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mercredi 12 juillet 2023

"UNE HISTOIRE DES BASQUES" PAR ADRIEN PLANTÉ EN 1897 (cinquième et dernière partie)

 

"UNE HISTOIRE DES BASQUES" PAR ADRIEN PLANTÉ.


Pierre, Raymond, Adrien Planté, né le 4 octobre 1841 à Orthez (Basses-Pyrénées), mort le 27 mars 1912 à Orthez (Basses-Pyrénées), est un député français, historien, félibre et homme de lettres.



député basses-pyrénées béarn maire histoire
ADRIEN PLANTE



Voici ce que rapporta à ce sujet, en 1897, M. Adrien Planté, Président de la Société des Sciences, 

Lettres et Arts de Pau, lors du Congrès de Saint-Jean-de-Luz de la Société d'Ethnographie 

Nationale et d'Art Populaire :



"... Et tandis que l'Europe, encore dans les langes d'une civilisation à peine esquissée, était déchirée et par la conquête et par les guerres civiles, nos provinces pyrénéennes vivaient heureuses sous l'abri de leurs institutions nationales.



Témoins vénérables de la sagesse des ancêtres, ces institutions avaient assuré à nos pères la dignité dans le travail, la liberté individuelle dans l'indépendance de la nation ; elles avaient éclairé la genèse de peuples aussi législateurs que guerriers, et ceux-ci avaient pu, grâce à elles, se maintenir en cet état unique, exemplaire, sans avoir à recourir à ce que nous désignons aujourd'hui par un euphémisme d'une ironie sanglante... le concert européen !...



Le vent d'égalisation, d'unification, d'absorption qui souffle autour de la constitution naissante menace de tout emporter de ce qui reste de ce passé glorieux.



L'émoi est grand. Le trouble est profond. Et certes, s'il y eut des protestations, il ne faut pas s'en étonner, encore moins les blâmer...



Comme je l'ai déjà dit dans une autre enceinte, pour l'honneur de nos quatre provinces, ces cris de la conscience nationale étaient nécessaires : le sacrifice ne devait être que plus beau...



Et puis, s'il en eût été autrement, il eût semblé que de leurs tombes, où glorieux ils s'étaient endormis, confiants dans les destinées du pays, nos pères allaient renier nos descendants ;



Eux, les législateurs qui avaient si longtemps fondé, élargi, assuré les institutions du pays libre ;



Eux, les guerriers qui avaient si longtemps contenu et fait reculer les ennemis de la terre franche,..



Et l'on s'inclina !...



L'assemblée des commissaires béarnais réunis à Pau le 28 octobre 1789 avait déclaré que "le salut de la patrie et le bonheur de l'empire ne peuvent se trouver que dans l'union intime de toutes les parties de l'État, et qu'il n'existe pas de plus beau titre que celui de Français"...



Ces paroles, inspirées par le sage Mourot, eurent un profond retentissement dans tout l'ancien royaume de Navarre : l'apaisement se fit dans une union, jamais troublée depuis...



Faut-il vous rappeler, Mesdames et Messieurs, ce qui a suivi cette époque mémorable, véritable tournant de l'histoire, qui ouvrait la voie au dix-neuvième siècle ?



Oh ! nous touchons ici à l'histoire contemporaine, dont il est toujours grave de remuer, en pareille occasion, les trop jeunes événements.



Ce que je puis dire, ce que je dois dire, ce que vous me reprocheriez de ne pas dire hautement, au risque de me voir taxer de flagornerie intéressée, c'est que, le sacrifice consommé, les Fors irrémédiablement perdus, l'unité nationale proclamée, la France n'a pas eu de meilleurs citoyens, de meilleurs soldats, de fils meilleurs que les Basques.



Ils tinrent à bien établir par leur attitude absolument patriotique que les leçons ancestrales n'avaient pas été perdues, et que l'esprit des vieux âges, rappelé récemment par l'éminent auteur de Ramuntcho, ne cessait de planer dans l'air autour d'eux.



Sentinelles avancées de la France unifiée, comme ils l'avaient été de la Gascogne et de la Navarre menacées, ils surent opposer leurs fières poitrines à toutes les agressions ; la frontière pyrénéenne fut encore tracée pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire par leur sang généreux.



On vous redira dans le cours de ce Congrès les gestes de vos pères pendant les grands jours de l'épopée révolutionnaire et impériale ; mais je ne puis prononcer le mot de frontière en face de notre imposante chaîne pyrénéenne sans songer à l'héroïque Harispe, qui, en 1793, avec les intrépides chasseurs basques d'abord, ensuite avec sa division d'arrière-garde en 1814, a gravé sur le marbre de nos montagnes d'impérissables souvenirs... Et il ne fut pas le seul héros de sa famille... A lena, l'empereur passe devant le 4e léger composé de Basques :

"-— Vous avez là un beau régiment, colonel.

— Plus bravo que beau, Sire, répond le colonel.

— Nous le verrons tout à l'heure", riposte l'empereur.



Et le soir, après la victoire, le colonel Harispe, fait général sur le champ de bataille, porté blessé devant Napoléon, lui rendait l'hommage de ses trois frères couchés ce même jour au champ d'honneur.


pays basque autrefois harispe marechal
MARECHAL JEAN-ISIDORE HARISPE

N'avais-je pas raison de vous dire, en commençant cette trop longue causerie, que, pour un peuple qui n'a pas d'histoire, vous trouveriez que beaucoup d'historiens se sont occupés du peuple basque ?



Mais ne vous semble-t-il pas surtout qu'il s'est chargé lui-même d'écrire son histoire, et une belle histoire, en actions ?



Vous avez fait acte de véritable et intelligent patriotisme, Messieurs de la Société nationale d'Ethnographie, en organisant ces congrès, ces expositions, et grâce à eux en recueillant les éléments d'une histoire complète, sincère, digne de tout crédit.



Pour le peuple basque, c'est un hommage bien légitime et bien précieux que vous lui rendez, et dans lequel il doit puiser de beaux enseignements, de salutaires leçons.



Il doit voir dans notre oeuvre, comme je l'y vois moi-même, une reprise d'intensité de vie, une affirmation éclatante de vitalité.



La tradition doit les attirer, car la tradition, ce n'est pas la mort, c'est la vie avec son perpétuel rajeunissement.



Comme nous le disait hier dans un fort beau langage notre éminent compatriote M. de Fourcaud, que M. le Ministre de l'Instruction publique a eu l'heureuse pensée — dont nous lui sommes très reconnaissants — de déléguer pour le représenter au milieu de nous, "la tradition, ce n'est pas le séparatisme, c'est la manifestation d'originalité provinciale qui ne saurait nuire à la constitution nationale".



Permettez-moi donc, pâle écho de son éloquence, de vous redire avec lui :

"Prenez conscience de vos traditions. Garder les leçons de ses ancêtres, ce n'est pas revenir en arrière ! Plus vous serez Basques, plus vous serez Français."



Donc, amis du Pays Basque, haut le front, haut les coeurs et en avant !



Je termine en vous proposant de protester avec moi contre l'idée désolante que je trouvais énoncée par un Basque, qui a écrit sur l'origine des Basques !


"Les gladiateurs saluaient César avant de tomber égorgés. N'attendons pas ce servile, ce dérisoire hommage des Basques qui vont aussi mourir... C'est à nous de saluer d'un dernier, d'un sympathique adieu, le clan des Euskariens de France et d'Espagne, les fils des Cantabres de la Rome antique...", etc., etc. Je n'achève pas.



Certes la défense des Basques d'Espagne est en bonnes mains, dans celles des Guipuzcoans éminents qui sont venus à cette séance nous apporter le témoignage de leur précieuse confraternité.



C'est à vous, Basques français, qu'il appartient de protester énergiquement contre ces paroles d'un Basque français.



Assurément — et c'est la loi heureuse du progrès, — tout se transforme dans l'humanité : législations, langues, esprits, intelligences, institutions, moeurs, coutumes... Une seule chose doit rester immuable : l'amour de l'homme pour tout ce qui doit être aimé... Rassurez-les donc, ces pessimistes qui voient le Pays Basque mourant, qui affirment du haut de leur dogmatique erronée que la nationalité basquaise doit fatalement disparaître, et dites-leur hardiment : Cela n'est pas vrai !



Non, un peuple ne meurt pas quand, ainsi que vous savez le faire, dans toute l'ardeur de votre fière indépendance, il aime les souvenirs de deux mille ans d'une histoire insuffisamment connue peut-être, mais suffisamment affirmée par des actes irrécusablement glorieux.



Non, un peuple ne meurt pas qui aime, comme vous, la foi de ses pères, résistant à toutes les épreuves, à toutes les invasions !



Non, un peuple ne meurt pas qui aime, comme vous, sa langue maternelle, cette langue mystérieuse et troublante qui, du berceau jusqu'à la tombe, exprime tantôt avec une énergie rare, tantôt avec une si séduisante harmonie les sentiments de tant de générations toujours jeunes et toujours inspirées dans leur inaltérable poésie...



Non, un peuple ne meurt pas qui, comme vous, peut donner, dans la seule période que nous venons de vivre ; aux lettres, un poète comme Elissambouru ; aux sciences, un savant comme Antoine d'Abbadie ; aux beaux-arts, celui que nous aimons à nommer notre grand Bonnat, toujours debout et en avant quand il s'agit d'accroître le patrimoine d'honneur de la nation !



pays basque autrefois peintre labourd musée
PEINTRE LEON BONNAT
PAYS BASQUE D'ANTAN


Non, un peuple ne meurt pas qui aime enfin, comme vous le faites, le drapeau national, aussi pieusement chéri dans ses épreuves imméritées que dans ses victoires inoubliées, flottant respecté partout où la civilisation menacée et la conscience humaine confiante réclament le concours de sa force et le prestige de sa gloire !...



Il vivra toujours, ce peuple qui garde au fond du coeur le culte sacré de toutes ces grandes et saintes harmonies, faisceau magnifique que tous ici, dans un sentiment commun d'admiration filiale et d'irréductible amour, nous saluons de ce mot divin : La Patrie !

16 août 1897."



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)






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lundi 12 juin 2023

"UNE HISTOIRE DES BASQUES" PAR ADRIEN PLANTÉ EN 1897 (quatrième partie)

 


"UNE HISTOIRE DES BASQUES" PAR ADRIEN PLANTÉ.


Pierre, Raymond, Adrien Planté, né le 4 octobre 1841 à Orthez (Basses-Pyrénées), mort le 27 mars 1912 à Orthez (Basses-Pyrénées), est un député français, historien, félibre et homme de lettres.



maire orthez béarn député basses-pyrénées
ADRIEN PLANTE



Voici ce que rapporta à ce sujet, en 1897, M. Adrien Planté, Président de la Société des Sciences, 

Lettres et Arts de Pau, lors du Congrès de Saint-Jean-de-Luz de la Société d'Ethnographie 

Nationale et d'Art Populaire :



"Les Basques ont-ils une histoire ?



... III



Il nous reste à voir ce que devient, en présence des événements de l'histoire moderne, la nationalité basque.



Sur le versant septentrional des Pyrénées, la confédération basque brisée, le Labourd, enlevé aux Anglais chassés de Bayonne par Gaston de Foix, se confondit avec le royaume de France, qui lui conserva certaines précieuses immunités, et notamment une vie municipale élargie. La Soule resta, avec sa coutume "gardée et observée de toute ancienneté, terre franche, d'origine libre et franche, de franche condition, sans aucune tache de servitude". Ce sont les termes de l'article premier de ses Fors : passant de la vicomté de Béarn à la couronne de France, puis rentrant dans les domaines des princes béarnais, domaines qui, avec la Navarre démembrée (Basse-Navarre), vicomte de Béarn, comté de Foix, duché d'Albret et ses puissantes annexes, formèrent le royaume de Navarre, dont les rois de France portèrent le titre et dont ils respectèrent les Fors jusqu'à la veille même de la Révolution : le roi Louis XVI fut le dernier roi qui prêta serment aux Fors de Béarn et Navarre.



Après les tristesses du démembrement, viennent celles, bien cruelles aussi, des guerres de religion : le Pays Basque-Français résiste, se défend, comme il a appris de ses ancêtres à se défendre contre tout ce qui n'est pas sa constitution et sa foi ; mais le calme se fait, la paix se rétablit grâce aux charmes ensorcelants, aux irrésistibles sympathies qui se dégagent du jeune prince de Navarre, l'enfant du château de Pau, aimable et bon, à l'esprit alerte, aux fines reparties, dont la philosophie pratique, la générosité sans égale, ouvrent tous les coeurs, comme son épée vaillante, jamais lassée, fait tomber les portes de toutes les forteresses... Et voyez-les alors, vos pères, se lancer à la suite de son panache légendaire, avec leurs frères gascons et béarnais, dans les grandes chevauchées héroïques à travers la France conquise : battant Joyeuse à Coutras, Mayenne à Arques et à Ivry, et sous les murs de Paris, surpris par leur audace, charmé par leur générosité, scellant de leur sang magnanime la pierre fondamentale de l'édifice magnifique de notre unité nationale.


roi france navarre poule pot
HENRI IV
PUB PASTILLES SALMON



Encore une fois, Messieurs, saluons les exploits de nos pères et ne les oublions jamais...



Un jour d'épreuve plus poignante et plus cruelle se montre encore...



Le moment est venu où la vieille société française, ébranlée jusque dans ses fondements les plus profonds, doit prendre une orientation nouvelle.



L'heure des grands rajeunissements a sonné : c'est le réveil d'un monde nouveau.



L'oeuvre colossale de la Révolution française commence par un appel à tous les dévouements, comme à tous les sacrifices. Sur l'autel de la patrie chacun viendra déposer ses droits, ses privilèges, ses libertés, pour aider à l'organisation définitive de cette unité qui a déjà fait couler tant de sang.



L'émotion en Navarre, en Soule, en Labourd, en Béarn, est à son comble ; il faut que ces vieux pays francs et libres envoient des députés aux États généraux de Versailles.



révolution française états généraux versailles
OUVERTURE DES ETATS GENERAUX
5 MAI 1789



Chaque province est invitée, pour ne pas dire sommée, à faire connaître dans ses cahiers de griefs ses aspirations nouvelles.



Les États de Navarre se demandent s'ils doivent obtempérer à la sommation du pouvoir central.



Et c'est ici que l'esprit législateur de nos pères s'affirme, superbement inspiré par le sentiment de la dignité nationale.



Un jurisconsulte se charge d'étudier la question de savoir si la Navarre se soumettra.



Écoutez, Messieurs, ses sages paroles :


"Je vous propose de redevenir ce que vous fûtes autrefois, ce que vous n'auriez jamais dû cesser d'être, un peuple libre et indépendant, exerçant par ses États généraux, ses représentants, la puissance législative, n'offrant à ses rois que des dons volontaires, s'imposant lui-même et ne reconnaissant à aucune autre puissance le droit de l'imposer.


Je vous propose de faire réparer tous les griefs, toutes les atteintes qui ont été portées à votre constitution et à vos droits depuis la mort du bon Henri.


Vous n'avez besoin que de vous-mêmes pour reprendre l'exercice de votre puissance législative. Dressez le cahier le plus complet de vos griefs ; c'est à des Navarrais que je parle, à un peuple qui a conservé tous ses titres et qui n'a rien perdu de son énergie.


II n'y a pas à craindre qu'on vous accuse de sédition, lorsque vous ne ferez que réclamer l'exécution des Fors : les Fors sont les titres communs des rois et de la nation."



Et l'auteur du mémoire faisant, dans un rapprochement piquant, le portrait du peuple français, léger, frivole, n'ayant pas depuis mille ans connu, comme les Navarrais, les charmes de la liberté, et trouvant cependant la force nécessaire pour la revendiquer, il ajoute :


"Voilà, Messieurs, le modèle que j'ose vous offrir ; vous avez bien moins à faire que la France ; vous n'avez jamais perdu de vue votre liberté, car, quoiqu'on l'ait entamée plus d'une fois, on ne l'a jamais contestée.


L'ancienne constitution de la France valait presque la nôtre ; mais vous n'avez pas besoin, comme elle, d'aller la chercher à mille ans de distance, vos titres sont sous la main... Vous avez le bonheur d'être encore pauvres..., le luxe ne vous a pas corrompus, vous aimez vos pères, vos mères, vos femmes, vos enfants ; vous comptez votre patrie pour quelque chose, vous n'avez rien perdu du courage de vos ancêtres : leurs moeurs et leurs vertus sont les vôtres...


Que craindriez-vous donc ?


Le peuple navarrais est courageux ; on ne l'attaque jamais impunément dans ses montagnes ; il sera toujours prêt à périr pour la défense de ses foyers et de sa liberté... Mais peu nombreux, faible, il est au milieu de deux puissances formidables : il lui faut l'une des deux pour appui : c'est la vigne se mariant à l'ormeau !...


Le moment où la Navarre cesserait d'appartenir à la France, elle serait envahie par l'Espagne : ce ne serait plus alors un peuple législateur, mais un peuple esclave."


Et comme le plus beau titre revendiqué par les Basques était celui de peuple législateur, l'auteur du mémoire conclut à l'envoi de députés navarrais aux États généraux de Versailles à l'effet d'y défendre les droits de leur petite patrie.


Quatre députés navarrais sont élus. Ce sont, 

Pour le clergé : Mgr de La Ville-Vieille, évêque de Bayonne ;

Pour la noblesse : le marquis de Logras ;

Pour le tiers-état : MM. Vivier et Franchistéguy.


La Soule est représentée par M. de La Ville-Outreix, pour le clergé ; Le marquis d'Uhart, pour la noblesse ; MM. d'Arraing et Laborde-Escurret, pour le tiers-état.


Le Labourd élit pour commissaires : MM. Haraneder père et fils, vicomte de Macaye, Pierre de Lalande et Pierre Ilaitze.



Faut-il rappeler que le Béarn, après de longues hésitations, envoya comme députés du tiers-état des hommes dont le souvenir n'est pas encore perdu : Mourot, Noussitou, Pémartin et d'Arnaudat ?


Les abbés Saurine et Jullien représentaient le clergé ; le comte de Gramont et le marquis d'Esqiule, la noblesse.



Nos députés navarrais, arrivés à Versailles, établissent par une lettre très explicite que l'intérêt et le voeu de la Navarre étaient d'être indissolublement liée à la France, par un lien fédératif ; et ils insistent pour que le roi convoque à Saint-Palais les États de Navarre, qui étudieront la question de savoir s'il y a lieu de se réunir à la France, au cas où la constitution projetée leur apparaîtrait aussi bonne que la leur.


La convocation ne put être obtenue : les idées nouvelles avançaient à grands pas ; les députés se retirèrent, emportant au fond du coeur une blessure profonde qu'un héroïque patriotisme seul fut capable de cicatriser.



Le sens législatif des Basques s'affirmait dans les cahiers du Labourd, qui, étudiant les pouvoirs à donner à ses commissaires, s'exprimaient ainsi :


"Toute limitation à leurs pouvoirs serait essentiellement contraire à l'objet de leur mission : ils sont envoyés à une assemblée de la nation, non pas pour y imposer des lois à ses autres représentants, mais pour y discuter avec eux les meilleures lois possibles, soit sur la constitution de l'État, soit sur toutes les parties de son administration. Il faut dès lors s'abandonner à leur conscience et à leurs lumières, et que sur les voeux et les réclamations mêmes qu'ils sont chargés d'y présenter, comme sur tous les autres qui s'y proposeront, ils soient libres de se ranger du parti où une discussion calme et patriotique leur fera connaître la vérité, la justice et le bonheur général de la nation."



Admirable procédure parlementaire, qui aurait pu servir de modèle et d'exemple à bien d'autres générations ! Superbe hommage rendu à la conscience des mandataires du pays !



Les braves gens qui signaient ces pages ne vous semblent-ils pas plus sages que les inventeurs du mandat impératif et de l'excommunication politique ?



Quant à la Soule, son député, le marquis d'Uhart, déclara à la tribune que si l'assemblée adoptait le projet de réunion de la Soule au Béarn, pour en faire le département des Basses-Pyrénées, il y aurait à redouter une explosion prête à éclater.



Le bon sens des populations pyrénéennes, mûri précisément par l'exercice de la liberté, par l'étude respectueuse de leurs législations forales, les préserva des explosions redoutées.



Habituées à réfléchir, à peser leurs décisions, elles ne perdirent pas leur sang-froid... c'est un hommage à leur rendre, aussi bien qu'aux hommes de coeur auxquels le choix de leurs concitoyens avait confié le périlleux honneur de défendre leurs intérêts à Versailles.


Ah ! cependant, Messieurs, l'épreuve était cruelle !



Les Fors de Navarre, comme ceux de Béarn, comme la coutume de Soule, avaient fait, pendant la plus longue période de l'humanité connue, le bonheur de nos petites patries..."



A suivre...



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)



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vendredi 12 mai 2023

"UNE HISTOIRE DES BASQUES" PAR ADRIEN PLANTÉ EN 1897 (troisième partie)

 

"UNE HISTOIRE DES BASQUES" PAR ADRIEN PLANTÉ.


Pierre, Raymond, Adrien Planté, né le 4 octobre 1841 à Orthez (Basses-Pyrénées), mort le 27 mars 1912 à Orthez (Basses-Pyrénées), est un député français, historien, félibre et homme de lettres.



maire orthez député basses-pyrénées
ADRIEN PLANTE



Voici ce que rapporta à ce sujet, en 1897, M. Adrien Planté, Président de la Société des Sciences, 

Lettres et Arts de Pau, lors du Congrès de Saint-Jean-de-Luz de la Société d'Ethnographie 

Nationale et d'Art Populaire :



"Les Basques ont-ils une histoire ?



... Car si vos soirées musicales de la place Louis XIV nous offrent le curieux spectacle d'un peuple qui danse au sommet des Pyrénées, comme le disaient Voltaire et Humboldt, elles nous permettent de constater avec quelle dignité atavique, grave dans sa gaieté, s'amuse votre intelligente, votre charmante population luzienne.



Chose particulière, Messieurs, alors que certains auteurs, frappés de terreur au seul nom de Cantabres, de Vascons, ou de Basques, en font des portraits peu séduisants, ils ne peuvent s'empêcher de conclure au respect de vos pères pour leurs lois...



Ecoutez cette page curieuse d'un écrivain français du douzième siècle, Emeric Picaud, auteur du Manuscrit de Compostelle. Les termes en sont un peu crus : prenez-vous-en à son naïf auteur :


"Le Pays Basque ne produit que des pommiers, du cidre et du lait ; leur principal revenu consistait dans les droits de passage qu'ils imposaient aux voyageurs et dans les déprédations directes ou indirectes qu'ils commettaient vis-à-vis d'eux : féroces, et leur visage inspirant l'effroi... ils sont noirs, méchants, perfides et sans foi... Corrompus, violents, sauvages, adonnés à l'ivrognerie et à la luxure, et tellement ennemis des Français que pour la moindre pièce de monnaie ils en assassinent un volontiers... mais, conclut-il, loyaux dans la guerre et respectueux de leur loi."



Si ce portrait est exact, et il faut bien te croire, puisque c'est écrit, ainsi que le disent nos braves paysans, je me hâte de reconnaître que le temps a modifié bien des choses : l'hospitalité basquaise avec sa cordialité aimable n'a plus rien de commun avec le rançonnement dont tremblait encore en écrivant le courageux Emeric Picaud... Peut-être n'était-il jamais venu en Pays Basque. Cela se voit encore de nos jours : on écrit au coin de son feu un beau livre de voyage... aux Pyrénées notamment, et l'on y confond volontiers le Pays Basque et le Béarn, la Soule avec la Navarre, le Gave de Pau avec celui de Mauléon ; mais on obtient des récompenses académiques et l'on est ainsi satisfait d'avoir instruit le peuple !




moine pèlerin 12ème siècle érudit
AYMERIC PICAUD



Au dix-septième siècle, le conseiller de Lancre est envoyé pour instruire, au nom du Parlement de Bordeaux, un procès de sorcellerie en Labourd... Le bon conseiller, habitué à la société raffinée de la capitale de la Guienne, se trouve fort surpris des habitudes simples et naïves des populations basquaises, et il relève, en se scandalisant..., qu'au Pays Basque, hommes et femmes font un usage immodéré du pétun ou nicotine, qui les fait sentir le sauvage... Il va jusqu'à leur reprocher leur danse turbulente et découplée... Voilà votre Muchico, votre Aurescu anathématisés !...



Et il ajoute — excusez-moi — que les Basques ne se nourrissent que de pommes, ne boivent que du jus de pomme (du cidre) et veulent — oh ! je vais glisser, — malgré la prohibition faite à notre premier père, mordre... indûment à bien d'autres pommes.



Enfin, jusqu'à l'aimable président Faget de Baure, qui, dans ses Mémoires inédits, au commencement de notre dix-neuvième siècle, cite ce mot piquant d'un philosophe grincheux évidemment :

"Qu'on me donne le corps d'un Basque, je le fais disséquer, et je parie que l'on trouve sa tête autrement faîte que celle des autres hommes" ; problème dont l'aimable anthropologiste le docteur Collignon nous donnera la solution savamment déduite, vous établissant si le Basque est ou n'est pas brachycéphale ou dolichocéphale !... Quoi qu'il en soit de tous ces griefs plus ou moins justifiés, disons sans fausse modestie que les Basques modernes ne ressemblent plus, heureusement, aux portraits que chacun, aux siècles passés, s'est plu à en faire, et félicitons-nous, avec votre compatriote Chaho, de ce que le Basque, depuis son établissement dans les Pyrénées, n'ait rien conservé d'invariable que sa divine langue et l'amour de la liberté originelle.



Ainsi que j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, d'autres de nos collègues du Congrès vous analyseront vos institutions séculaires ; je ne veux en retenir, pour compléter ce rapide tableau, que l'une des formes les plus saisissantes, la plus classique, de ce respect auquel nous venons de rendre hommage : je veux parler du respect de la femme, que vos pères élevaient à la hauteur d'un véritable culte.



Le paganisme polythéiste n'était pas connu chez les Cantabres : ils adoraient le Dieu unique, maître et souverain Seigneur, dieu innommé, comme dit Strabon, en l'honneur duquel, pendant les nuits de pleine lune, on les voit, devant la porte de leurs habitations avec leurs familles, chanter en choeur, exécuter des danses et célébrer des fêtes qui durent jusqu'au jour...



La théogonie païenne fut dédaignée dans vos montagnes, et quand les Romains voulurent leur faire apprécier le culte des idoles et de leurs dieux, il leur fut répondu par ces mots caractéristiques après lesquels il n'y avait plus à insister :


"Nous n'adorons que Dieu dans l'univers et nous n'élèverons point d'autels aux fantaisies poétiques imaginées par vos chanteurs et vos prêtres ; mais pour vous imiter en quelque chose, nous ne demanderons pas mieux que d'admettre des déesses sur la terre et de les adorer."



Et comme la curiosité des Romains, vivement piquée, demandait quelles étaient ces déesses privilégiées, les Cantabres répondaient simplement, et sans doute une main sur la garde de leur épée, et l'autre sur leur coeur : "Nos femmes, si elles le veulent !"



Un pareil hommage peut-il être jamais refusé par les femmes, Mesdames ? Je ne le crois pas... Les femmes cantabres — vous le leur reprocheriez s'il en eût été autrement, — les femmes cantabres acceptèrent, et on éleva aux dames, aux dominatrices, car en basque "andéré" veut dire femme et domination, des autels de gazon et de fleurs.



J'avoue qu'un pareil culte était plus fait pour séduire que celui de Saturne dévorant ses enfants, de Jupiter avec tons ses vilains défauts, de Junon avec son orgueil, et même de Minerve avec toute sa sagesse, son casque, sa cuirasse et son hibou.



A l'heure actuelle, ce respect de la femme dans la famille s'affirme toujours.



Le Basque ne tutoie jamais sa femme : il est vrai que la femme ne tutoie pas davantage son mari... et, ce qui semble contraire aux traditions de respect envers la femme, telles que nous les constations il n'y a qu'un instant, la maîtresse de maison, l'échéco Andéré, pas plus que la daûne béarnaise, ne s'asseoit à table avec les hommes de la maison, maîtres, hôtes et valets.



Je demandais il y a peu de jours la raison de cette anomalie à une très respectable mère de famille basquaise : elle me répondit en souriant : "Oh ! c'est que les hommes sont les messieurs, les seigneurs... ils nous gagnent la vie !"



Touchante réciprocité de service et d'hommages !



Ces sacrifices que l'amour-propre féminin sait faire de nos jours à l'autorité masculine ne sont évidemment que le rendu du culte prêté autrefois à la femme basquaise. 



Ce respect prend dans la constitution économique de la famille une forme toute spéciale que mettent en lumière les travaux du savant M. Le Play, dont je m'honore d'avoir été l'élève et dont je ne prononce jamais le nom sans un sentiment de respectueuse vénération : il a constaté dans le Pays Basque l'existence de la famille souche, que les Romains avaient eux-mêmes trouvée établie sur votre sol quand ils arrivèrent en Aquitaine.



ingenieur sociologie france
FREDERIC LE PLAY


"L'un des enfants marié près de ses parents vit en communauté avec eux, et perpétue avec leur concours les traditions des ancêtres. Les autres enfants s'établissent au dehors, quand ils ne préfèrent pas garder le célibat au foyer paternel : s'ils s'établissent ailleurs, ils créent de nouveaux foyers qui font souche à leur tour."



Le savant économiste rend hommage à ce système et ajoute :


"Les Baskes avaient une langue dite Euskara, qui s'identifiait avec leur race depuis un temps immémorial, et qui différait de toutes les autres langues de la Gaule. Depuis lors, ces peuples ont été envahis dans les plaines et refoulés dans les montagnes, où ils conservent encore leur langue, leurs moeurs et surtout les coutumes de famille ; et quand toutes les races établies en France sont absorbées par la Révolution, seule la petite nationalité basquaise résiste : elle ne s'est pas fondue, grâce à sa langue, grâce à l'organisation de la famille, qui développe la fécondité de la race et l'ascendant de la femme."



Dans le Pays Basque seul, vous trouvez encore la fille héritière. Quatre filles sont nées dans une maison, un cinquième enfant survient, c'est un garçon : il ira se marier plus tard avec quelque héritière ; mais dans sa maison paternelle il ne sera jamais qu'un quatrième cadet : l'héritière sera la fille aînée.



Cela s'explique logiquement : aventureux, entreprenants, les hommes partaient en guerre à la recherche d'émotions violentes, s'élançaient sur mer à la poursuite de la baleine ou de la morue ; souvent ils ne revenaient pas, les intérêts familiaux étaient compromis. Que faire ? La fille restait au logis, on la mariait.., elle conservait le bien patrimonial, le dirigeait, élevait les enfants issus de son union avec quelque cadet de famille honorable dont elle avait fait choix, prince époux, consort heureux, soumis à l'autorité souveraine de la femme qui l'a enrichi.



pays basque autrefois baleine chasse
CHASSE A LA BALEINE 
PAYS BASQUE D'ANTAN



Situation particulière bien étrange, je le reconnais, qui justifie — dans ce que nos habitudes juridiques pourraient nous faire taxer de naïveté — le mot un peu sévère mis à la mode par notre réalisme contemporain : "On ne choisit pas ses fils, on choisit son gendre."



Le culte des Basques pour la femme n'avait pas échappé à Annibal, lors de son passage dans les Pyrénées. A la suite de discussions violentes entre sou armée et les populations basques, fatiguées par le passage incessant de peuples divers, il eut l'idée géniale de soumettre à l'arbitrage des femmes basquaises les différends soulevés entre les soldats et leurs maris.



Ce malin Carthaginois était bien vite devenu — par l'effet du voisinage — un rusé Gascon.



Ce fut un coup de maître.



Ce que les femmes voulurent, les dieux de l'Aquitaine le voulurent aussi : par celles-là, Annibal eut ceux-ci.



carthage éléphants général annibal
HANNIBAL BARCA
Par © 1932 by Phaidon Verlag (Wien-Leipzig) — "Römische Geschichte", gekürzte Ausgabe (1932), Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=9572568



Quelques siècles plus tard, Strabon, le philosophe géographe, s'en montre scandalisé : en sa qualité de Grec, il eût dû mieux comprendre ces touchantes habitudes familiales.


... Mais ce que le géographe Strabon doit trouver tout simple en Grèce, il le stigmatise en Cantabrie :


"Le pouvoir, dit-il, dont le sexe jouit chez les Cantabres, la dot que les maris apportent à leurs femmes, le titre et les privilèges d'héritière donnés aux filles qui se chargent d'établir leurs frères, tous ces usages ne sont guère un signe de civilisation..."



Or Strabon écrivait soixante ans avant l'ère chrétienne : il y a par conséquent mille neuf cent cinquante-sept ans qu'il constatait l'existence, en Pays Basque, de la famille souche.



A cette époque, je vous le demande, où en était la civilisation familiale dans notre vieille Europe ? où en était notre grande et chère France ? où, sa fidèle alliée l'Angleterre ? l'Allemagne, sa voisine discrète ? la Russie, son amie ? et même la Turquie, sa pupille ? Je ne parle pas de l'Italie : elle se contentait d'être la terre des vieux Romains et des Néo-Grecs : elle n'était pas encore devenue le conservatoire modèle de l'homicide politique ! Strabon, le vieux géographe, était vraiment peu galant, Mesdames ; et quel mauvais parti ne lui ferait-on pas s'il vivait de nos jours ?



Nous l'enverrions se mettre d'accord avec l'école nouvelle des féministes, avec ceux qui ne se contentent plus du pouvoir certain et fort heureux exercé par la femme chrétienne sur les hommes de tous les temps et de tous les pays, mais veulent encore, au nom d'une civilisation débordante, leur donner une fort large part dans la direction des États.



Je ne sais vraiment pas si les affaires publiques y gagneraient beaucoup. Commettrai-je un crime à vos yeux en déclarant que je ne le crois pas ?



Si vous y teniez à tout prix, et uniquement pour vous être agréable, je consentirais volontiers à me déclarer satisfait de voir quelques-unes d'entre vous présider un calme Sénat, et même, au souvenir d'Annibal, l'heureuse Justice de Paix de Saint-Jean-de-Luz ou d'Espelette.



Je ne vous vois pas bien vous jetant dans la mêlée de nos batailles électorales ou parlementaires, discutant au barreau parfois très vivement sur les charmes du mur mitoyen et les prérogatives de la femme dotale, avec quelque confrère peu galant ou peu discret...



Je ne dis pas que ce spectacle nouveau ne présenterait pas un côté piquant que la froideur do nos codes refuse trop souvent à nos thèses masculines.



Mais le charme dont le Créateur a fait l'apanage de votre sexe aurait trop à y perdre : les féministes eux-mêmes les plus résolus, bien vite désenchantés, ne tarderaient pas à demander avec nous que vous veniez reprendre, dans le rayonnement de vos grâces traditionnelles, votre place dans la maison un moment abandonnée, autour du berceau où sommeillent nos espérances ; au pied du lit de souffrance d'êtres chéris, à la table de famille qui sans vous semble vide, en un mot à ce cher foyer domestique dont vous êtes le charme aimé et la providentielle consolation !"



A suivre...







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mardi 11 avril 2023

"UNE HISTOIRE DES BASQUES" PAR ADRIEN PLANTÉ EN 1897 (deuxième partie)

 

"UNE HISTOIRE DES BASQUES" PAR ADRIEN PLANTÉ.


Pierre, Raymond, Adrien Planté, né le 4 octobre 1841 à Orthez (Basses-Pyrénées), mort le 27 mars 1912 à Orthez (Basses-Pyrénées), est un député français, historien, félibre et homme de lettres.



bearn autrefois maire ethnographie député historien
ADRIEN PLANTE



Voici ce que rapporta à ce sujet, en 1897, M. Adrien Planté, Président de la Société des Sciences, 

Lettres et Arts de Pau, lors du Congrès de Saint-Jean-de-Luz de la Société d'Ethnographie 

Nationale et d'Art Populaire :



"Les Basques ont-ils une histoire ?


... Habituée à vaincre partout, à imposer sa civilisation dissolvante, Rome s'arrêta surprise de la résistance des Cantabres ; c'est ainsi que la première civilisation qui prend contact avec eux les appellera désormais.



Ils refusèrent résolument de se laisser absorber par la puissance universelle : le monde connu est soumis : seul le Cantabre n'obéit pas.



Cette résistance enfante des légendes nouvelles : il n'y avait alors ni télégraphes ni presse quotidienne, et cependant les nouvelles se propageaient avec une incroyable rapidité : le reportage de l'époque était aussi alerte que celui de notre fin de siècle ; je ne dis pas qu'il était plus exact.



... La politique des résultats lui réussit mieux avec les Basques que celle de la conquête.



De leur côté, les Cantabres sentent le prix de leur alliance : leur flair politique leur fait comprendre l'intérêt qu'ils peuvent avoir à s'allier avec Rome : s'allier avec un plus puissant que soi, ce n'est ni s'humilier ni se soumettre.



Aussi les voyons-nous, pendant la guerre civile romaine, prêter ou refuser, tour à tour, le concours de leurs forces à qui le sollicite, et tantôt fournir à César de précieux auxiliaires dont il se félicite d'avoir eu l'assistance, tantôt aider vigoureusement Pompée à Pharsale.



En un mot, véritable jeu de bascule, qui leur permet de jeter, selon les circonstances, dans la balance des combats leur épée redoutable.



Ils deviennent les alliés fidèles de l'Empire ; en retour Vespaslen leur confère le droit de Latium ; Caracalla, le droit de bourgeoisie ; plus tard, Justinien les comblera de distinctions et de faveurs.



Ne croyez pas qu'ils se soient laissé prendre à l'appât de toutes ces faveurs... ils ont vu dans cette alliance définitive le moyen d'assurer leur indépendance ; leur esprit essentiellement pratique les a heureusement servis ; grâce à cette alliance, en effet, ils ont pu faire face aux premières grandes invasions, Vandales, Sarmates, Alains..., en attendant les Wisigoths, les Francs et les Sarrazins.



Dès le commencement du cinquième siècle c'est pour eux une lutte incessante : le flot passe... la nationalité basque subsiste toujours !



Pourquoi ?... Ainsi que nous le verrons tout à l'heure, c'est parce qu'appuyée sur des traditions aimées, elle a pu se constituer sagement, librement en peuple législateur, ne connaissant d'autre maître que sa parole, et ne cherchant pas dans de vagues utopies la réalisation de vaines et chimériques aspirations.



Cependant, vers le septième siècle, elle veut avoir son tour : sa patience a fini par se lasser.



Après Vouillé, Clovis et ses fils occupent l'Aquitaine : les Basques ou Vascons sortent de leurs montagnes et envahissent la Gaule méridionale : l'Aquitaine s'appellera désormais la Vasconie ou la Gascogne.



vasconie pays basque autrefois
LA VASCONIE EN 806


Et quand je parle des Basques ou Vascons, il est bien entendu qu'il s'agit toujours de la fédération basquaise, comprenant les peuples vivant sur les deux versants des Pyrénées jusqu'à la rive gauche de l'Ebre...



Basques, Vascons, Navarrais, formant un seul peuple, ayant dans une commune origine puisé une constitution une, ayant conservé une langue une, elle aussi, à travers les siècles, qui en ont respecté la mystérieuse harmonie.



Ces peuples, ou mieux tout ce peuple a pris part à l'invasion de l'Aquitaine... on comprend sans peiné ce besoin d'extension : trois cents ans d'occupation, de compression wisigothique, c'était une cruelle épreuve pour son tempérament guerrier. Les Francs les ont exaspérés ; les refoulements incessants, qu'après les Mérovingiens les Carlovingiens leur font subir, excitent encore leur haine ; ils attendent une occasion pour montrer la force de leurs bras : les échos du pas de Roland, le cri de douleur du vieil empereur réputé invincible, les coups de la Durandal qui, sans se briser, tranche la brèche historique, vous disent assez que l'occasion a été trouvée.


pais vasco antes navarra guerre roland carlomagno roncesvalles
ROLAND A RONCEVAUX NAVARRE
PAYS BASQUE D'ANTAN


Mais la revanche fut terrible, la succession de Charlemagne démembra la vieille Aquitaine : elle donna la Gascogne au descendant des anciens princes aquitains ; la Bîgorre fut érigée en comté, le Béarn en vicomte, et les Basques, définitivement refoulés par Louis le Débonnaire, vont panser leurs blessures pour se jeter, bien vite après, avec les successeurs de Pelage, dans la grande lutte contre les Sarrazins.



Sans les suivre dans ces guerres héroïques, nous devons reconnaître que nous retrouvons là le Basque toujours égal à lui-même.



Avec les rois chrétiens, ils chassent de l'Espagne les Maures qui l'occupent depuis huit cents ans ; de cette guerre de reconquête naît cette noblesse qui en est la récompense légitime : noblesse de terre pour la Biscaye, le Guipuscoa et le Labourd, noblesse de sang pour l'Alava et la Navarre, tous se déclarant aussi nobles et parfois plus nobles que les rois.



La Navarre, vers la fin du quinzième siècle, dépendit de la couronne de Béarn, dont les princes prirent enfin le titre longtemps disputé de rois de Navarre ; mais quand Ferdinand le Catholique veut étendre encore ses domaines, sur lesquels bientôt le soleil ne se couchera plus, la Navarre est menacée.



Il faut au nouveau roi des Indes, d'un côté, la limite de l'Océan Pacifique, de l'autre, la ligne extrême des Pyrénées. Un prétexte est bien vite trouvé pour envahir la Haute-Navarre et l'enlever, en 1512, au faible Jean d'Albret, qui bientôt après meurt, entendant sa femme Catherine de Béarn-Foix, énergique et fière comme toutes les princesses nées sur la terre franche, déclarer avec une amertume mêlée d'orgueil : "Ah ! si nous fussions nés, vous Catherine, et moi Jean, nous n'aurions pas perdu la Navarre."



Nous voici au commencement du seizième siècle : la fédération basque a été brisée, l'union de la Castille à l'Aragon achève l'unité espagnole.



Les provinces basques espagnoles ou bien se constituent en Etat libre, comme la Biscaye, dont les souverains d'Espagne, dans les formules de serment qui leur sont imposées, ne prennent que le titre de seigneur, et non de roi, ou bien se donnent à la Castille, comme le Guipuzcoa, en spécifiant le maintien de leurs immunités nationales.



Le lien qui rattachait les frères des deux versants n'existe plus, si ce n'est à l'état de souvenir, que les compétitions des rois tendent chaque jour à faire disparaître, et nous assistons alors à des luttes fréquentes entre peuples faits pour s'aimer.



Il est vrai que si le sentiment fraternel disparaît, l'amour du sol natal, l'orgueil national lui survit toujours, feu sacré entretenu pieusement dans le coeur de tous par une fidélité qui ne se dément jamais !



C'est avec une fierté bien légitime que depuis, sur les deux versants, on raconte que c'est un pilote basque, Alonzo Sanchez, qui inspira au Génois Christophe Colomb sa merveilleuse découverte ; ce sont des Basques, qui, après avoir vaincu les Maures, ont formé les équipages de la plupart des conquérants du Nouveau Monde...


pays basque autrefois découverte gênes amérique
CHRISTOPHE COLOMB

C'est un Basque, Elcano, qui le premier a fait le tour complet du monde.


pais vasco antes getaria guipuzcoa mundo ruedo
JUAN SEBASTIAN ELCANO


Ce sont trois mille Basques espagnols qui à Pavie décidèrent du sort de la bataille, et c'est un Basque, Jean d'Urbieta, qui reçoit l'épée de François 1er, dont la vaillance sans tache trouve, en la lui remettant, que si tout est perdu, du moins l'honneur est sauf...



pays basque autrefois françois 1er bataille
JEAN D'URBIETA



Il est vrai que ce fut un Béarnais, Henri II de Navarre, qui aida le roi de France à sortir de captivité, arrachant à Charles-Quint cet hommage flatteur : "Je n'ai connu qu'un homme en France, et c'est le roi de Navarre !"



Et pendant des siècles encore, les Basques espagnols, jaloux de leurs gloires, luttent, combattent, versent leur sang pour leur indépendance et chantent leurs exploits.



Et c'est pénétré de ces sentiment), enflammé par ces souvenirs, qu'un jour, il n'y a pas bien longtemps de cela, un humble barde de vos montagnes basques part du village de Villareal avec ses deux vieilles compagnes : sa guitare et sa foi. Il va parcourant les grandes capitales, jetant à pleine voix les notes étranges d'un hymne auquel personne en Europe ne comprend rien, mais que personne ne peut entendre sans se sentir profondément ému... Guernikaco Arbola, hymne de passion intense, comme le disait il y a sept ans mon ami Ancho Peña y Goni, au pied de la statue d'Yparraguirre, "hymne de passion intense, mélodie d'admiration, soupir éloquent d'humilité et d'espérance, message de paix et d'union" ; hymne impérissable qui est devenu, enfants du Pays Basque, votre hymne national, et qui résume si bien les légendes pieuses, les patriotiques fiertés de tout un peuple généreux.



pais vasco antes canto hymno
CHANT "GUERNIKAKO ARBOLA"
PAYS BASQUE D'ANTAN


compositeur basque guernicaco arbola pays chant hymne
JOSE MARIA IPARRAGUIRRE
PAYS BASQUE D'ANTAN



Séparés par les traités, mais unis par des aspirations communes, de par delà les monts, envoyons, Messieurs, une fraternelle poignée de main à ces vaillants champions des libertés traditionnelles.



II Qu'est-ce qui a fait la force de la nationalité basque ?



Évidemment, ce sont les institutions sociales consacrées dans ces constitutions si connues sous le nom magique de Fueros, en Espagne, sous celui de Fors en France.



Notre collègue, M. Vinson, qui s'est constitué l'historiographe autorisé de votre langue, a donné dans son beau livre, Le Pays Basque et les Basques, un résumé lumineux de ces institutions reposant sur l'indépendance absolue, en fait et en droit, des provinces qu'ils avaient pieusement conservées.



pays basque autrefois écrivain
LIVRE LES BASQUES ET LE PAYTS BASQUE
JULIEN VINSON 1892


Le regretté M. de Soraluce, dont le nom est si dignement représenté à Saint-Sébastien, à écrit d'importants ouvrages sur les Fueros de Guipuzcoa, comme l'a fait en Biscaye le populaire Antonio de Trueba.



Le docteur Larrieu, pendant le cours de ce Congrès, les étudiera, avec le talent et la compétence qui l'ont fait classer parmi les plus savants érudits de votre région.



Dans les diverses monographies qui figurent au programme du Congrès, chaque auteur sera nécessairement amené à les invoquer, ces Fueros et ces Fors vénérables, parce qu'ils sont absolument la véritable raison d'être du Pays Basque.



Les Fors ne sont en effet autre chose que la résultante des usages, coutumes, privilèges et immunités de nos sept provinces : privilèges et immunités reconnus par les souverains, en récompense des services rendus à la cause nationale, et d'autant plus précieux que le sang de plusieurs générations en a scellé le contrat ; usages et coutumes consacrés par l'ïmmémorialité de la tradition, et rendus plus sacrés par les souvenirs glorieux qui s'y rattachent.



Ces institutions peuvent varier dans la forme, selon la province à laquelle elles s'appliquent, elles ne varient nullement quant au fond : ce sont des institutions essentiellement démocratiques, dont le principe primordial, absolu, est le respect.


pais vasco antes fueros navarra
LES FUEROS DU PAYS BASQUE ET DE LA NAVARRE
PAYS BASQUE D'ANTAN


... Mais il est certain qu'à l'exemple des disciples de Confucius, vous êtes les adeptes de la tradition ; vous avez comme base, comme pierre angulaire fondamentale de vos institutions, le respect.



Et ce qui le démontre surabondamment, c'est que, sur le versant méridional des Pyrénées, l'arbre de Guernica a vu des générations de rois venir jurer le respect des Fueros de la Province ; que, sur le versant septentrional, le premier article de vos Fors de Navarre comme des Fors du Béarn affirme le respect absolu des usages, coutumes et privilèges de la Province, respect qui lie le souverain comme il lie les habitants ; à ces époques-là on ne connaissait ni chez vous ni chez nous le titre de sujets ; en voici le texte :


"Je jure que je serai fidèle et bon seigneur pour tous les habitants de la terre, et pour chacun d'eux en particulier ; je les maintiendrai dans leurs Fors, privilèges, coutumes et usages, écrits ou non écrits ; je les défendrai de tout mon pouvoir, je rendrai et ferai rendre justice au pauvre comme au riche."



Le pays, par le serment de ses barons, "s'engageait à son tour à aider le souverain, à le conseiller, à le défendre".



Admirable contrat synallagmatique qu'il est bon de rappeler à une époque de progrès où nous croyons résoudre naïvement tous les problèmes sociaux, en substituant de prétendus droits à d'incontestables devoirs.



Tandis que nos pères, qui apparaissent encore à certains esprits fin de siècle comme des sauvages à peine dégrossis, n'avaient qu'un mot, qu'un principe, droit et devoir tout à la fois... le respect !



Le respect de la loi dans la nation, qui fait la cohésion, la force et par conséquent l'union ; le respect de la loi dans la communauté, qui assure l'ordre par la discipline ; le respect de la loi dans la famille, qui en maintient la fécondité et la perpétuité ; le respect de la loi dans l'unité de la foi restée intacte, depuis que saint Léon, saint Saturnin, saint Firmin et tant d'antres sont venus substituer au Dieu mythique des premiers âges les enseignements consolants du christianisme ; ce respect de la loi, nous le retrouvons encore jusque dans la réglementation des convenances sociales et des plaisirs nationaux,.. J'avais entre les mains, il y a quelques jours, un livre écrit en basque, à la fin du dix-septième siècle, contenant les ordonnances et les prescriptions qui réglaient les danses locales et jusqu'au maintien dans la rue.



Cela peut faire au premier abord sourire le Français, qui généralement considère que les règlements de police sont faits pour être violés... mais l'influence de ce respect prescrit et observé en Pays Basque se fait encore sentir de nos jours, hier encore..."



A suivre..




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