L'OEUVRE DE LUIS MICHELENA-ELISSALT DE RENTERIA EN GIPUZKOA AU PAYS BASQUE (sixième et dernière partie)
L'OEUVRE DE LUIS MICHELENA-ELISSALT.
Koldo Mitxelena Elissalt ou Luis Michelena ou Koldobika Mitxelena, né le 20 août 1915 à Renteria (Gipuzkoa) et mort le 11 octobre 1987 à Saint-Sébastien (Gipuzkoa) est un linguiste, écrivain, professeur de philosophie et académicien Basque espagnol de langue Basque et espagnole.
KOLDO MITXELENA ELISSALT
Voici ce que rapporta Pierre Lafitte, de l'Académie de la langue basque, à son sujet dans le
Saluons la thèse de doctorat de Luis Michelena. C'est un véritable monument, non seulement par son volume matériel (456 pages in-8), mais encore parce qu'à travers l'analyse de 3 150 mots la langue basque s'y trouve étudiée phonétiquement sous toutes les coutures.
Le titre l'indique : il ne s'agit pas d'une simple description du basque actuel, mais d'une diachronie, et même d'une reconstruction du basque préhistorique, encore que sur ce point l'auteur se montre prudent et discret.
Dans son introduction, Luis Michelena reconnaît que, s'il a intégré les résultats d'Uhlenbeck et de Gavel en les dépassant grâce à une documentation plus abondante et à l'utilisation de méthodes plus neuves, il n'a pas épuisé lui-même toutes les questions et il reste de la matière pour maintes monographies.
N'empêche que nous sommes en présence d'un livre fondamental.
Onze pages d'introduction résument les principes de l'auteur.
Suivent dix pages de bibliographie, deux pages d'abréviations, trois pages d'observations générales : classification des dialectes, graphie, etc.
1. Et l'ouvrage commence par l'étude des voyelles.
Le "système vocalique" basque est des plus simples : cinq voyelles : a, e, i, o, u, sans brèves ni longues. Cependant le souletin a un ü récent qui s'est réalisé dans des conditions très précises, comme aussi le mixain ; on le retrouve ailleurs comme prononciation de u + a (Hasparren hartüa) ou de u + i(Ustaritz nüin, j'avais). Certains cas d'alternance i/u ont suggéré qu'en protobasque il aurait existé une sixième voyelle analogue au schwa : Luis Michelena ne retient pas l'hypothèse. Une caractéristique des dialectes orientaux, c'est la présence de voyelles nasales qui révèlent la disparition d'une consonne nasale.
D'une façon générale on constate une grande fixité des voyelles en basque à travers les textes : lat. necem > neke ; lat. picem > bike ; lat. pluma > luma ; lat. mutum, > mutu, etc.
Cependant il faut noter des "phénomènes d'ouverture et de fermeture". Le chapitre II nous dit dans quelles conditions e s'ouvre en a (berri/barri ; berdin/bardin ; pitxer/pitxar ; ou bien i en e (kirten/kerten ; bildur/beldur). Inversement on nous explique les fermetures de a en e (ogia/ogie) ou de e à i(mediku/midiku), ezkila/izkila), ou encore de o à u (on/hun, ondar/hundar) ou de a à i (karats/kirets) etc.
Le chapitre III traite de "labialisation" et "délabialisation", c'est-à-dire, en bref, de l'alternance i/u et de l'alternance e/o, cette dernière étant relativement rare.
Le chapitre IV est consacré aux diphtongues : cinq paraissent primitives : au, eu, ai, ei oi ; le roncalais les nasalise à l'occasion, du reste le bas-navarrais aussi, comme le souletin. Beaucoup sont récentes et proviennent de la rencontre de deux voyelles en hiatus après chute de quelque consonne intervocalique. Souvent il y a monophtongaison : au devient a (aurkitu, arkitu) ; au devient o (arraultze, arroltze) ; au devient u (nau, nu) ; ai se réduit à i ou a (naiz, niz nax) ; eu se simplifie en u (euli, uli) ou en e (euria, ebia). Et combien d'alternances ! Ai/ei (gai, gei), au/ai (gau, gai), oi/ei (hogoi-hogei), etc.
Le chapitre V s'occupe des "voyelles en hiatus" : il nous montre comment l'accent, le ton, les nasalisations et d'autres traits peuvent révéler des contractions anciennes ; il explique les origines de certaines diphtongues ou voyelles. Ainsi nous voyons qu'un a peut venir d'une apophonie de e, de o, de u, ou d'un aa, d'un ae, ; qu'un e peut venir d'un ai, d'un ae, d'un ee, etc.
Au chapitre VI, il s'agit des "voyelles finales", tant en fin de mot, qu'en finale d'un premier membre des composés ou de certains dérivés : dès les plus vieux textes, dans les derniers, le -iet le -u des bisyllabes disparaissent (sauf hiri et hegi), le e et le o deviennent a ; les mots de plus de deux syllabes perdent la voyelle finale pourvu que la consonne puisse rester en finale. Pour les finales absolues, il y a de la confusion due à des coupes fausses ou à des alternances locales. Le chapitre VII étudie le cas particulier des terminaisons en -n qui posent des problèmes complexes.
Enfin le chapitre VIII étudie la "formation" de voyelles prothétiques, anaptéctiques, prépalatales, prénasales, paragogiques (errege, perekatu, gaixto, aingeru, Parise), et les "chutes" de voyelles (mazte, ahatra, eliz bat).
2. Après l'étude des voyelles, vient le chapitre des semi-voyelles "J" et "W" qui en basque sont plutôt secondaires. Le yod pose des problèmes de prononciation et a évolué parfois jusqu'à x. Le w est quasi inconnu en initiale, il a quelques rares fois évolué en -b- ou peut-être -m- (indirectement).
3. Dix chapitres sont consacrés aux consonnes.
Les deux premiers se débarrassent de deux phénomènes qui peuvent passer pour secondaires : la palatisation et l'aspiration : ils sont, du reste, minutieusement épluchés le long de plus de vingt pages chacun. La mouillure, quoique utilisée dans tous les dialectes avec une valeur hypocoristique, est ancienne en basque, mais marginale. L'aspiration actuellement disparue des provinces péninsulaires a dû être commune : des textes médiévaux l'attestent pour l'Alava et la Rioja jusqu'au XVIIIe siècle au moins : on suppose que la Navarre a, la première, perdu l'h sous l'influence de l'aragonais. Luis Michelena distingue des h d'origines diverses : expressives, étymologiques et peut-être primitives, mais il n'ose pas, semble-t-il, en faire un élément essentiel du système protobasque.
Le chapitre suivant (XII) nous entretient des "occlusives" : grâce aux emprunts latino-romans, on voit jusqu'à quel point elles ont persisté ou évolué soit en initiale, soit à l'intervocalique. Etudes sur l'alternance sourde/sonore. Schéma d'un système occlusif protobasque. Permutations entre occlusives d'ordres différents. Le chapitre XIII s'attache à des particularités relatives aux labiales : rareté de p- et surtout de -p- ; valeur marginale de f ; doutes sur l'existence de m protohistorique.
Les "sifflantes" occupent le chapitre XV : elles sont nombreuses : six communes : s, z, x, ts, tz, tx, et trois souletines : l's de aisa, le z de aizina, le ts de etsamen. Ces dernières sont récentes. A date ancienne, le latin s a été entendu z ; les mots basques à s semblent plus modernes. Néanmoins Luis Michelena croit à l'antiquité d'une opposition s/z. Il observe çà et là des confusions entre les deux ordres et il relève les relations entre fricatives et affriquées, sans oublier les chutes de sifflantes et ce que l'on a parfois appelé le rhotacisme basque.
Le chapitre XV se réfère aux "nasales" : une -n- intervocalique ancienne s'est perdue, parfois sans laisser de trace, d'autres fois remplacée par -h- ou -r- (anatem > ahate, aate, bienarte > bierarte). Une autre N, assez bien représentée par -nn- en latin, s'est maintenue (anaia). A noter des alternances Nikolas/Mikolas, ekaitz/nekaitz, larru/narru.
Les chapitres XVI et XVII traitent des "liquides". Les "latérales", c'est-à-dire l et la palatale correspondante sont étudiées tout d'abord : une -l- intervocalique ancienne s'est transformée en -r- (cœlum > zeru) à quelques exceptions près, dues souvent à des rétablissements de Z influencés par les langues voisines. Une autre L, assez bien représentée par -ll- en latin, s'est maintenue (gaztelu). Parmi les curiosités relevées signalons la vocalisation (alfer > auher), les contractions -ari, -are en -al (afari, afaldu ; joare, joaldun), les alternances d-/l- (lanjer), ñ-/l- (ñapur, lapur) quelques chutes de l- (askatu), etc. — Le chapitre des "vibrantes" se réduit à l'étude des deux r basques. L'r douce intervocalique a disparu en Soule, elle est devenue d après diphtongue : apaidü, repas. Ailleurs l'opposition r/rr se maintient. Luis Michelena note des alternances entre les deux vibrantes (harek, harrek, arats, arrats, etc.), la rareté des r douces en finale, leur chute fréquente en composition, etc.
Le chapitre XVIII passe en revue les "groupes" de deux ou trois consonnes admis par le basque et les solutions adoptées devant certaines rencontres insolites. C'est un travail long et minutieux, où les faits diachroniquement interprétés nous ouvrent, grâce à Luis Michelena, des perspectives inattendues vers le basque préhistorique.
Le dernier chapitre de la troisième partie est précisément une synthèse qui tente de reconstituer "le système consonantique ancien", en résumant Las antiguas consonantes vascasdont nous avons plus haut rendu compte.
4. La thèse s'achève par l'étude de l'accent. Le chapitre XXI construit une hypothèse sur "l'accent antique", et on y retrouve les mêmes idées que dans l'essai intitulé A propos de l'accent basque dont nous avons également parlé.
L'ouvrage est complété par un index précieux des mots basques cités. Il est dommage que l'index des mots étrangers évoqués dans le livre n'y figure pas, d'autant qu'il a été composé et a même paru dans le "Boletin de la Real Sociedad Vascongada de los Amigos del Pais" (1962, p. 71-77) : on le doit à M. Manuel Agud, qui y a mis la liste alphabétique des mots latins et romans d'une part, et, d'autre part, celle des mots aquitains et ibériques et de quelques noms propres attestés par des documents de l'époque romaine. Dans la prochaine édition nous souhaiterions en outre un "index rerum" qui rendrait cette immense somme plus maniable : car, à tout instant, on sent le besoin de la consulter. Nous n'irons pas jusqu'à réclamer des tableaux récapitulatifs comme nous en donnait Victor Magnien pour la phonétique grecque, ce qui serait pourtant fort utile pour les commençants.
Nous arrêtons là notre présentation de l'œuvre de Luis Michelena. Sous la forme comprimée que nous avons dû adopter, elle paraîtra abstraite, difficile : elle est certes très technique, mais elle est concrète et limpide dans son texte truffé d'exemples, et le style, pour être concis, n'en est pas moins vivant, allègre, passionné, tout vibrant d'une foi scientifique des plus intrépides.
Dans le commerce de la vie, Luis Michelena est pétillant de bonne humeur et, s'il le voulait, il serait facilement malicieux. En fait, dans ses écrits, il se retient, et je ne connais de lui qu'une moquerie en règle : certain compte rendu de l'ouvrage où un pauvre Catalan s'était fatigué les méninges à démontrer que le basque est une langue romane. D'ordinaire, c'est avec respect qu'il expose et réfute les idées qu'il ne partage pas.
En basque, il a une plume pimpante, et c'est un régal de lire dans Egan sa critique cinématographique : curieux de nouvelles internationales, marié, père de famille, homme de société, ami des lettres contemporaines, sa science ne l'a pas coupé des vivants, et ce serait une erreur de voir en lui un Hermagoras perdu chez les Ibères ou les Aquitains préhistoriques. Il est vraiment, comme homme et comme savant, l'actualité même."
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
Merci ami(e) lecteur (lectrice) de m'avoir suivi dans cet article.
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