L'auteur n'a pas cru bon d'ajouter, aux arguments positifs qu'il avance, les raisons qui lui font estimer négligeables les motifs de la thèse qu'il combat ou à laquelle il substitue la sienne. Il serait souhaitable, dans l'intérêt même de celle-ci qu'il voulût bien résoudre les difficultés auxquelles je fais allusion et qu'il n'est certainement pas sans avoir examinées ; qu'il me permette de les lui rappeler, non comme des objections mis comme des demandes d'éclaircissement, puisqu'aussi bien il ne manque à sa théorie pour entraîner l'assentiment des personnes compétentes, que d'expliquer d'explique les apparences qui ont trompé ses devanciers, les plus habiles comme les autres.
Les lecteurs de cette Revue se souviennent de l'ingénieuse hypothèse de M. Decrept ; les pastorales basques ne seraient pas comme on l'a cru jusqu'ici de lointains et pâles échos des anciens mystères français et des "miracles du XIVe siècle" ; ce seraient de grossières imitations de notre tragédie classique, et la voie aurait été ouverte à ces spectacles par une contrefaçon de l'Oedipe de Voltaire ou de quelque adaptation de cette oeuvre.
ETIENNE DECREPT
Ici je ne puis mieux faire que de citer les propres paroles de M. Decrept :
"On sait l'engouement général du XVIIIe siècle pour le prince des philosophes, qui garda toute sa vie d'excellentes relations avec les Jésuites, ses anciens maîtres.
Est-il difficile de supposer qu'un Père ait établi une adaptation expurgée de la tragédie voltairienne à l'usage des jeunes gens de son collège, et même que cette adaptation ait été corrigée par Voltaire lui-même ?
Pourquoi cela ?
L'original et sa préface ne sont-ils pas dédiés par Arouet à son professeur, le Père Porée, qui, après ce triomphe, soumit volontiers à la critique de son brillant élève les productions dramatiques de ses subordonnés ?
De là à conclure qu'un chef d'institution, appartenant à la Société de Jésus, fit représenter à Oloron ou à Pau l'oeuvre au titre fameux, et que, après une longue vulgarisation chez des villageois béarnais, qui le reçurent d'anciens collégiens rentrés dans leurs foyers"... "Oedipe fut traduit et déformé par un prêtre basque"..., il n'y a qu'un pas et je le fais sans la moindre hésitation."
Telle aurait été la naissance du théâtre en Soule, et la pastorale d'Oedipe aurait servi par la suite de modèle aux auteurs dramatiques Souletins, fournissant le patron sur lequel sont taillées toutes les productions de ce Théâtre. Cette supposition s'appuie sur quatre raisons :
1° Les Souletins donnent le plus ordinairement à leurs pièces du genre tragique l'appellation de "tragériate" ou, dans leur français "trageries", c'est-à-dire tragédie ;
2° Ces pièces sont très inférieures pour le style et l'action aux mystères français ;
3° Les événements de la Passion, sujet favori de notre théâtre médiéval, n'ont jamais été portés sur la scène basque où la personne du Christ ne figure même pas.
Pour ces trois raisons c'est à la "tragédie" et non au "mystère" qu'il faut attribuer la première origine de ces productions. Enfin "la première en date des élucubrations souletines" est la Pastorale d'Oedipe, représentée pour la première fois en 1759, ce qui permet de préciser encore cette origine et de la confirmer ; cette considération semble même avoir été pour M. Decrept la cause déterminante de sa conviction.
Certes, pour qui ne connaîtrait, même en seconde main, ni le contenu des tragéries, ni les caractères des autres théâtres populaires, les faits qui viennent d'être mentionnés paraîtraient suffisamment probants, mais quand il les compare à d'autres faits non moins réels, un observateur superficiel est embarrassé pour expliquer ces derniers, tandis que la théorie traditionnelle semblait, vaine apparence sans doute, rendre également compte des uns et des autres. Si le savant auteur des vues originales que j'examine ici a cru devoir passer outre à ces difficultés, c'est évidemment qu'il avait pour cela de bonnes raisons ; tous ceux qui s'intéressent aux études basques souhaiteront qu'il veuille bien les faire connaître car il s'est contenté dans son article de ne donner que le résultat et comme la substance de ses conclusions avec seulement quelques-unes de leurs preuves, craignant sans doute de fatiguer le lecteur par un vain étalage d'érudition et d'appareil critique. Espérons qu'après nous avoir exposé son système, il voudra bientôt en montrer l'accord avec tous les caractères du Théâtre basque, y compris ceux qui avaient motivé l'erreur traditionnelle. Ces lignes n'ont d'autre objet que d'engager M. Decrept à rendre ce service aux études basques.
PASTORALE ALOS 1928 PAYS BASQUE D'ANTAN
J'imaginerai donc, qu'il veille bien me le permettre, le discours suivant dans la bouche de quelque disciple entêté des Bruchon, des Vinson, des Hérelle pour ne parler que des plus experts en la matière :
"Vous nous objectez, dirait-il, l'appellation de "tragerie". Mais les pastorales basques ont pu changer de nom au cours de leur histoire, elles ont pu à un moment donné, avoir échangé une ancienne appellation contre une autre plus conforme à la mode du jour, sans pour cela changer de nature ; c'est ainsi que les dames du Théâtre populaire breton, dont M. Le Braz a pu nous retracer toute l'histoire pièces en main depuis ses débuts après s'être intitulés "Vies, Mystères, Histoires" ont reçu par la suite, vers la fin du XVIe siècle le nom de "tragédien" à l'époque où l'expression de tragédie commença à s'introduire dans l'art théâtral français, sans que ces drames aient cessé pour cela de rappeler la technique des anciens Mystères en même temps qu'ils ressemblent par tous leurs traits essentiels aux trageries souletines ? Mais qu'ai-je besoin de faire de suppositions ? Certains prologues ou épilogues de pastorales qualifient la pièce de "Mystères", d'"Histoires" ou de "Vies" reste sans doute d'anciennes appellations.
Le nom de "pastorale" ne doit pas davantage nous faire douter du lien qui unit le théâtre Souletin aux anciens mystères puisqu'au XVIe siècle on donnait volontiers ce nom en Italie et en France à certaines oeuvres théâtrales notamment, la chose est digne de remarque, aux pièces que la reine de Navarre Marguerite, soeur de François 1er, composait et faisait jouer à la Cour de Béarn, c'est-à-dire aux portes du pays de Soule.
Passons au second argument, on nous oppose l'infériorité artistique et dramatique des Pastorales par rapport aux "Mystères". Les imitateurs ont-ils donc forcément le talent de leurs modèles ? à ce compte la même raison s'opposerait à l'origine que vous assignez au Théâtre Souletin, car, au point de vue de la beauté littéraire littéraire et dramatique, l'écart est encore plus considérable entre ce Théâtre et la Scène classique, même voltairienne. Au reste il ne faudrait pas exagérer les mérites intrinsèques des "Mystères" ; la versification est sans contredit autrement soignée que dans les Pastorales, mais quoiqu'à un moindre degré et déguisés sous une certaines habileté de métier, on y remarque les autres défauts qui s'étalent sous la Scène Souletine : platitude du style, langueur de l'action, absence d'individualité dans les caractères ; sauf exception, ce dernier trait est aussi accusé dans les "Mystères" que dans les "Pastorales" ; là comme ici, la personnalité s'efface derrière des types conventionnels et collectifs, et les personnages représentent plutôt des catégories impersonnelles telles que celle du Christ qui par définition sont seules de leur espèce.
"Aussi bien j'attirerai votre attention, c'est toujours l'interlocuteur imaginaire qui parle, sur la ressemblance frappante, presque absolue qui existe, quels que soient les sujets représentés, entre la technique des Pastorales et celle des "Miracles" du XIVe siècle et surtout des "Mystères" du XVe siècle. Si la Tragédie classique est la mère de la Tragerie Souletine, comment expliquez-vous que leurs procédés soient si différents, tandis qu'aucun des traits du Théâtre français du Moyen-Âge ne fait défaut à celui de la Soule que pour l'essentiel n'a introduit d'autres modifications que les danses locales de ses "Satanneries ?" Prologue et épilogue, intervention des Démons et des Anges, mélange du bouffon au sérieux, recours fréquent au surnaturel, lutte des chrétiens et des infidèles, opposition des bons et des mauvais, aucun des procédés de la dramaturgie du Moyen-Âge ne fait défaut à celle des Souletins ; inversement, qu'on me cite un seul de ces traits dans les tragédies de Voltaire. Je ne parle pas d'autres éléments, secondaires, communs aux "Trageries" et aux "Mystères", tels que la fréquence des batailles, les cérémonies du culte représentées sur la scène, l'intervention du chant et de la musique instrumentale, le goût des dissertations théologiques même dans les sujets dont le thème principal est profane. Tout cela dénonce dans la "Pastorale" une imitation, gauche et maladroite tant qu'on voudra, des drames français du Moyen-Âge, rapetissée à la mesure du public et des auteurs et adaptée aux modestes ressources dont on dispose pour la représentation, cette réduction est sensible en ce qui concerne la mise en scène et le décor plus que pauvre en Soule et dans ce que, faute d'un meilleur terme, j'ai dû qualifier du nom un peu ambitieux de musique instrumentale.
Albert Léon,
Docteur ès-lettres, Professeur agrégé de Philosophie au Lycée de Bayonne."
A suivre...
(Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
Merci ami(e) lecteur (lectrice) de m'avoir suivi dans cet article.
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