LES ORIGINES DU "TORO DE FUEGO" EN 1950.
Le toro de fuego est un spectacle pyrotechnique parodiant la corrida, présent dans de nombreuses fêtes taurines populaires. De tradition ancienne, leur forme actuelle a été conçue et brevetée par l'artificier français Pierre Marmajou dans ses ateliers à Dax en 1889.
Voici ce que rapporta à ce sujet René Cuzacq dans le trimestriel Pyrénées : organe officiel du
Musée pyrénéen du Château-Fort de Lourdes, N° 1-2, le 1er janvier 1950 :
"Les origines du toro de fuego.
Le jeu du taureau auquel on attache quelque torche enflammée était-il cependant plus anciennement pratiqué chez nous à l'occasion ? Il est assez probable : sans pouvoir retrouver la référence, il nous semble bien que Masein (écrivant en 1792) ou quelque autre vieil auteur bayonnais parle du taureau réel auquel on attachait "quelque artifice" : là encore, il n'est pas douteux que quelques tâtonnements en la direction de notre jeu ont pu se faire jour çà et là, au gré de variantes locales et de l'imagination de quelque amateur.
A Tarascon, Mistral (Dernière prose d'Almanach), décrivant la Fête de la Tarasque vers 1860 montre l'animal artificiel crachant le feu par les narines à l'aide de fusées...
![]() |
| PROCESSION DE LA TARASQUE 13 TARASCON |
Mais les origines proprement espagnoles du toro de fuego sont certaines : même si aujourd'hui le toro de fuego reste assez peu connu dans certaines régions d'Espagne ; une pyrotechnie assez coûteuse, l'écartement et l'isolement — comme jadis — de certains villages ne pourraient-ils être ici évoqués ? Le toro de fuego a pu s'inspirer du vrai jeu antique de l'animal portant sur ses cornes des matières inflammables et enflammées. Il procède non moins des courses espagnoles arrivées depuis longtemps à leur point de perfectionnement, tandis que progressait la pyrotechnie : l'adaptation du feu d'artifice à la tauromachie explique largement, et en même temps, notre spectacle si goûté des foules. Aux courses espagnoles, avec tout leur apparat et tout leur rituel, jusqu'à la mise à mort de l'animal, on allume encore aujourd'hui des pétards ou "banderillas de fuego" quand les banderilles enrubannées et acérées s'avèrent insuffisantes à l'encontre d'un animal trop peu combatif. C'est en liaison avec le jeu national de l'Espagne, à l'image même de la psychologie ibérique, que se trouve l'une des "sources primordiales" du toro de fuego.
Ouvrons ici une parenthèse : Paul Lafond (page 12 de son Pays Basque) parle de Bayonne offrant à Charles IX, venu pour l'entrevue célèbre de 1565, un "toro de fuego" ; affirmation superficielle et fort en l'air, comme celle qu'il ajoute : "spectacle connu déjà en Espagne". Il ne peut s'agir que du toro aux cornes enflammées. Et pas même cela n'apparaît dans les documents du temps tel que Ducéré les a rassemblés dans son livre bien connu.
![]() |
| LIVRE LE PAYS BASQUE FRANCAIS ET ESPAGNOL DE PAU LAFOND |
Les feux d'artifice sont pratiqués dans nos pays au XVIIe siècle, provenant peu à peu de la découverte de la poudre au Moyen-Age. Toutefois, au retour de la fête nautique qui se déroula devant le roi Charles IX à l'île de Lahonce, il est question d'une baleine artificielle, elle-même "artificiellement" éclairée (sans doute avec des torches). De là au "taureau de feu", il y a loin.
Voici au surplus le texte de la relation contemporaine d'Abel Jouan : "tout le long de la dite rivière (Adour), (il y avait) des baleines, daulphins, tortues et sirènes tout escontrefaites an artifice de feu" ; beau spectacle nocturne sans doute... Il n'est pas question de toro ; mais l'on voit l'origine de l'on-dit de Paul Lafond. Plus loin, Abel Jouan parle de "feux artificiels" (le texte se lit encore dans le livre de Poydenot, "Récits et légendes sur l'histoire de Bayonne").
![]() |
| LIVRE RECITS ET LEGENDES SUR L'HISTOIRE DE BAYONNE D'HENRY POYDENOT |
Cependant, lorsque Philippe V pénétra en Espagne, en février 1701, sur le chemin de Madrid, les fêtes du Taureau l'accompagnent partout : à Aranda, la course se fit la nuit, à la lueur des flambeaux. Selon une lettre du Français Louville à Torcy aux Affaires Etrangères, un Monsieur d'Alemada s'imagina même "qu'il serait fort drôle de mettre le feu au cul d'un taureau, j'entends du feu d'artifice qui y serait si bien attaché que le pauvre taureau brûlerait tout vif dans des tourments inconcevables". Lâché à travers la foule, il ferait bien quelques victimes, mais la foule espagnole acceptait tout cela d'avance. Philippe V s'opposa à pareille innovation. Sur sa route, on l'avait d'autre part "régalé" de feux d'artifice. Ainsi, si ce dernier divertissement paraît courant en 1701, en revanche notre texte (Bulletin de la Société des Sciences des Lettres, Sciences et Arts de Bayonne, page 444, année 1932) montre que notre toro de fuego est encore inconnu dans la péninsule : par contre, l'idée en vient naturellement à certains cerveaux, réunissant course de taureaux et feu d'artifice, transformant ainsi le vieux jeu du taureau aux cornes enflammées.
Telles sont les origines historiques du toro de fuego. Mais, comme à travers les courses espagnoles, faut-il remonter beaucoup plus loin jusqu'au culte du taureau supposé aux temps néolithiques et préhistoriques, avec les traces et les survivances de l'histoire naissante de l'antiquité ?
Vers 1500 avant Jésus-Christ et l'arrivée des Grecs indo-européens en Grèce, la Crète égéenne connaît de véritables courses de taureaux, attestées par l'archéologie. Faut-il attribuer à ces jeux une valeur religieuse ? Peut-être le taureau était-il ensuite mangé, comme après les sacrifices antiques. Le culte du taureau en aurait fait un symbole de valeur et de force ; il figure debout, un triangle entre les cornes, sur de vieilles monnaies ibères. Les croyances primitives parlent en Thessalie du taureau du sacrifice dont les cornes au préalable étaient dorées : simple enjolivement, ou mystérieux rapprochement avec l'or voisin du feu, symbole de force et de courage. Aux jeux romains du cirque, il arrivait que le taureau fût excité par des torches ardentes : ceci, sans autre précision : il semble d'ailleurs qu'en l'occurrence il ne faille chercher ici aucun sens caché. Par contre, la déesse égyptienne Isis était plus ou moins associée au culte du Dieu Apis, dont le Veau d'Or des Hébreux rappela leur séjour aux bords du Nil. La mythologie antique montre Satyres et Bacchus cornus. Surtout la préhistoire livre des cornes votives ; encore aujourd'hui, certains chefs noirs des tribus africaines se parent d'un chef de taureau. Le "V" des bros (chars landais), servant à attacher les planches de l'avant et de l'arrière des charrettes, se retrouvant aussi ailleurs, a-t-il la même valeur magique et religieuse à l'origine ?
![]() |
| COURSE DE TAUREAUX CRETE |
Encore au Moïse du Vatican, Michel-Ange met les cornes où le poète Vigny voit le symbole des "flammes de sa tête", son auréole de chef, le signe de sa toute-puissance...
Dans son étude, Monsieur Aparisi-Serres rapproche tous ces faits des cornes rituelles portées par certaines divinités égyptiennes, comme, nous dit-il, les "cornes dorées des bœufs des sacrifices thessaliens rappelaient les cornes enflammées pour la plus grande gloire de la divinité". Comment, ajoute-t-il, pareil symbole est-il devenu le dérisoire emblème du mari trompé ? Peut-être par une dégradation ironique, ou l'évocation de la ramure du cerf, faible et fugitif, sinon par la non moins ironique désignation du mari de peu de valeur et de courage contrastant avec la force que désignait généralement cet emblème. Là encore, il y aurait lieu de faire appel aux Satyres, Aegypans et autres Dieux cornus de la mythologie, et des croyances auxquelles ils donnaient lieu.
Monsieur Aparisi-Serres a bien voulu nous communiquer une note du Docteur Marcel Baudouin, à lui adressée à la suite de son travail. Le vice-président de la Société historique française lui écrivait : "Le taureau aux cornes de feu est sûrement un dérivé du taureau zodiacal, c'est-à-dire de l'époque où la "Vache-Grande Ourse" passa au Zodiaque (équinoxe) en devenant taureau en apparence, quoique le taureau zodiacal ne soit toujours qu'une vache totem. Chronologiquement, cela correspond à l'époque où le Pôle, quittant la Grande Ourse, entra dans le Dragon, vers 3 000 avant Jésus-Christ. En effet, seul le Taureau zodiacal (constellation) a des étoiles pour former ses deux cornes. Le totem "Vache-Grande Ourse" n'a pas de cornes connues. Elle a dû les prendre sur terre, au moment de monter au ciel, quand le Pôle est entré dans la Grande-Ourse vers 8 000 avant Jésus-Christ. Et ce sont ces cornes qui sont devenues les cornes de consécration... Le Taureau de feu est le taureau céleste descendu sur la Terre, d'où le jeu, certainement d'origine cultuelle".
Retenons simplement, par delà cette chronologie qui nous laisse plus que sceptique, comment le Taureau terrestre fut projeté dans le ciel dès que l'antiquité forma les signes du Zodiaque, sans doute dès les temps chaldéens.
La sociologie d'aujourd'hui recourrait aussi à la mentalité des primitifs, mangeant le taureau du sacrifice pour faire passer en eux la force et le courage de l'animal. Sans doute, le culte mithriaque sous l'Empire romain, ses autels tauroboliques et sa mise à mort du taureau rejoignaient-ils ici ces antiques et mystérieuses croyances. Il n'est pas douteux que, beaucoup plus anciennement, l'Egypte ancienne n'ait eu force cultes animaux : par elle, on peut remonter à la préhistoire.
Sur les médailles antiques, Séleucus, 1er roi de Syrie, porte à la tête une corne de taureau, et Lysimaque, roi de Thrace, une corne de bélier. Les cornes d'animaux ont été longtemps d'anciens vases à boire ; certains vases s'inspirent de leurs formes ; il n'y a encore bien longtemps, dans les Landes, un fragment de corne de boeuf était mis à la ceinture du faucheur, et son eau servait à rafraîchir la faux échauffée par le travail, à ce que l'on raconte plus ou moins vaguement aujourd'hui. La corne d'abondance fut un emblème mythologique de l'Antiquité.
![]() |
| TETRADRACHME SELEUCUS 1ER |
Mais, à l'opposé, voici le diable du Moyen-Age qui n'a pas seulement le pied fourchu ; ses cornes sèment aussi la terreur : autre vieille survivance magique ?
Tout ceci semble nous amener assez loin du taureau de feu. Et pourtant, il n'en est rien, si nous prenons un livre récent, "La Préhistoire du Christianisme" de M. Autran (I, page 84) : à l'en croire, le taureau, emblème de la fertilité, se survit au Pays Basque où il donne lieu à une "cérémonie annuelle" : "l'abondance de la récolte se préjuge d'après la hauteur des étincelles émanant du taureau de feu".
Peut-être y a-t-il une large part de mirage dans ces lignes : l'actuelle machinerie du taureau de feu, à Bayonne et au Pays-Basque français, comme à Dax et dans les Landes, est venu d'Espagne vers 1890, par le Pays-Basque espagnol, spécialement de Navarre et de Guipuzcoa, à ce qu'il paraîtrait. Mais si l'on veut remonter plus haut, il faut s'adresser au seul taureau aux cornes enflammées dont il a été question ici-même, très probablement vieux reste de toute l'Espagne ibère, survivant au moins en Aragon à une date récente. A notre connaissance, au Pays-Basque espagnol, il n'est pas question de cérémonie annuelle : peut-être, le jeu se retrouvait-il simplement à la fête annuelle. Quant à l'idée de l'abondance de la récolte liée à la hauteur des étincelles, elle est comparable à celle des paysans gascons ou basques regardant d'où vient le vent le Dimanche des Rameaux, et en déduisant si l'année sera fertile ou non.
![]() |
| EVANGILE DU DIMANCHE DES RAMEAUX |
.jpg)






Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire