire qu'ils sont arrivés à entrer en France.



Pedro Perez Garro et Gregorio Lopez Perez rentrent fourbus, blancs de fatigue et noirs de crasse. Voilà deux jours que ces agents de la "police de la frontera" suivent la trace, dans les forêts et les gorges, des chefs anarchistes qui se sont couverts de sang à Oviedo.



Nous étions sur leurs talons, dit le premier Perez. Nous les aurions rejoints si...



II s'assied, frotte ses jambes lasses.


— ...Mais il n'y avait personne, comme toujours, de l'autre côté, souffle le second Perez.



Encore un silence.


— A votre santé, monsieur, me dit obligeamment le capitaine.



Et je sens qu'en lui-même il trinque d'autre façon :


— Puisqu'il vous faut à toute force des fusilleurs de bourgeois, des égorgeurs de gendarmes, puisque votre pays est affamé de racaille étrangère, à votre santé, señor français.

— Notre santé n'y gagne rien, señor capitaine, pensais-je.



On traversait Vera, grosse bourgade frontière.



Rues vides, muettes. Des feuillages vivaces grimpaient sur l'ambre d'antiques murailles, masquant les fenêtres étroites. Les fontaines jasaient dans un silence attentif. Ces ruissellements, ces chuchotements de cristal et les flammes sombres que le couchant allumait sur les margelles patinées, rien d'autre ne semblait vivant.



Dans ce silence, on sentait pourtant comme une respiration, des yeux invisibles observant le passage du chef de la police de Guipuzcoà et de Navarre.



M. Gamez me demande :


— Vous n'entendez rien ? Vous ne voyez rien ? Ecoutez, regardez.

— ?...

— Ici se trouve le centre de la contrebande d'armes. Celles qu'on envoie de France à nos anarchistes, par voie de terre. Car le trafic maritime se fait par Fontarabie. Nos Basques sont religieux, paisibles, attachés aux traditions, mais ils ont la contrebande dans le sang. Les caisses pesantes qu'ils apportent de chez vous, la nuit, dites-leur que ce sont des fusils en pièces détachées, des mitrailleuses, des balles, des grenades, et que tout cela, aux mains des rouges, tuera, un jour ou l'autre, des êtres inoffensifs, de vieux prêtres, de pauvres nonnes, des enfants de gardes civils, ils se signeront, peut-être, mais ils ne vous croiront pas.



A chacun sa contrebande. Pour l'Espagne, du bétail, des manouvriers et des bas de soie. Pour nous, des outils de mort. Je ne m'en sentais pas plus fier...



Nous avions déjeuné au pont de Dancharia.



Succulent repas campagnard dont un cochon fraîchement occis faisait les honneurs. Riniones, morsilia. Des montagnes forestières tout autour, une vieille tour de guet carliste s'arrêtant de crouler, au-dessus de nos têtes, pour nous permettre de manger en manches de chemise sur le pas de la porte, en plein mois de décembre. Et le bourguignon, le soleil qui prend ses vacances dans ce pays idyllique, criblant d'étincelles nos verres emplis d'un coquin de petit vin, traître et fumeux comme la poudre !



Non, je ne vous donnerai pas l'adresse de cette auberge. Trop d'amateurs gâtent les fourneaux et vident les tonneaux.



Pantaléon et Antonio nous tenaient compagnie. Agents de la "Seguridad", ils surveillent le pont et servent d'avant-poste aux quarante-huit gardes civils et carabiniers de la région.



De l'autre côté du ruisseau, une silhouette vêtue de bleu et de noir. Un douanier français.



Le douanier. Lui porter un verre de vin ? Il aurait verbalisé pour délit de contrebande.


— A la bonne vôtre, senor, et à celle du pauvre compère de l'autre côté du pont, qui ne peut pas trinquer puisqu'il est tout seul.



Ses trois camarades et les cinq gendarmes sont à Espelette, à huit kilomètres d'ici.



Neuf Français. Cinquante Espagnols. Tout près de ce pont, en pleine montagne, se cache une de ces "usines" allemandes qu'un hasard providentiel fait éclore aux lisières de notre pays, discrètement, rapidement, silencieusement, comme naissent les champignons, où la surveillance se relâche tellement qu'elle devient nulle.



...Après cinq heures de course, l'apéritif et le déjeuner, la voiture de M. Gamez me ramène à Hendaye. J'essaye de témoigner faiblement ma reconnaissance pour la police espagnole en glissant un billet de cinquante pesetas au chauffeur. Il me le rend avec un sourire étonné, quelque peu hautain.



Détail infime. Le jour n'est pas venu, cependant, où les policiers chargés de nous garder tous rouleront en de confortables automobiles dont les chauffeurs pourront refuser cent francs de pourboire légitimement acquis.



... X Statistique.



Ni M. Picard, chef du secteur français, ni M. Gamez, chef du secteur espagnol, ne pouvaient me fournir les chiffres qu'on va lire. Et je ne leur ai pas demandé de violer à mon bénéfice le secret professionnel. Je crois cependant que ce tableau comparatif exprime à peu de chose près la réalité. Il s'agit des effectifs qui surveillent quarante kilomètres de frontière, de Hendaye à Dancharinéa, soit un cinquième de la zone territoriale sud-ouest :



Français :

Postes                                          Agents                              Effectifs

Hendaye-pont international ... Gendarmes (4 brigades) ........ 20 

Béhobie                                  ... Douaniers                                  30

Cours de la Bidassoa               Gendarmes ...  0    Douaniers ... 0

Herboure-col d'Ibardin ...         Gendarmes      0    Douaniers  .. 4

Sare-col de Lizariéta                Gendarmes      4     Douaniers    0 (?)

Espelette-Dancharinéa ....       Gendarmes      5     Douaniers     4

                                                                                    Total ........... 67



Auxquels il faut ajouter, pour le contrôle des passeports, les arrestations éventuelles, la protection des personnages politiques qui passent la frontière : un commissaire spécial chef de secteur, cinq agents.



Espagnols.

Postes                                                Agents                                                Effectifs 

Irun-pont international                   Gardes civils (gendarmes)                 150 

Fontarabie-Saint-Sébastien          Carabiniers (douanes militarisées) ..   70 

                                                         Miquelets (garde nationale basque). 100 

Béhobie ....                                      Gardes, etc.                                           30 

Cours de la Bidassoa (les 5 gués) Carabiniers                                           13 

                                                         Gardes civils                                          10 

Lesaca                                              Carabiniers (à cheval et à pied)          25 

                                                         Gardes civils :                                         8

Echalar-col de Lizariéta                 Carabiniers .                                          35 

                                                         Gardes civils                                           5 

                                                         Capitaine des gardes                             1 

Elizondo-Dancharinéa ................  Gardes                                                     5 

                                                         Lieutenant de carabiniers ......               1 

                                                         Carabiniers                                            41

                                                                                                  Total ........    524



Auxquels il faut ajouter le chef de la police frontière pour les provinces de Navarre et de Guipuzcoà et trente agents."


A suivre..


(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)


.


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lundi 20 décembre 2021

UNE ENQUÊTE À LA FRONTIÈRE FRANCO-ESPAGNOLE AU PAYS BASQUE EN MARS 1935 (première partie)

UNE ENQUÊTE À LA FRONTIÈRE FRANCO-ESPAGNOLE EN 1935.


Dès 1934, le journaliste et écrivain Xavier de Hauteclocque mène une enquête sur les frontières de la France.




pays basque autrefois frontiere
HENDAYE VUE DE FONTARRABIE 1935
PAYS BASQUE D'ANTAN



Il détaille son résultat dans le journal Gringoire, dans plusieurs éditions :



  • le 22 mars 1935 :


"Entrée libre.



Enquête aux frontières françaises par X. de Hauteclocque.

(De notre envoyé spécial.)



Cette enquête aux frontières françaises fut commencée en novembre 1934, à l'époque où le scandale était à son comble, où la France s'ouvrait comme un pauvre moulin, les ailes déchirées, aux quatre vents et aux quarante voleurs.



Depuis lors — le 29 janvier 1935 — M. Magny, directeur de la Sûreté nationale, entreprit de réorganiser ses services, qui en avaient passablement besoin, entre autres la surveillance administrative et policière de nos limites :


"Renforcement de la surveillance des frontières par la création d'un corps spécialisé de commissaires et inspecteurs de police des frontières et de brigades de gendarmerie uniquement consacrées à la surveillance des frontières." (Art. 1er du projet.)



Voilà ce que M. Magny entendait réaliser. Je ne sais s'il aura le temps de mener à bien cette réforme urgente, car les directeurs de la Sûreté sont pavés de bonnes intentions comme l'enfer, mais le pavé change souvent. Et si cette réforme est accomplie, on ne saurait prévoir ses résultats.



Je livre donc au public, sans y rien changer, le résultat d'observations recueillies aux frontières françaises, peu de temps avant qu'on songe à les défendre. Si l'on répare les affreuses erreurs que je vais dénoncer, tant mieux. On saura à quel péril nous échappons.



Sinon, si le scandale dure, si l'on s'est contenté une fois de plus de jeter un voile de mots sur une grande plaie, je le dis sans crainte de me tromper, tant pis pour ce régime impuissant et malheur à nous tous, ses victimes.


pays basque autrefois fleuve
BIDASSOA 1935
PAYS BASQUE D'ANTAN


... Découvertes à l'aide d'une ficelle.



Mesurons le périmètre de la France avec une ficelle. Ensuite, piquant un bout sur Paris, montons droit vers le nord. L'autre bout arrive au pôle : il y a aussi loin de Dunkerque à Dunkerque que de la tour Eiffel au pays des phoques.



Trois mers et un océan qui nous mettent en contact avec la terre entière, les confins territoriaux de six nations (je ne compte pas la république d'Andorre), dont l'une ne nous aime pas beaucoup cependant qu'une autre — pas besoin de préciser — souhaite notre mort.



Chemin faisant, notre ficelle découvre des anomalies étranges. Voilà de jolies devinettes pour charmer les longues soirées de famille :



Quel est le coin de France qui paye tribut à un petit peuple voisin ? Un train entre dans un tunnel français. Il en sort dix minutes plus tard et se trouve toujours chez nous. Cependant, en dix minutes, le train a changé trois fois de pays. Où se trouve ce tunnel ?



Dans quel département de la métropole le préfet doit-il se munir d'un passeport pour aller voir certains de ses administrés ?



Demoiselles curieuses, prenez patience. Ma ficelle vous donnera le mot au cours de cette enquête. Il faut bien faire durer le plaisir.



Montagnes et plaines, rivages et fleuves, au total et à vol d'oiseau, cinq mille kilomètres de frontières. Des ports, des gares, des grandes routes, des sentiers de chèvre. Dix navires qui arrivent ou repartent à chaque marée, deux cents trains, deux mille autos, deux cent mille piétons chaque jour.



Que de travail pour les concierges de mon pays ! Avant de les voir à l'œuvre, courons rendre visite à celui qui les commande. Le moindre palace a un chef portier galonné jusqu'aux oreilles. La France, hôtel du globe, doit posséder pour le moins un général des concierges brodé d'or jusqu'à la racine des cheveux.



Soyez tranquille : elle en possède trois.




pays basque autrefois frontiere
ÎLE AUX FAISANS BEHOBIE 1935
PAYS BASQUE D'ANTAN



Cent trente-deux portes ouvertes.



Trois ministres sont théoriquement chargés d'assurer la surveillance des frontières françaises.



Le ministre de la Guerre par le truchement des brigades de gendarmerie.



Le ministre des Finances et ses douaniers.



Le ministre de l'Intérieur représenté par les préfets des vingt et un départements limitrophes assistés de "commissaires spéciaux" et d'inspecteurs qui appartiennent à la Sûreté nationale.



— Et le ministre des Affaires étrangères, demandez-vous. Car enfin, qui dit frontières sous-entend des relations continuelles avec l'étranger.



On a oublié ce ministre-là. L'heureux homme ne figure pas dans cette galère.



En droit, tout le système repose sur les vingt et un préfets, responsables du bon ordre dans leurs domaines respectifs. Ils sont là pour recevoir les tuiles. Avec ses cent vingt kilomètres de frontière allemande, sa ligne Maginot qui attire les espions comme le miel attire les guêpes, le préfet du Bas-Rhin risque plus que celui de l'Aisne : dix kilomètres de paisible frontière belge. Administrativement, leur importance est égale. L'autocrate de la Haute-Garonne, que l'infranchissable val d'Aran sépare pendant huit petites lieues de l'aimable Espagne, vaut l'autocrate des Alpes-Maritimes empêtré dans une infinité de talwegs, de voies ferrées et de grands chemins qui s'entortillent, trente lieues durant, aux routes, aux tunnels et aux cols de la chatouilleuse Italie.



Leurs devoirs sont les mêmes et leurs pouvoirs pratiquement nuls.



Car, en fait, la surveillance incombe aux "commissaires spéciaux" qui reçoivent leurs ordres du ministre de l'Intérieur, par-dessus la tête des préfets.



Crise. L'argent manque. Il a d'ailleurs toujours manqué pour cette besogne primordiale. On a recours au "système D."



Le ministre de l'Intérieur renvoie la balle à ses collègues de la Guerre et des Finances. Les commissaires spéciaux peuvent donc escompter la "collaboration" des gendarmes et des douaniers. Malheureusement, sauf exceptions, ils ne peuvent pas la requérir.





pays basque autrefois pont frontière
PONT ET FRONTIERE BEHOBIA 1935
PAYS BASQUE D'ANTAN



... L'œil d'éléphant.



Les frontières françaises sont découpées en secteurs. La répartition répondait-elle, jadis, à des nécessités politiques ou géographiques ? Probable. Mais la terre a tourné depuis lors. Tel petit pays est devenu grand. Telle nation voisine, réputée tranquille, entasse révolutions sur coups d'Etat. Telle région qu'on croyait infranchissable, forée par des tunnels, sillonnée par des routes, survolée par des lignes d'avions devient une zone de trafic intense. Aujourd'hui, nos secteurs-frontière semblent découpés au petit bonheur. Il y en a d'immenses et de minuscules.



Le secteur sud-ouest est immense.



Cent douze bonnes lieues de France, deux cents kilomètres de mer de Bordeaux jusqu'à Hendaye. Deux cent cinquante kilomètres de Pyrénées, d'Hendaye au Val d'Aran. Les crêtes basques, aux forêts crépues, aux gorges bleues toutes soupirantes de torrents. Les escaliers cyclopéens des montagnes navarraises.



Enfin, enfin, le Nathou, le vieux géant enfumé, ridé, musclé de roches noires et coiffé de neige, pareil à un boxeur nègre centenaire.



Difficile de surveiller la mer.



Plus difficile encore de surveiller la montagne.



Un homme l'essaye. Il s'appelle Picard.



Commissaire divisionnaire à la Sûreté nationale, il commande le gigantesque secteur sud-ouest.




pays basque autrefois pont frontière
PONT BEHOBIE-BEHOBIA 1935
PAYS BASQUE D'ANTAN

... On fait ce qu'on peut.




En face de la consigne des bagages, dans un recoin perdu de la gare d'Hendaye, cette chambrette de trois mètres sur cinq sert de quartier général au chef suprême du secteur sud-ouest, gardien de quatre cent cinquante kilomètres de frontières.



Mobilier : 

Coffre-fort, néant. Un simple cartonnier enferme les documents et j'imagine qu'il doit y en avoir de confidentiels.

Table, chaise, ce qu'il faut pour écrire. 

Fauteuils : un.



C'est tout. Point de tapis. Rien sur les murs, pas même le sourire de confiseur du Président. Délicate attention : M. Lebrun fondrait en larmes s'il voyait comment on loge les hauts fonctionnaires chargés de défendre sa boutique et le pauvre homme a si souvent fondu !

— Asseyez-vous. Prenez vos aises et dites-moi votre impression.

— La situation générale n'est pas fameuse.

— Je parle du fauteuil.



M. Picard ajoute avec un orgueil quasi paternel :

— C'est un fauteuil illustre.



Ce meuble connaît, au sens littéral du moi, l'envers du Gotha, les dessous de la politique européenne. Pour employer une métaphore audacieuse, des têtes couronnées s'y sont assises et des héritiers présomptifs, des monarques déchus, des révolutionnaires triomphants ou proscrits : Alphonse XIII, le prince de Galles, lndalecia Prieto, etc.


— N'empêche, reprend-il, qu'un second fauteuil serait le bienvenu. Supposez que je reçoive deux rois d'un seul coup. Il faudrait que le plus jeune s'assoie par terre.



Il faudrait surtout qu'à peine débarqués sur notre sol nos hôtes de marque cessent d'avoir sous les yeux ce spectacle de misère et d'incurie bureaucratiques.


— On fait ce qu'on peut, murmure le "spécial".



En souvenir du bon, du vieux temps de Rhénanie, et parce qu'il comprend mieux que personne l'intérêt de cette enquête, M. Picard me fera volontiers les honneurs de ses domaines. Suis-je en automobile ? Non.



— Dans ce cas, vous pourriez demander à mon ami Gamez de vous transporter.



Chef de la police frontière pour la Navarre et le Guipuzcoa, M. Gamez commande le secteur espagnol qui coïncide avec la zone territoriale de notre secteur sud-ouest. Pour surveiller deux cents kilomètres, Madrid met à sa disposition trois voitures.



Pour garder quatre cent cinquante kilomètres, frontière maritime comprise, Paris n'accorde même pas une bicyclette à M. Picard !



M. Gamez a quatre-vingts inspecteurs sous ses ordres.



M. Picard en a vingt.



Il hausse les épaules et je tombe des nues.



Défilent dans ma pensée toutes ces limousines à cocardes tricolores qui promènent les petites amies de nos attachés de cabinet et les banquiers véreux, clients de nos avocats politiciens ; s'allongent à perte de vue les files de ronds-de-cuir où se prélassent d'inutiles budgétivores. Mais, pour une besogne essentielle, urgente, vitale, on manque d'hommes et l'on ne trouve pas une automobile !



En vérité, si les contribuables faisaient des cocottes en papier avec leurs cinquante millions de billets de mille francs annuels au lieu de les verser au percepteur, le gaspillage n'en serait ni plus ni moins scandaleux.



— N'exagérons rien, on abat quand même d'aussi bonne besogne que les Espagnols d'en face. Ils suppléent au nombre par la qualité. Ils usent leurs chaussures au lieu d'user de l'essence. Economie ! Si je vous disais...




pays basque autrefois frontière
PONT INTERNATIONAL HENDAYE 1935
PAYS BASQUE D'ANTAN



Le vieux routier de police sourit...



— ...Ne répétez pas cette confidence à non excellent ami Gamez. Si je vous disais que, dans les cas embarrassants (suspects difficiles à identifier, contrebande d'armes, etc.), il arrive aux Espagnols de nous demander des tuyaux que nous leur donnons pour l'amour de l'art. 



Il répète victorieusement :



— On fait ce qu'on peut.



Raison de plus pour que, en haut lieu, on fasse ce qu'on doit."



A suivre...



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)







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