L'ÉMIGRATION DU PAYS BASQUE INTÉRIEUR EN 1900.
Pendant plus d'un siècle, des centaines de milliers de Basques ont quitté leur terre natale en espérant trouver une vie meilleure, souvent de l'autre côté de l'Océan Atlantique.
Voici ce que rapporta à ce sujet Michel Papy, dans le Bulletin de la Société des sciences, arts &
lettres de Bayonne, en février 1973 :
"... Mais là ne semble pas l’essentiel. Le mouvement est d’ailleurs ancien, comme le déclarent en 1909 le curé des Aldudes et les curés d’autres communes de forte émigration, comme en témoigne encore le Père Gachitéguy d’après une enquête personnelle. La disparition des privilèges eut-elle un impact aussi net que le pense un prêtre ulcéré, quinze ans après, de la défaite de "son" candidat ? Les privilèges en question étaient d’ailleurs limités vraisemblablement aux Espagnols installés aux Aldudes qui gardaient leur qualité d’Espagnols, jouissaient "du droit d’importer en Espagne tous les objets non prohibés par la douane espagnole" et sur les maisons desquels la douane française n’exerçait aucune autorité. Quoi qu’il en soit de ce débat, l’exode des Aldudars révèle autre chose : il est sans doute le fait d’une population particulièrement jeune, même si elle est déjà dans sa phase de déclin numérique. La vallée, mise en valeur au XVIIIe siècle par des cadets de Baïgorry, garde encore en 1900, dans sa structure démographique, des traces de la "véritable explosion démographique" qu’elle connut au début du XIXe siècle, une fois levés les derniers obstacles à la colonisation. Pour la période 1873-1882, Arsène Dumont constate dans le canton de Baïgorry, une natalité, qu’il estime médiocre, de 24,7 %, résultat d’une nuptialité "remarquable par son extrême faiblesse", qu’explique aisément le déséquilibre des sexes, et d’un nombre très élevé de naissances par mariage. Or il évalue le taux de natalité des Aldudes, à 38,4 %, ce qui donne une idée de l’exceptionnel taux de fécondité que doit avoir alors la commune par rapport à l’ensemble du canton !
Pour expliquer les différences dans l’ampleur de l’émigration à un moment donné entre diverses régions, il faut sans doute, au moins autant qu’à la misère et à la densité relative à la surface utilisable qui sont des données fort difficiles à connaître et à manier, recourir aux notions de structure et de rythme démographiques. Les villages de Soule et de Basse-Navarre en sont sans doute en 1900 à des phases différentes de leur histoire démographique, même si un exode sans retour donne à presque toutes les courbes d’évolution de la population une allure voisine.
Dernier renseignement d’ordre géographique fourni par l’enquête : la comparaison des points de départ et d’arrivée — ou plutôt de débarquement — donne une idée des courants migratoires ; idée bien partielle à vrai dire puisque les émigrants à destination de la République Argentine, c’est-à-dire la très grande majorité, sont confondus dans la même imprécision. Les départs à destination de la Californie sont facilement repérables, par contre. Comme on s’y attend, plus de la moitié des émigrants vers les Etats-Unis viennent de la vallée des Aldudes, et tout particulièrement de la commune même des Aldudes (tableau IV). Dans le canton de Saint-Etienne-de-Baïgorry, toutes les communes sauf Ossès, Anhaux et Ascarat envoient des leurs aux Etats-Unis. Hors de ce canton, ce sont le plus souvent des villages montagnards, Arnéguy, Estérençuby, Larrau, etc., qui sont concernés. Ces Basques, on le sait, ont fourni le Far-West de bergers.
![]() |
| ORIGINE DES EMIGRANTS A DESTINATION DE LA CALIFORNIE EN 1900 |
La connaissance précise de l’âge et du sexe des émigrants est enfin un des renseignements les plus précieux de l’enquête ; nous ne le possédons, là encore, que pour les émigrants de l’année 1900. J’ai déjà signalé que certains maires s’étaient contentés de grouper les partants par catégorie d’âges : 16 à 19 ans, etc. Pour pouvoir réaliser une pyramide des âges, c’est-à-dire, donner une image suggestive de la migration, il m’a fallu, pour les communes en question, prendre la liberté d’attribuer à chaque émigrant un âge précis. Cela ne fausse guère les réponses des maires.
Deux traits majeurs se dégagent de la pyramide des âges et du tableau V : la prépondérance du sexe masculin et celle des jeunes gens. Le rapport des sexes est en effet d’un peu moins de 30 femmes émigrées pour 100 hommes. L’âge moyen est de 22 ans 2 mois pour les hommes, de 23 ans 8 mois pour les femmes, de 22 ans 7 mois pour les deux sexes. Le groupe des jeunes gens et des hommes de 15 à 29 ans forme presque les deux tiers des partants des deux sexes ; et le groupe correspondant chez les jeunes filles et les femmes pas très loin du cinquième de ce même total. L’incidence du service militaire sur l’âge au départ est certaine, quoiqu’on ne puisse la mesurer avec certitude car il est clair que les maires arrondissent les chiffres : 18 à 20 ans sont les âges les plus fréquemment cités.
![]() |
| ÂGE ET SEXE DES EMIGRANTS EN 1900 |
Cette même prépondérance des hommes et des jeunes caractérisait déjà l’émigration basque au milieu du siècle : en témoignent la pyramide des âges des émigrants d’Ossès de 1835 à 1865, établie d’après le registre des passeports et les données sur l’émigration française vers La Plata par le port de Bordeaux, de 1850 à 1859, d’après l’enregistrement des visas. Un des enseignements les plus nets de cette enquête est la persistance de cette forme d’émigration. Pourtant, dans sa phase maximale, juste avant 1890, l’émigration évoluait sans doute vers une forme familiale. Le fait n’est d’ailleurs pas certain :
R. Bochaca remarque 47 % d’hommes, 28.4 % de femmes et 24,6 % d’enfants parmi les émigrants français passés par Bordeaux en 1889, mais à cette époque, la part de l’émigration basque est, pour ce port, relativement faible ; de plus, certaines autres régions de France fournissaient sur contrat, des familles entières à l’émigration. La seule émigration basque donnait peut-être des pourcentages plus faibles de femmes et d’enfants. En tout cas, contrairement à ce qu’on aurait pu croire, cette émigration individuelle, masculine et jeune, ne fut pas vraiment le prélude d’une émigration familiale. R. Bochaca signale pour la dernière période qu’elle étudie de près, 1898-1907, le retour à la première forme d’émigration, mais la statistique qu’elle utilise "n’offre pas les données nécessaires pour analyser à la fois les âges et les sexes" et donne notamment "un tableau assez sommaire des âges des immigrants". L’intérêt de l’enquête de 1900 est, sur ce point, de confirmer indiscutablement ce qu’avance cet auteur.
Etonnante persistance que cette émigration de jeunes gens pour un continent lointain. Après une courte période où l’émigration familiale semble avoir compté, l’émigration individuelle reprend donc le dessus. Or, elle présente le double caractère d’être définitive et entreprise avec esprit de retour. En tout cas, sur chacun de ces deux points, les témoignages contemporains concordent ; et d’abord sur le premier point, à savoir le caractère définitif de la migration. Assez peu retournaient au pays, et en particulier, fort peu rentraient jeunes quoique le maire de Saint-Etienne-de-Baïgorry attribue une augmentation des départs "au retour avec quelque argent de plusieurs jeunes gens". Parmi ceux qui rentraient, certains d’ailleurs ne se décidaient-ils pas à repartir ? Le maire d’Ossas signale ainsi qu’en 1900 "une famille entière retournait en Amérique après avoir séjourné à Ossas". Pourtant, l’esprit de retour est également attesté. Dans les réponses de l’enquête, il n’est évoqué qu’une seule fois, dans le seul commentaire qui soit quelque peu développé, sur la soixantaine de réponses fournies ; le maire d’Ossès pense qu’"en outre, la perspective de revenir dans la commune natale avec un bon pécule en poche et le nom pompeux d’ "Américain" n’est pas une des moindres causes de ces départs". Louis Etcheverry, de son côté, affirme en 1898 : "Tous les émigrants vers l’Amérique partent avec l'esprit de retour." Seule une émigration de jeunes gens peut se faire dans cette optique. On comprend, dans ces conditions, que la tendance vers l’émigration familiale ait été éphémère. Que cet état d’esprit, s’il a été réellement celui des jeunes Basques et non le produit d’illusions d’un grand notable, ait subsisté malgré l’expérience de deux générations, voilà qui suggère à quel point l’Amérique pouvait paraître proche, voilà surtout qui en dit long sur les tensions contradictoires d’origine économique, sociale, culturelle, familiale, auxquelles était soumis le jeune Basque.
![]() |
| LOUIS ETCHEVERRY DEPUTE BASSES-PYRENEES 1890 |
Le départ de ces jeunes gens semble être, pour le sexe masculin, l’équivalent de la traditionnelle émigration des jeunes filles vers la ville, ici Bayonne et Bordeaux, où elles se placent comme servantes, avec sans doute pour une bonne part d’entre eux, le même espoir de retour, une fois accumulé un pécule suffisant pour se marier et s’établir. Dans un cas comme dans l’autre, la perspective d’un long séjour d’une bonne dizaine d’années à l’extérieur est acceptée : on part dès l’adolescence, et l’on n’envisage guère, alors, de se marier jeune. Dans un cas comme dans l’autre, le pourcentage des retours était faible, des contraintes et des hasards divers en décidaient ainsi.
En fait, un examen des différentes formes de l’émigration — en mettant à part l’émigration saisonnière vers l’Amérique du Sud, dont l’enquête de 1900 ne permet pas d’affirmer l’existence, et qui n’aurait commencé que vers 1905 —, oblige à préciser la distinction trop sommaire entre émigration individuelle et émigration familiale. Il y a peu de départs de familles à proprement parler, si l’on réserve l’expression aux cas où un couple, ou bien une personne seule, émigre avec ses enfants et si l’on exclut de cette rubrique les groupes de deux ou trois frères et sœurs partant ensemble. Les maires n’étaient d’ailleurs pas sensés donner de précisions sur ce point ; certains le font pourtant, pour expliquer l’âge élevé des émigrants. Le maire d’Ossas déclare qu’"une famille entière retournait en Amérique" ; celui d’Hélette que "l’homme de 40 ans est parti avec ses six enfants et une sœur" ; celui de Larrau qu’"une mère âgée de 60 ans et deux de ses enfants de 23 et 18 ans ont été rejoindre des enfants établis depuis longtemps à Buenos Aires" ; celui d’Arnéguy, enfin, nous apprend qu’"une femme est partie avec sa belle-mère et ses enfants rejoindre son mari". Ce sont là les seuls exemples donnés. Il faut y ajouter que de rares communes fournissent la liste des émigrés, ce qui permet de discerner parfois des familles, comme à Banca (voir documents annexes). On ne peut chiffrer exactement l’importance de l’émigration familiale, mais le nombre de départs annuels par commune, en général très faible (tableau VI), suggère, comme le suggère de son côté la pyramide des âges, qu’elle est faible."
![]() |
| NOMBRE DE DEPARTS PAR COMMUNE EN 1899 ET EN 1900 |





Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire