L'ÉMIGRATION DU PAYS BASQUE INTÉRIEUR EN 1900.
Pendant plus d'un siècle, des centaines de milliers de Basques ont quitté leur terre natale en espérant trouver une vie meilleure, souvent de l'autre côté de l'Océan Atlantique.
Voici ce que rapporta à ce sujet Michel Papy, dans le Bulletin de la Société des sciences, arts &
lettres de Bayonne, en février 1973 :
"L'émigration à partir du Pays Basque Intérieur en 1900 d'après une enquête administrative.
La note qui suit s’appuie sur le dépouillement d’une enquête administrative sur l’émigration à l’étranger en 1900 ; elle concerne l’arrondissement de Mauléon disparu en 1926, c’est-à-dire la Soule et la Basse-Navarre. Elle fut sans doute limitée à cet arrondissement, alors principal fournisseur d’émigrants du département et, peut-être, de la France entière ; elle n’a pas, à ma connaissance, fait l’objet de débats importants. Il faut dire que la question n’était pas neuve : d’après A. Charles, "ce fut pour la première fois en 1842 que les autorités signalèrent de façon officielle les inquiétudes que commençait à provoquer l’émigration des Béarnais et surtout des Basques vers l’Amérique latine". Depuis les débuts, vers 1830, d’un courant régulier d’émigration vers les pays de La Plata, surtout depuis les années 1865-1870 qui voient le phénomène s’amplifier sérieusement, les commentaires se multiplient. Ils se teintent de plus en plus d’inquiétude quant à ses conséquences économiques, sociales et surtout morales. Notables et prêtres, préoccupés, qui de la rareté croissante de la main-d’œuvre, qui du scepticisme religieux de ceux qui reviennent, s’interrogent sur les causes multiples d’un tel exode et en soupèsent les effets, ce qui ne les empêche pas de porter sur lui des jugements nuancés.
La dernière décennie du XIXe siècle connut une diminution assez nette des départs, qu’expliquent sans doute, et la crise économique et politique de l’Argentine en 1890, et le redressement des prix agricoles et de l’activité économique en France. Pourtant, les mêmes interrogations qu’auparavant se font jour, les mêmes thèmes rebondissent sans cesse d’un commentaire à l’autre. En 1909, quelques années après l’enquête administrative objet de ce travail-ci, Mgr Gieure, dans le long questionnaire sur les œuvres qu’il adresse aux curés de son diocèse ne consacre pas moins de vingt-deux questions à l’émigration vers l’étranger, ses causes, ses modalités, ses conséquences. C’est au même moment que le père Lhande rédige ses réflexions sur cette émigration, où il voit l’effet d’un tourment ancestral propre à l’"âme basque".
Si cette littérature rejoint assez souvent les thèmes des publications sur l’exode rural, sur "la terre qui meurt", une autre préoccupation majeure apparaît : ce qui inquiète, tout autant que la dépopulation des campagnes, est qu’elle se fasse au profit de pays étrangers. Dans la réalité, les Basques quittant leurs terres émigraient-ils tous, les hommes du moins, hors des frontières ? Le fait serait à vérifier ; assez vraisemblable pour la période des années 1880, il l’est moins pour celle qui nous préoccupe ici. Quoi qu’il en soit, le caractère lointain des migrations et la dispersion qui en résulte avivent la crainte que le peuple basque en vienne à perdre son énergie vitale. Sans doute l’éloge si souvent répété de l’etche-ondo, la famille-souche basque, solidement ancrée dans le sol, est-il un moyen de se rassurer, d’atténuer quelque peu cette crainte. On voit combien ce souci rejoint celui des nationalistes français vivement préoccupés de la faiblesse démographique, face à un Empire allemand triomphant, d’un pays qui "perd son sang". Les notables basques affichaient pratiquement tous, alors, une fidélité sans faille à la patrie française, en ces temps de tension internationale croissante où chaque Etat comptait ses forces.
C’est bien là la raison de cette enquête administrative sur l’émigration basque en 1900, époque où pourtant le nombre de départs a nettement décru par rapport aux décennies précédentes. Ce n’est certes pas la première fois que les autorités officielles réagissent : le décret impérial du 15 janvier 1855, complété par la loi sur l’émigration du 18 juillet 1860, permet la surveillance discrète d’une émigration qui entraîne pour l’Etat "déperdition de forces vives, de matière imposable, de ressources militaires" selon les propres termes ministériels. Depuis cette époque, les agences d’émigration doivent demander une autorisation, verser une caution, remettre leurs listes d’émigrants, faire viser les contrats d’émigration et signer des procurations en règle à leurs sous-agents. Mais en réalité, cette réglementation n’empêche pas la tolérance de l’emporter largement, et ce jusqu’en 1912. L’enquête illustre cependant, en ce tournant du siècle, le désir de connaître l’ampleur exacte du mal, de mesurer le nombre de jeunes gens qui, en s’expatriant, échappent au service militaire sous toutes ses formes : armée active, réserve, territoriale. Le 7 janvier 1902, un an après cette enquête, le préfet des Basses-Pyrénées écrit au sous-préfet de Mauléon : "Il résulte d’informations qui m’ont été transmises que des agents d’émigration font trop souvent un usage abusif de leur autorisation administrative. Ces agissements sont au plus haut degré préjudiciables aux intérêts du Recrutement et il convient d’y mettre un terme."
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L’enquête eut d’ailleurs pour effet immédiat, et sans doute unique, un renforcement du contrôle sur l’activité des sous-agents d’émigration, comme nous aurons l’occasion de le voir. Mais si la sévérité est, en principe, de règle vis-à-vis des intermédiaires, il ne peut en être de même à l’égard des émigrants, puisqu’il n’est pas question de porter atteinte à la liberté de déplacement. Dans ce domaine, l’indulgence est jugée le meilleur des remèdes, quelque doute que l’on ait sur son efficacité. Au moment même où est lancée cette enquête, le Parlement vote la loi d’amnistie du 27 décembre 1900 : dans l’espoir de voir diminuer le nombre de cas d’insoumission, "les insoumis âgés de plus de trente ans seront tenus d’accomplir une année de service seulement, sous la réserve qu’il sera attesté par leurs consuls qu’ils étaient établis dans les colonies ou à l’étranger avant l’âge de dix-neuf ans."
L’enquête se présente sous la forme d’un questionnaire adressé par le sous-préfet de Mauléon aux maires de son arrondissement, avec prière de répondre avant le 15 janvier 1901. Les questions sont les suivantes :
1° Combien y a-t-il eu, en 1900, d’émigrants qui sont partis dans votre commune ? Indiquer leur âge, leur sexe.
2° Ce nombre est-il supérieur ou inférieur au nombre des émigrants partis l’année dernière ? Indiquer le chiffre en plus ou en moins.
3° A quelle cause attribuez-vous cette augmentation s’il y en a une, ou cette diminution ?
4° Dans quel pays s’est rendu chaque émigrant de votre commune ?
5° Y a-t-il dans votre commune un agent d’émigration? Qui ?
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Le questionnaire est bref, et les maires ont peu de place pour répondre. Ils se sont d’ailleurs bien gardés de rédiger de longs commentaires ; la seule question qui aurait pu éventuellement en susciter, c’est-à-dire la troisième, a un sens précis, assez étroit, à savoir : quelle explication peut-on donner de l’augmentation ou de la diminution du nombre d’émigrants en 1900 par rapport au nombre de 1899 ? Le caractère restreint de la question a très visiblement gêné les maires et pratiquement interdit les développements ; j’y reviendrai.
Cependant, par sa brièveté même et son absence de prétention, ce questionnaire présente un grand intérêt. Les questions, la troisième mise à part, sont de celles auxquelles il est facile au maire d’une commune rurale de répondre avec exactitude. Et, de fait, toutes les réponses sont précises. Il n’est aucune commune dont le maire ait apparemment eu des doutes sur le nombre d’émigrants, leur sexe, leur âge. Certains vont jusqu’à en fournir la liste. Il est permis de faire des réserves sur les chiffres avancés par le maire de Mauléon dont la ville, passant entre 1896 et 1901, de 2 651 à 3 368 habitants, amorce une remarquable croissance due à l’essor des industries de la sandale ; de même pour Saint-Etienne-de-Baïgorry qui a environ 2 300 habitants, ou encore Saint-Palais, ou Saint-Jean-Pied-de-Port. Mais il est légitime d’accepter les données portant sur les autres communes. Enfin, si les renseignements concernant l’âge sont fournis de manière approximative dans quelques communes, c’est toujours pour simplifier l’énoncé de la réponse, faute de place. Ainsi, les Aldudes ont vu émigrer "13 garçons de 13 à 19 ans, 5 filles de 16 à 19 ans, 1 garçon de 21 ans, 1 fille de 21 ans, 8 garçons de 22 à 26 ans et 1 fille de 25 ans" ; le degré de précision est, on le voit, très suffisant.
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On comprend mieux l’intérêt de cette enquête en comparant avec celle menée en 1909 par l’évêché de Bayonne et évoqué plus haut ; dans cette dernière enquête, le questionnaire sur l’émigration embrasse un domaine plus étendu et plus varié, mais ne brille pas toujours par la précision et se prête fort mal à une exploitation statistique. Les questions ayant le même objet que l’enquête de 1900 sont ainsi libellées :
3° Quelle est la moyenne des départs l’année dernière (sic), depuis 5, 10, 20 ans ?
4° Dans quelles régions vont ces émigrants ?
5° Y a-t-il des femmes qui émigrent vers l’étranger ?
6° Vers quel âge les émigrants quittent-ils leur pays ?
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