dimanche 10 décembre 2017

LE MAIRE DE FONTARRABIE - HONDARRIBIA EN GUIPUSCOA AU PAYS BASQUE EN OCTOBRE 1898


LE MAIRE DE FONTARRABIE EN 1898.


En face de Hendaye, de l'autre côté de la frontière, se trouve la belle cité de Fontarrabie.

pais vasco 1900
QUARTIER DE LA MARINA FONTARRABIE - HONDARRIBIA
PAYS BASQUE D'ANTAN

Les journalistes Français font de fréquentes excursions au Pays Basque Nord et Sud et 

publient des articles tirés de leurs carnets de voyage.

C'est le cas du Petit Journal, Supplément du Dimanche dans son édition du 30 octobre 1898, 

sous la plume de Pierre Loti :

"L'Alcalde de la mer.

La grande salle de la mairie de Fontarabie, délabrée, vide, solennelle, attestant, comme la ville entière, qu'ici le passé fut presque somptueux. Au fond, sous une sorte de dais en vieux brocart, un portrait de la Reine régente. Des bancs et des fauteuils, bien rangés le long des murs. 


Nous sommes là trois ou quatre qui attendons.  Les contrevents restent fermés, nous laissant dans une demi-nuit, - à cause des mouches. 


- Dans un moment, dit l'alcade (le maire) de la ville, sitôt que finiront les vêpres, ils vont venir. 


On entend, dans le silence du dehors un petit turlututu de flûte basque, plaintif et étrange comme une musique arabe. Il fait étouffant, et on a conscience, malgré cette pénombre voulue, que le grand soleil de juillet flambe au ciel, surchauffe tout cet amas de vieux bois et de vieilles pierres qu'est Fontarabie. 


pais vasco antes
FONTARRABIE - HONDARRIBIA
PAYS BASQUE D'ANTAN

Nous sortons sur l'antique balcon de fer forgé, pourvoir s'ils viennent. Alors, au-des sous de nous se découvre la rue, la "Calle Mayor" étroite, où le soleil ne descend guère, encaissée entre des maisons du moyen âge. Elle est en pente rapide, terminée en bas par une porte en ruine, et et comme fermée en haut, comme murée par la masse sombre de l'église. Décor de l'Espagne d'autrefois, demeuré extraordinairement intact; toitures aux chevrons sculptés, très débordantes pour l'aire plus d'ombre; blasons magnifiques, eu relief sur les murs de pierre rousse; balcons de fer forgé qui s'étagent les uns au-dessus des autres, garnis de pots de fleurs, égayés partout de géraniums et d'oeillets. Quelques têtes espagnoles se montrent aux fenêtres, regardent du côté de l'église, attendent comme nous ce cortège qui va venir. Une curiosité commence d'animer la rue morte. 


Des cloches, tout à coup! Des vibrations descendent de l'église si voisine, emplissent l'air tranquille et chaud : les vêpres sont finies. 


Les habitants sortent des vieilles maisons obscures, garnissent les balcons et les portes, se penchent, regardent. Et cinq ou six prêtres, les offices terminés, se joignent à nous dans la salle, viennent nous saluer, l'air naïf et bon. 


pais vasco antes
PROCESSION 8 SEPTEMBRE FONTARRABIE - HONDARRIBIA
PAYS BASQUE D'ANTAN

Enfin, au loin s'entend le tambour. Ils arrivent! 


Du bout de la rue, du tournant qui paraît la finir, débouche un cortège. En avant du mur farouche de l'église, qui est le grand fond de ce tableau, les gens un à un apparaissent. D'abord des musiciens en béret rouge, jouant une marche vive et gaie. Derrière eux, une femme qui semble être, dans ce défilé, le personnage principal : une femme aux allures de déesse, superbement cambrée, grande,drapée à la mode d'Espagne dans un crépon de Chine blanc; elle s'avance d'un pas rapide, un peu dansant, que rythme la musique, et, avec ses bras levés, arrondis comme des anses d'amphore, elle maintient sur sa tête un coffre énorme. Vient ensuite un garçon, tenant une grande bannière rouge ornée d'un écusson bleu. Puis, un groupe de figures brunies, coiffées du traditionnel béret basque : les pêcheurs, toute la confrérie des pêcheurs de Fontarabie, qui arrivent de là-bas, du quartier de la Marine, pour la solennité annuelle du renouvellement de leur alcade.


L'alcade de la Mer, chef de la confrérie des pêcheurs, est élu tous les ans, an suffrage restreint, et, depuis le moyen âge, la remise de cette charge se fait, à l'ardent soleil de juillet, avec un cérémonial immuable. 


Ils ont descendu la "Calle Mayor" en musique, et maintenant les voici montés dans la grande salle de la mairie, où tout le monde prend gravement place : l'alcade de la ville au centre, sous le dais; à ses côtés, les deux officiers de la marine, l'un Français, l'autre Espagnol, qui commandent sur la Bidassoa; puis les deux alcades de la Mer. l'ancien et le nouveau; puis, les prêtres, et enfin tous les pêcheurs. 


PAIS VASCO 1900
RUE SANTIAGO FONTARRABIE - HONDARRIBIA
PAYS BASQUE D'ANTAN

Et la bannière rouge, vieille de quatre siècles, a été montée elle aussi; ses broderies de soie, très archaïques, représentent des scènes de la pêche à la baleine, et des saints auréolés qui marchent sur les eaux agitées. On l'assujettit au balcon de fer pour que, durant la cérémonie, elle flotte au-dessus de la rue. 


Devant les alcades, on ouvre le coffre apporté par la belle fille brune, car il contient le trésor de la confrérie qui doit être vérifié : un large parchemin couvert d'écriture gothique, accordant les bénédictions très particulières du pape Clément VIII; un christ d'argent, un reliquaire d'argent, un calice d'argent, des ciboires d'argent, et des cannes pour les chefs, en fanons de baleine à pomme d'argent (car la confrérie, qui ne pêche plus que des thons et des sardines, fut fondée au temps lointain où les baleines venaient encore se faire prendre dans le golfe de Biscaye). 


EUSKAL HERRIA LEHEN
DEBARCADERE FONTARRABIE - HONDARRIBIA
PAYS BASQUE D'ANTAN

Ils sont intacts, tous ces vénérables objets que l'on se repasse de main en main depuis des siècles. 


On va donc à présent lire à haute voix les comptes de la communauté, en cette langue millénaire et d'origine si inconnue, que les étrangers au pays basque n'arrivent jamais à comprendre : tant pour les oeuvres, tant pour les secours, tant pour les messes de bon voyage et les messes de mort... 


Cela est écouté attentivement par tous ces pêcheurs alignés autour de la salle. Matelots issus, depuis des générations sans nombre, d'aventuriers de mer, vivant sur les hautes vagues dangereuses du golfe de Biscaye. Figures durcies, hâlées, tannées, rasées soigneusement comme des figures de moines. Un peu rapaces, tous, un peu pillards, obstinés à venir, malgré les lois, jeter leurs filets dans les eaux françaises, jusque sur nos plages, mais braves gens quand même et marins si hardis !... 


C'est terminé, cotte vérification, et on va s'amuser un peu. En bas, du reste, une grande rumeur s'élève dans la rue, qui s'est beaucoup peuplée : c'est qu'on amène le taureau


Il arrive à contre-cœur, ce taureau-là, tenu par la tête à une pièce de bois que tire une paire de bœufs accouplés; le lien qui l'attache est assez long pour qu'il puisse labourer de coups de cornes le derrière des bêtes qui le traînent, et cet équipage difficile à mener s'avance avec des à-coups, des arrêts, des sauts et des ruades. 


Sous les hauts porches de la mairie, la fanfare de cuivre alterne avec l'orchestre basque : petites flûtes et tambourins jouant les vieux airs à cinq temps, dont le rythme est pour dérouter nos oreilles et dont ou ne sait plus l'âge. 


Cependant, le taureau, aux cornes emmaillotées, délivré à présent de son attelage, a été attaché à un pilier de pierre, par une interminable corde qui lui permet de balayer toute la rue. Et le voilà, affolé et hébété, fonçant au hasard sur les passants qui l'appellent et qui se dérobent toujours. Et ce sont des bousculades, des portes refermées en coups de canon, des galops sur les pavés qui glissent, des fuites, des chutes, des cris d'effroi et des éclats de rire... 


La course achevée, le cortège des pêcheurs se reforme pour s'en retourner au quartier de la Marine où un repas de gala est servi chez le nouvel alcade de la Mer. 


En tête, la musique, tambourins et flûtes. Puis, la grande belle fille porteuse du coffre sacré, qui reprend la cadence de sa marche et son balancement de hanches sous son crépon blanc. La bannière ensuite; les alcades, les deux officiers et les prêtres. Enfin, les pêcheurs et la foule qui les accompagne, toujours plus nombreuse. 


Cela défile joyeusement et vite, dans le dé cor un peu funèbre, dans la triste rue aux maisons si hautes et si blasonnées. 


Et, après le tournant de l'église, cela sort tout à coup de l'étouffement de Fontarabie pour descendre vers cette "Marine" par une rampe qui surplombe tout le fond du golfe de Biscaye, les Pyrénées, les côtes de France et d'Espagne, l'infini de l'Océan bleu, dans une splendeur de lumière...


Là-bas, sur la plage, s'ouvre la modeste petite maison du nouvel alcade de la Mer, entourée à la mode basque de platanes taillés en voûte. A l'arrivée du cortège, on plante à là porte la sainte bannière et l'on va remiser le précieux coffre au fond d'une alcôve, sous un lit. Un couvert de fête, très naïvement dressé, avec de gros bouquets, occupe là une salle étroite et basse, dont les solives sont proches et oppressantes comme à bord des navires.. Sur les murailles peintes à la chaux blanche, rien que des images du Christ, de la Vierge, des saints qui protègent les hommes de mer. 


PAIS VASCO ANTES
CHAR A BOEUFS FONTARRABIE - HONDARRIBIA
PAYS BASQUE D'ANTAN

Dans ce lieu, chaud comme une étuve, où entre pourtant un peu de la brise du large, on s'assied à se toucher, on s'entasse, alcades, officiers. prêtres et plus notables pêcheurs, tant qu'il en peut tenir. Des femmes et des filles, alertes, souriantes, s'empressent à servir toutes sortes de poissons et de coquillages, à toutes sortes de sauces. Entre chaque mets, des cigarettes s'échangent et s'allument, et on cause pêche ou contrebande, en espagnol et surtout en basque. 


C'est au rez-de-chaussée, tout près des promeneurs. Par la fenêtre ouverte, éclate au premier plan la bannière rouge qui flotte, s'envole ou bien s'abaisse parfois jusqu'au sable; puis, la plage où la musique s'est installée, où les danseurs commencent le fandango; et, entre les couples qui tournent et se balancent les bras levés, un peu du profond bleu de la mer - où dorment aujourd'hui des centaines des petites choses noires qui sont les barques des pêcheurs en fête. 


Des gens du dehors viennent à tour de rôle regarder et gentiment sourire par cette fenêtre ouverte. Il passa même des étrangers de Biarritz ou de Saint-Sébastien, des cyclistes en culotte courte, des élégantes aux larges chapeaux emplumés. Ils touchent, la bannière, ceux-là, l'étendent pour en examiner les personnages enfantins et le patient travail... 


Aussi loin d'eux que ces broderies anciennes qui les amusent, aussi loin d'eux, Dieu merci, de leurs conceptions et de leurs mièvreries modernes, sont ces rudes pêcheurs bronzés qui soupent à cette table, entre des images du Christ, dans l'intacte candeur des vieilles joies, des vieux espoirs et des vieux rêves..."





Merci ami lecteur (lectrice) de m'avoir suivi dans ce 798ème article.


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