Libellés

Affichage des articles dont le libellé est ARMENDARITS. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est ARMENDARITS. Afficher tous les articles

vendredi 3 mai 2024

RENAU D'ELISSAGARAY D'ARMENDARITS EN BASSE-NAVARRE AU PAYS BASQUE AUTREFOIS (quatrième et dernière partie)

 


RENAU D'ELISSAGARAY D'ARMENDARITS.


Bernard Renau d'Eliçagaray, né le 2 février 1652 à Armendarits (Basse-Navarre, Basses-Pyrénées) et mort le 30 septembre 1719 à Pougues-les-Eaux (Nièvre), est un ingénieur et officier de marine, à l'époque de Louis XIV.




pays basque autrefois histoire armée naval armendarits
AFFICHE PASTORALE RENAU D'ELISSAGARAY


Voici ce que rapporta à son sujet le bulletin N° 10 de la Société des Sciences, Lettres et Arts de 

Bayonne, le 1er juillet 1932, sous la plume de Jean de Bagneux :



"Un Basque illustre.


Renau d'Elissagaray 1652-1719.



... Le 21 Août, Renau croise dans le canal de Bahama, guettant les galions d’Espagne, quand un flibustier lui apprend qu’une puissante escadre est à sa recherche. Il pourrait continuer la lutte, car il a encore 3 mois de vivres, mais le scorbut a fait son apparition et plus de la moitié des matelots sont atteints par ce mal. La mortalité est effrayante. Aussi, sagement, prudemment, Renau prend le chemin du retour. La traversée est rendue pénible par une suite de fortes tempêtes et, le 28 Septembre, quand l'Intrépide entre dans la rivière de Rochefort, il s’échoue près de couler bas avec une voie d’eau qu’il est impossible d’étancher, les 3/4 de l’équipage étant morts.



Toujours infatigable, Renau va se consacrer à perfectionner la défense de nos côtes, sans pour cela, négliger ses études scientifiques. Il devient même un des savants les plus en vue de son époque et le 28 Janvier 1699 l’Académie des Sciences lui ouvre ses portes comme membre honoraire. Il est reçu le même jour que son grand ami Malebranche.




pays basque autrefois histoire armée naval armendarits
PORTRAIT DE NICOLAS MALEBRANCHE
PAR PAUL JOURDY 1841



A la fin de cette même année, le faible Charles II d’Espagne rend à Dieu son âme indécise, laissant sa couronne au duc d’Anjou, petit-fils de Louis XIV et élève de Fénelon. Le jeune roi Philippe V gagne Madrid, mais, connaissant le triste état de l’Espagne, il a soin d’emmener avec lui des techniciens, tant financiers que diplomates ou militaires. Petit-Renau est du nombre. Il arrive en Espagne en Février 1701, il doit y rester huit ans et ce seront là les années les plus mouvementées de sa vie. Il va lui falloir toute sa science et tout son génie pour mettre le pays en état de défense. Il y a fort à faire. Depuis le grand Philippe II tout est allé à vau-l’eau dans la Péninsule qui est la proie de politiciens, aussi ambitieux qu’incapables et jaloux. Ils font grise mine à ces Français venus les réveiller de leur apathie, et il faut toute la longanimité de Petit-Renau, jointe à son opiniâtreté irréductible, pour supporter leur mesquinerie, leurs fanfaronnades, et venir à bout de leur suffisance et de leurs perpétuelles intrigues.



Renau se rend en hâte à Cadix ; c’est du reste à cette place, qu’il considère avec Gibraltar comme la clef de l’Espagne, qu’il consacrera le plus d’efforts. Dès la première année, les fonds manquent. Le trésor est pauvre évidemment, mais l’argent passe par tellement de mains avant de lui parvenir que Renau ne reçoit pas grand’chose. De plus, son intégrité gêne bien des gens, entre autres ce M. Orry dont les procédés l’irritent tellement qu’il entre dans une sainte colère et parle de l’envoyer à la potence. Nous possédons toute la correspondance de Renau à Pontchartrain pendant cette période et on souffre de voir combien Petit-Renau est incompris, comment il a toujours à se débattre, à se justifier, malgré la droiture de sa conduite. Non content de payer de sa personne, il paye de ses deniers. Il va même jusqu’à s’endetter et à emprunter à gros intérêt pour subvenir aux travaux de défense de Cadix ou de la Corogne. Il s’est créé des amis comme le duc d’Osuna, le duc de Fernan-Nunez, le marquis de Villadarias, M. de Leganès, mais il déplaît à la cour où il n’a pas caché sa façon de voir à l’intrigante princesse des Ursins.



Lui qui n’a jamais demandé aucune faveur malgré ses immenses services, sollicite l’Abbaye de Lucq pour son frère Jean. On lui refuse ce bénéfice. Il est malade et ne prend pas le temps de se soigner. Parfois son cœur déborde, et ce sont les lettres navrantes comme celle-ci  : "Je vous supplie très humblement de considérer, Monseigneur, que j’ai épuisé entièrement mon crédit et que je suis endetté par dessus la tête ne sachant plus comment faire, car je suis sans aucune ressource et il sera triste de me sauver comme un banqueroutier, comme je serai obligé de faire, si vous n’avez pas cette bonté-là pour moi."



Le gouvernement espagnol escompte, pour alimenter ses caisses, l’arrivée des galions d’Amérique qui, n’étant pas venus depuis deux ans, apporteront une lourde cargaison de lingots d’or et d’argent. Le comte de Château-Renault a été chargé de protéger le convoi avec son escadre. Petit-Renau sachant que les flottes anglaises et hollandaises croisaient sur les côtes de l’Océan, supplie que les galions soient amenés à Cadix où, en attendant leur déchargement, ils seront à l’abri. Mais l’orgueil castillan s’accommode mal de ce conseil et il est décidé que les galions aborderont à Vigo, baie largement ouverte à tout venant et absolument indéfendable.



Après une traversée heureuse, les navires, lourdement chargés, se balancent insouciants dans la rade, se croyant protégés contre toute attaque par une estacade et 2 batteries construites à la hâte. Petit-Renau fait l’impossible pour prouver combien ces défenses sont illusoires. Rien n’y fait. Il veut du moins faire décharger les marchandises précieuses. A force de discussion, il obtient gain de cause mais trop tard ; mobilisant 400 chars dans toute la Galice, il entreprend de mettre à terre toute la cargaison. Il travaille fébrilement quand, le 22 Octobre, la flotte anglaise apparaît. C’est l’affolement. Après un combat de deux heures, Château-Renault en est réduit à brûler lui-même 15 de ses vaisseaux pour qu’ils ne soient pas pris. Renau, cependant, a pu sauver 30 millions. Tandis que le long convoi s’enfonce dans les montagnes vers Lugo et Madrid, Renau à la tête de 300 cavaliers, car la milice a fui au premier coup de mousquet, fait face à la troupe alliée débarquée pour s’emparer du riche butin. Cette triste affaire incombe pour une bonne part à la négligence de M. de Château-Renault, mais, pour se disculper, il trouve commode d’accuser M. Renau qui, selon lui, n’aurait pas fait tout le nécessaire pour protéger la baie de Vigo. Et notre pauvre ami est obligé de se défendre près du ministre dans un long rapport, mais il le fait avec quelle dignité, quelle simplicité, quelle émouvante franchise, on pourrait dire quelle candeur.



pays basque autrefois histoire armée naval armendarits
TABLEAU LA BATAILLE DE LA BAIE DE VIGO 1702
PAR LUDOLF BAKHUIZEN



En 1704, Gibraltar tombe aux mains des Anglais. Ils n’ont pas eu grand mérite à s’en emparer. Malgré les avis réitérés de Renau, qui a multiplié les plans de défense et envoyé des avis successifs à la cour de Madrid, on ne lui a donné aucun subside pour effectuer les travaux nécessaires et, le jour de l’attaque, la garnison se montait à 60 miliciens mal armés, peu nourris, pas payé.



A bout de ressources, écœuré, Renau demande en 1707 à rentrer en France. Il écrit : "Je n’ai jamais eu d’inquiétude dans le service, ni de volonté particulière et vous remarquerez que depuis que j’ai l’honneur de servir le Roy, qui est toute ma vie, je ne me suis jamais départi un instant, ni demandé huit jours de congé, quoiqu’elle ait été la plus ambulante qu’aucune qui ayt jamais servi Sa Majesté". Cependant, on le maintient à son poste, non sans l’avoir nommé maréchal de camp et lieutenant général des armées de terre espagnoles. En 1708, il ajoute ces lignes à sa lettre à Pontchartrain : "Certainement on me fait bien de l’honneur, mais je ne puis pourtant faire de la poudre sans machine, ny salpêtre et je n’ay point assez de force pour remuer et faire venir l’artillerie sans affûts, ustensiles de canons ny ai canoniers", et ailleurs "j’ai déjà pris plusieurs fois la liberté de vous représenter, Monseigneur, l’embarras dans lequel je me trouvais faute d’être payé de mes appointements par le trésorier de la Marine ; il y a trois ans que je vis en empruntant de tous côtés, payant douze pour cent d’intérêts, encore faut-il que je trouve des marchands qui en répondent sur leur nom." Et plus loin tout à fait découragé, il poursuit : "Il y a un temps que je voudrais être au fond des Indes condamné à y passer mes jours".



A la fin du printemps de 1709 Bernard Renau d’Elissagaray passant le port de Roncevaux rentre en France. Il revient à Armendaritz au foyer natal bien vide maintenant ; son frère Jean est curé de Gabat, Bertrand et Guillaume sont officiers et sa sœur Marie a épousé un fermier, Garat. Renau profite de ce repos pour mettre de l’ordre dans ses affaires et le 5 Octobre 1709 signe son testament chez Maître Dugolart, notaire à Bayonne, instituant son frère Jean légataire universel à charge de verser une rente viagère de 2 000 livres à chacun de ses frères et de 500 à Marie Garat.



Ceci accompli, Renau prend le chemin de Versailles où il est fort bien accueilli par le roi qui non content de le confirmer dans son grade de lieutenant général des armées de terre lui confère la grand croix de l’ordre de St Louis et l’autorise à prendre part aux Conseils de la Marine.



La guerre lui laissant du répit, Renau reprend avec ardeur ses travaux scientifiques et en 1712 publie un traité sur la méchanique des liqueurs.



En 1714 Renau est nommé vice-président pour une année à l’Académie des Sciences. Les archives de cette académie que j’ai pu consulter conservent encore un problème soumis le 5 Février 1716 par M. de Lagny à la sagacité de ses collègues ; seul Renau trouve la solution exacte. Voici le problème : "Trouver deux grandeurs telles que soustrayant l’une de l’autre il en vienne un reste, lequel étant soustrait de la petite il y ait un reste, lequel étant encore soustrait du premier reste, il y ait un reste et ainsi jusqu’à l’infini, sans qu’aucun reste puisse mesurer la dernière quantité, de laquelle on aura fait la soustraction." Petit-Renau résout le problème d’une manière très simple par des triangles semblables toujours décroissant à l’infini pris dans un cercle où est tracé un pentagone. Il élève même la question à une plus grande universalité en retranchant toujours de la plus grande grandeur, non la plus petite, mais une autre qui eût toujours à cette plus petite un certain rapport donné et constant.



En ces premières années du XVIIIe siècle la renommée de Petit-Renau est universelle, à tel point qu’en 1714 le grand-maître de l’ordre de Malte, Don Rainon Perellos de Rocaful, craignant une attaque des Turcs, prie le roi de France de lui envoyer M. Renau mettre les côtes de l’île en état de défense. L’ingénieur va se mettre en route quand on apprend que le sultan abandonne son projet : dès lors le déplacement de Petit-Renau est inutile et il renonce à entreprendre ce voyage.



Le 1er Septembre 1715, Louis XIV rend le dernier soupir. On sait par St-Simon, combien le monarque aimait Petit-Renau, combien il se plaisait à entretenir ce fils de modeste paysan des plus graves questions. Si mal récompensé qu’ait été Renau, il doit cependant son élévation à la clairvoyance du souverain qui, envers et contre tous, a découvert et mis en valeur le précoce génie du petit Basque. Renau est presque un vieillard, et on pourrait croire son rôle terminé. Il n’en est rien. Philippe d’Orléans, régent du Royaume, connaît depuis fort longtemps Petit-Renau ; il a même servi sous ses ordres en Espagne et l’estime plus qu’aucun autre.




pays basque autrefois histoire armée naval armendarits
PORTRAIT DU REGENT PHILIPPE D'ORLEANS
PAR JEAN-PHILIPPE SANTERRE 1717 



Le prince veut améliorer le sort des campagnes écrasées par de lourds impôts, et songe à mettre en pratique le système de taille proportionnelle inventée par M. de Vauban, et qui valut du reste à son auteur la disgrâce royale. Le duc jette son dévolu sur M. Renau. Qui donc mieux que lui, l’ami et le compagnon de Vauban, pourrait donner la vie à un projet de son ancien maître ? Renau accepte avec joie cette nouvelle mission, car bien souvent en parcourant la France d’une frontière à l’autre, il a pu constater le triste état des campagnards et lui-même, issu de cette classe laborieuse, en connaît les besoins. Il discute ces projets avec MM. d’Allemans et de St-Simon, tous amis du P. Malebranche puis, accompagné du comte de Châteauthiers, il se met en route pour l’élection de Niort où il va essayer le nouveau système d’impôts. Mais là que d’obstacles attendent Renau. Lui, qui est venu vers ces gens, les mains tendues, le cœur largement ouvert comme un grand frère, il est reçu le plus mal possible. Quelle désillusion, que d’amertumes, et ce sont ceux-là même, les petits, les pauvres, qu’il veut soulager qui se montrent les plus acharnés. Aucune avanie ne lui est épargnée. Il semble même que son honnêteté naturelle, sa bonté infinie excitent le peuple contre lui. Lui qui a un passé sans tache, qui a traversé la vie tout droit, qui a les mains nettes, est accusé des pires concussions. C’en est trop. Il a beau essayer de changer ses idées en s’occupant encore de temps à autre des affaires de la marine, il n’en peut plus. Il lui faut du repos, et les médecins l’envoient aux eaux de Pougues. Il y arrive au début de Septembre 1719. Dès qu’il a pris les eaux, la fièvre survient accompagnée d’un gonflement du ventre. Par acquit de conscience, Renau se laisse soigner, mais sans grand effet. Il se souvient d’un remède que lui a indiqué le Père Malebranche, remède dont il s’est toujours bien trouvé quoique original : il suffit de boire de l’eau de rivière assez chaude et en grande quantité. Les médecins sont ébahis. Mais Renau raisonne si bien et semble si convaincu, qu’ils l’autorisent à prendre quotidiennement quelques pintes d’eau chaude. Il en absorbe beaucoup plus qu’il ne lui est permis, tant et tant que son état empire. Il va mourir. Il ne souffre pas et est très calme :"Sa mort, dit Fontenelle, fut celle d’un religieux de la Trappe. Il regardait son corps comme un voile qui lui cachait la vérité éternelle, et il avait une impatience de philosophe et de chrétien que ce voile importun lui fût ôté." Jusqu’au bout, il garde toute sa raison. Se tournant vers son entourage, il dit d’une voix égale, et ce sont là ses dernières paroles : "Quelle différence d’un moment au moment suivant. Je vais passer tout à coup des plus profondes ténèbres à une lumière parfaite." Quelques instants encore, et Bernard Renan d’EIissagaray dit Petit-Renau a cessé de vivre. Il avait 67 ans. Le lendemain, sa dépouille mortelle est déposée dans l’église de Pougues.



M. le curé-doyen de Pougues auquel j’ai écrit au sujet de la sépulture de Petit-Renau a bien voulu me répondre, que l’église ayant été reconstruite il y a une quarantaine d’années, à part le chœur que recouvrait un dallage du XVIIIe siècle, donc postérieur à la mort de Renau, il ignorait l’emplacement de la tombe de notre héros, quoique les archives paroissiales mentionnassent qu’il fut enterré dans le sanctuaire.



En terminant, si je puis formuler un vœu, c’est pour souhaiter que le souvenir de Petit-Renau ne disparaisse pas complètement de la mémoire de ses compatriotes et j’aimerais à songer que parfois dans notre cœur monte la pensée de ce grand Basque qui fut par là même un grand homme dans toute l’acception du terme et un grand Français."


(Source : Bayonne : Renau d'Eliçagaray, marin et ingénieur naval bas-navarrais sous Louis XIV (baskulture.com) et Wikipédia et Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)



Merci ami(e) lecteur (lectrice) de m'avoir suivi dans cet article.

Plus de 7 000 autres articles vous attendent dans mon blog :

https://paysbasqueavant.blogspot.com/


N'hésitez pas à vous abonner à mon blog, à la page Facebook et à la chaîne YouTube, c'est gratuit !!!

mercredi 3 avril 2024

RENAU D'ELISSAGARAY D'ARMENDARITS EN BASSE-NAVARRE AU PAYS BASQUE AUTREFOIS (troisième partie)

 

RENAU D'ELISSAGARAY D'ARMENDARITS.


Bernard Renau d'Eliçagaray, né le 2 février 1652 à Armendarits (Basse-Navarre, Basses-Pyrénées) et mort le 30 septembre 1719 à Pougues-les-Eaux (Nièvre), est un ingénieur et officier de marine, à l'époque de Louis XIV.




pays basque autrefois histoire armée naval armendarits
AFFICHE PASTORALE RENAU D'ELISSAGARAY


Voici ce que rapporta à son sujet le bulletin N° 10 de la Société des Sciences, Lettres et Arts de 

Bayonne, le 1er juillet 1932 :



"Un Basque illustre.


Renau d'Elissagaray 1652-1719.



... M. de Seignelay voulant avoir à la marine un ingénieur "qui ait en même temps connaissance du service de la mer et de celui de la terre" jette les yeux sur Renau et l’envoie dans les Flandres rejoindre M. de Vauban afin qu’il se perfectionne dans l’art des fortifications. Renan va passer trois années près de Vauban jalonnant nos frontières du Nord et du Nord-Est de places fortes et de citadelles. Ces années passées près de M. de Vauban sont certainement les meilleures que vivra Renau. Il est traité en égal et en ami par le grand homme. Mais voilà que poussé par le marquis de Louvois, le roi décide d’envahir le Palatinat, de détruire, de piller cette belle province. Le commandement de l’armée est confié au Dauphin. 




pays basque autrefois histoire armée naval armendarits
PORTRAIT DE LOUIS-FERDINAND DE FRANCE LE DAUPHIN
PAR ANNE-BAPTISTE NIVELON



L’ennemi se retranche dans ses forteresses. M. de Vauban est appelé ainsi que son brillant second Renau. Tout d’abord Philippsbourg est pris au début de Novembre, mais le roi ayant exigé que Vauban ne s’exposât pas trop, le travail le plus périlleux incombe à Renau. Il se tient 19 jours dans la tranchée, en première ligne, faisant l’admiration de tous. Blessé à la jambe, il reste courageusement à son poste, et participe avec éclat à la prise de Manheim et de Frankendal. Il est toujours à son aise au milieu du danger, sur terre comme sur mer. C’est un amphibie. Une fois de plus il va le prouver. Seignelay le rappelle à Versailles où il ose tenir tête à M. de Louvois, et déclare tout net au roi que la France est en état d’affronter sur mer l’Angleterre et la Hollande réunies. Il suffit pour cela de construire des vaisseaux plus importants, de modifier les évolutions navales, les signaux. Pour convaincre Sa Majesté il construit une petite flottille de cuivre et la fait manœuvrer sur le grand canal, tout comme il y a quelques années. Puis, il part pour Brest, et là se met à i’œuvre. Les chantiers vivent aussi intensément qu’autrefois ceux de Rochefort, et le petit Basque construit le Soleil-Royal ; c’est le plus magnifique, le plus somptueux des navires de haut-rang, et aussi le plus rapide, le plus meurtrier, avec ses 106 bouches à feu. En passant à Paris il a publié une "Théorie de la manœuvre des vaisseaux" où il applique la géométrie à la manœuvre et à la situation de la voile par rapport au vent et à la route. Immédiatement la polémique s’élève, M. Huyghens nie l’une des propositions fondamentales de l’ouvrage. Le Père Malebranche, le marquis de l’Hôpital et Jean Bernoulli s’en mêlent, prennent parti pour Renau qui, finalement, a gain de cause. On a suivi les conseils de Petit-Renau, Tourville reçoit l’ordre de chercher l’ennemi et de le combattre là où il se trouve, même dans la Tamise. Il quitte Brest le 23 Juin 1690 à la tête de 70 vaisseaux de ligne, 5 frégates, 18 brûlots, 15 galères. L’amiral monte le Soleil-Royal ; Renau est à son bord. Le 2 Juillet près de l’Ile de Wight les éclaireurs trouvent la flotte ennemie et le 10 Juillet le combat est engagé à hauteur du cap Bevezier ou de Beachey-Head. Dès la pointe du jour, les ennemis approchent. Tourville rassemble sa flotte. A 9 heures du matin les Anglo-Hollandais commencent un grand feu d’artillerie. On les laisse d’abord venir, puis jusqu’à 5 heures 1 /2 de l’après-midi on leur décharge des bordées de coups de canon sans interruption. Les Hollandais tiennent bon, mais les Anglais commandés par l’amiral Hébert fléchissent. Bientôt la victoire est à nous. L’ennemi a perdu 17 vaisseaux et si le calme plat n’avait gêné la manœuvre son désastre eût été complet. Tous ces renseignements nous sont fournis par Renau lui-même, qui n’a pas bougé du pont du Soleil-Royal, mais il tait sa bravoure et c’est Tourville qui écrit dans son rapport à Seignelay : "Le Petit Renau a eu la basque de son justaucorps emportée d’un coup de canon, qui lui a passé entre les jambes en ce temps qu’il dressait un plan ; il a de l’esprit, de la capacité, et beaucoup de valeur, et est d’un bon conseil."




pays basque autrefois histoire armée naval armendarits
VICTOIRE DE BEVEZIERS 1690



Malgré tous ces brillants états de service, Renau n’est toujours qu’ingénieur des armées de terre ; aussi le premier enseigne venu peut-il lui donner des ordres et a droit de préséance sur lui. Pour mettre fin à cette situation fâcheuse Seignelay propose au roi de donner à son protégé une commission de capitaine de vaisseau avec un ordre, pour avoir entrée délibérative dans les Conseils de la marine, une place d’inspecteur général de la flotte, l’autorisation d’enseigner aux officiers toutes les nouvelles méthodes qu’il a mises en pratique, et d’accompagner tous ces honneurs d’une pension de 12 000 livres. Malheureusement, M. de Seignelay tombe malade et la mort emporte rapidement le jeune ministre avant que le roi n’ait signé les brevets de Renau.



Pierre-Louis Phélipeaux, comte de Pontchartrain, prend le portefeuille de la marine. Le nouveau ministre est un homme de robe et jusqu’à présent il n’a eu que des rapports assez lointains avec la flotte. Il ne connaît pas Renau. Celui-ci ne se fait pas présenter et se refuse à attendre dans l’antichambre encombrée de solliciteurs l’audience du nouveau maître. Sans rien réclamer des honneurs qu’on lui a promis, il s’éloigne doucement, modestement, sans regret, pour retourner près de M. de Vauban auprès duquel il se sent si bien. Il n’y reste pas longtemps.



Si le ministre ignore Renau, si ses collègues jaloux de sa science, préfèrent le laisser oublier, le souverain remarque son absence et réclame son plan de campagne pour 1691. On fait chercher Petit-Renau qui déclare en toute simplicité, et sans aucune acrimonie, que, n’ayant pas eu ses brevets il ne croyait pas appartenir à la marine. Aussitôt Pontchartrain lui octroie tout ce qu’a promis son prédécesseur, et Louis XIV, en personne, daigne dire à Bernard d’Elissagaray qu’il tient essentiellement à ses services sur mer sans que pour cela il abandonne sa carrière d’ingénieur. Pour le lui prouver, il lui confie le secret du siège de Mons et l’y emmène avec sa suite. Après 9 jours de tranchée ouverte, la ville est prise. Le roi rentre en triomphe à Versailles. Renau prend la poste pour gagner Brest où il va, obéissant à un ordre du souverain daté du 5 Septembre 1691, instruire les officiers. Ceux-ci acceptent fort mal ce petit bonhomme qui leur tombe du ciel pour les envoyer à l’école. Ces vieux loups de mer, tous issus de bonne maison, ne vont pas se laisser manœuvrer par ce gringalet roturier. Et pourtant, son enseignement n’a aucune morgue, il est tout simple avec ses élèves, il les traite en amis. Qu’importe ! Ces messieurs prennent la plume et écrivent à la cour pour faire leurs remontrances. La réponse ne se fait pas attendre. Messieurs de St-Pierre et des Adrets, pourtant liés avec Renau, mais signataires de la pétition, sont cassés de leur grade, puis condamnés à un an de forteresse dans le château de Brest. Petit-Renau est désespéré ; il court se jeter aux pieds du monarque, implorer la grâce des deux officiers. Elle lui est refusée, car il faut un exemple. Tout ce que peut faire notre ami sera, dans l’avenir, de rendre les plus grands services aux deux insoumis. Le 1er Avril 1629, Renau est au Havre où il assiste aux essais d’une nouvelle frégate, la Serpente. Pendant tout le printemps la guerre gronde dans les Flandres. Le maréchal de Luxembourg harcèle les troupes de Guillaume d’Orange et vient mettre le siège devant Namur. Le roi se dérange suivi de toute sa cour. M. Renau est près de lui et Louis XIV l’entretient des travaux du siège, plus même que M. de Vauban trop absorbé. La ville va tomber d’un moment à l’autre, et sa chute coïncidera avec la défaite sur mer des Anglais par M. de Tourville qui a reçu l’ordre de les attaquer sans retard. L’entrain et l’allégresse sont à leur comble quand, le 30 Mai, au lieu du succès escompté on apprend l’épouvantable désastre de la Hogue. Tout espoir sur mer semble perdu. Mais si le splendide Soleil-Royal, le Conquérant, l'Admirable et d’autres vaisseaux encore, ne sont plus qu’un peu de cendre noire sur le sable d’or d’une plage normande, 20 navires ont pu s’échapper et se sont réfugiés à St-Malo où ils courent le plus grand risque d’être attaqués. Le roi dépêche Renau qui, aussitôt arrivé dans la vieille cité des corsaires, prend toutes les dispositions nécessaires peur sauvegarder cette escadre. Il est infatigable, parcourant sans cesse la côte de la Hogue à St-Brieux. Il fortifie Cancale qui, au bout de la vaste baie sablonneuse du Mont-St-Michel, serait particulièrement désignée pour un débarquement ennemi, puis retourne à Cherbourg en Octobre faire sauter les carcasses des navires qui encombrent l’entrée du port.




pays basque autrefois histoire armée naval armendarits
1692 BATAILLE DE LA HOUGUE



Si la marine française a été sérieusement blessée à la Hogue, l’escadre de la Méditerranée est intacte et, avec ce qui reste de celles de la Manche et de l’Océan, on peut former une flotte encore redoutable. Les officiers généraux, présentent au roi un plan de campagne pour 1693, mais Louis XIV ne veut décider de rien sans avoir consulté M. Renau. Le plan lui est communiqué. Avec sa droiture habituelle, il refuse son approbation et, soutenu par Vauban, présente un nouveau projet. Il expose que le meilleur moyen de réparer la défaite de la Hogue est d’attaquer les Alliés dans leur commerce. Tous les ans, les Anglo-Hollandais envoient à Smyrne une flotte importante chargée de riches marchandises. Il suffit de s’embusquer sur la côte du Portugal et d’attendre l’ennemi au moment où il entrera dans le détroit de Gibraltar. Malgré bien des résistances le plan est adopté et suivi à la lettre par Tourville qui, au mois de Mai 1693, remporte la victoire du Cap St-Vincent, où 20 navires britanniques sont capturés, 45 brûlés, l’ennemi perdant ainsi plus de 20 millions. Le Soleil-Royal est vengé.



Pendant qu’on exécute si brillamment son plan, Renau passe modestement cette année 1693 en Bretagne. Il inspecte le port de Brest ; en Mars, il visite Le Conquet avec M. de Lavardin ; en Mai, il est à St-Malo ; en Juin de retour à Brest, il y est absorbé par la construction d’un navire bâti entièrement selon ses vues, muni des derniers perfectionnements que lui suggèrent son expérience et son génie. Il est secondé par le maître-charpentier Le Brun, et le navire grandit rapidement. Il a 132 pieds de long et jauge 800 tonneaux ; ses flancs recèlent 56 canons. On le baptise le Le Bon



Nulle part sur le vaste Océan on ne trouve plus fin voilier. Le 1er Février 1694, Renau est nommé chevalier de St-Louis. Il a hâte de s’acquitter envers le roi et de voir aussi ce que donnera son navire. Il va être satisfait et comblé au-delà de toute espérance. J’aurais voulu, Mesdames et Messieurs, vous lire en entier la lettre si belle, si émouvante de Renau au ministre relatant les incidents de sa croisière, malheureusement le temps est limité et je me contenterai de la résumer. Vers le 15 Mars, Renau, commandant le Le Bon, quitte Port-Louis avec un équipage à toute épreuve et s’en va croiser sous les Sorlingues à la recherche d’un ennemi de valeur. Le 27, à 10 heures du matin, Renau aperçoit à 5 lieues environ un navire "qui entrait vent largue dans la Manche, toutes voiles hors." Aussitôt le Le Bon arbore le pavillon anglais, et après 5 heures de chasse, s’approche de l’ennemi à portée de mousquet. Là le pavillon anglais est enlevé et remplacé par le français. Les adversaires s’observent un instant, puis se lâchent toute leur bordée de canon à la fois. Après bien des manœuvres, Renau amène son navire contre l’Anglais, mât contre mât, vergue contre vergue. Dans cette situation on combat plus de 3/4 d’heure à coups de canon et de mousqueterie. Les Anglais se retranchent dans leurs châteaux de derrière et de devant. On jette les grappins, et Petit-Renau fait monter à l’abordage. Plus de 100 hommes, la grenade à la main, envahissent le navire par les vergues. Les retranchements sont finalement emportés. Une partie de l’équipage demande quartier, mais le capitaine, malgré un bras cassé par un coup de mousquet, tient bon, et, au moment même de se rendre, tue un de nos sergents bombardiers La prise est magnifique. Il s’agit du Barkley-Castle, armé de 76 canons, venant de Madras, et la cargaison vaut plus de 500 000 livres. Malheureusement, le navire anglais est très abîmé, la mer démontée et, le 28 Mars, quand Renau espère ramener sa prise à Brest, elle coule bas, non sans qu’avec un héroïsme inouï, on eût sauvé tous ceux qui la montaient. Renau termine ainsi son rapport à Pontchartrain : "Je crois, Monseigneur, être obligé de vous représenter que jamais officiers ne se sont comportés avec plus de valeur ni plus d’activité que tous ces messieurs. Rien ne serait plus propre à donner de l’émulation que de les avancer dans cette occasion. Pour moi, Monseigneur, le Roi m’a déjà fait tant de grâces, que quelque chose que je puisse faire je ne pourrai de longtemps les mériter." Ce que Renau ne dit pas, tant est immense son désintéressement, c’est qu’il a trouvé à bord du Barkley-Castle 9 paquets de diamants d’une valeur de 4 millions. Au lieu de les garder pour lui, comme il en a le droit, il donne un de ces paquets à ses officiers et porte les autres au roi. En échange, il reçoit la maigre gratification de 9 000 livres de pension annuelle. Peu lui importe ce qu’on lui donne ; il est largement payé par la satisfaction du devoir accompli. Mais il pousse encore plus loin la générosité. Sur le Barkley-Castle se trouvait, revenant des Indes, une jeune fille, nièce de l’archevêque de Cantorbéry, avec sa femme de chambre et une Indienne. Comme elle a tout perdu dans le pillage, M. Renau pourvoit à tous ses besoins tant qu’elle est prisonnière en France. II agit de même à l’égard du capitaine anglais. Tout cela lui coûte plus de 20 000 livres.



Après être resté quelque temps près de Vauban toujours occupé en Flandre où la victoire fatiguée semble abandonner nos couleurs, Petit Renau accompagne Jérôme Phélipeaux, fils de M. de Pontchartrain dans une tournée d’inspection sur les côtes de Provence. Il y passe l’été de 1695. Le roi a d’autres vues sur Renau et va donner à son génie un terrain de réalisation plus vaste. Les Anglais et les Espagnols ont étendu le champ de leurs opérations maritimes, et ne craignent point d’attaquer nos possessions des Antilles où flibustiers et boucaniers, sous les ordres de Ducasse, ne suffisent pas toujours à leur tenir tête. Aussi décide-t-on à Versailles d’envoyer là-bas une escadre protéger nos colons et mettre les Iles en état de défense. C’est M. Renau qui est désigné comme chef de l’expédition. Le 4 Avril 1696, à bord de l'Intrépide, suivi de 4 vaisseaux et de 2 frégates dont une même est baptisée le Petit-Renau, il quitte la rade de la Rochelle pour ces terres si lointaines où déjà l’emportaient ses rêves d’enfant. L’escadre est montée par 1 600 hommes et armée de 342 canons. Voilà de quoi faire du beau travail pour le roi. La traversée a lieu sans encombre et, le 5 Mai, la Martinique est en vue ; le 13, Renau longe la côte de St-Domingue et le dimanche 20, il descend à terre, visiter le fort de Port-de-Paix que l’année précédente 4 500 Espagnols ont attaqué, obligeant à la fuite, après une sortie désespérée, les 500 hommes de la garnison. Pendant 4 mois M. Renau va louvoyer entre Port-de-Paix et la Havane. Tantôt avec ses propres forces, tantôt avec l’aide des flibustiers, il s’attaque à tous les ennemis quelle que soit leur force ou leur nombre. Le 13 Juillet, devant Cuba, il capture 6 vaisseaux en quelques heures. 11 brûle même un bâtiment de guerre espagnol dans le port de la Havane. Tous ces marins français sont saisis par l’exubérante richesse de ces Iles fortunées. Ou sent chez eux l’inquiétude de cet or qu’ils croient voir partout et qui les hante. Un des matelots de l'Intrépide écrit : "La ville de St-Domingue est bâtie sur une mine d’or et lorsqu’il y a de grandes pluies, on trouve dans les eaux qui descendent des montagnes et passent par la ville qui est dans un fond, une grande quantité de grains d’or". Un autre marin, Du Manoir, embarqué également à bord de l'Intrépide, est frappé par les ananas auxquels il attribue cette particularité "qui est que si l’on met un couteau le soir dans un ananas, le lendemain matin, il ne s’y trouvera que le manche, la lame en ayant été mangée comme si on l’avait mise dans l’eau forte, mais il faut que l’ananas soit sur pied." et il continue : "Les autres fruits de ce pays sont des bananes et des patates. Les bananes viennent par troupeaux de 30 ou 40. Elles sont faites comme de moyens concombres, elles y croissent à des arbres qui sont grands comme des pommiers de France ... mais la feuille de ces arbres est assez particulière ayant près d’une 1/2 aulne de longueur et autant de large, ressemblant assez à celle de Fougère de France. Quand on coupe une banane mûre, on trouve la figure d’un crucifix ; pour trouver ce fruit bon, il faut y être accoutumé."



A suivre...



(Source : Bayonne : Renau d'Eliçagaray, marin et ingénieur naval bas-navarrais sous Louis XIV (baskulture.com) et Wikipédia et Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)





Merci ami(e) lecteur (lectrice) de m'avoir suivi dans cet article.

Plus de 7 000 autres articles vous attendent dans mon blog :

https://paysbasqueavant.blogspot.com/


N'hésitez pas à vous abonner à mon blog, à la page Facebook et à la chaîne YouTube, c'est gratuit !!!

dimanche 3 mars 2024

RENAU D'ELISSAGARAY D'ARMENDARITS EN BASSE-NAVARRE AU PAYS BASQUE AUTREFOIS (deuxième partie)

 

RENAU D'ELISSAGARAY D'ARMENDARITS.


Bernard Renau d'Eliçagaray, né le 2 février 1652 à Armendarits (Basse-Navarre, Basses-Pyrénées) et mort le 30 septembre 1719 à Pougues-les-Eaux (Nièvre), est un ingénieur et officier de marine, à l'époque de Louis XIV.




pays basque autrefois histoire armée naval armendarits
AFFICHE PASTORALE RENAU D'ELISSAGARAY


Voici ce que rapporta à son sujet le bulletin N° 10 de la Société des Sciences, Lettres et Arts de 

Bayonne, le 1er juillet 1932 :



"Un Basque illustre.


Renau d'Elissagaray 1652-1719.

En cette fin d’année 1681, la gloire de Louis XIV est à son apogée. Il a maté l’Europe. Une puissante armée la maintient dans la paix. La marine se charge de faire respecter le drapeau fleur de lysé sur tous les océans. Du reste quel potentat a jamais aligné pareille flotte : 198 vaisseaux de tous rangs montés par 60 000 matelots, 34 galères avec 3 000 hommes.



L’Anglais reste coi, le Hollandais se cache derrière ses digues, l’Espagnol n’ose sortir de ses ports ; seuls au monde, les Algériens tiennent tête au maître incontesté du moment. Accrochés à la côte africaine, face à notre belle Provence, ils lancent leurs corsaires à la poursuite de nos flottes de commerce. La navigation en Méditerranée devient impossible. En dépit de tout droit des gens, ils emmènent les équipages en esclavage, pillent les marchandises. Le roi leur fait faire des remontrances. Ils ricanent, et reprennent la chasse de plus belle, non sans avoir martyrisé quelques centaines de prisonniers. Il faut en finir et châtier ces Barbaresques d’une façon exemplaire. Duquesne consulté, a laissé avant de partir à la poursuite de pirates tripolitains réfugiés près du Pacha de Scio, deux plans de campagne contre Alger. Le premier consiste à boucher l’entrée du port de la ville en y coulant des vaisseaux chargés de ciment, le deuxième expose un projet d’attaque, de débarquement, d’incendie de la place. Le Conseil de la Marine, en présence du roi, discute âprement la question. La plus grande prudence est nécessaire. Que l’on se rappelle la débâcle de Charles-Quint, malgré sa formidable armée et la triste affaire de Djijelli, il y a quinze ans à peine, sous le commandement du duc de Beaufort. On va se rallier au premier plan de Duquesne, quand Renau, qui n’a encore soufflé mot et semble plongé dans une profonde rêverie, se lève soudain, et avec le plus grand calme, demande pourquoi on ne bombarderait pas la ville. Les conseillers, un moment ahuris par cette idée, haussent les épaules, se mettent à rire. Comment ce petit ingénieur, qui semblait pourtant intelligent, ose-t-il proposer une telle absurdité ? Renau se dresse de toute sa petite taille, il insiste, fort d’avoir raison, et devient éloquent : "Puisqu’on met bien, dit-il, des canons sur les navires, pourquoi n’y mettrait-on pas des mortiers ?"


pays basque autrefois histoire armée naval armendarits
PRISE DE GIRERI 1664
Par Estienne Vouillemont — Gallica.fr, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=30594894


— Mais le recul serait tel, lui est-il répondu, que le navire s’abîmerait dans les flots. 

— Non, car il a pensé à tout. 

Il a là un plan de vaisseaux de son invention qui résistera à la poussée du tir. C’est une galiote aux membres épais, aux flancs larges et robustes, au fond plat et solide, sur lequel est assis dans un cadre de madriers un massif de construction maçonnée dont la partie supérieure recevra le mortier. La pièce n’est pas établie directement sur la maçonnerie qui serait bientôt démolie, mais dans un encastrement de bois de chêne et de sapin garantissant une certaine élasticité, le tout fixé sur l’œuvre de pierre. La longueur de la galiote sera de 77 pieds sur 25, soit environ 25 mètres sur 8 m 20. Le Conseil objecte qu’un tel bâtiment ne peut tenir la mer et qu’il est inutile de s’arrêter plus longtemps à ce projet. Mais le roi et Seignelay, sont convaincus par l’assurance de Renau. Ils lui font confiance et ordonnent au jeune inventeur de faire construire 5 de ces galiotes. L’impatience du souverain est très grande, les commandes sont passées immédiatement, afin que la mise en chantier des nouveaux bâtiments ait lieu sans délai. Trois galiotes seront construites au Havre et deux à Dunkerque. Ce seront respectivement la Brûlante, la Cruelle, la Menaçante, la Bombarde, et la Foudroyante. Renau se rend en premier lieu à Dunkerque, le 23 Février 1682. Les deux galiotes sont mises à l’eau, puis l’inventeur va au Havre où, en six semaines, seront construites les trois autres. Le 20 Avril, elles sont prêtes à aller terminer leur armement à Dunkerque. On est curieux de voir comment les galiotes de Renau vont tenir la mer. Il s’embarque sur la Cruelle commandée par M. de Pointis, et met à la voile le 22 Avril. Le 23, le guetteur du clocher de Dunkerque aperçoit les petits bâtiments et les signale à M. l’Intendant qui s’empresse d’en aviser M. de Seignelay. Dans la nuit, la Cruelle aborde à Gravelines. Toute la journée du 24 la Brûlante et la Menaçante louvoient pour rentrer dans le canal, mais la marée descendante les entraîne et elles doivent mouiller à une demi-lieue de la côte. Soudain, pendant la nuit, la tempête se lève, terrible, implacable. Au matin du 25, le guetteur n’aperçoit plus la galiote ancrée près de Gravelines. On parvient à secourir les deux autres et à les entrer dans le port. Mais la Cruelle a disparu. L’ouragan redouble de violence : un bastion de Dunkerque est emporté, les digues de Hollande sont rompues, 90 vaisseaux submergés. La Cruelle est-elle du nombre, entraînant son inventeur dans sa ruine ? Tout le laisse supposer. Quand l’horizon s’éclaircit, des pêcheurs retrouvent flottant à la dérive, des planches, des vergues, des mâts reconnus pour être ceux de la Cruelle. Tout espoir est perdu, et l’Intendant écrit le 28 avril à M. de Seignelay pour lui annoncer le malheur, quand on lui apprend que la Cruelle a pu s’échouer du côté de Flessingue. Voici, du reste, cet extraordinaire petit Renau, il n’est nullement défait par cette lutte de trois jours contre la mort. Il donne des ordres afin que soient réparés immédiatement les dégâts de la tempête à bord de ses galiotes. Pendant ce temps, et sans prendre le moindre repos, il court à Paris rendre compte au ministre ; le 3 Mai, il est déjà de retour. Le 26 du même mois, les cinq galiotes suivies de deux frégates quittent Dunkerque à deux heures du matin. Renau est sur la Cruelle, à sept heures la flottille a disparu, faisant voile vers Alger. Après une escale à Brest, le voyage continue et, le 17 Juillet, les galiotes arrivent à Iviça, petite île du groupe des Baléares, où a lieu le rassemblement de la flotte.



On y reste juste le temps de se ravitailler et, le 20 Juillet, Duquesne, monté sur le St-Esprit, appareille à la tête de 11 vaisseaux, 15 galères, 2 brûlots, et des 5 galiotes. Le 23 au matin, les Barbaresques stupéfaits voient s’avancer sur l’indigo cru de la Méditerranée, sur "ce toit tranquille où picoraient des focs" dirait M. Paul Valéry, les majestueuses voiles blanches des vaisseaux du roi. L’escadre stoppe assez loin de la ville hors de la portée des canons, et prend ses dispositions de combat. Jusqu’au 13 Août, les ennemis restent ainsi face à face comme des dogues, attendant le moment de se sauter à la gorge. Le 25 Août, les galères manquent d’eau, on les renvoie à Toulon. La flotte ainsi réduite est plus maniable, plus libre dans ses évolutions. Chaque galiote est protégée par un vaisseau auquel elle est attachée par un filin de 2 mille brasses, soit environ 3 000 mètres de long, auquel elle se haie pour se rendre à son poste ou en revenir. Le soir du 20 Août, la nuit est très noire, la mer plate comme de l’huile. La flotte s’approche, l’ennemi tire 150 coups de canon sans faire grand mal. Les galiotes sont à leur place, prêtes à tirer. Quelle émotion pour Renau ! Les coups partent, mais les bombes tombent dans le port sans atteindre la ville. La faute en incombe à M. Camelin ingénieur qui a mal calculé la distance. Pendant deux jours, l’escadre manœuvre pour se rapprocher. Enfin, le 24 Août, tout est prêt. On a déjà lancé 86 bombes quand, soudain, une explosion se produit sur la Cruelle où se trouvent Renau avec de Pointis. Une bombe, en sortant du mortier, est retombée sur la galiote et fait explosion, lançant de la mitraille de toutes parts. L’équipage, affolé, saute à la mer. Le bâtiment est en flammes et le feu va gagner 40 autres bombes qui en éclatant causeront un désastre irréparable. Renau n’hésite pas. Aidé du brave M. de Pointis et du commissaire Landouillet, il inonde le foyer de seaux d’eau, calme l’ardeur des flammes, se précipite pour couvrir les bombes de cuir vert. Quand des navires, on accourt au secours de la Cruelle, on est stupéfait de voir ce petit être, les cheveux roussis, l’habit brûlé, se démener dans la fumée, au milieu des éclatements de la bombe. Cet incendie jette le trouble dans la flotte. Il est trop tard pour recommencer le bombardement et les galiotes se retirent près de leurs vaisseaux protecteurs. Cette nuit-là, on ne donne pas cher de l’invention de M. Renau. Les merveilleux engins de destruction se retournent contre leur auteur. Les équipages se refusent à monter ces vaisseaux infernaux. Duquesne réunit dès l’aube un conseil de guerre sur le St-Esprit. Il y a là M. Forant, MM. de Lhery, de Tourville, de Beauchêne, de Gouëston, de Combes, Beausier. Ce sont des gaillards qui ne s’en laissent pas raconter, aéropage bien plus redoutable que le Conseil du Roi. Petit Renau est là aussi. Malgré les épreuves, il ne semble pas abattu, au contraire, il redresse la taille et tient tête à ses détracteurs. Quand on a fini de l’accabler, il expose avec cette clarté et cette franchise qui lui sont coutumières qu’on n’a rien à reprocher aux galiotes. L’accident de cette nuit est dû à la bombe. Qu’on s’en prenne aux artificiers. Lui a confiance. On doit le laisser une fois encore courir sa chance. Duquesne, malgré les murmures du Conseil, accepte et, le 30 Août, les bouées ayant été rapprochées de la ville les galiotes prennent leur poste de combat. Cette nuit-là, elles lancent 114 bombes, et l’effet est atroce. Les Algériens affolés, atterrés par cette pluie de mitraille, détruisant leurs mosquées, leurs entrepôts, leurs palais, tentent une sortie héroïque, mais ils sont repoussés. Dans le clair soleil levant Renau voit s’élever la fumée des décombres et, si son cœur d’homme souffre des horreurs qu’il a causées, son patriotisme peut s’enorgueillir du désastre des ennemis du roi. Le 4 Septembre, le bombardement reprend, mais le 5, la tempête s’élevant, la prudence oblige Duquesne à s’éloigner sans avoir pu détruire complètement ce nid de pirates comme Louis XIV lui en avait donné l’ordre.




pays basque autrefois histoire armée naval armendarits
JEAN-BERNARD DE POINTIS 
1645-1707



La flotte gagne Toulon. Renau y reste tout l’automne, perfectionnant ses galiotes, afin qu’elles puissent tirer en avant, pour offrir ainsi moins de champ aux coups de l’ennemi. Deux nouvelles galiotes sont construites : La Fulminante et l'Ardente, ce qui porte à 7 les vaisseaux de Petit Renau. Accompagné du commissaire Landouillet, Petit Renau gagne le Périgord où, pendant la fin de l’hiver et le début du printemps 1683, il fait couler les bombes nécessaires à une nouvelle expédition. Les premiers jours de Juin, Duquesne, ayant reçu des ordres formels du roi d’anéantir définitivement Alger, reprend la mer à la tête de 6 vaisseaux de haut rang, de 10 galères, de 7 galiotes et de nombreux navires de charge. Le 20 Juin, il est de nouveau devant la ville, résolu à en finir. Renau, cette fois-ci, ne monte pas un de ses bâtiments, mais le vaisseau amiral. Il est tout spécialement chargé par le marquis de Seignelay de le renseigner sur les moindres faits du siège, aussi parcourt-il sans cesse la ligne de bataille dans la chaloupe du Major. Les ancres sont touées le plus près possible des remparts. Les assiégés, persuadés que cette manœuvre n’a d’autre but que de connaître la portée de leurs canons, laissent faire. Enfin, le 26 Juin, à une heure du matin, commence le bombardement. Dans la nuit du 27, on lance 127 bombes, 3 ou 4 tombent à la fois avec un fracas épouvantable ; le palais du dey est détruit, mille personnes trouvent la mort dans les ruines, une seule bombe fait sauter plusieurs pièces de canon et tue 50 servants ; une autre tombe sur une galère ennemie et l’abîme dans les flots avec les 100 matelots de l’équipage. Personne ne doute plus de l’efficacité de l’invention de Renau. Lui, très calme, comme s’il n’était pour rien dans tout cela, note les événements sans jamais parler de lui et s’il est fier du résultat obtenu, c’est pour la gloire qui en rejaillira sur la France. Il termine sa lettre à Seignelay par ces mots : "Si le reste suit du même air, je ne crois pas qu’il puisse y avoir rien de plus glorieux pour la marine."



pays basque autrefois histoire armée naval armendarits
BOMBARDEMENT D'ALGER 1682
Par Auteur inconnu — livre: Abraham Duquesne, Michel Vergé-Franceschi, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=3828305



Le dey Bab-Hassan demande la paix et rend 500 esclaves dont 4 femmes de la famille de Guénégaud. Mais il est renversé par son amiral Mezzo-Motto et les hostilités reprennent de pins belle. Le 9 Août on lance 230 bombes. La réponse des Barbaresques ne se fait pas attendre. Le consul de France le R. P. Levacher est attaché à la gueule d’un canon et ses membres dispersés dans l’espace. Le chevalier de Choiseul-Beaupré, prisonnier et vendu comme esclave, ne doit la vie qu’à la générosité de son maître qui demande à mourir à sa place. Jusqu’au 10 Septembre, Alger reçoit 3 193 bombes ; ce n’est plus qu’un immense tas de gravois quand, le 16, Duquesne reprend le chemin de Toulon. Louis XIV peut être satisfait. Grâce au génie du Basque Renau d’Elissagaray il est bien vengé.



Aussitôt débarqué, Renau se rend à Paris. Le duc de Vermandois, son maître, étant mort le 13 Juillet il n’a plus de place dans la marine. Aussi après avoir eu quelques entretiens avec son grand ami le P. Malebranche, qui est aux prises avec M. Arnaud de Port-Royal, il sollicite et obtient la permission d’aller rejoindre M. de Vauban qui fortifie les Flandres. Comme Renau est à l’aise avec ce grand esprit. Le printemps 1684 les trouve devant Luxembourg que le roi de France assiège pour faire respecter le traité de Nimègue, quand Louis XIV décide de châtier les Génois qui ont ravitaillé en armes les Barbaresques et sont alliés aux Espagnols. Le marquis de Seignelay, auquel la mort de son père, le grand Colbert, vient de laisser le ministère de la marine, avide de gloire, va diriger l’expédition en personne. Il veut s’entourer de compétences et réclame M. Renau. Celui-ci traverse toute la France, et, le 6 Mai 1684, s’embarque à Toulon sur la galère la Réale, commandée par le duc de Mortemart, près duquel il va jouer le rôle de conseiller, lui apprenant la construction, la navigation et la manœuvre. Gênes orgueilleuse paresse au soleil et dans ses caves fraîches les citoyens dégustent "La mousse du Freisa qui est pétrie de roses" dont rêvera plus tard M. Jules Romain, quand, le 17 Mai, Seignelay arrive devant la ville avec 14 vaisseaux, 2 brûlots, 2 frégates, 8 flûtes, 10 galiotes dont 3 nouvelles : La Belliqueuse, la Terrible et l'Eclatante, 20 galères, 21 tartanes. Ce déploiement de force fait réfléchir le Sénat génois qui demande à traiter ; mais des habitants ayant tiré sur les galiotes, le bombardement commence sans délai et dure jusqu’au 28 Mai. 3 000 maisons sont démolies, la moitié de la ville brûlée. Les Génois fuient dans les campagnes et le doge doit venir s’humilier à Versailles. Une fois de plus Renau et ses galiotes ont assuré le triomphe du drapeau blanc.




pays basque autrefois histoire armée naval armendarits
LOUIS VICTOR DE ROCHECHOUART
DUC DE MORTEMART 1636-1688




La flotte scindée en deux parties sous le commandement du duc de Mortemart et de Duquesne va croiser sur les côtes de Catalogne où le maréchal de Bellefonds assiège Cadaquiers. Petit-Renau donne un plan d’attaque qui permet d’enlever rapidement la place. L’hiver de 1684 ramène Petit-Renau à Toulon. II y travaille, nous apprend une lettre de Tourville, trois heures tous les jours dans les chantiers de construction navale avec Blaise le maître charpentier."



A suivre...





(Source : Bayonne : Renau d'Eliçagaray, marin et ingénieur naval bas-navarrais sous Louis XIV (baskulture.com) et Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)





Merci ami(e) lecteur (lectrice) de m'avoir suivi dans cet article.

Plus de 7 000 autres articles vous attendent dans mon blog :

https://paysbasqueavant.blogspot.com/


N'hésitez pas à vous abonner à mon blog, à la page Facebook et à la chaîne YouTube, c'est gratuit !!!

samedi 3 février 2024

RENAU D'ELISSAGARAY D'ARMENDARITS EN BASSE-NAVARRE AU PAYS BASQUE AUTREFOIS (première partie)

RENAU D'ELISSAGARAY D'ARMENDARITS.


Bernard Renau d'Eliçagaray, né le 2 février 1652 à Armendarits (Basse-Navarre, Basses-Pyrénées) et mort le 30 septembre 1719 à Pougues-les-Eaux (Nièvre), est un ingénieur et officier de marine, à l'époque de Louis XIV.




pays basque autrefois histoire armée naval armendarits
AFFICHE PASTORALE RENAU D'ELISSAGARAY


Voici ce que rapporta à son sujet le bulletin N° 10 de la Société des Sciences, Lettres et Arts de 

Bayonne, le 1er juillet 1932 :



"Un Basque illustre.


Renau d'Elissagaray 1652-1719.



Certaines époques ont une pléthore de grands hommes. Il semble que tous les grands artistes, les grands capitaines, les esprits éminents se soient entendus pour paraître en même temps. Ce spectacle nous est offert plusieurs fois dans l’histoire du monde, mais, fait curieux, ces hommes ne semblent être grands que par rapport à un autre plus grand encore, qui pour accomplir ses vastes desseins a su les découvrir et donner à leur génie, l’impulsion nécessaire à son développement. C’est ainsi que Louis XIV nous apparaît réellement comme une planète éblouissante ayant pour satellites Colbert, Condé, Luxembourg, Villars, Duquesne, Vauban et bien d’autres. Mais de même que Louis XIV absorbe en partie la gloire de ces hommes illustres, ceux-ci, à leur tour, éclipsent d’autres personnages de second plan qui, à n’importe quelle époque moins riche en génies de premier ordre, auraient été considérés comme tels et auraient eu la place qu’ils méritent. Tel est le cas du Basque Bernard d’Elissagaray dit petit Renau dont je vais avoir l’honneur de retracer devant vous l’étonnante carrière, tout en m’efforçant de vous dépeindre son caractère magnifique, incarnation parfaite des vertus de la race euskarienne.



Le nom d’Elissagaray est des plus anciens au Pays Basque. Un membre de cette maison, originaire de la Navarre espagnole, avait suivi Jean d’Albret quand en 1512 il fut dépouillé de ses possessions transpyrénéennes par Ferdinand II roi d’Aragon. Les d’Elissagaray ont été Seigneurs de l’abbaye laïque portant leur nom sur la paroisse d’Ibarrolle-Bunus. Par des mariages ils se sont alliés aux d’Arcangues-Gurrutchea, aux d’Yrumberry, aux d’Orzaiztegui ; mais je suis très porté à croire que Petit Renau n’a aucun lien de parenté avec ces nobles familles et que le nom d’Elissagaray qu’il n’emploie du reste jamais lui vient de sa maison natale située tout auprès de l’église d’Armendaritz, comme l’indique du reste l’étymologie basque : Elissagaray, au-dessus de l’église. Comme tant de fois dans notre région, la maison a donné son nom à ses habitants. En effet, au-dessus de la porte principale de cette demeure, aujourd’hui une auberge et une épicerie, on peut lire l’inscription suivante, qui entoure une croix gravée : "Pierrech eta Maria 1626" et au-dessus "Eliczagaray". Quoi qu’il en soit, les Elissagaray mènent à Armendaritz la vie simple et patriarcale des paysans de l’époque. Le père de notre héros, Tristan, qualifié dans son acte de mariage d’héritier d’Hostatuberri et de maître de la maison d’Elissagaray, a épousé le 31 Janvier 1645 Marie de Guilendéguy dont il a déjà quatre enfants Bertrand, Guillaume, Jean, et Marie, quand le jour de la Chandeleur de 1652 lui naît un quatrième fils, Bernard, baptisé le jour même par le vicaire François Durruty. C’est dans le cadre admirable d’une famille navarraise que le petit Bernard passe ses premières années. La tendresse, la piété de sa mère, les fortes vertus, la douce mais ferme autorité de son père et surtout l’atavisme de toute une ascendance plongeant ses racines dans le plus lointain du sol euskarien lui inculquent dès l’âge le plus tendre ces principes de foi, d’honnêteté, de patience et d’honneur qui le suivront dans toute sa carrière et que jamais il ne démentira.



Le vicaire Pierre de Suhart donne à l’enfant les premiers rudiments d’instruction. Son intelligence s’éveille, tout l’intéresse et on est émerveillé de tant d’esprit dans un corps si petit car les années passent et le jeune Bernard ne grandit pas comme il devrait, non toutefois qu’il reste un nain ou qu’il soit difforme. "Il avait, nous apprend Fontenelle, une très petite taille mais très bien proportionnée et qui tirait de l’agrément de sa petitesse même, l’air adroit, vif, courageux."



Claude de Montréal, baronne d’Armendaritz, dont le château est situé à un quart de lieue du village, remarque l’enfant et l’engage à son service. Bernard tout jeune encore quitte ses parents et revêt la livrée de page. En cette qualité il prend part aux jeux et surtout aux études des enfants de la châtelaine. Il est facile de s’imaginer tout le profit qu’il en tire, tellement que Madame de Gassion, en visite chez la baronne d’Armendaritz, est séduite par l’allure de son page et manifeste le désir de se l’attacher. Madeleine de Gassion, femme du président à mortier du parlement, nièce du fameux maréchal, est la fille de Monsieur Colbert du Terron, cousin germain du grand Colbert. Claude de Montréal ne peut rien refuser à une dame si bien apparentée et lui cède le jeune Bernard. Celui-ci quittant le Pays Basque pour le Béarn vit avec ses nouveaux maîtres dans leur château d’Arbus, à une lieue de Pau. A partir de ce moment, et je n’ai pu savoir pour quelle raison, Bernard change de nom et prend celui de Renau qu’il gardera toute sa vie. Etant donné l’exiguïté de sa taille, on y ajoute le qualificatif de petit et c’est sous le surnom de Petit Renau qu’il passera à l’histoire.



Au château d’Arbus, la société est choisie, policée. Au contact des gentilshommes béarnais, s’essayant à imiter le ton et les manières de la cour Petit Renau s’affine. Il écoute tout ce qui se dit, en fait son profit. C’est quand on parle le plus qu’il parvient à s’isoler davantage, à voir le plus juste, et à penser le plus profondément. De tout ce qu’il entend, il tire des réflexions tellement extraordinaires chez un jeune homme, qu’elles frappent M. Colbert du Terron en visite chez sa fille.



Monsieur Colbert du Terron n’est pas le premier venu ; si sa maison n’est pas très ancienne, il a su se créer une situation importante dans l’administration du royaume. Intendant de Sa Majesté à La Rochelle et très versé dans les questions maritimes, il a été chargé par le souverain de chercher un emplacement favorable à la création d’un nouveau port de guerre. Son choix s’est porté sur une petite seigneurie située à l’embouchure de la Charente, nommée Rochefort où depuis 1666 il est occupé à creuser un port, à bâtir un arsenal.




pays basque autrefois histoire armée naval armendarits rochefort
ARSENAL DU PONANT 1666
17 ROCHEFORT



Colbert du Terron est la bonne fée de Renau. Sentant chez le jeune Basque des dispositions extraordinaires pour les mathématiques, il demande et obtient de sa fille l’autorisation d’emmener son page. Madeleine de Gassion consent bien à contre-cœur à se séparer de cet enfant qu’elle appelle son fils. Dans le lourd carrosse de voyage de son protecteur, Petit Renau gagne la Saintonge. A Rochefort il est accueilli avec joie au foyer de Monsieur du Terron. Traité en enfant de la maison, il fait partie de la famille à tel point que les deux filles cadettes de son bienfaiteur qui deviendront plus tard, l’une, la Princesse de Carpègne, l’autre, Madame de Barbançon, l’appellent leur frère. Et, comme le fait très justement remarquer Fontenelle, il faut qu’un jeune homme ait de rares qualités pour se faire ainsi aimer de tous dans une demeure étrangère.



Dans la ville naissante, l’actif du Terron mène tout de front : constructions civiles, militaires, navales, terrassements de toute sorte, assainissement des marais environnants. A la suite de son maître, Renau parcourt les chantiers, s’informe de tout avec une soif intense de connaître. Les maîtres charpentiers surpris de sa vive intelligence le promènent dans la coque des galères, entre les ponts, sur les mâts des frégates. A l’arsenal il étudie à loisir les différents canons, leur calibre, leur portée. Bientôt la construction et l’armement d’un navire de guerre n’ont plus de secrets pour lui.



pays basque autrefois histoire armée naval armendarits rochefort
ARSENAL 1690
17 ROCHEFORT



Le soir dans la grande salle de l’intendance où sont réunis les du Terron et leurs hôtes, il s’isole, réfléchit, repasse dans son esprit tout ce qu’il a vu et entendu et s’instruit à force de méditer, sans presque jamais ouvrir un livre. L’adolescence de Renau s’achève ainsi dans cette atmosphère d’intense labeur. Son esprit est totalement accaparé par ses études et il y trouve son seul plaisir, ignorant tout des passe-temps de son âge. On est étonné qu’un garçon de vingt ans, vivant dans un port de guerre où fréquentent toute espèce de gens, conserve cette pureté de mœurs, cette intégrité totale et mène droit son chemin sans jamais défaillir. On ne peut expliquer cette attitude que par la profondeur de sa foi inébranlable de Basque. Aussi, ne faut-il pas s’étonner quand à vingt-deux ans, en 1674, il s’enthousiasme pour la doctrine que le père Malebranche, un oratorien, expose dans son traité sur la "Recherche de la vérité". Renau trouve un nouveau sujet de méditation dans les grands thèmes exposés par le maître, dans cette abnégation totale en la personne de Dieu.




pays basque autrefois histoire armée naval armendarits
LIVRE DE LA RECHERCHE DE LA VERITE
DE NICOLAS MALEBRANCHE



En 1675, Colbert du Terron est nommé intendant de la flotte qui, sous le commandement de Duquesne, doit aller au secours des Siciliens révoltés contre l’Espagne. Très absorbé par sa nouvelle charge, il laisse à Petit Renau le soin de rédiger et même parfois de signer les longs rapports qu’il envoie à Sa Majesté. On est étonné de leur clarté, de la largesse de vues, de la hardiesse des idées. Le marquis de Seignelay, fils du grand Colbert est séduit et quand en 1679 il s’agit de donner un conseiller au comte de Vermandois, grand amiral de France, le choix se porte sur Renau. Voilà déjà treize ans que le grand amiral occupe sa charge et pourtant il n’a que quinze printemps quand Bernard d’Elissagaray est nommé près de lui, à l’âge de 27 ans, aux appointements de 2 000 écus. Le maître et l’élève ne sont pas des inconnus l’un pour l’autre, car le jeune prince a séjourné assez longtemps à Rochefort où sa santé compromise par le climat malsain a causé bien des tracas à la brave Madame du Terron qui s’obstinait à lui faire prendre médecine, malgré la vive répulsion du jeune homme pour ce traitement.



Petit Renau quitte Rochefort où il a passé de si bonnes années, choyé au foyer de l’intendant. Le voilà à présent à la cour, monde tout nouveau pour lui, dans ce palais de Versailles tout resplendissant de ses ors éclatants et de ses marbres neufs. Tout autre que Renau serait ébloui, dépaysé mais là encore son caractère de Basque lui permet de s’assimiler, tout en gardant sa forte personnalité et sans jamais s’étonner de rien. Non seulement il fait l’éducation navale du grand-amiral mais encore le roi le désigne pour apprendre la géographie et l’arithmétique à la princesse de Conti. De par sa nouvelle charge, Renau a droit d’assister au Conseil de la Marine. Dans cette assemblée souvent présidée par le roi en personne, il est le collègue des amiraux et des ingénieurs les plus illustres. Il y a là le vieil Abraham Duquesne, brave entre les braves, vainqueur de Ruyter ; Tourville, dont la gloire naissante laisse prévoir les plus beaux exploits ; Gabaret, son lieutenant ; Vauban déjà célèbre par de nombreux sièges ; il y a là aussi le ministre Colbert et son fils Seignelay. Il s’agit de réformer la marine et surtout de modifier la construction des vaisseaux trop lourds pour les évolutions de la guerre moderne. La discussion est vive au Conseil ; M. Duquesne tient pour l’ancien système : il veut conserver aux navires ces châteaux d’arrière et d’avant largement sculptés, dorés comme des retables espagnols, si utiles en cas d’abordage, car l’équipage peut s’y retirer et y soutenir un long siège. Le minuscule Renau est oublié, quand Duquesne se souvenant qu’il vient de Rochefort lui demande un renseignement sur un détail de construction particulier à cet arsenal. Renau en profite, saisit l’occasion, et développe un système absolument opposé à celui du vieil amiral. Il déclare que, si l’on veut obtenir plus de souplesse dans la manœuvre et plus d’efficacité dans le tir, on doit supprimer ces trop lourds châteaux d’arrière et d’avant, donner à toute la coque la même épaisseur, diminuer la courbure du vaisseau, disposer les sabords en échiquier et donner le même calibre à toutes les pièces d’artillerie, afin d’éviter les erreurs de gargousses. A l’énoncé de ces réformes, Duquesne se récrie ; sans se déconcerter, Renau réplique textuellement "que puisqu’on s’opiniâtrait à faire d’un vaisseau une forteresse, il ne faudrait pas s’étonner si les vaisseaux marchaient non plus que des forteresses." Vauban appuie le jeune ingénieur, Colbert et Seignelay entrent dans ses vues, Duquesne capitule devant ce génie de 28 ans. Le roi ordonne à Versailles la construction d’un modèle de frégate sur les données de Renau. Un charpentier est mandé de Dunkerque et bientôt sous les yeux émerveillés de la cour et des officiers de marine appelés à donner leur avis, Renau fait évoluer autour des divinités de bronze du grand bassin la réduction minutieuse d’un vaisseau de combat. L’essai est concluant. Louis XIV envoie Renau d’Elissagaray dans les différents arsenaux enseigner sa méthode aux charpentiers de la Marine. Ce sont des maîtres importants ayant chacun leur secret de construction jalousement gardé. Maître Hubac à Dunkerque, Legonidec à Brest, Honorat au Havre de Grâce voient d’assez mauvais œil ce petit être leur imposer sa façon. Et pendant ces années 1680 et 1681 Renau va d’un port à l’autre surveillant les chantiers, si bien qu’en quelques mois, il forme une équipe de jeunes maîtres connaissant à fond leur métier, susceptibles à leur tour de former des élèves. Malgré ses courses multiples de Brest au Havre, du Havre, à Dunkerque, Renau vient souvent à Versailles assister au Conseil de la Marine."



A suivre...




(Source : Bayonne : Renau d'Eliçagaray, marin et ingénieur naval bas-navarrais sous Louis XIV (baskulture.com) et 1666 débute la construction du futur Arsenal du Ponant (Rochefort) sur la côte Atlantique - PHystorique- Les Portes du Temps et Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)





Merci ami(e) lecteur (lectrice) de m'avoir suivi dans cet article.

Plus de 7 000 autres articles vous attendent dans mon blog :

https://paysbasqueavant.blogspot.com/


N'hésitez pas à vous abonner à mon blog, à la page Facebook et à la chaîne YouTube, c'est gratuit !!!