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samedi 24 janvier 2026

LE BATEAU L'"ÉCLAIR" DE BIDACHE À BAYONNE EN LABOURD AU PAYS BASQUE EN 1949 (troisième et dernière partie)

LE BATEAU L'"ÉCLAIR" DE BIDACHE À BAYONNE.


Pendant 51 ans, ce bateau aura marqué l'histoire de la Bidouze et de l'Adour.




pays basque bateau adour bidouze bayonne bidache
DEBARCADERE DU BATEAU ECLAIR BAYONNE
PAYS BASQUE D'ANTAN

D'une longueur de 21 mètres et de 4 mètres de large au maître-bau, ce petit bateau à vapeur et à 

hélice avec cheminée rabattable, a été lancé, en 1893, à Langon (Gironde).

Avec une charge maximum de 10 tonnes, une jauge brute de 20 tonneaux, son tirant d'eau est de 

1,25 m en charge.

Son équipage de 3 hommes (pilote, chauffeur et mécanicien) a assuré, jusqu'en septembre 1948, 

avec une vitesse maximum de 8 noeuds, un service régulier entre Bayonne et Bidache ou 

Peyrehorade, les jours de marché, de passagers mais aussi d'animaux.




Voici ce que rapporta à ce sujet M. André Tournier dans le Bulletin de la Société des sciences, 

lettres & arts de Bayonne, en janvier 1949 :


"Le bateau l'"Eclair".


... Le mercredi, l'"Eclair" descendait de Bidache jusqu'au Cousté, puis remontait l'Adour et le Gave jusqu'à Peyrehorade.


Après avoir passé le pont de pierre du chemin de fer, le château Clérisse et la vieille église d'Hastingues, la navigation devenait parfois difficile aux basses-eaux. Les passagers étaient alors priés de se rassembler à l'avant pour décharger l'arrière ; on avançait prudemment, à vitesse très réduite, en sondant le chenal à l'aide d'une longue gaffe, ce qui n'empêchait pas de talonner parfois sérieusement sur les bancs de graviers.



pays basque bateau adour bidouze bayonne bidache
VUE GENERALE 40 HASTINGUES
LANDES D'ANTAN



Le soir, on quittait Peyrehorade en même temps que des gabarres pleines de veaux qui pleuraient leur mère ou de cochons grognants.


Le bateau assurait aussi des services supplémentaires : le dimanche pour les courses de taureaux ou de chevaux ou pour des occasions exceptionnelles, comme le passage de Poincaré à Bayonne.



pays basque autrefois président république
POINCARE A BAYONNE EN 1913
PAYS BASQUE D'ANTAN

Il était, de plus, fréquemment loué pour des excursions en groupe, des fêtes sur l'eau... Dans ces grandes occasions, il s'avançait tout pavoisé, orné de verdure et même d'hortensias en pots. Les chants et les flonflons étaient scandés par le battement de son piston et les invectives jaillissaient à l'adresse des badauds qui le contemplaient des rives. Pour la fête de Bidache, qui a lieu le dernier dimanche de juillet, le bateau descendait dès le samedi à Bayonne chercher les invités et un orchestre. Tout Bidache allait l'attendre au port, et c'est au son d'une marche entraînante que l'on remontait en groupe compact la côte jusqu'à la place du village.


D'autres fois, la fête prenait un aspect plus mondain et les instruments à cordes remplaçaient les cuivres ; et l'on voyait des domestiques stylés servir les invités sur le stables fixées à demeure sur le toit des deux salons, parées en cette occasion de nappes blanches et de bouquets de fleurs.


Le roi d'Angleterre, Edouard VII lui-même, fit, le 22 mars 1907, une excursion jusqu'à Bidache, ainsi que le raconte en ces termes "Le Courrier de Bayonne" de cette date :


Edouard VII à Biarritz.


"Le roi s'est embarqué ce matin, à midi quinze, sur l'"Eclair", le petit bateau à vapeur qui fait le service entre Bayonne et Bidache.


Quelques curieux, groupés sur le quai, attendaient le souverain, qui est bientôt arrivé en automobile, accompagné de plusieurs invités. L'embarcation, décorée avec goût de draperies rouges et de fleurs, était confortablement aménagée, ce qui a permis aux touristes de jouir sans fatigue de ce joli voyage sur l'Adour.


Il est probable qu'ils reviendront à Biarritz vers 6 heures, car le souverain est invité ce soir par la duchesse de Manchester au restaurant Ritz du casino municipal."



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RESTAUARANT RITZ BIARRITZ
PAYS BASQUE D'ANTAN


Ce que "Le Courrier" ne dit pas, c'est qu'un repas fut servi aux voyageurs sur la terrasse du château de Bidache, à moins que ce ne soit au cours d'un autre voyage, car on m'a affirmé à Bidache que le roi avait fait deux années de suite cette agréable promenade.


On vient de me dire que le roi Oscar de Suède fit la même excursion lors de son passage à Biarritz.



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ROI OSCAR DE SUEDE


Je ne saurais affirmer que l'"Eclair" ait passé parfois la barre pour aller jusqu'à Biarritz ou même Saint-Sébastien, pour assister à des régates. Il n'était qu'un bateau d'eau douce peu fait pour affronter les lames de la mer.


Il avait fait cependant, une fois dans sa vie, le grand voyage de la Garonne, où il avait été construit, à l'Adour, où il devait vivre, déjà piloté par Paulin Suhas. On racontait qu'une partie de ce voyage s'étant faite de nuit, le pilote, par crainte d'un échouage, avait trop obliqué vers le large et qu'il avait vu, le matin, le soleil se lever en poupe. Il cinglait droit vers l'Amérique ! Que faire, sinon virer immédiatement de bord et foncer dans le soleil jusqu'au moment où apparaîtraient les dunes et les pins de la côte des Landes ? Que l'on n'aille pas croire, cependant, qu'il n'y a jamais de vagues sur l'Adour ! J'ai connu des gens qui, par jour de tempête, avaient bel et bien le mal de mer, en eau douce, et j'ai vu des gabares, un peu trop chargées de pierres peut-être, aller par le fond par gros temps... Il y a aussi des brouillards denses ; il y a aussi les fortes crues dont certaines empêchaient l'"Eclair" de passer sous les ponts, quoique sa cheminée télescopique put être rentrée au ras du toit.


Mais, bien qu'il fût toujours alerte et en bonne santé mécanique, le pauvre "Eclair", financièrement, n'a jamais battu que d'une aile. La compagnie qui l'avait acquis avait été fondée à l'aide de souscriptions des riverains qui, heureusement pour eux, avaient envisagé, bien plus qu'un bon placement, la création d'une ligne de navigation qui desservait leurs propriétés.


Les actionnaires avaient risqué chacun 2 000 francs, somme qui nous semble insignifiante aujourd'hui, mais qui, alors, représentait quelque chose... mettons une douzaine de vaches. Je crois qu'ils n'en revirent jamais un sou ; ils n'avaient même pas de réduction sur le prix du passage. Ce ne fut qu'une sorte d'avance amortie par le nombre important de voyages qu'ils firent, ainsi que leurs familles. Toutefois, après le départ de mon père pour Paris, en 1899, l'affaire marcha tant bien que mal jusqu'en 1914, sous la direction de M. Laval.


Alors l'"Eclair", comme tout bon Français, prit du service et navigua pour le compte de l'Amirauté britannique. Cependant, son action dans la conduite de la guerre fut bien modeste : il ne fut attaqué par aucun sous-marin et se borna à remorquer des transports de poteaux de mines.


Après cette première tourmente, il fut tacheté par un certain Sabarots. Il reprit son rôle d'avant-guerre ; pas pour longtemps, hélas ! car, pris un jour dans un brouillard aussi dense que le fog de Londres, il s'échoua dangereusement à quelques milles en amont de Bayonne. Le pauvre Sabarots ne se remit pas du tout de ce naufrage et l'"Eclair" pas trop bien.


Sorti à grand peine de sa mauvaise position avec l'aide de nombreuses paires de boeufs, il devint en 1920 la propriété de M. Labarrère, carrier à Guiche, et ne fut plus qu'un remorqueur de gabares chargées de calcaire à destination de la soudière de Mouguerre ou des hauts fourneaux du Boucau.


Les Allemands, pendant l'occupation, le laissèrent tranquille. Il ne fut pas souillé par le pavillon à croix gammée. Son exploitant avait pris, paraît-il, ses précautions pour qu'il restât libre. Il dut servir à passer dans ses flancs pas mal de gens et marchandises, puisqu'on l'avait baptisé, m'a-t-on dit, le "Forceur de Blocus", titre qui me semble un peu exagéré.


Les Allemands partis, il continua encore quelque temps son trafic, devenu trop onéreux par suite de la rareté et de la mauvaise qualité du combustible. Et puis, il était devenu trop vieux et bien fatigué. A partir de 1947, il ne bougea plus de son port d'attache, un peu en amont du pont joignant Guiche à Sames. De tous ses anciens embarcadères, il ne restait plus que des moignons de pieux pourris.



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PORT DE GUICHE ET BIDOUZE
PAYS BASQUE D'ANTAN


Au cours d'un dernier voyage, le 22 septembre 1948, il descendit l'Adour par ses propres moyens, pavillon haut, et faisant entendre une dernière fois sa sirène, accompagné tout au long du parcours par les regrets fervents des populations riveraines, qui avaient bénéficié jadis de ses inappréciables services.


Il est maintenant démonté, découpé au chalumeau. Pauvre "Eclair" ! Avec lui a disparu toute une époque. Les temps ont changé : la batellerie se meurt dans le bassin de l'Adour : plus de tilholes, plus de chalands descendant les nasses de la Nive, plus de galupes à fond plat venant d'au-delà de Dax. Plus de trains de bois descendant lentement au fil de l'eau, plus de halage à la cirgue, avec des mulets que les bateliers appelaient à leur aide, en soufflant dans des conques marines, tels des tritons ; plus de bateaux couverts, plus de grandes voiles carrées, plus de gabariers musclés, ramant comme des galériens et buvant pour se donner force et courage, maintes "tasses" de vin dans les auberges échelonnées sur le chemin de halage. La pinasse à moteur "A tout ha" qui "faisait", d'Urt, le marché de Peyrehorade, a disparu de la circulation. Le camion automobile, qui va de porte à porte et économise les chargements et les déchargements onéreux, accapare maintenant le trafic des marchandises comme l'autocar et l'auto particulière drainent celui des voyageurs.


Quelques très grosses gabares à moteur suffisent maintenant pour le transport des pierres des carrières et du gravier des gaves. Les rives aussi se dépeuplent. La terre se meurt, ainsi que l'eau, justement parce que, faute d'entretien des digues et des fossés, elle est envahie par l'eau qui cesse d'être vivifiante et ne produit plus qu'une végétation de plantes aquatiques, vergnes, joncs et queues de renard.



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GABARRE 40 DAX 1912
LANDES D'ANTAN


Les châtelains ont tendance à négliger et à délaisser leurs résidences d'été, au bord de l'Adour, autrefois si gaies et si bien entretenues. Les goûts ont d'ailleurs changé, tandis que l'argent changeait de poche. C'est le progrès, diront certains !


De l'"Eclair", il ne restera, en bonne place au Musée Basque, que sa figure de proue, monstre bizarre de métal, tenant du coq et du poisson, que M. le Commandant Boissel a eu l'heureuse et louable initiative de demander à M. Linage, dont les ouvriers ont découpé la carcasse de notre vieil et regretté ami, le bateau de Bidache."



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)











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mercredi 24 décembre 2025

LE BATEAU L'"ÉCLAIR" DE BIDACHE À BAYONNE EN LABOURD AU PAYS BASQUE EN 1949 (deuxième partie)

LE BATEAU L'"ÉCLAIR" DE BIDACHE À BAYONNE.


Pendant 51 ans, ce bateau aura marqué l'histoire de la Bidouze et de l'Adour.




pays basque bateau adour bidouze bayonne bidache
DEBARCADERE DU BATEAU ECLAIR BAYONNE
PAYS BASQUE D'ANTAN

D'une longueur de 21 mètres et de 4 mètres de large au maître-bau, ce petit bateau à vapeur et à 

hélice avec cheminée rabattable, a été lancé, en 1893, à Langon (Gironde).

Avec une charge maximum de 10 tonnes, une jauge brute de 20 tonneaux, son tirant d'eau est de 

1,25 m en charge.

Son équipage de 3 hommes (pilote, chauffeur et mécanicien) a assuré, jusqu'en septembre 1948, 

avec une vitesse maximum de 8 noeuds, un service régulier entre Bayonne et Bidache ou 

Peyrehorade, les jours de marché, de passagers mais aussi d'animaux.




Voici ce que rapporta à ce sujet M. André Tournier dans le Bulletin de la Société des sciences, 

lettres & arts de Bayonne, en janvier 1949 :


"Le bateau l'"Eclair".



... Pour nous, collégiens en vacances, Maribère, avec ses deux cours d'eau, le vaste Adour devant, l'Aran, plus intime et plus sauvage non loin derrière, son réseau de fossés poissonneux, ses bois, ses pittoresques coteaux montant vers Bardos, sa cavalerie de demi-sang, ses arbres fruitiers, était un vrai paradis terrestre.



Pour les passagers, c'était surtout l'endroit où il y avait des chênes, très gros et très vieux, renforcés par de la maçonnerie et cerclés de fer. Ils ont leur légende à laquelle se mêle, une fois de plus, le souvenir de l'occupation anglaise.



En un temps où l'on pouvait aller de l'Adour à Bardos en marchant sur la cime des arbres (sic), les Anglais étaient venus choisir, parmi les chênes réputés pour la construction des navires, le bois dont ils avaient besoin pour leurs chantiers de Bayonne. Ces quelques troncs, déjà très beaux, situés au bord de l'eau et faciles à débarder, avaient tenté la hache des charpentiers. Mais leur chef, ami des beaux arbres, comme le sont les Anglais, avait ordonné qu'on les respectât. Si ceci est vrai, ils auraient plus de 500 ans d'âge.



Bien entendu, mon père nous avait soignés et l'embarcadère avait été construit juste en face de notre jardin. Mais il arrivait bien tôt, ce bateau ! La bonne courait au bord de l'eau et criait : "Il est au Bec de la Bidouze !... Il est au Cousté !... Il est à Sorhouet !..." On se brûlait en avalant le café au lait trop chaud, on mettait vite chapeau et voilette, et on s'élançait vers l'embarcadère.



Heureusement que lorsque le courant descendait était un peu rapide, l'accostage se faisait à contre-courant, après une large évolution, qui donnait un peu de répit aux retardataires. C'était une belle manoeuvre, exécutée par Paulin Suhas, le patron pilote, et Douai, l'homme d'équipage.



Quand la marée était très basse, il était bien effrayant pour les dames de franchir la passerelle, qui n'était qu'une simple planche en pente, sans main courante, engagée sur une entretoise de fer, en dessous de la dernière marche. Mais on leur tendait galamment une main caleuse et, la planche retirée, l'amarre larguée, la longue gaffe remise à sa place habituelle, sur le toit qui protégeait les passagers de la pluie et du soleil, on fendait à nouveau les flots vers Urt, en produisant un beau sillage dont les vagues, se brisant sur les berges, roulaient les canards affolés et faisaient danser les couralins à l'attache.



Puis on passait entre le château de Lissalde, ancienne demeure des Laborde-Lissalde, seigneurs du Saudan, appartenant alors à la famille Labat, et la plaine de Brannes, sur Saint-Laurent-de-Gosse, d'où l'on extrait de la tourbe.



Le gérant de la compagnie, M. Duhau, habitait à Urt, tout au bout du Campas, une maison d'où l'on avait une vue superbe sur la vallée. Quand il voyait arriver le bateau, il se dépêchait de descendre jusqu'au port d'Urt pour prendre son service et percevoir, pendant la fin du trajet, le montant des passages, de l'ordre de 0,75 à 1 franc par personne, si j'ai bonne mémoire. On était parfois obligé de l'attendre un peu, mais tout se passait en famille.



On embarquait, outre M. Duhau, quelques Urtois : parfois M. Pelot, qui était quelque chose dans la compagnie, M. de Roll, dont le château de Montpellier se voyait sur l'autre rive, la famille de Croiseuil ; et en route pour Saint-Barthélemy !



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CHÂTEAU DE ROLL-MONTPELLIER
40 ST LAURENT DE GOSSE



L'embarcadère se trouvait sur le bras qui sépare l'île de Marignan de la rive landaise. Là, montaient à bord, les châtelains de ce coin, autrefois si vivant l'été, aux jardins si bien entretenus : M. Trubert, écrivain et diplomate, les de Marignan, les Nounès, etc. L'arrière de l'"Eclair" (les premières classes) devenait un cercle de gens distingués, mais quelque peu distants. Peu de conversation. Chacun, après un salut cérémonieux, allait occuper l'un des fauteuils placés en rond sur la plage arrière, tandis que M. le Curé de Saint-Barthélémy descendait dans l'étroit salon pour y lire son bréviaire en toute tranquillité.



Pendant ce temps, à l'avant, se poursuivaient les conversations des paysannes barthaises, aussi nasillardes que les canards qu'elles portaient dans leurs paniers plats, et éclataient des choeurs à plusieurs voix comme il s'en chante encore dans nos campagnes. On jouait aux cartes : le maréchal des logis, commandant la brigade de gendarmerie de Bidache, déclarait sentencieusement : "Non, je ne jouerai pas au poker ! Car c'est, je ne dirai pas un jeu de voleurs, parce que l'uniforme me commande, mais c'est un jeu de menteurs !..."



Et l'on cassait la croûte, et tout cela donnait soif. Heureusement qu'il y avait une buvette à bord où le paillet de Guiche coulait à flots, remonté sans arrêt de la cambuse de l'avant par une écoutille qui se trouvait presque sous les pieds du pilote.



Le petit vapeur fendait bientôt le vaste miroir d'eau qui s'étend entre le confluent de l'Ardanavy, petit affluent basque que remontent encore quelques bagarres pour le compte d'une carrière et l'île de Brocq. Le port d'Urcuit ne l'intéressait pas, pas plus que celui de Lahonce, situé sur un bras assez étroit, fréquenté seulement par quelques gabarres.



Par-dessus les arbres de l'île de Lahonce, on apercevait le clocher de l'ancienne abbaye, de forme trinitaire (à trois pointes) inusitée dans la région. L'ancien clocher ayant été détruit par la foudre, le curé d'alors, qui avait été vicaire en Soule, fit reconstruire ce clocher quelque peu hérétique puisque de ses trois pointes, qui représentent les trois personnes de la Sainte Trinité, celle du milieu, qui représente le Père, domine par trop les deux autres Personnes, ce que l'on ne voit pas en Soule.



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EGLISE 64 LAHONCE
PAYS BASQUE D'ANTAN




"Martinolet", propriété de la famille Personnaz, était laissé à tribord, et bientôt se détachait de Naguille, à bâbord, le couralin vert sur lequel Me Guichenné, serviette sous le bras, venait embarquer en pleine eau.



Cela donnait encore l'occasion d'une belle manoeuvre que tout le monde suivait avec intérêt.



En face, le moulin à marée de Bacheforêts, dont le bassin était déjà bien envasé, ne retenait guère l'attention. On s'intéressait davantage aux belles propriétés de Saint-Etienne : Rance, Larbeü, Jouanché, Port-Leyron, et au château Caradoc, de goût autrichien, dont les tours impressionnaient mon imagination d'enfant.



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LA TOUR DU CHÂTEAU CARADOC BAYONNE
PAYS BASQUE D'ANTAN



Dois-je décrire Bayonne, le panorama jalonné par Camp-de-Prats, les flèches de la cathédrale, la Porte de France, le pont, la citadelle ? Après être passé sous le pont de fer (quelle joie quand on y passait en même temps qu'un train) l'"Eclair" lançait un coup de sirène impressionnant que se renvoyaient plusieurs fois, à la surface de l'eau, les maisons riveraines et, après une dernière évolution savante, il accostait, vers 9 heures, aux allées Boufflers, proue en amont, primitivement en face de la maison Lebas, plus tard près du blockhaus, maintenant disparu, à l'entrée du Jardin Public, dénommé depuis square Pouzac.



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LA NIVE AU PONT DE FER BAYONNE
PAYS BASQUE D'ANTAN



L'après-midi, un peu avant 5 heures, un coin de sirène rappelait que l'heure du retour approchait. Les passagers du matin rembarquaient, chargés, non plus de canards et volailles, mais de denrées et de tissus achetés en ville. Les retours étaient moins bruyants : on était fatigué ; on avait faim, on mangeait, on buvait aussi. Le mécanicien, sans se faire prier, faisait frire pour quelque passager, un morceau de ventrèche, ou faisait griller quelques sardines salées sur le foyer de la chaudière.



Quand la saison avançait, la nuit qui tombait répandait une mélancolie sur le fleuve, et l'on n'entendait plus guère que le halètement de la machine, le bruissement de l'eau et les interminables histoires que racontait Paulin, tout en tournant sans arrêt, à petits coups, et machinalement, la roue du gouvernail, sous l'inscription classique "Défense de parler au pilote". Paulin avait beaucoup navigué et, avant d'être marin d'eau douce, il avait, comme beaucoup de riverains, servi dans la marine de l'Etat en qualité d'inscrit maritime.



La nuit venue, on allumait les feux vert, blanc et rouge règlementaires, car la navigation était alors très active sur l'Adour et n'avait pas encore été tuée par le chemin de fer et le camion ; et les abordages étaient à craindre. L'éclairage du bord était plutôt triste et fumeux, et je ne me rappelle pas avoir vu fonctionner l'éclairage électrique qui, pourtant, avait été installé."



A suivre...


(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)











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lundi 24 novembre 2025

LE BATEAU L'"ÉCLAIR" DE BIDACHE À BAYONNE EN LABOURD AU PAYS BASQUE EN 1949 (première partie)

LE BATEAU L'"ÉCLAIR" DE BIDACHE À BAYONNE.


Pendant 51 ans, ce bateau aura marqué l'histoire de la Bidouze et de l'Adour.



pays basque bateau adour bidouze bayonne bidache
DEBARCADERE DU BATEAU ECLAIR BAYONNE
PAYS BASQUE D'ANTAN

D'une longueur de 21 mètres et de 4 mètres de large au maître-bau, ce petit bateau à vapeur et à 

hélice avec cheminée rabattable, a été lancé, en 1893, à Langon (Gironde).

Avec une charge maximum de 10 tonnes, une jauge brute de 20 tonneaux, son tirant d'eau est de 

1,25 m en charge.

Son équipage de 3 hommes (pilote, chauffeur et mécanicien) a assuré, jusqu'en septembre 1948, 

avec une vitesse maximum de 8 noeuds, un service régulier entre Bayonne et Bidache ou 

Peyrehorade, les jours de marché, de passagers mais aussi d'animaux.




Voici ce que rapporta à ce sujet M. André Tournier dans le Bulletin de la Société des sciences, 

lettres & arts de Bayonne, en janvier 1949 :


"Le bateau l'"Eclair".



C'est avec une compréhensible tristesse que tous les vieux Bayonnais, tous les riverains de la Bidouze et de l'Adour, de Bidache jusqu'à Bayonne, ont appris, le 22 septembre 1948, que le bateau "Eclair", "Lou Bachet de Bidache" avait descendu une dernière fois le fleuve pour entrer dans un chantier de démolition.



Ce petit vapeur s'en allait, en effet, emportant les souvenirs émus de la plupart de ceux qui ont vécu dans le pays à l'époque où il faisait si bon vivre (n'en déplaise aux jeunes qui ne croient pas ceux qui parlent du bon vieux temps). Je l'ai particulièrement connu, ce brave "Eclair", qui, tous les lundis et tous les jeudis, les jours du marché d'alors, descendant d'abord la Bidouze, de Bidache à Guiche, puis l'Adour, de la Bidouze à Bayonne, chargé de passagers pittoresques, de volailles et parfois même de veaux amarrés à la rambarde de la proue.



Il avait un air bon enfant et campagnard au temps où les filles portaient, non des permanentes, mais un chignon enveloppé dans un "mouchoir de tête" noir. Pour tous, il venait de la vraie campagne gasconne : témoin cette réplique que l'on peut lire dans le livret d'une des premières revues locales bayonnaises : "Madame Pou trique".


"Es bertat, Balty qu'és badude à Peyrehourade ?

— Amic, n'as pas mentit. Que souy arribade à Bayoune per lou bachet de Bidache, dap un gouyat escarabilhat."



Balty, en effet, actrice parisienne, qui avait bien voulu accepter un rôle dans cette revue, était originaire de Peyrehorade. Pourtant, bien que l'"Eclair" assurât tous les mercredis le service Bidache-Sainte-Marie-Peyrehorade, je doute qu'elle ait choisi ce moyen de transport pour venir à Bayonne. L'"Eclair" était, en effet, le bateau de Bidache et du marché de Bayonne.



pays basque bateau adour bidouze bayonne bidache
ACTRICE LOUISE BALTHY


Bidache, chef-lieu de canton important, n'est pas desservi par le chemin de fer et, en ce temps-là, il n'existait pas d'autobus. Guiche et Sames eux-mêmes n'étaient desservis que par des haltes qui n'enregistraient pas de bagages. Les riverains de l'Adour n'avaient même pas de route terrestre pour sortir de chez eux, le chemin de halage étant en principe interdit aux voitures et, de plus, trop étroit, en maints endroits, pour que l'on puisse y rouler autrement qu'à bicyclette. Tout cela incita mon père, M. Félix Tournier, à mettre sur pied un service régulier par eau.



Il y avait eu, à vrai dire, des précédents.



Sans parler des gabarres couvertes, sortes de coches d'eau, qui descendaient à la "cirgue" et, aidées par la marée, de Peyrehorade, Bidache et Guiche, et qui continuèrent longtemps leur service, même après la cessation du service de l'"Eclair", il y avait eu autrefois sur l'Adour un bateau à roues dont m'a parlé ma grand'mère. Il remontait l'Adour jusqu'à Dax, les mercredis, je crois, commandé par un certain Pauc, qui criait beaucoup du haut de sa passerelle et particulièrement : "Estope à la machine". Il a dû disparaître entre 1850 et 1860, tué par le chemin de fer. Il me semble me rappeler qu'il s'appelait "La Ville de Dax".



Plus récemment, quelque temps avant l'"Eclair", existait le "Progrès", petit bateau en bois, qui fit naufrage et que j'ai vu, pendant de longues années, pourrir et se désagréger en face d'Urt, près de Castillon, dans la sorte de baie que forme là le fleuve.



L'"Eclair" fut acquis pour le remplacer et fut lancé à Langon, sur la Garonne, vers 1893. Ma mère se rappelle très bien avoir fait le voyage pour aller le voir quand j'étais encore tout petit.



Il mesurait 21 mètres de long, 4 mètres de large au maître-bau et avait un tirant d'eau de 1 m. 25 en charge.



Sa jauge était de 25 tonneaux et sa charge maxima de 10 tonnes. Sa chaudière verticale produisait la vapeur nécessaire à un unique piston dont les points morts obligeaient à une manoeuvre assez pénible pour la mise en marche et surtout quand il fallait faire brusquement marche arrière. Le mécanicien devait alors, à l'aide d'un levier qu'il engageait dans des trous "ad hoc" sur sa périphérie, faire faire au volant, dans le sens voulu, une portion de tour assez importante.



Ce piston développait une puissance de 48 CV qui, malgré un nom prometteur de grande rapidité, ne permettait certainement pas à l'"Eclair" de filer plus de 7 ou 8 noeuds. C'est dire que la marée, montante ou descendante, avait une incidence assez marquée sur l'horaire.



Tous les villages de la région dont le territoire touche à une rivière tant soit peu navigable ont un "port", souvenir de l'ancienne importance des transports par eau. Même Bardos, dont le clocher est pourtant perché bien haut et bien loin de l'eau, possède son "port" sur l'Aran, comme Mouguerre sur l'Adour.



Le bateau quittait donc le "port" de Bidache vers 7 heures, emportant, dans la fraîcheur du matin, un certain nombre de Bidachots, dont les noms sont restés dans ma mémoire. Les Perret, les Pourquié, les Ponsolle, la commissionnaire Eulalie, etc... ; des Basques, venus à pied du côté de la route de Saint-Palais ou d'Orègue, des gendarmes. On ne perdait de vue les ruines du château des ducs de Gramont à Bidache, où Henri de Navarre venait retrouver la belle Corisande, comtesse de Guiche, que pour apercevoir les ruines, plus anciennes et couvertes de lierre, du château de Guiche.



pays basque bateau adour bidouze bayonne bidache
RUE DE LA TOUR ET VIEUX CHÂTEAU GUICHE
PAYS BASQUE D'ANTAN



Nous sommes, en effet, en plein fief de cette illustre famille qui, sous les noms des comtes de Guiche, ducs de Gramont, ducs de Guiche, princes de Bidache, s'illustra tout au long de l'Histoire de France dans la carrière des armes et la diplomatie.



Les ruines du château de Guiche dominent la rivière du bord d'une falaise calcaire faisant face à la plaine de Hapches (Haches en gascon), dont le nom vient, dit-on, des armes qu'on y retrouvait jadis, armes provenant d'une bataille livrée en 1449 par Gaston de Foix, époux d'Eléonore de Navarre, venu pour assiéger le château, contre l'armée de secours composée de Basques et de Bayonnais, partisans des Anglais et commandés par Ogerot de Saint-Pée et John Astley, maire anglais de Bayonne.



pays basque bateau adour bidouze bayonne bidache
VIEUX CHÂTEAU DE GRAMMONT GUICHE
PAYS BASQUE D'ANTAN



Cette armée, mise en déroute, fut poursuivie jusqu'à Bayonne et Saint-Pée, et le château se rendit le 15 décembre.



A Guiche, on embarquait, bien entendu, des Guichots, mais aussi des Samots venus des rives droites de la Bidouze, du quartier Saint-Jean surtout ; et n'allez pas confondre, je vous prie, les gens de ces deux communes, comme ont tendance à le faire les nouveaux venus, ignorants des choses du pays depuis qu'il existe une gare baptisée Sames-Guiche. Bien qu'à son parler, on distingue un Samot. Quant aux Guichots, ils ont gardé, auprès de leurs voisins tout au moins, une assez mauvaise réputation, depuis que les bandes des comtes de Guiche se sont installées à la bourgade, autour du château.



Bientôt l'"Eclair" débouchait par-dessous le pont du Bec de la Bidouze sur les ondes du vaste fleuve.



pays basque bateau adour bidouze bayonne bidache
BATEAU ECLAIR PEYREHORADE
LANDES D'ANTAN



La vue, dans cette partie du trajet, est splendide et s'étend par-dessus le miroir de l'Adour, sur les coteaux et les montagnes, avec la Rhune, comme fond de décor, exactement dans l'axe du fleuve.



Bientôt on faisait une courte halte au Cousté, sur la rive droite, à l'extrémité du chemin descendant de Sainte-Marie-de-Gosse.



Puis, pour éviter les bancs de sable de Mate-Pedouilh (tue-pou, tue-vermines), ainsi nommé parce que l'endroit était commode pour se baigner, l'"Eclair" se rapprochait de la rive gauche, déjà basque par les noms de ses maisons : "Etchechoury", "Balin", "Etchebiague", "Etchart", "Etchebeheiti", etc.



Un peu avant 8 heures, il accostait à l'embarcadère de Maribère, devant chez nous, aux confins à la fois de Guiche, d'Urt et de Bardos."



A suivre...



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)











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mardi 25 octobre 2022

L'ÉMIGRATION BASQUE AU VENEZUELA EN 1903

L'ÉMIGRATION BASQUE AU VENEZUELA.


Les Basques ont émigré de façon massive en Amérique, Nord et Sud, pendant plus d'un siècle.



émigration basque venezuela carte
CARTE DU VENEZUELA 1730
PAR LE SR D'ANVILLE



Voici ce que rapporta à ce sujet le quotidien L'Eclair, le 22 février 1903 :



"Le Venezuela. 

Les divers éléments de la population Vénézuélienne.

Dans la zone tempérée. — Les conquistadores. — Les peuplades autochtones. — Le levain de l’avenir. — La prépondérance des Espagnols. — La classification des Indiens. — Le rôle des Catalans et des Basques.



Ainsi qu'on s'y pouvait attendre, le peuple vénézolano ne s’est pas "cristallisé" dans la région basse, ni dans les llanos, ni sur les bords du prestigieux Orénoque ; c’est dans la zone tempérée des hauteurs qu’il a réuni ses éléments, au-dessus des 550-600 mètres où la tierra templada sc dégage définitivement de la tierra caliente.



Les Conquistadores ne se trouvèrent pas, à leur arrivée dans le pays, devenu depuis le Vénézuéla, devant une civilisation positive, consistante, déjà relativement avancée, comme au Mexique devant celle des Aztecs, en Colombie, devant celle des Muyscas, au Pérou devant celle des Quichuas.



lis n'y rencontrèrent que des peuplades et sous peuplades sans cohésion, sans agriculture raisonnée, sans industries, sans lettres et sans finances ; bref, des enfants de la nature appartenant à diverses races ou sous races, à divers idiomes ou systèmes d’idiomes.



émigration basque venezuela carte 1925
CARTE DU VENEZUELA 1925



Les uns étaient grands, les autres moyens, d'autres étaient encore nains et n’avaient, dit l'un des conquérants, que cinq empans de haut, soit un mètre. D’aucuns étaient autochtones, c'est-à-dire fixés depuis longtemps sur le sol, sans que leurs traditions les fissent venir d’Orient ou d’Occident, ou du Sud, voire du Nord, par-dessus la mer ; mais diverses tribus de la terre froide et de la terre tempérée venaient originairement des monts, plateaux de la Colombie, et dans les Llanos chassaient et pêchaient des clams de la nation des Caraïbes primitivement partis du Brésil.



Dans ce milieu vague, inconsistant, incohérent, impuissant, les Espagnols furent le levain de l’avenir. Pas seulement des Espagnols de race, mais aussi des Européens "espagnolisants" accompagnant les fiers "hidalgos" en qualité de co-conquérants, co-convertisseurs, co-éducateurs et avant tout, co-dévastateurs.



L’Espagne possédait alors l'hégémonie dans le monde occidental ; son roi était aussi l'empereur du Saint-Empire ; les routiers de la conquête américaine étaient sans doute surtout des Castillans, des Andalous, des Estrémaduriens, des Catalans (et beaucoup de Basques) ; en second lieu venaient des Allemands, des Brabançons, des Flamands, des Italiens et autres. Naturellement, tout ce monde "épique" parlait le castillan ; et ce fut le castillan qui donna le ton à la nouvelle société née du mélange avec les indigènes ; lui qui, finalement, hérita de tous les idiomes des aborigènes, comme le catholicisme absorba tous leurs fétichistes et toutes leurs traditions.




émigration basque venezuela poste timbre
TIMBRE DU VENEZUELA 1903



Avec le temps, presque tout ce qui n’était pas espagnol disparut en apparence, et maintenant, l’immense majorité des Vénézuéliens ne connaît que l’espagnol, ne pense qu’en espagnol et n'a de révérence que pour le "très saint sacrement de l’autel" ; mais, comme on peut bien croire, le fond du fond, l’âme d’une multitude de Vénézolans, soi-disant Castillans, garde encore, en ses profondeurs, les instincts ataviques ; la foule des Indiens, indienne encore, en vérité vraie, est peinte "à la caballero".



Les Indiens, encore considérés et classés comme tels, ceux qui ont gardé quelques restes d’indépendance, et ceux qu'on ne range pas parmi les Blancs en dépit de la bienveillance qui blanchit ici tant de Peaux Bouges, les Indios se divisent officiellement en deux classes : Indios racionales (Indiens raisonnables) ou Gente de razon (hommes de raison) et Indios sin razon (Indiens sans raison) perdus dans les bois et les savanes.



émigration basque venezuela monnaie
PIECE BOLIVAR 1903



Parmi les Espagnols qui ont modelé le pays, ceux qui ont fait le plus pour le transformer à demi en terre européenne, les Catalans et les Basques, n’étaient justement pas des Castillanophones.



Les Catalans parlaient et parlent encore une sorte de languedocien très voisin de nos patois du Sud-Ouest et du Sud. Ils vinrent en grand nombre, principalement en qualité de commerçants, de spéculateurs, d’hommes de métiers, d'industriels, habitués à réussir partout et toujours. Car, dit le proverbe espagnol, "de la pierre même un Catalan sait tirer du pain". 



Plus nombreux, peut-être, certainement plus influents à la longue, débarquèrent les Basques, ces Escualdunacs, dont l'idiome, aux mots démesurés, ressemble au turc, au hongrois, à l'iroquois, à l’algonquin, plus qu'au latin et à l’espagnol. Le Vénézuéla leur doit la fondation des villes de La Guaira, de Puerto Cabello, de Calabozo, le premier peuplement des bords du lac de Valencia et de la vallée d’Aragua, ce qu’il a de plus amène, de plus riche, de plus habité dans toute la République. Le "libérateur" de l’Amérique espagnole, tout au moins du Vénézuéla, de la Colombie, de l’Icuador, du Pérou, de la Bolivie, le vainqueur de Junin et d’Ayacucho, l’homme aux statues sans nombre, Simon Bolivar, qui, bien entendu, plus de deux siècles après l'immigration de ses ancêtres, ne savait pas un traître mot de basque, était de lignée basque, ayant pour ancêtre un des Escualdunacs qui jetèrent les fondements de La Guaira.



émigration basque venezuela bolivar
STATUE DE SIMON BOLIVAR
A GUAYAQUIL 1903


Espagnols ou censés tels, Indios racionales, Indios sin razon ne font pas toute la nation, il faut leur ajouter les Noirs, dont il y avait une soixantaine de milliers aux environs de l’an 1900 ; ils faisaient alors environ les huit centièmes de la nation, mais ils sont descendus fort au-dessous de ce taux ; l’importation des esclaves ne ravive plus cet élément, qui disparaît peu à peu par métissage dans la masse de la nation ; il ne compte plus que dans les ports de la mer des Antilles, sous un soleil plus que terrible, dont ils s’accommodent à merveille.



Ce n’est pas tout encore : chaque année des Européens viennent d’Europe. On les a baptisés du nom de Jorungos : plus de la moitié arrivent d’Espagne ; ils contribuent à maintenir le Venezuela dans la tradition "ibérique". Presque tous ces étrangers se fixent dans les villes ou leurs banlieues, notamment à Caracas, cité de 75 000 âmes, qui se vante d’être le "Paris de l’Amérique du Sud".



Cette immigration atteint rarement mille personnes par année, cependant le peuple vénézuélien s’accroît constamment malgré les misères politiques et sociales naturelles à un Etat officiellement "républicain, fédéral, alternatif, populaire, électif et responsable".



Après la grande guerre de l’Indépendance, vers 1825, on estimait les Vénézuéliens à 660 000 ; 100 à 150 000 de moins qu’avant les premiers coups de feu tirés en 1810.



En 1840, on atteignit à peu près le million ; en 1852, le million et demi ; vers 1882, les deux millions, et l’on est maintenant aux environs de deux millions et demi ; là-dessus 250 000 Indios racionales et 60 000 Indios sin razon, plus 20 000 Indiens "cantonnés" en voie de passer de la "déraison" à la raison.



Tel est présentement ce pays déchiré par les guerres civiles ; elles ont fini par amener sur lui la malédiction de l’intervention étrangère dont les débarrassera lestement le concours "désintéressé" des Etats-Unis."


(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)





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