J.B. Bastide, maréchal des logis à Espelette, informé du meurtre, procéda à l’enquête. Il découvrit la victime, puis l’instrument du meurtre. On trouva sur Bessonart trois billets de 10 fr. ; sur la bicyclette des traces de sang furent relevées. Le lendemain Bessonart, malgré ses dénégations, était mis sous mandat de dépôt.
Le témoin considère l'accusé comme un travailleur modeste, un peu simple d’esprit, et déclare qu’il n'avait jamais eu à s’occuper de lui.
Une discussion s'élève au sujet du piquet, arme du meurtre, entre l'accusation et la défense ; le témoin précise que celui qui lui est présenté, portait des tâches de sang et des cheveux attachés.
— M. de Luzaret, médecin légiste à Bayonne, a pratiqué l’autopsie du cadavre et en donne le résultat. Il a relevé une plaie contuse de la main droite, une écorchure au front et au nez, trois côtes fracturées, mais surtout de graves blessures à la partie latérale du front, ces dernières ayant entraîné la mort. Le meurtre a dû être commis deux ou trois heures après le repas.
La victime aurait été assaillie par derrière, puis violemment frappée avec un instrument contondant et transportée dans le fossé car les trois fractures de côtes rendaient impossible tout mouvement à Elgard pour s'y traîner.
— M. le docteur Dotézac, de Cambo, a été appelé, le soir même du crime, à la requête de M. le Maire d’Itxassou, pour examiner le blessé qu'il a trouvé dans un état voisin du coma ; il lui a fait des piqûres. Il connaissait Elgard comme un homme fort, vigoureux, robuste, d'un caractère taciturne, d’une intelligence pas très développée.
— M. Collin, juge de Paix à Espelette, ayant été avisé le Dimanche de Pâques qu’un homme avait été gravement blessé sur la route de Cambo à Itxassou, s’est transporté sur les lieux et a fait la première enquête. Le magistrat a relevé des traces de sang dans le sol, dans un petit bois un pieu avec des tâches suspectes, des tâches de sang sur la bicyclette qu’avait Bessonart pour se rendre à Cambo, et sur des billets trouvés en sa possession. Il a pressé de questions l'accusé, n’a pu obtenir le moindre aveu celui répétant sans cesse : "Non, non, ce n’est pas moi, je ne suis pas capable de faire cela."
— M. le docteur Gil, médecin chef à l’asile des aliénés de Pau, a visité Bessonart et a constaté quelques anomalies légères, une certaine débilité mentale et des troubles caractéristiques tendant au mensonge. Il estime qu’il doit y avoir une légère atténuation de la responsabilité.
— Pierre Amestoy, garde particulier à Cambo, était en tournée le dimanche de Pâques vers 3 h. 1/2 du matin, quand il entendit des plaintes s’élever d'un fossé. S’étant approché, il trouva un homme étendu dans le fossé, à demi couché contre le talus qui disait : "J'ai froid, donnez-moi des couvertures". Croyant avoir affaire à un homme ivre, il ne s’arrêta pas davantage.
— M. Iribarne, cultivateur à Itxassou, est le propriétaire de la maison Ségura-Borda, voisine du lieu du meurtre. On est allé chez lui le dimanche à 5 heures du matin, pour demander un cordial pour un blessé. Il n’en avait pas. On a transporté ce blessé dans sa grange et il a reconnu Elgard auquel il a adressé des questions sans obtenir de réponse. Le témoin est allé avertir M. le Maire d’Itxassou et a transporté, en voiture, le blessé à son domicile à Halsou.
— Mme Victorine Berrouet, couturière à Itxassou, a connu la victime qui travaillait quelque fois pour elle. C’est chez elle qu'il se rendait la veille de Pâques. Le témoin déclare qu'Elgard était très bon, qu’il n’était pas content de sa famille et qu’il allait la quitter. Il s’est plaint de tout le monde, particulièrement de son neveu.
— Mme Galçadet, repasseuse à Itxassou, cousine d'Elgard, apprit le jour de Pâques, en arrivant de la messe, que son cousin avait été grièvement blessé. Elle alla le voir, trouva M. le Maire qui demanda au blessé s’il le reconnaissait. Il répondit : "Oui", mais il n'a jamais voulu dire ce qui lui était arrivé. Il poussait de temps en temps ce cri : Misérable !... Misérable !"
— M. Jean Milhé, jardinier à Cambo, a employé Elgard pendant quelque temps et Bessonart pendant trois jours.
— M. Dominique Matchicoté, d’Itxassou, a acheté en février, un cheval à Elgard pour 1 150 francs, somme qu’il lui a payée.
— M. Bertrand Etchart, aubergiste à Halsou, a occupé la victime chez lui, avant les Rameaux, pour tailler la vigne.
— Après l'audition de ce témoin, entre la femme de l’accusé, tenant en ses bras un bébé de un an. Elle ne croit pas son mari capable d’avoir commis le crime.
"Pierre n’est pas méchant, seulement il faut qu’il suive son idée ; quand il est en colère, il ne faut pas le toucher."
Le témoin va se retirer, mais le père veut embrasser son enfant. Me Delmas le lui fait passer ; la mère part en sanglots. Cette très courte scène émeut l’assistance.
— M. Baptiste Tolédo, débitant à Halsou, a vu chez lui Bessonart avec deux ou trois jeunes gens. Il n’a fait l'objet d’aucune remarque. Il a employé Elgard chez lui, trois jours et demi, pendant la semaine des Rameaux.
— M. Michel Péry, journalier à Halsou, rentrait du travail, la veille de Pâques, lorsqu'il a entendu une dispute dans la maison Hola. La voix qui dominait était celle d'Elgard ; il n’a pu distinguer l’autre.
— Mme Jeanne Mandachen, blanchisseuse à Halsou, dit que son mari lui a parlé d'une dispute dans la maison Hola.
— M. Lelarge, crémier à Halsou ; Mme Adrienne Cléneau, commerçante à Biarritz, mais habitant Halsou, revenaient le samedi saint de Biarritz, lorsque, à mi-chemin de la gare et de leur habitation, ils rencontrèrent Elgard, auquel ils dirent "Bonsoir". Celui-ci leur répondit. Cinquante mètres en arrière était Bessonart, qui ne dit rien. Il était 19 h. 45 environ.
— Le jeune Robert Marcel, 13 ans, a été placé par l’Assistance Publique chez M. Lelarge. Il revenait de la gare avec son patron et Mme Cléneau, quand il a rencontré Elgard et, en arrière, Bessonart, une badine à la main.
L'accusé nie cependant avoir rien eu en mains à ce moment.
— Guillaume Etchart, 13 ans, écolier à Halsou, a vu également ce soir-là Elgard qui lui a dit : "Adieu, petit", et plus loin Bessonart.
— Mme Marie Barnetche, cultivatrice à Itxassou, rentrait la veille de Pâques de Cambo à Itxassou. Elle a vu Bessonart au bord de la route, à l’entrée de la nuit, se cachant la figure et tenant une bicyclette à la main.
— Alexandre Ithurret, cultivateur à Itxassou, et Paul Bidegain, cultivateur à Cambo, ont, le samedi veille de Pâques, vu Bessonart descendre en bicyclette la côte qui se trouve en face le Trinquet de Cambo.
L’accusé nie, les témoins sont affirmatifs.
— M. Pierre Harburu, commissaire de police mobile à Bordeaux, a été chargé de l’enquête. Il a vu le cadavre : la tête était fracassée, trois côtes enfoncées. Le témoin fait connaître les résultats de son enquête, comment il a découvert un vol d'une tondeuse commis par Bessonart, comment, à la maison d'arrêt de Pau, où il s’était rendu en vertu d’une Commission rogatoire, en parlant basque à Bessonart, il avait reçu les aveux complets de celui-ci sur le meurtre. Les renseignements de moralité ne sont pas des meilleurs.
— M. Saint-Jean, coiffeur et marchand de cycles à Cambo, a été volé d’une tondeuse par Bessonart. De plus, celui-ci lui avait acheté une bicyclette dont il devait prendre livraison le jour où il a été arrêté.
— M. J.-P. Labarrère, chef de brigade de gendarmerie à Ustarits, tienne les renseignements suivants sur l’inculpé :
"Il a une conduite déplorable, ne travaille pas. Il l’a arrêté une fois pour vol. Bessonart étant soldat, avait obtenu une permission de 24 heures ; il ne rejoignit pas son corps, on dut l’y amener après 6 jours d'absence. A la suite d’une autre permission, il ne rejoignit pas non plus son corps, le 18e R. I., il fut arrêté à Ustaritz pour désertion. Dans sa jeunesse, Bessonart quittait souvent ses parents".
Quant à Laurent Elgard, c’était un simple d’esprit ; c’est lui qui travaillait pour la maison Hola.
— M. Marcel Audibert, pharmacien à Bayonne, a procédé à l'examen de la bicyclette et des vêtements appartenant à Bessonart pour déterminer la nature du sang qu’ils portaient. Voici le résultat de cet examen : chemise, pas de taches ; veste, pantalon : taches suspectes, pas de sang ; sandales : du sang, mais on n’a pu déterminer s’il s’agit de sang humain. Bicyclette : deux taches de sang, l’une sur le cadre, l’autre sur la jante de la roue avant, sang humain.
Les dépositions sont terminées. Il est 19 h. 45. La Cour lève l'audience et renvoie le réquisitoire et la plaidoirie à aujourd'hui, à 13 heures.
Audience de Jeudi après-midi.
L’audience est ouverte à 13 h. 15.
M. le Président questionne l’accusé sur divers points des témoignages.
M. le Président. — Reconnaissez-vous être sorti le samedi soir de chez vous à bicyclette, après 20 heures, et que vous avez été vu vous cachant la figure et tenant votre bicyclette à la main.
L’accusé. — Je le nie formellement.
M. le Président. — Deux témoins vous ont vu à bicyclette, à Cambo, descendre la côte Sallagoïty.
L’accusé. — Oui, ils m’ont vu, mais j’étais à pied, mais non à bicyclette. Je ne suis pas obligé de vous dire que j’étais à bicyclette, puisque je n’étais pas à bicyclette.
M. le Président. — Avez-vous volé une tondeuse chez M. St-Jean, de Cambo ?
L’accusé. — Oui, monsieur le Président.
M. le Président. — Avez-vous eu une discussion dans la maison Hola avec votre oncle ?
L’accusé. — Non, monsieur le Président, j’ai même aidé à décharger le foin.
Le témoin Borda, de Cambo, n’ayant pas été touché par l'assignation, l'accusation et la défense renoncent, d'un commun accord, à entendre ce témoin.
Le réquisitoire.
M. l’avocat général appelle "crime de grand'route" l'acte commis par Bessonart ; crime pareil à celui des Eaux-Bonnes qui a été jugé ; crime pareil à celui de Puyoo qui sera jugé dans trois mois ; crime analogue à celui commis à Soeix, où le neveu tua l’oncle, et le vola ; affaire jugée.
"Il faut assurer la protection des campagnes, et voir l’affaire de ce jour dans ce sens..."
M. l’avocat général parle d’abord du certificat du médecin aliéniste, le réfute ; la responsabilité ne doit pas être atténuée.
"Qu'est Bessonart ? Un voleur, déjà condamné à deux mois de prison."
Il repousse les allégations de l'accusé et celles de certains membres de sa famille dont les dépositions ont constamment varié au cours de l’instruction.
Il "épluche" le crime lui-même, tous les faits dévoilés par l’instruction, les témoignages. "Tout cela n’est pas de roman-feuilleton...
Dans les faits exposés, il y a préméditation, guet-apens, tout qu’il faut pour un assassinat voulu. MM. les jurés devront retenir tout cela pour déclarer qu’il existe des circonstances aggravantes.
Tenez Bessonart pour responsable, il faut assurer une protection efficace, nécessaire. A des situations extrêmes il faut des peines extrêmes. Vous répondrez "oui" à toutes les questions.
Y a-t-il des circonstances atténuantes à accorder ? en bon français, cela veut dire "y a-t-il une tête à sauver ?"
Messieurs les jurés, j'ai, hier soir, déchiré la dernière feuille de mon réquisitoire, c'est pour un petit bébé que je l'ai fait. Pour ce bébé qui un jour remplacera l'oncle tué, pour lui seul, je vous demande la vie de cet homme, mais rien de plus..."
L’audience continue."
A suivre...
(Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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