UN VOYAGE EN TRAIN AU PAYS BASQUE EN 1906.
Avec l'arrivée du chemin de fer, le tourisme se développe au Pays Basque.
Voici ce que rapporta à son sujet Robert de Souza dans le bimestriel Les Pyrénées / Compagnie du
Chemin de Fer du Midi, en 1906 :
"... Le "fronton" est fruste, appareillé de larges pierres lisses aux joints irréguliers. Mais je n'y vois point l'inscription classique : Debekatua da bleka haritua (il est défendu de jouer au blé). Le "blé" est la balle au mur de nos collèges, c'est-à-dire un jeu de rien, sans règles ni noblesse, indigne d'un "fronton". Quel jeu admirable ! Avec un sport comme celui-là, passionnant chaque village, il n'y a plus de paysans, plus de corps lourds, c'est toute une race perpétuellement régénérée et embellie.
A première vue, le caractéristique instrument de la pelote, la "chistera" semblerait une déformation médiocrement esthétique.
Cette sorte de concombre qui pend au bout du bras, ou levée, cette trompe d'éléphant qui se courbe vers la balle comme sur la boule de pains jetée par quelque main amie des bêtes, a quelque chose de baroque, prédisposant peu au sentiment de la grâce. C'est pourtant de cet instrument baroque même que naît la beauté du jeu. Il force aux mouvements larges et de tout le corps, à des lancers en gestes de faucheurs, superbes, rayonnants. — Le pelotari, dans les diverses phases du jeu, est un félin aux mouvements rapides, mais liés. Aux aguets de la balle blanche, là, une seconde en l'air, il se tasse un peu sur lui-même pour qu'elle rejaillisse avec plus d'élan du creux de sa longue main de paille. Parfois, la "chistera" tendue a comme des frissons de désir : on la voit frémir, elle vibre de toute la tension de l'être. Et la balle arrêtée dans sa pleine force d'un claquement sonore, repart, rejetée du fronton en fusée, où elle ricoche de côté, traîtresse. Les pelotaris ne courent pas seulement, ils sautent, ils bondissent, ils dansent.
| PILOTARI CHIQUITO DE CAMBO PAYS BASQUE D'ANTAN |
Ils dansent... Tant de souplesse aboutit en effet à de véritables danses figurées qui sont comme le complément imaginatif de ce jeu bondissant.
L'amour de la danse est un trait caractéristique du peuple basque. Il danse partout, à tout propos, à la moindre occasion. Le fandango et le saut basque sont, comme dans le passé, pratiqués par toute la jeunesse, enseignés et maintenus dans les justes traditions par les vieux... Mais ce n'est plus guère qu'à Tardets qu'on voit encore les danses bizarres et les pastorales compliquées d'autrefois. Pour les pastorales, le théâtre est fait de quelques planches sur une prairie. Sur ces planches ont droit de se tenir non seulement les acteurs, divisés en deux troupes, les mauvais et les bons, mais le souffleur et les notables du village. Au coin extérieur du théâtre improvisé, un grand mannequin grotesque agité par une ficelle — Mahomet — est chargé de distraire le public pendant les entr'actes. Chaque fois qu'un "mauvais" entre en scène, il doit aller le saluer. La plupart des pièces n'ayant été conservées que par la tradition orale forment d'extraordinaires pots-pourris où je ne sais combien de siècles ont mis du leur, les "bons" restant invariablement vêtus de bleu, les méchants, les "démons", de rouge.
| PERSONNAGES DE LA PASTORALE BASQUE PAYS BASQUE D'ANTAN |
Toutes les représentations sont précédées d'une cavalcade où, naturellement, les "bons", c'est-à-dire les anges, les rois fidèles et leurs acolytes secondaires, marchent en tête, derrière le drapeau tricolore et les joueurs de chirola, tant que Satan et sa troupe d'infidèles galopent en queue, avec des allures de damnés d'une sincérité touchante. Les plus connues de ces pastorales empruntent leur sujet à l'histoire sainte, ce qui n'empêche nullement Mercure et Jupiter d'y jouer un rôle, et Roland d'y donner la réplique à Nabuchodonosor ou au roi David. Pour interpréter la moins longue de ces tragédies fantaisistes, il faut cinq ou six bonnes heures ; aussi le héros principal commence-t-il ordinairement par venir exhorter les spectateurs à la patience. Quand la vérité chrétienne a fini par triompher (c'est la conclusion ordinaire de ce théâtre essentiellement moral), les spectateurs et les acteurs sont exténués. Ils n'en mettent d'ailleurs pas moins de coeur à jouer et à écouter lorsqu'une autre occasion les réunit de nouveau, les uns sur la scène, les autres devant.
Mais je n'ai vu que les danses, la "danse du boire" et les "sataneries". Satan joue en effet un rôle prépondérant dans ces mascarades comme dans les pastorales, en souvenir sans doute des sabbats des siècles passés. Il y a trois protagonistes principaux : Satan, tout de rouge sanglé, culotte et veste rouges, bas blancs à grosses côtes avec guêtres blanches ; un plastron de soie argentée et brodée de paillettes d'or ; les manches ornées de galons quelque peu militaires. Il est coiffé d'une sorte de tiare qui est un extraordinaire fouillis d'aigrettes bariolées de fleurs d'or et d'argent, de perles; une étroite glace ronde sur le front forme le centre de ce petit feu d'artifice. Le Chevalet, singulier cavalier dont la monture se termine en un court jupon blanc, flottant au-dessus de ses genoux, sous deux coussins bleus qui le flanquent devant et derrière et qui représentent le corps du cheval dont la tête minuscule est un morceau de buis finement travaillé. Il porte une tiare versicolore comme celle de Satan, mais moins riche. Sur sa veste retombe une capeline bleue et rouge brodée, passementée d'or et d'argent, et le reste du costume est rouge. Le troisième personnage est le Tchéréro (le fouet) : culotte et veste rouges, plastron argenté pailleté d'or, béret rouge brodé avec un gros gland bleu clair ; il tient une canne ornée d'un bouquet de crin rouge. Un musicien les accompagne du chirola, flageolet rustique, et d'une sorte de tambourin suspendu à la ceinture. Quant à débrouiller le symbolisme de leurs évolutions, j'y renonce. Tous les siècles, depuis le XVIe, ont contribué à l'enrichir, à l'étendre, à le modifier. La gravité des interprètes et leur attention à souligner avec exactitude les moindres détails du geste montrent bien que ces réjouissances ont un sens profond pour l'âme basque, mais l'étranger n'y démêle pas grand'chose. D'ailleurs, comme dans les pastorales, un élément grotesque se mêle de temps à autre à la partie sérieuse des danses et ne contribue pas peu à en augmenter les complications et la durée. Détail à noter : dans les farandoles qui servent de prologues à ces mascarades et danses pittoresques, les jeunes filles se mêlent un moment aux hommes, alors que l'interprétation des pastorales est, au contraire, essentiellement masculine.
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| SATAN 1906 |
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| CHEVALET 1906 |
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| DANSE DU BOIRE TARDETS 1906 |




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