LE THÉÂTRE BASQUE PAR ÉTIENNE DECREPT EN 1912 (quatrième partie)
LE THÉÂTRE BASQUE EN 1912.
En 1912, le bascophile Etienne Decrept fait une analyse du théâtre Basque.
LE THEÂTRE BASQUE PYRENOEA 19 AVRIL 1912
Voici ce que rapporta à ce sujet Etienne Decrept, dans l'hebdomadaire Pyrenoea, le 10 mai
1912 :
"Quant au Théâtre, il est aussi dépourvu d'aïeux là-bas qu'ici. On cite bien vers la fin du XVIIIe siècle un vaudeville à couplets du comte de Peñaflorida mi-basque, mi-castillan "El Borracho burlado" "l'Ivrogne dupé" qui a tout l'air d'être emprunté au répertoire des fondateurs du Caveau ; c'est tout. Au dernier siècle, après le relèvement des ruines entassées par les luttes civiles, une organisation se forma à San-Sebastian pour jouer des pièces composées par les sociétaires. Cette organisation existe encore et chaque année à la Saint-Thomas et en d'autres circonstances elle joue drames et comédies. Il n'y a pas de rôles féminins dans ces ouvrages ou ils y sont tellement anodins qu'ils ne dépassent pas en audace ceux que les jeunes gens interprètent dans les pièces de collège. C'est évidemment à ce genre-là qu'elles se rattachent, mais si naïfs et si gauches qu'en soient leurs thèses, leur structure et leurs développements, ces tentatives scéniques ont le mérite d'être faites en basque et non en castillan comme les essais de tous points similaires — dans la maladresse et dans la candeur — osés à Bilbao par don Resurreccion de Azkue et M. Echave Alfredo. On me communique de ce dernier personnage un article paru dans la "Baskonia" de Buenos-Ayres où n'osant pas le faire pour soi-même, il revendique pour l'abbé de Azkue, qui a d'autres titres à la gloire, l'honneur d'avoir fondé le Théâtre Basque. Après ce que je viens d'écrire, il est assez difficile d'admettre cette prétention. Peut-on dire, d'ailleurs, que le Théâtre Basque soit réellement fondé ? Je peux commenter diverses manifestations qui ont suscité parfois l'enthousiasme et toujours la curiosité des foules, mais elles se sont produites sous une forme si franchement hybride que je n'ose affirmer d'après elles que le Théâtre Basque existe aujourd'hui ni qu'il existera demain.
ETIENNE DECREPT
Voici en quelques lignes la genèse de ce mouvement où Parsmeamagna tient à marquer sa place, car cette personne n'est pas aussi modeste qu'affecte de le paraître dans ses écrits, sinon dans ses actes, ce M. Echave, de Bilbao, déjà nommé.
Mon ami Charles Colin connaissait mes aptitudes et mon hérédité théâtrales : Mon grand père, devenu orphelin pendant la tourmente révolutionnaire, fut élevé par un oncle, l'auteur dramatique Picard (dont "La Petite Ville" est encore au répertoire de la Comédie), membre de l'Académie Française et directeur général des théâtres de Paris sous le Premier Empire. Mon grand père devait naturellement adorer le théâtre et faire partager ce goût à mon père, excellent musicien et virtuose remarquable sur le violon. De là ma passion pour tout ce qui est drame, comédie et opéra, chansons et déclamations lyriques, excepté la tragédie à perruque que je n'ai jamais pu m'assimiler. Sont-ce les beuglements vélins de M. Mounet-Sully qui furent la cause de cet éloignement et que je n'aime pas le veau ? Mystère.
PORTRAIT DE M MOUNET-SULLY DANS L'ILLUSTRATION Par Alainauzas — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=123959510
Quoi qu'il en soit, je fis jouer à Paris, en 1892 et 1893, diverses saynètes et scènes dramatiques et accepter par Antoine, directeur du Théâtre Libre, une pièce à tendances libertaires en 5 actes "Le Semeur" dont les événements de 1893 et 1894 empêchèrent la représentation. A plusieurs reprises on fut prêt à distribuer les rôles, mais l'explosion d'une nouvelle bombe faisait replonger mon ours au plus profond de l'armoire aux manuscrits de cette hospitalière maison de la rue Blanche où défila tout ce qui porte aujourd'hui un nom dans la littérature française.
Mon ami Colin sachant tout cela et ayant une envie démesurée d'écrire de la musique dramatique me demanda un acte en vers français qui se trouva si complet en lui-même que nous décidâmes de le laisser ainsi et... nous nous mîmes à chercher autre chose. Pendant que nous cherchions cette autre chose, l'idée vint à mon ami qui m'avait entendu chanter quelques couplets basques de ma façon de mettre sur le chantier un opéra en langue eskuarienneet, sans désemparer, il me proposa le point de départ et quelques détails intéressants pour lui de la très simple histoire de Maïtena. Je complétai l'aventure, je plaçai aux bons endroits les situations pathétiques, je télescopai logiquement mes scènes et en trois semaines les deux parties de l'ouvrage étaient achevées. Cela se passait en Janvier de l'an de grâce 1905 et dans le courant de Février la Petite Gironde et les journaux de la Région, annonçaient urbi et orbi ce prodigieux événement. La même année, ou l'année suivante, j'envoyai mon travail au concours dramatique de Vergara où il ne fut pas admis, les concurrents devant exclusivement se servir du dialecte guipuzcoan. Ce fut don Tomas Alzaga, auteur de beaucoup de pièces signalées plus haut et secrétaire du concours, qui reçut le manuscrit. Il n'y aurait rien d'étonnant à ce que cet homme parfaitement honnête et estimable sous tous les rapports, eût, en lisant ma pièce destinée à être mise en musique, trouvé notre idée excellente et songé à nous emboîter le pas. C'est ainsi que "Chanton Piperri" et "Amboto", musique de Zapirain, apparurent sur la scène avant Maïtena, quoique celle-ci fût leur aînée littéraire et même musicale. Chanton fut joué en 1907, Amboto en 1908 et Maïtena en 1909.
C'est un groupement de premier ordre, la Sociedad Coral de Bilbao, admirablement dirigé par le maestro Valle qui monta notre "Pastorale Lyrique" avec un succès qui ne s'est pas encore démenti. Et Dieu sait cependant tout ce que l'adaptateur, réformateur, castrateur qui en plia le dialogue à son castillan incolore et melliflu, se permit de tripatouillages et de non-sens ! Je les lui pardonne comme notre Béarnais pardonna au duc de Feria, mais en lui disant de même : n'y revenez plus !
SOCIEDAD CORAL DE BILBAO PAYS BASQUE D'ANTAN
Comme il faut parler chiffres avec les gens positifs qui n'accordent de valeur certaine à n'importe quelle manifestation qu'en raison de la somme d'argent qu'elle déplace, je leur dirai que Maïtena fut jouée 8 fois en 1909, 3 fois en 1910 et 3 fois en 1911 : En tout 14 représentations qui firent encaisser à la Sociedad Coral 55 000 francs pour 27 000 francs de frais. 8 000 francs bénéficièrent aux veuves et aux orphelins des marins péris en mer d'Ondarroa dont l'ayuntamiento ignore sans doute les auteurs de Maïtena, car il a négligé de leur adresser un simple mot de remerciements. La Société ajouta à ses réserves 15 000 francs tout en gardant la propriété des décors et du matériel et les initiateurs de tout ce remue-ménage touchèrent 3 250 francs, moins que leurs dépenses et ce qu'ils avaient perdu en abandonnant pour l'amour de l'art basque leurs occupations habituelles : Sic voc non vobis.
OPERA MAÎTENA PAYS BASQUE D'ANTAN
Ils sont tout de même heureux d'avoir donné le branle à cette machine qui pourrait fort bien fonctionne si ceux qui l'alimentent se donnaient la peine d'apprendre le métier d'auteur dramatique. S'il y a là des musiciens de beau tempérament et de grande culture comme Guridi et Usandizaga, il n'apparaît pas que les écrivains soient à leur hauteur.
Quand on pense que ces Messieurs qui ignorent totalement l'eskuara se sont donné les gants de dédaigner Maïtena et n'ont rien trouvé de mieux ensuite que de plagier froidement notre oeuvre, en évitant avec soin — et pour cause ! — tout ce qui possède un caractère autochtone et un peu de couleur locale !...
MAÏTENA D'ETIENNE DECREPT PAYS BASQUE D'ANTAN
Puissent Thalie et Melpomène leur être indulgentes et ne point paralyser leurs doigts pour avoir osé emprunter à la "Chonchette" de Marcel Prévost — de Marcel Prévost — vous me lisez bien ? le sujet d'une pièce basque : Mirentxu ! C'est de la fantasmagorie !...
Qu'Humperdinck aussi les excuse d'avoir baptisé son Hansel et Gretel : Lide ta Iixdor. Les pôvres !... Ils pilleront demain le vieux Will...
Peut-être un jour, nos bascophiles fortunés de France daigneront-ils s'intéresser à leur littérature naissante et prêter un concours moral et financier à cette louable entreprise, comme ils viennent de le faire en faveur de l'aviation. Ce jour-là, nous ferons appel à la munificence gouvernementale et nous espérons que si notre cher compatriote M. Léon Bérard est en pouvoir de faire bénéficier le Théâtre Eskuara de la manne budgétaire, il ne l'oubliera pas dans ses distributions, puisqu'il a déjà eu cette année la bonne grâce de réserver quelque argent aux directeurs de Théâtre provinciaux qui feraient preuve d'initiative. Avis à celui de Bayonne..."
A suivre...
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
(Source : Wikipédia et Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
Merci ami(e) lecteur (lectrice) de m'avoir suivi dans cet article.
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