Albert Léon, le distingué professeur de philosophie du Lycée de Bayonne, nous adresse la lettre suivante accompagnée d'une réponse aux articles de notre collaborateur Etienne Decrept.
Pyrenoea, heureuse de la controverse qui va s'instituer sur le Théâtre Basque, se fait un plaisir d'insérer l'intéressante correspondance de M. Léon :
Monsieur le Directeur,
Mon excellent collègue M. Georges Hérelle, m'a fait savoir que vous accepteriez favorablement dans votre Revue une réponse au premier article de M. Decrept sur le Théâtre Basque. Je soumets à votre appréciation les quelques lignes ci-jointes. Comme vous le verrez, les arguments de M. Decrept ne m'ont pas absolument convaincu, mais c'est en toute sincérité que je souhaite une réplique à mes objections, tout prêt à m'incliner s'il résout les difficultés que je propose. Si j'ai lu le premier article avec intérêt, je ne puis en outre qu'accorder mon assentiment à la plupart des remarques des articles suivants. Je préférerais si vous le jugez bon, que ma réponse pût être donnée intégralement, car chacun des arguments me semble avoir son importance ; toutefois si vous estimiez absolument nécessaire d'introduire de légères modifications ou coupures, pourvu qu'elles ne touchent pas à l'essentiel, je suis prêt à les accepter, mais le temps me fait en ce moment défaut pour retoucher moi-même ce travail dont je vous prie d'excuser l'exécution matérielle un peu négligée. Je me permettrai de vous adresser bientôt l'hommage de ma thèse sur le Théâtre Basque où je sais qu'il existe de ci de là, la question ayant avancé depuis, quelques omissions ou négligences.
Veuillez agréer Monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués."
"La Littérature est l'expression de la Société".
Cet aphorisme trop fameux de Mme de Stael comporte deux interprétations, l'une conforme à la réalité mais stérile, l'autre qui prétend à plus de portée, mais contraire aux faits. Si l'on veut dire que la littérature d'un peuple exprime quelque chose de ce peuple, à savoir ses goûts littéraires ou ceux d'une fraction du public quelles que soient les origines de ces derniers, on exprime une vérité que M. de La Palisse lui-même eut dédaigné de formuler ; mais si, comme l'entendait l'auteur de cette maxime, on veut soutenir que chaque Société se traduit tout entière dans sa littérature, comme si celle-ci était un fruit naturel et spontané de la vie nationale, sans apport d'éléments étrangers, ou du moins sans influence décisive de circonstances accidentelles et qui ne tiennent pas au fond du caractère et de l'existence de la Société envisagée, alors cette affirmation est démentie par toute l'histoire littéraire. Rien ne s'emprunte comme les formes de littérature, pour ne pas dire les formes d'art en général ; presque toutes les Lettres latines classiques sont d'origine grecque, et l'on sait combien le mouvement littéraire de l'Europe occidentale au moyen âge et jusqu'au XVIe siècle, de Dante, à Shakespeare est marqué d'une forte empreinte française et provençale ; est-il besoin de rappeler la part qui revient à l'Italie, à l'Espagne et à l'antiquité gréco-latine sur les commencements d'une littérature, si nationale pourtant dans son développement, celle du XVIIe siècle français ? Je dis la littérature, non la formation des talents par lesquels elle s'est exprimée, car le talent ne s'emprunte pas et il ne passe pas forcément les frontières avec les formes littéraires ; c'est ce que prouve l'exemple du Théâtre Basque ou pour mieux dire Souletin. Ici même Pyrenoea du 19 avril 1912, M. Etienne Decrept a fort bien rappelé dans un spirituel article que ces drames populaires de la Soule n'ont ni une origine locale, ni, il faut le reconnaître, de sérieuse valeur littéraire. J'entends parler ici, comme M. Decrept dans son premier article, des pièces tragiques de ce répertoire, laissant de côté pour l'instant la question des farces ou pastorales comiques dont les astola lerrak ou "course d'ânes" constituent les spécimens les plus répandus.
Depuis plus d'un demi-siècle, tous ceux, sans exception, qui ont présenté au grand public le théâtre Souletin, depuis Buchon jusqu'à M. Georges Hérelle, ont signalé ce double caractère : l'origine étrangère et l'absence d'une réelle conception artistique, et l'on ne saurait faire à M. Decrept ni un grief, ni un mérite d'avoir à son tour souligné ces deux traits ; c'est d'ailleurs que réside l'originalité de ses vues.
ETIENNE DECREPT
Toutefois, avant d'examiner la partie la plus intéressante et vraiment neuve de son article, qu'il me permette d'observer qu'il tire des deux remarques précédentes des conséquences un peu trop sévères. — Tout d'abord l'origine étrangère des drames en question ne saurait être une raison suffisante pour leur dénier tout intérêt, et leur indigence littéraire ne tient pas à cette origine ; il serait donc injuste de les condamner à l'avance sur leur source, puisque plus d'un peuple est fier, à juste titre, de productions artistiques qui n'ont pas eu leur premier germe dans le sol national.
En second lieu, la pauvreté artistique intrinsèque des pastorales basques ne me paraît pas entraîner leur condamnation absolue. Sans doute, ce n'est pas là du grand art : toute recherche de style y fait défaut, la versification en est plus que négligée, on n'y remarque ni action, ni études de caractères, les anachronismes les plus grossiers y coudoient les invraisemblances. Qu'en conclure, sinon que nous avons affaire ici à un art populaire ? Il ne mérite ni plus ni moins de dédain que toutes les autres formes de l'art populaire que les délicats préfèrent pour leur compte des productions plus relevées, c'est leur droit et leur devoir, mais je ne vois pas ce que gagnerait la culture esthétique des montagnards Souletins à se priver d'une forme d'art qui convient à leur mentalité. L'art populaire est en soi une forme esthétique inférieure. Il n'en correspond pas moins à des aspirations d'où est sorti l'art véritable, si inférieur soit-il en lui-même au grand art, il est historiquement le germe, puis le dépôt et comme la projection de celui-ci dans l'esprit des masses, il reste salutaire pour le public qui n'est pas apte à goûter les manifestations plus hautes du beau et il aura une raison d'être tant qu'il y aura un tel public, le lui enlever serait seulement le priver de toute jouissance artistique.
Soit, dira-t-on, laissons aux Souletins ces divertissements, mais, reconnaissons que, dénués de réelle valeur esthétique, ils n'ont même pas d'intérêt au point de vue de l'étude des moeurs ou pour la psychologie des montagnards qui s'y complaisent, puisque ce théâtre est entièrement un théâtre d'imitation et d'emprunt. Ici encore, je ne puis pas m'empêcher de trouver un peu excessif le dédain de M. Decrept. Si dans les usages d'une race ou d'un peuple il ne fallait tenir compte que des éléments tirés uniquement de son propre fonds, il lui resterait bien peu de chose en propre. La pensée et le caractère national, régional ou ethnique sont faits, non seulement de ce fonds primitif, mais de tous les apports qui viennent du dehors s'y incorporer au cours de l'histoire ; qui oserait soutenir par exemple que le christianisme est un élément accessoire dans la civilisation européenne et l'Islamisme dans celle d'une partie de l'Afrique parce que l'un vient de Palestine et l'autre d'Arabie ? Il faut en dire de même en art : Peu importe qu'une forme soit empruntée, elle n'en constitue pas moins un élément de la physionomie artistique du peuple qui l'a adoptée, quand ça ne serait, comme pour le cas qui nous occupe, qu'en manifestant une certaine impuissance à la créer, accidentelle ou naturelle, passagère ou permanente ; elle manifeste quelque chose de plus et vraiment positif ; elle nous montre les goûts de ce peuple par la nature même de ses emprunts et nous renseigne sur son histoire en nous montrant les influences auxquelles il a été soumis, par exemple, le théâtre Souletin nous montre quelle influence une certaine littérature française a exercé sur les populations de ces contrées, sans doute par l'intermédiaire du Béarn, comme d'ailleurs le reconnaît fort à propos M. Decrept.
PASTORALE ALOS 1928 PAYS BASQUE D'ANTAN
Mais ce théâtre doit à son absence même d'originalité un intérêt autrement général : il nous présente un spécimen vivant de ces spectacles populaires qui se donnaient jadis dans toute l'Europe occidentale et dont la Basse-Bretagne et la Toscane, pour ne citer que ces deux exemples, ont perpétré jusqu'à nos jours la tradition dans des oeuvres dont la technique ressemble étonnamment, et pour tous les points essentiels à celle des pastorales basques ; cette ressemblance se retrouve d'ailleurs jusque dans les sujets du répertoire de sorte que le théâtre Souletin présente le cas particulier d'un phénomène général et son intérêt déborde singulièrement le cercle étroit de ses spectateurs car il est un document pour l'histoire de littérature populaire comparée et un des rares témoins encore debout d'un genre disparu dans plus d'une autre contrée.
Cette ressemblance entre les pastorales basques et les autres théâtres populaires présents ou passés de l'Europe occidentale, j'entends de France, d'Italie, de Flandre et de Tyrol, n'a certainement pas échappé à l'érudition avertie de M. Decrept mais il la néglige, et la tient apparemment pour fortuite. Selon lui, le théâtre basque n'a pas, comme les autres productions de ce même genre, son origine dans le théâtre français du Moyen-Âge et, s'inscrivant sur ce point en faux contre tous ces devanciers, il lui assigne une cause toute autre et beaucoup plus récente ce point mérite d'arrêter l'attention ; il est à coup sûr la partie la plus originale de l'article qui fait l'objet de ces lignes."
A suivre...
(Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
Merci ami(e) lecteur (lectrice) de m'avoir suivi dans cet article.
Plus de 7 000 autres articles vous attendent dans mon blog :
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire