RABELAIS ET LA LANGUE BASQUE.
François Rabelais, écrivain français humaniste de la Renaissance, publie en 1532 son livre Pantagruel et, en 1542, Pantagruel Roy des Dispodes.
Voici ce que rapporta à ce sujet Jules Vinson :
"Rabelais et la langue Basque.
Le plus ancien texte basque imprimé connu est le petit discours de Panurge, dans le chapitre IX du livre II de Pantagruel, qui a paru pour la première fois dans l'édition de Lyon, Juste, 1542. Il existe des documents antérieurs, où sont cités quelques mots basques, mais, outre qu'ils contiennent seulement des listes de mots, ils sont tous restés longtemps manuscrits, à part un ouvrage imprimé en 1530. Mais le passage de Rabelais est d'une importance et d'un intérêt beaucoup plus considérable.
Voici ce passage, que je reproduis conformément à l'édition originale, lettre pour lettre et ligne pour ligne (ff. 37 r°, I. 11 à 21) :
Jona andie guauf
fa gouffietan be harda er remedio be-
harde berfela yffer lãda. Anbates otoy
y es naufu ey neffaffu gourray pro-
pofian ordine den. Nonyffena bayta
fafcheria egabe gen heraffy badia fa-
daffu noura affia. Aran hõdouan gual
de eydaffu naydaffuna. Eftou ouffyc
eguinan foury hin er darftura eguy
harm. Genicoa plafar vadu. Eftes
vous la refpondit Endemon Geincoa.
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| PORTRAIT DE FRANCOIS RABELAIS |
Ce texte a été reproduit dans les éditions suivantes, mais avec des coquilles qui ajoutent encore aux difficultés qu'il présente. On remarquera le mot deux fois répété : Geincoa est la forme correcte ; la plupart des éditions ont corrigé Genicoa.
| PHRASE DANS PANTAGRUEL EN BASQUE DE FRANCOIS RABELAIS |
La restitution de ce passage a été tentée pour la première fois dans le Mercure de France (n° 661, t. IX, p. 129-143 : Aperçu sur le peuple basque, par M. de la Chabeaussière junior) en juillet 1814 ; l'interprétation en fut de nouveau tentée en 1826 par Fl. Lécluse dans l'Examen critique de son Manuel de la langue basque, avec l'aide de deux Basques du Labourd et de la Soule. En 1858, M. Archu, inspecteur primaire à la Réole, a proposé une autre traduction que M. Gustave Brunet a publiée l'année suivante dans sa Notice sur les proverbes basques, etc. (Paris, Aubry, 1859, p. 12). Le même M. Archu a refait depuis cette traduction et j'ai publié sa nouvelle version dans le journal l'Impartial des Pyrénées et des Landes, de Bayonne (n° du 8 novembre 1872) ; cet article a été réimprimé aux p. 227-230 des Études de linguistique et d'ethnographie, par A. Hovelacque et Julien Vinson (Paris, Reinwald, 1878, in-8°).
| LIVRE ETUDES DE LINGUISTIQUE ET D'ETHNOGRAPHIE PAR A. HOVELACQUE ET J. VINSON |
Aucune des restitutions proposées n'est satisfaisante ; elles ont d'ailleurs presque toutes le tort de trop s'écarter du texte. Pour en retrouver la vraie forme, il convient d'abord de rechercher où et comment le morceau a été écrit. Il est probable que c'est l'œuvre d'un de ces laquais basques, plus ou moins lettrés, qui étaient au service des grands seigneurs au XVIe et au XVIIe siècle. L'orthographe est donc probablement assez fantaisiste et arbitraire. Le jeune homme, — tous ces laquais étaient jeunes, — était originaire de la Soule (Mauléon) ou peut-être de la Basse-Navarre (Saint-Jean-Pied-de-Port), comme le prouvent les formes gen (jin), geincoa (Jinkoa), Jona (Jauna). Quelques corrections sont évidentes : jaun handia pour Jona andie, gayz pour guaussa ; quelques mots ont été mal divisés et quelques tildes sont à suppléer. Je lirais donc :
Jaun handia, gayss goussietan behar da erremedio ; behar den bessela yssan lan da. Ambates othores nausu ; eyn essassu goure proposian ordine den, non yssanen bayta, fascheria gabe, gin erassy badiassadassu neure assia. Haren ondouan, gualde eydassu nahy dussuna. Estou oussyc eguinen soury bien ere dastura eguyn harrec, Geincoac plaser badu.
Et je traduirais :
Monseigneur (grand seigneur), en tous maux il faut remède ; être comme il faut, c'est le difficile. Je vous ai tant prié ! Faites qu'il y ait de l'ordre dans notre propos, où cela sera, sans facherie, si vous me faites venir mon rassasiement. Après cela, demandez-moi ce que vous voudrez. Il ne vous fera pas faute de faire même les frais de deux, s'il plaît à Dieu.
On écrirait aujourd'hui :
Jaun handia, gaitz guzietan behar da erremedio ; behar den bezela izan, lan da. Hambatez othoyez nauzu! Eguin ezazu gure proposian ordine den, non izanen baita, facheria gabe, jin erazi badiazadazu neure asea. Haren ondoan, galde egidazu nahi duzuna. Eztu hutsik eguinen zuri bien ere dastura egin harrek, Jincoac plazer badu.
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| JULIEN VINSON |
Ce n'est évidemment ni très exact ni très correct ; tous les mots ne sont pas bons, mais le sens général est très plausible. Erremedio est encore en usage aujourd'hui ; propos et facheria sont empruntés au français courant de l'époque ; dastura est une variante de gastura, dérivé de gastu "dépense" (espagnol gasto : d permute facilement avec g en basque) ; en revanche, ordine pour "ordre" est une forme latinisée, inusitée, mais qu'on a pu former en se souvenant de certains passages des livres religieux, par exemple du tu es sacerdos in œternum, secundum ordi-nem Melchisedec. Il est probable d'ailleurs que certaines fautes du texte sont l'œuvre du traducteur basque : il a pu écrire jauna et guayssa au lieu de jaun et gayss, parce que, comme tous ses compatriotes, il ne concevait pas le mot sans l'article a final et n'a pas songé à sa suppression nécessaire devant l'adjectif suivant. Jona pour jauna et gouray pour gure sont des erreurs, fort explicables, du copiste français. En 1542, on n'avait encore rien publié en basque et on n'avait écrit dans cette langue qu'au hasard, accidentellement pour ainsi dire. La dernière phrase, avec dastura eguyn harrec, paraîtra un peu irrégulière, comme aussi le othoyez nauzu avec hanbatez. Au demeurant néanmoins, il n'y a là ni barbarismes, ni solécismes graves, ni rien qui choque ; l'auteur de ce petit morceau est certainement un Basque.
Julien Vinson.
Paris, 13 mai 1905.
P.-S. — Il y a encore deux mots basques au chapitre V du livre 1 : lagona, edatera ; mais ils ne soulèvent aucune difficulté : lagona ; c'est laguna "le compagnon", et edatera veut dire "vers le boire, au boire". Le sens est évident : "Camarade, a boire !"
Extrait de la Revue des Études rabelaisiennes, 3e année, 3e fascicule."



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