Donc, ce matin, je descends à la gare. Mais le train ne passera que dans une heure. Je m’impatiente et vais à pied à la station voisine, Lahoussoa, d’où le train m’amènera en dix minutes à Bidarray.
HALTE DE LOUHOSSOA LABOURD PAYS BASQUE D'ANTAN
La route grimpe sur la montagne, qui tombe, à gauche, dans un joli vallon, parmi des hêtres, qu’arrose un torrent. Cette côte n’en finit plus : à chaque détour, je me hâte davantage ; car les minutes passent rapides, et peut-être n’arriverai-je pas à parcourir les cinq kilomètres en moins d’une heure. La montagne, à droite, est toujours très haute, inondée d’eaux vives qui viennent ruisseler ensemble dans les fossés. J’atteins enfin le sommet, que couronnent trois ou quatre maisons vieilles et halées. La route, alors, dévale tout droit, dans une plaine animée de gens et de bêtes, occupée par des maisons éparses, et que la lumière d'un ciel calme fait resplendir. Le village est groupé tout au fond. Impossible d’arriver assez tôt à la gare, si je n’ai point de raccourci. La gare se trouve à droite, de l'autre côté de la montagne, dans un trou.
J’interroge des enfants qui jouent dans la poussière, à l’entrée d’une cour pleine de fumier. Ils me regardent, étonnés, sans répondre. Cependant, un cordonnier qui cousait des espadrilles sous les marches de l’escalier montant à l’unique étage de sa maison, se lève de son banc, s’approche du pas dolent de ses jambes tordues. Je le salue le plus gracieusement du monde, afin qu'il ait l’obligeance de me renseigner. Le béret sur la tête, il m'examine avec sa méfiance de Basque. Tout de même, désireux sans doute de me prouver qu’il comprend et parle le français, il m’indique le raccourci :
SANDALIER DESSIN DE LE TANNEUR
— Longez cette clôture qui va dans la montagne, à cette ferme noire. De là, par un sentier, vous irez directement à la gare. Vous ne pouvez pas vous tromper, il n’y a qu’un sentier.
Bien. Je longe, sur l’âpre coteau, la clôture du pré où paissent des vaches. De combien de siècles datent ces murs ? Ils pourrissent, envahis d’herbes et de ronces, sous les branches des chênes. J’essaie de courir, dans la boue des ornières. Voici la ferme noire, aux petites fenêtres closes. Ce gîte paraît mort parmi des cailloux, dans le silence de la hauteur. Une femme, sa fourche à la main, surgit à la crête d’un talus, au penchant duquel elle tassait du foin. Ahurie, elle me considère, son long visage terreux enveloppé d’un foulard noir dont les bouts flottent. Je m’explique, avec des gestes. Elle finit par me comprendre et m’indique le sentier que j’hésitais à suivre, tant il me paraît bizarre, s’en allant à l’aventure. Des rochers informes ou grotesques se dressent autour de moi. Je descends. Pendant quelques minutes, c’est parfait. Un ruisseau murmure entre des buissons, dans la sinueuse rigole qu’il a creusée. Les arbres cessent. Des fougères vivent je ne sais comme dans le roc. Mais le ruisseau s’élargissant bondit avec plus de force. Mon sentier le croise à plusieurs reprises. Pour le franchir, je saute, non sans péril. Le rocher, fendillé de toutes parts, se creuse quelquefois, et l’on pourrait bien se casser la jambe, sinon la tête, sur ces lits de pierres. Bientôt le sentier s’égare dans les fougères touffues, où subitement je patauge au milieu d’une eau glacée. Plus de fougères maintenant. Rien que des rocs entassés, écroulés en chaos. Les chèvres seules doivent se hasarder ici, certains jours de caprice.
J'avance, ou plutôt je glisse autant sur les mains que sur les pieds, sans oser regarder au-dessous de moi, tout au fond, dans la cuvette étroite où des arbres paisibles balancent leurs feuillées, où un paysan conduit les bœufs de sa charrue dans une terre brune. Les sources jaillissent des mille fissures de la montagne. Les rochers se dressent, plus tourmentés et menaçants. Mais la solitude, grâce à la voix hardie et rieuse des eaux, n'inspire aucune tristesse.
Soudain, j’aperçois là-bas, dans un coin du vallon, un cube de pierres blanches, la maisonnette de la station, et la femme de garde qui tient son drapeau rouge. Puis, une fumée blanche se déroule, se dissipe : c’est le train qui siffle et s’en va, verdâtre et joli comme un jouet d’enfant.
La pente se fait plus douce, dans une sorte de chemin où l’eau des orages a poussé des morceaux de roches. Je suis meurtri, les pieds trempés, les habits déchirés.
Pourtant, il faut marcher. Point d’autre passage que la voie ferrée. Elle s’allonge dans une tranchée, dont les parois scintillent. Car la montagne contient des mines de cuivre argentière, plus riches à mesure qu’on s’avance vers Saint-Étienne de Baïgorry, où un filon est exploité.
MINES DE BAÏGORRY PAYS BASQUE D'ANTAN
La Nive se montre dans une vallée aux coteaux rougeâtres. La route, que j’ai abandonnée tout à l’heure, tombe de la montagne. Elle est chargée de poussière jusqu’à Bidarray, vieille bourgade que la Nive égaie de ses rumeurs. Le paysage est pittoresque à cause des murailles déchiquetées de la montagne et des couloirs sinueux où l’eau se précipite. Des douaniers, abrités d'amples chapeaux de paille, pêchent à la ligne, tandis que des femmes sèchent leur lessive au soleil, sur le gravier.
Je me rends encore beaucoup trop tôt à la gare, fort éloignée du village. Alors, comme je veux aller, de l’autre côté de la voie, me reposer au bord de la Nive, qui coule aussi sage qu’un ruisseau de plaine, le chef de gare me dissuade vite.
— Gardez-vous, me dit-il, de vous coucher sous les chênes. Nous avons ici des vipères, dont la morsure est dangereuse. C’est l’heure où elles recherchent aussi l’ombre et la fraîcheur de la rivière...
Une heure après, je revois avec plaisir le noir et sonore Pas-de-Roland, les petits vallons d’Itsatsou où tout le monde est au travail.
PAS DE ROLAND ITXASSOU - ITSASU PAYS BASQUE D'ANTAN
A quoi bon excursionner si loin ? La route, devant nous, s’anime si gaiement de temps à autre ! Tantôt passent les longues voilures qui s’en vont, chargées de vivres et de volailles, aux foires des gros bourgs : tantôt des troupeaux de chevaux, nerveux et maigres, qui s’amusent à sauter dans les fossés, à courir dans les pâturages ; tantôt les montreurs d’ours, des bohémiens errants qui nous disent la bonne aventure.
Lorsqu’un taureau doit traverser le pays, c’est un événement. La municipalité fait annoncer à son de trompe, dans les champs, dans les divers quartiers du village, qu'à telle heure un taureau viendra de tel endroit pour aller en tel autre, par un chemin déterminé. Donc, un soir, vers cinq heures, les travailleurs ayant cessé leur ouvrage, nous attendons le taureau annoncé dès la veille.
Une poussière épaisse s’élève de la route, là-haut, sur le sommet de la route de Cambo. Des chiens courent autour d’une bande de bœufs, au milieu desquels marche le taureau, et des pâtres, le bâton levé, maintiennent compact le troupeau. Il descend lentement. On voit se balancer les têtes lourdes qui semblent menacer de leurs cornes. La campagne est vide. Nous-mêmes devons nous réfugier dans l’auberge, dont le maître barricade les portes et les fenêtres du rez-de-chaussée. Nous sentons déjà l’odeur de la poussière. Le troupeau gronde. On dirait un orage. De nos chambres, nous regardons, sans reconnaître le taureau, ces bêtes ahuries, dont quelques-unes essaient de s’échapper. Le troupeau descend encore, vers la Nive, et ce n’est que lorsqu'il a disparu au tournant de la route sous les noyers, que nous pouvons sans danger revenir sur la terrasse, où des bœufs ont renversé les bancs de bois et saccagé le parterre de fleurs.
Ce soir, il y a fête dans chaque maison. C'est la Saint-Jean. A l’auberge, le maître a certes mangé seul dans sa petite salle fraîche. Mais les enfants et leur mère, avec les domestiques, se sont réunis autour de la même table, en famille. Le maître, son repas achevé, s’arrête quelques minutes au seuil de la cuisine, le temps de plaisanter, d'adresser à l’un et à l'autre un mot de satisfaction. A la nuit commençante, on allume sur la route un amas de branches mortes et de broussailles ; chacun saute en riant à travers les flammes, même la demoiselle qui ne craint pas d’exposer ses jolies espadrilles brodées de perles multicolores. Le lendemain, Mme Camino donne sa première pensée à la maison. Elle ôte de dessus le cadre de la porte les brins de fleurs et de lauriers, qui sont la depuis la Saint-Jean dernière, et les remplace par un bouquet qu'elle vient de cueillir.
Toute la journée, les mendiants vont et viennent, les maupiteux de la contrée qui vivent de leur misère. Ils expédient très vite leur besogne aujourd’hui, afin de ne manquer aucune maison. Hommes et femmes, la mine assez gaie, s’arrêtent au seuil de l’auberge, s’agenouillent, et faisant d'innombrables signes de croix, récitent leurs prières. Puis, la main tendue, ils demandent l’aumône. Si l’aumône tarde, ils appellent avec impatience, en frappant la porte de leur bâton. Il semble vraiment qu’ils aient le droit de percevoir quelque dîme. Un peu après midi, dans l’étouffante chaleur du soleil, un de ces mendiants arrive, à califourchon sur un âne. L’âne bien éduqué, s’avance bravement par la terrasse jusqu’à la porte de la maison. Là, il se plante soudain, immobile, tandis que son maître, les yeux demi clos sous le béret, marmonne les supplications d’habitude. Mme Camino apporte sa dîme, du pain et de la saucisse, que le mendiant enfouit dans sa besace. Alors souriant et saluant : adios ! adios !.. il s’esquive, au trot de la bête docile.
Dimanche, on célèbre encore la Saint-Jean. Je retrouve mes soldats à béret rouge, armés de leurs fusils à pierre et de leurs mousquets. La jeunesse d’Itsatsou a fait venir de Bayonne un trombone et un cornet à piston. Par malheur, les paysans ont si bien soigné à table les deux messieurs de la ville, que ceux-ci ne prennent guère une attitude convenable, lorsqu’après les vêpres ils participent à la cérémonie religieuse. L’air est très doux, léger, imprégné du parfum de toutes les plantes mûres.
Le vicaire organise la procession. Les collants, dans leurs costumes clairs, marchent les premiers, ainsi que les jeunes filles dans leurs robes de communiantes. Les hommes suivent, graves, tête nue, habillés de drap noir ; et les demoiselles ensuite, les femmes, toutes en noir aussi, les cheveux à demi voilés par la mantille, la taille dissimulée par la mante à longs plis. Le dais, malgré l’ombre du Mondarrain qui déjà s'allonge vers la vallée, brille, lamé d’or et d’argent. Mais une femme déroule un large bandeau de satin blanc, sur lequel marche le prêtre. Quand le dais est passé, elle replie l'étoffe, et une seconde femme déroule un nouveau bandeau pareil. Derrière le dais, s’avance le chantre, notre voisin des bords de la Nive ; à sa droite et à sa gauche, un peu en arrière, se tiennent les deux musiciens de Bayonne qui, insolents et vulgaires, attendent l’ordre de jouer. La procession fait le tour du cimetière en chantant, puis se rend au tertre sacré, devant l’échoppe du sacristain martyr, au pied de la croix démantelée. Là, le trombone et le cornet à piston jouent une polka. Je suis stupéfait. Les fidèles se prosternent, à genoux, et communient dans la prière.
La cérémonie terminée, garçons et demoiselles se rangent en colonne. Le tambour-major lève sa canne, les deux drapeaux sont déployés, et l’on monte à la Place par les chemins sinueux.
Sur la Place, au vaste jeu de pelote, la colonne s’arrête. Les garçons, presque tous costumés en soldats, pantalon blanc et blouse rouge ; les demoiselles, la mantille épinglée dans les cheveux, se font face. Sur un signal du capitaine, la musique joue le frétillant saut basque : la musique, joueurs de fifres et de chichoulas, trombone et cornet à piston de Bayonne, installés ensemble sur un tréteau. Les demoiselles ont fermé leurs paroissiens ; les garçons, ayant posé leurs fusils contre les murs, prennent leurs mouchoirs. Danse adorable de grâce et de naïveté. Chaque garçon, les bras levés, mène par le mouchoir sa demoiselle. Et les couples sautent, tournent, s’entrelacent, en un ordre scrupuleux. Ils sautent en souriant, en échangeant des gentillesses, de timides avances, sans que jamais la main des garçons effleure la main des demoiselles. Les pompons des bérets rouges flottent, et les mantilles noires, et les mouchoirs multicolores qui servent de chaînons de couple en couple. Les couples alertes sautent, courent, s’enguirlandent, se plaisent parfois à paraître embrouillés, dans la poussière.
Il n'y a plus de lumière à la cime des arbres. Les musiciens sont las. Enfin, l’angélus sonne : la danse des mouchoirs cesse brusquement. Chacun s’en retourne chez soi. Tous les chemins s’animent, et l’on entend de temps à autre, dans la nuit tiède, s’élever le strident armera, ce cri des Basques dans la solitude de leurs campagnes, un cri de hèle heureuse que répète l’écho des collines..."
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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... Eh bien, ces ornements d’autel, deux candélabres, un saint sacrement, si lourds qu’on les soulève avec peine, le maire voudrait les obtenir pour les garder, pieuses reliques communales, à la mairie, là-haut, sur la Place, tandis que le curé les garde au presbytère, afin de s’en servir à l’église, les jours de grande solennité...
Le pays basque était autrefois infesté de sorciers, qui troublaient la conscience des meilleurs fidèles, fomentaient la haine et l’envie dans les familles, et même de commune à commune. Le curé m’assure que, quelques années avant la Révolution, un de ces sorciers, après un procès solennel au Parlement de Bordeaux, fut brûlé à Bayonne, au faubourg Saint-Esprit qui était réservé aux Juifs.
Je ne sais si le sacristain d’aujourd’hui égalerait son devancier en héroïsme. Mais il jouit d’une grande importance, étant à là fois sacristain, chantre, barbier et fabricant de gants pour le jeu de la pelote. Je vais, ce matin, me confier à son rasoir.
Il habite non loin de nous. La route traversée, je longe le champ de fougères où chaque soir l’aîné des Camino mène paître les vaches. Par un chemin creux qui, tournant à droite, passe à l'ombre de ce coteau, je pénètre entre deux escarpements très élevés de roches, fleuris de coquelicots et tapissés d’herbes. Au fond du ravin, cascade un ruisseau que franchit un pont étroit, mal bâti, et qui tout de même résiste depuis des siècles. Dans tin pré, çà et là, des hêtres et des platanes. Derrière un rideau de chênes, apparaît la maison basque, bien isolée, les murs blanchis à la chaux et quadrillés de bandes transversales formées par des poutrelles brun foncé. Ils aiment à se sentir jalousement chez eux, les Basques, à posséder le lopin de terre que les aïeux ont élu et à s’y croire seuls au monde. Le recueillement des choses, loin de la route, est si profond qu'on entend le murmure du ruisseau, le frémissement du feuillage, le crincrin d'un grillon dans la luzerne, jusqu’au bourdonnement de la ruche qui est placée là-bas, au bout du potager. Le soleil chauffe ici comme dans une serre, mais une voix très forte anime ce coin de nature primitive : c’est la rivière qui court dans un lit tourmenté de roches énormes, de troncs renversés, ployés par les tempêtes.
FERME BASQUE PAYS BASQUE D'ANTAN
J'entre, par l’unique porte du logis, dans la cuisine où la femme allume des sarments pour faire cuire la soupe, pendant que l’enfant dort dans son berceau, sous des étagères garnies de vivres et de vaisselle. La figure blanche et paisible, elle me répond par signes, et me montre son mari en train de confectionner, auprès d’une haute fenêtre, des gants de pelote, des chichtras.
L'homme, en pantalon de drap noir et en bras de chemise, me salue, en français. Une marche à gravir : me voici dans l’atelier où des gravures de jeux de pelote et des affiches de fête tapissent les murs, où sont disposés sur des étagères les gants à raccommoder, des osiers, des morceaux de cuir. L'homme demeure grave, parle peu, même lorsque, assis sur le siège étroit de la chaise, les joues barbouillées de savonnade, un petit linge blanc posé sur mon épaule, je l’interroge. Pourtant, sa tâche de barbier accomplie, il veut bien me renseigner sur cet art de gantier, dont il est fier.
— Je ne crains aucune comparaison dans toute la Biscaye, me dit-il. Tenez, voici des gants qui valent vingt, trente francs. Le prix dépend de leurs dimensions, de leur solidité, de leurs parures.
J’examine ces longs outils, un peu lourds. Car ce sont des outils de bataille, ces sortes de pelles en osier recourbé, ces mains de colosse recouvertes de cuir à la paume, et dont les doigts semblent crispés. Chez moi, en Languedoc, on ne fait pas tant de façon. Les joueurs, sur un espace de trois à quatre cents mètres de long, se renvoient la balle avec ces petits tambourins, qui sont tout simplement des cerceaux de bois tendus d'une peau d’âne. Et je vous jure que la balle vole très loin, tantôt très haut, tantôt très bas, selon la malice des joueurs qui s’efforcent de tromper ou de surprendre leurs adversaires. Les Basques, dans leur fierté, s’imaginent que ces jeux de paume leur sont spéciaux. A vrai dire, ce qui leur est particulier, c’est la pelle d’osier qu'ils s'attachent au poignet et qui facilite beaucoup le jeu.
Il n’y a pas de grands domaines dans la Biscaye. Chaque famille possède des lambeaux de terre, dans un desquels elle habite, de préférence auprès d’un cours d’eau ou d'une source. Nous ne trouvons ici qu’un château, de construction récente. La blancheur de ses murs éclate presque en face de nous, au penchant d’une colline, de l’autre côté de la Nive. De riches industriels de Bordeaux l’habitent une partie de l’année, le temps de chasser dans les bois. Les paysans, ici, tirent toutes leurs ressources de la terre. Economes, industrieux, ils expédient dans les grandes villes, jusqu’à Paris, les fruits de leurs enclos, leur bétail très apprécié, le mouton surtout.
Les femmes sont peu portées aux rêves. Elles travaillent, fidèles à l’époux, autant que jalouses de la maison où elles sont entrées. On prononce de bonne heure les fiançailles des jeunes gens, comme dans toutes les campagnes, en obéissant surtout aux goûts des deux familles, à des considérations d’intérêt.
Je remarque dans l’auberge l’existence sournoise des deux fils du maître : ils se détestent ; ils n’échangent entre eux que les mots nécessaires. L aîné, svelte, maigre, me sourit doucement, avec une mélancolie qui semble appeler un sentiment de tendresse. C’est qu’on ne l’aime guère dans la maison. Il s’efforce de conserver, en sa qualité d’aîné, une certaine suprématie : il soigne les bêtes et conduit le char. Le malheureux est souvent interrompu dans son travail : il "tombe du haut mal, du mal de la terre", l’épilepsie. Son frère, un trapu, balourd, la figure mangée de cheveux, essaie parfois de nous sourire, en montrant ses dents blanches. Quand il nous croit absents, nous l’entendons dans l’étable rebuter son aîné, se révolter d'une voix brutale qui fait peur. Tous les deux, ainsi que leur jeune sœur, et la mère, mangent avec les domestiques, à la cuisine où une longue table est chargée de victuailles. Chacun vient à son heure, dans un intervalle de l’ouvrage, remplit son assiette de pain et de fricot, puis va s’asseoir sur une chaise, dans un coin. Le maître, qui va dans les champs donner un coup de main ou visiter des camarades, se rend chez lui à midi précis. Il arrive, coiffé de son béret sombre, en sabots, en bras de chemise, son grand corps aux larges épaules appuyé sur un bâton de cornouiller. Il va lentement, flâneur, inspectant deçà delà les cultures, afin de dicter ses ordres tout à l'heure ou d’adresser quelques réprimandes. Son épouse lui a préparé, au fond du couloir, dans une salle silencieuse et fraîche, son repas bien chaud, le pain, le vin, les assiettes blanches qui reluisent sur une nappe blanche. Il mange à son aise, écoute les bavardages de l’épouse qui, debout, allant et venant, le sert avec respect.
Depuis mon arrivée, je demande inutilement à voir un cagot, un spécimen de cette race maudite qui fut pendant des siècles tenue en servitude. Mes questions gênent ces Basques orgueilleux. Ils avouent péniblement l'existence des cagots dans le passé. Ils affirment qu'on n’en rencontre plus un seul descendant. Pourtant, je rencontre à Itsatsou et aux environs quelques faces blondes aux cheveux de chanvre, aux oreilles sans lobe. Et souvent se révèle, pour ainsi dire, devant ma curiosité, la trace des préjugés que les Basques nourrissaient contre ces parias.
On entend, pour la première fois, parler des cagots, au Xe siècle, sur le versant septentrional des Pyrénées Occidentales, dans le pays basque surtout. Le moyen âge les regardait comme des hommes livrés à tous les vices, des sorciers, des hérétiques, des anthropophages même. Ils vivaient dans des hameaux reculés, des cagoteries, que surveillaient, placés sur des éminences, des petits châteaux flanqués de tours et couronnés de créneaux. Ils étaient astreints à porter un costume spécial, une chaussure rouge, une casaque rouge marquée d'une patte d’oie ou de canard de couleur tranchante, afin qu'on pût les apercevoir de loin et les éviter. Jamais il n’était donné à un cagot d’effacer l’ignominie de sa naissance, et sa mère, fût-elle du plus pur sang basque, ne pouvait se relever aux yeux des siens de la déchéance encourue par un mariage impie. Car on vit de ces mariages entre deux individus des races ennemies. Le cagot, en certains villages, s'enrichissait, et il parvenait, bien que fort rarement, à séduire par sa fortune la fille d’un Basque. Il s’enrichissait, parce que, profilant de la stupidité de ses voisins crédules, il savait défricher les terres délaissées, planter les bois, entretenir les prairies. Souvent aussi, il vendait des sachets qui préservaient de tous les maux ; il prédisait l’avenir, jetait de mauvais sorts, donnait des herbes dont la vertu faisait vaincre à la lutte et à la course.
LIVRE HISTOIRE DES CAGOTS PAR OSMIN RICAU
Dans les premières années du règne de Louis XVI, un riche cagot de Saint-Jean-Pied-de-Port prenait à l’église de l'eau bénite dans le bénitier défendu. Un soudard qui le guettait, lui coupa la main avec son sabre. La main sanglante demeura jusqu'au dimanche suivant fixée sur la porte de l’église. Toute fonction était interdite aux parias, hormis celles de bûcherons et de charpentiers. L’Église et l’État les repoussaient de tous les emplois. On leur désignait les sources où ils devaient puiser. Dans beaucoup de villages de ces Pyrénées, il y a encore la Fontaine des Cagots. On leur interdisait de porter toute espèce d’armes, à l’exception d’un couteau sans pointe. Ils ne prenaient part aux bals que comme ménétriers, joueurs de flûte ou de tambour de basque. La pèche leur procurait de grands bénéfices. Ils ne pouvaient acheter que le lundi, ne devaient jamais entrer dans les tavernes, y prendre du vin ni y toucher les hanaps et les brocs. Ils ne pouvaient entrer dans l’église, pour assister aux offices, que par une porte étroite ; et ils se tenaient hors de la nef, bien à l’écart des fidèles. J’ai vu à Luz, dans le Béarn, un trou pratiqué dans la muraille du rempart qui entourait le cimetière de l’église : c’est par ce trou que les cagots s’introduisaient, en rampant comme des bêtes, dans la partie de l’église qui leur était assignée. Les prêtres faisaient difficulté de les ouïr en confession, de leur administrer les sacrements. Dans les processions, ils marchaient les premiers. On ne sonnait leur angélus qu’après l’angélus ordinaire. Dans le cimetière, une ligne de démarcation les éloignait, de crainte que leurs cendres ne souillassent celles des races pures. Le prêtre et le rébellion, chargés d’inscrire sur les registres de l’état civil et sur ceux du fisc les noms des cagots qui naissaient, se mariaient, mouraient, étaient devenus propriétaires à force d’intelligence et de travail, oubliaient rarement d’accompagner ces noms de la qualification qui les vouait au mépris et à la haine. On reconnaissait facilement les cagots à leur teint livide, à leurs oreilles sans lobe, leurs yeux bleus ou olivâtres enfoncés dans de petites orbites. Ils offraient un contraste frappant avec les parias d’une autre race maudite, les Bohémiens ou Zingaris, qui vivaient dans leur communauté, sans qu’il se produisît jamais un mélange des deux races.
BENITIER DES CAGOTS 65 ST SAVIN
En 1460, une déclaration solennelle de la Vicomté du Béarn assimila les cagots aux lépreux, leur défendant de marcher pieds nus, de peur de contagion, et les condamnant, en cas de désobéissance, à avoir les pieds percés avec un fer rougi au feu. L’opinion la plus accréditée affirme que les cagots de la Biscaye furent les débris des Visigoths, dont les armes de Clovis détruisirent la puissance. La dénomination de chrétiens qu’on leur appliquait par dérision, confirme encore l’opinion qu’ils étaient des hérétiques convertis.
Mes Basques ne veulent pas maintenant entendre parler de leurs cagots. Bah ! Il n'y en a plus, me disent-ils. Qui s’en souvient ? Ont-ils la honte, le remords, d’avoir, pendant des siècles, stupidement persécuté leurs semblables, des créatures résignées qui aimèrent autant qu’eux la patrie commune ?
Un jour de soleil, je veux aller à Bidarray voir, sur son mont de l’Artza, dans la grotte rouge, la stalactite qui simule un torse humain. Cette stalactite s’appelle Bidarray le Père ; Bidarray le Fils se trouve dans une grotte semblable, mais moins spacieuse, sur le versant espagnol. Ce Bidarray le Père reçoit fréquemment la visite des malades de la contrée. Ceux-ci montent dans le désert de la montagne, par des sentiers pénibles. Là-haut, sur le pic, ils prononcent des prières et leurs vœux, puis, après avoir recueilli dans des linges blancs l’eau qui suinte de la roche, ils se mouillent les mains et le visage. Pour être guéris, ils doivent en repartant déposer aux abords de la grotte leurs linges humides."
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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Le Pays Basque est, depuis longtemps, une terre d'excursions pour les voyageurs du monde entier.
ITXASSOU PAYS BASQUE D'ANTAN
Voici ce que rapporta à ce sujet la revue mensuelle La Revue du Palais, le 1er novembre 1897, sous
la plume de Georges Haume :
"En Pays Basque.
... Le lendemain, je descends respirer l’air léger de l’aurore, sous le toit des platanes. Mais un homme en habits poudreux et rapiécés, un foulard rouge au cou, un chapeau de feutre, chose extraordinaire, au lieu d’un béret, sur ses cheveux durs, est acagnardé sur la dalle du seuil. Il fume la cigarette en fredonnant une chanson très lente, en regardant, de l’autre côté de la route, dans le pré, les cerisiers criblés de fruits. Il paraît gêné de mon apparition, moi un étranger, non vêtu à la mode basque. Je m'assieds auprès de lui, sur le banc de bois posé contre le mur. Car ce passant aux yeux hardis, dont la face allumée, un peu pâteuse, n'est point celle d’un Basque, m’intrigue par son flegme et son insouciance. J’ai beau l’examiner, il ne bouge guère. Tout de même, il m’observe aussi, à la dérobée. Brusquement, il s’en va dans la cuisine. Je l’entends causer à voix basse avec Mme Camino. Il se renseigne sur mon compte.
Le voici de retour, assis de nouveau sur la dalle du seuil. Il soupire, puis se tournant vers moi, il engage la conversation :
— Il fera beau aujourd’hui, monsieur.... Monsieur n’est pas de ce pays ?
— Non.... Ni vous, je crois ?
— Moi, je suis de la vallée d’Aspe, du côté d’Oloron. Oh ! mais, il y a longtemps que je vis dans la Biscaye. Ah ! je les connais, ces montagnes....
Il me désigne, derrière son dos, le Mondarrain, les sommets d’où l’on descend en Espagne.
VUE SUR MONDARRAIN DEPUIS THERMES CAMBO PAYS BASQUE D'ANTAN
— Vous ne vous doutiez pas, reprit-il en riant, que cette nuit je couchais près de vous. La mère Camino me donne toujours la même chambre. Je passe ici une fois par mois à peu près.
Intrigué davantage par le métier que peut bien exercer un si brave homme, qui paraît content de la vie, je l’interroge :
— Vous êtes voyageur ?
— Mon Dieu, oui, je voyage constamment. Avec mon violon, je fais danser la jeunesse aux bals, aux mariages.... Seulement, on ne danse pas tous les jours. Le violon ne rapporterait guère.
Il ricane presque, avec une malice d’enfant. Sans transition, il m’offre des boîtes d’allumettes, beaucoup d'allumettes à très bon marché. Allons, je n’ai pas de mérite à le deviner, voici un de ces contrebandiers romanesques, dont les exploits nous intéressent, au loin. Celui-ci, ma foi, paraît être le meilleur garçon du monde. Il fouille ses poches, en retire des boîtes grossières bourrées d’allumettes en cire jaune. Je les lui achète. Et aussitôt encouragé, il se met à bavarder avec le plaisir glorieux de vanter les choses qu’on aime :
— Ah ! monsieur, la contrebande, c’était bon autrefois, quand il n’y avait pas de chemins de fer et qu’on n’avait pas ouvert tant de routes à travers les Pyrénées ! On peut si aisément aujourd’hui s’en aller en Espagne par le chemin de Laxia, par les chemins de Sarre, d’Olette, de Roncevaux, et même, tenez ! par celui de Saint-Etienne de Baïgorry où l'on construit une voie ferrée qui ira droit à Pampelune !... Oui, si vous saviez ! Les maisons de Paris, de Bordeaux, des grandes villes, savent se servir de leur argent. Avec de l’argent, on s’entend très bien avec les carabineros de l’Espagne, et d’abord avec les chefs de Pampelune et de Saint-Sébastien. Les marchandises passent en charrettes, en payant un impôt aux carabineros voilà tout, mais un impôt très faible.... Que voulez-vous ? Tout change. Il faut se résigner.
— Pourquoi donc, demandai-je, continuez-vous à pratiquer un métier qui ne compense plus par ses bénéfices les fatigues et les dangers auxquels il vous expose ?
— L’habitude.... J’aurai 40 ans bientôt. J’étais adolescent, lorsque j’ai commencé à gagner ma vie dans la vallée d’Aspe, dans la gorge de Lescun où le diable lui-même n’est jamais passé.
— Vous n’avez jamais été pris ?
— On ne peut guère l’être.... Nous opérions par bandes de cinq ou six. Avant de partir, nous étions informés sur les intentions des douaniers, qui chaque soir modifient leur itinéraire de surveillance. Nous filions loin des fermes et des grottes, d’où ils nous guettaient.... Le plus pénible est de marcher dans l’obscurité, au milieu du silence. Malgré nos précautions, on était pincé parfois : mais voilà, jamais nous autres. Oui, dès qu’on entendait la douane, on rejetait le ballot de l’épaule, et en avant, à tire-de-jambes, on se sauvait. Le plus à craindre, c’est les gens qui vous vendent soit par rivalité, soit par intérêt. Dans ce cas, les douaniers organisaient une battue, et dans les passages les plus dangereux, on les voyait surgir de leurs cachettes.
— Ils ne tiraient pas sur vous ?
— A parler franc, ils liraient en l’air. Il leur suffisait de nous mettre en déroute, d’empêcher la contrebande. Une fois seulement, il y a eu mort d’homme.
— Un des vôtres qui se révolta ?
— Non. Cette nuit d’automne qu’il avait neigé, nous avions affaire à cinq soldats commandés par un officier.
Sachez que dans ces battues, ils se dispersent, chacun d’eux marche à son gré. Puis, l'expédition terminée, quand ils n’espèrent plus attraper la contrebande, ils redescendent, chacun par son sentier, dans l’endroit désigné d’avance pour le rassemblement.... Or, cette nuit de vent et de neige, un des nôtres, par dépit, s’arrêta net derrière une broussaille ; là, bien dissimulé, il guetta, à son tour, nos persécuteurs qui pourtant font leur devoir, puisqu’ils sont payés. Cependant, un des soldats, emporté par son zèle, perdit le contact de sa petite troupe, et flairant peut-être sa proie, il suivait le sentier qu'avait abandonné notre camarade.... Ah ! je vous assure que celui-ci ne manqua pas le pauvre homme avec son couteau, la seule arme que nous ayons, nous autres, pour nous défendre. Le lendemain, les jours suivants, tous les douaniers de la région se réunirent pour rechercher leur collègue. Il neigeait davantage ; les recherches furent longues. On découvrit enfin le cadavre sous un roc. Ses mains et sa figure étaient déjà rongées par quelque bête. Notre camarade ne reparut plus, on n’entendit plus parler de lui. Il doit vivre en Espagne sous un nom d’emprunt.... Quoi qu’il en soit, la contrebande devint désormais fort difficile dans la vallée d’Aspe.
— Avouez qu’on n’avait pas tort de vous pourchasser.
— Alors, vous êtes venu ici ?... Mais vous ne vous cachez pas beaucoup, dites-moi ? Les douaniers s’arrêtent quelquefois à l’auberge.
— Pourquoi me cacher pendant le jour ? La nuit, quand je pars, je suis très bien informé, allez. D’abord, ces douaniers sont-ils aussi familiers que moi avec la montagne ? Vous comprenez, la plupart d’entre eux viennent de Pyrénées lointaines, même de la Gironde.
Mon homme bavarda pendant une heure sur le ton poli, onctueux, des Gascons de sa race, dont la loyauté n’a pas bonne réputation en Biscaye.
— Ah ! la montagne! s'écria-t-il. Vous ne désirez pas la visiter ? Vous ne risquerez rien avec moi, je vous assure.
Un petit frisson me parcourut des pieds à la tête. Etait-ce de la frayeur ? Je ne sais. Le contrebandier me regardait avec des yeux très doux, pleins d’amitié.
— Non, lui dis-je, j’aime mieux aller à l’aventure.
— Autrement, vous savez, à part ça, les contrebandiers sont honnêtes....
Il me tendit la main et partit. Je ne le revis plus. Le soir, je voulus à mon tour me renseigner sur son compte. Mme Camino, qui souriait de ses lèvres minces, m’expliqua que cet homme était un excellent payeur et qu’il ne faisait jamais du bruit dans l'hôtel.
Le lendemain matin, une minute après le passage du facteur rural, arrivent deux douaniers de la caserne de la Place. A peine sont-ils installés dans la petite salle, dont la fenêtre est entrouverte ouverte sur la terrasse, que je les rejoins. Loin de se méfier de moi, ils s’excusent presque de me déranger. Je m’assois simplement à leur table, puisqu'il n’y en a pas d'autre, une table ronde qui peut contenir une douzaine de personnes. Nous nous désaltérons ensemble. Ils me font l'éloge de ce pays basque, de la vie d’excursions et de distractions qu’ils y mènent. Si le revolver d’ordonnance ne luisait pas à leur ceinture, je les prendrais encore, ma foi, pour des soldats de la parade de dimanche. Tous les deux, jeunes, sont du pays d’Oloron, le pays de mon contrebandier. Sur ce chapitre de la contrebande, ils m’assurent que leur rôle est plutôt de la prévenir que de la réprimer. Quelques irréguliers du bon vieux temps s’obstinent à porter des ballots d'étoffes en Espagne, mais en somme, tous les paysans sont ici fidèlement attachés à leur terre. Les douaniers fument. Mme Camino, qui ne néglige aucune précaution, a posé sur la table d’authentiques allumettes de la régie. Comme elles sont bientôt épuisées, les fumeurs se servent tranquillement de leurs propres allumettes, et de même que j'ai déjà reconnu leur gros tabac d’Espagne, de même je reconnais les boîtes pareilles à celle que m’avait vendues, la veille, le joueur de violon.
CASERNE DOUANIERS BASSEBOURE ITXASSOU PAYS BASQUE D'ANTAN
On cause pêche. Ils vont placer leurs filets dans la Nive, aux bons endroits, et me proposent de me vendre des truites. Pourtant, ils retirent très souvent leurs filets vides, tandis que, dans les passages où la rivière se répand en faibles nappes sur le gravier, le gamin du chef de gare prend chaque jour avec ses mains une provision de truites qu’il va vendre çà et là, chez les Américains principalement.
Je rends visite au curé, dans son salon carrelé de pavés rouges, décoré d’images religieuses, et dont les trois fenêtres regardent la Nive et les coteaux. Cette tête de vieillard couronnée de cheveux blancs, ce long visage aux pommettes saillantes, aux yeux clairs enfoncés sous les arcades, me plaisent beaucoup. Pourquoi ce brave curé n’est-il pas aimé de ses paroissiens ? Il est pourtant né à Itsatsou même. Lui reproche-t-on son origine de pauvre, sa naissance dans une cahute qui exister encore sous la colline de la Place, au bord d’un ruisseau ? Les mains aux genoux, il me parle de son pays qu'il adore, hors duquel certainement il ne pense jamais. Il m’exprime son regret de ne pouvoir vivre d’accord avec le maire, et me raconte la cause de leur brouille :
Au XVIIIe siècle, un émigrant revenant d’Amérique, après y avoir fait fortune, perdit en route sa femme et ses enfants. Dans son malheur, il fit le vœu de consacrer une grande somme d’argent à un don qu’il offrirait à son église, où sa femme, comme lui, avait été baptisée. Il offrit des ornements d’autel en massif d’argent doré, sur lesquels les plus habiles orfèvres de Bayonne gravèrent son nom et ceux de ses chers défunts. Ces ornements ont été, par miracle, conservés jusqu’à ce jour. Car, durant la période révolutionnaire, des Basques d’Espagne vinrent bouleverser la commune d’Itsatsou et les communes environnantes. Le pays manquant de défenseurs valides, les Espagnols s’y livrèrent à toute sorte de déprédations et de crimes. Ils convoitaient surtout les ornements d’église, dont la réputation s’était propagée au delà même de la Biscaye. Le prêtre, avec l’orgueil farouche de sa race, leur résista, préférant mourir à la porte de son église, sous les arceaux du parvis. Alors, les bandits, furieux, pensèrent que si le prêtre avait refusé de parler, même devant la mort, le sacristain céderait à leurs menaces. Celui-ci, cordonnier de son état, habitait avec son fils, âgé d’une quinzaine d’années, une des maisons du voisinage qui sont groupées, à l’ouest du cimetière, autour d’un tertre que domine une croix de fer. Son maître, alarmé dès la première heure, l’avait prié, en effet, de receler le trésor chez lui, où les Basques d’Espagne auraient moins de chance de le découvrir. Le serviteur, respectueux et docile, avait enfoui le trésor sous ses pieds, dans le sol battu de son échoppe. Les bandits fouillèrent en vain. Cependant, convaincus que le sacristain, dont les dénégations étaient maladroites, connaissait la cachette précieuse, ils le tourmentèrent sans merci. Devant la porte de l’échoppe, ils tuèrent son enfant. D’un coup de hache, ils ébranlèrent, sur son socle de pierres, la croix de fer qui demeure encore entamée. Le sacristain, avouant alors qu’il connaissait la cachette, mais plus courageux à mesure que les bandits s’irritaient dans le mal, déclara que jamais il ne révélerait son secret. A ces mots, ils l’étendirent sur le tertre rocailleux, et obligeant les femmes, le seul vieillard du voisinage, à assister au spectacle de son supplice, ils lui brûlèrent les pieds à un feu de bois, puis avec des fers rouges. Le supplicié n’eut pas un instant de défaillance. Croyant que sa dernière heure était venue, il disait ses prières, les yeux au ciel.... Les bandits eurent-ils soudain l'horreur de leurs forfaits ? Furent-ils déconcertés par l’indomptable courage d’un homme du peuple, fidèle à son serment et à sa foi ? Ils lui laissèrent la vie.... Le sacristain vécut longtemps, honoré à l’égal d’un saint, dans son échoppe, ayant sous les yeux le tertre que le sang de son fils avait arrosé et où lui-même avait souffert le martyre. Aujourd’hui encore on parle de lui avec émotion, avec de l’orgueil pour un pays qui crée des êtres si simplement héroïques...."
... Nous pénétrons dans l’église d'Itxassou : les hommes par la petite porte qui s’ouvre de plain-pied sur le sol du cimetière ; les femmes par le portail couvert d’ombre, sous le porche à colonnes. Dans l’intérieur, des deux côtés de ce portail, des bancs de bois sont réservés aux vieillards : des bancs si bien sculptés qu'aux extrémités de quelques-uns on voit d’énormes têtes chevelues qui grimacent. Les hommes montent aux galeries de bois. Le béret aux genoux, les mains jointes, ils prennent place sur le banc sans dossier.
EGLISE D'ITXASSOU PAYS BASQUE D'ANTAN
En bas, les femmes ont déjà retiré leurs vêtements religieux des casiers de leurs chaises. Ces casiers contiennent aussi les rondelles de cire, quelles allument pendant l’office des enterrements et dont la flamme représente l’âme du mort. Elles se sont agenouillées, la mantille noire voilant leurs cheveux, la cape noire s’étalant en plis sévères sur le carreau. Dans la maison de Dieu, il faut que toutes les créatures soient égales. Autrefois, les hommes s’enveloppaient de manteaux noirs, dont ils ne font plus usage qu’aux enterrements.
AU CIMETIERE EN 1894 PAYS BASQUE D'ANTAN
Un passage, du portail au chœur, partage l’assemblée des femmes. Le sacristain a, dans ce large sillon, jeté des joncs et des fougères. Les soldats y entrent en ordre, d'un pas cadencé par deux clairons, dont les éclats ébranlent les murs sans ornements. Deux drapeaux maintenant flottent, pendant que les sapeurs gravissent les degrés de l’autel, à droite et à gauche, et que le tambour-major s’arrête au seuil du chœur, tenant d’un bras tendu sa longue canne dont le bout vient, sur la marche de granit, toucher ses pieds.
PROCESSION DE LA FÊTE-DIEU 1912 PAYS BASQUE D'ANTAN
Le vicaire dit la messe : un homme jeune, d’une taille élancée, les joues rouges, les yeux brillants de décision et de franchise. Il sert ici depuis peu. Lors de son arrivée, on donna une fête, selon la coutume. Desservant à Ainhoue, dernier village français sur la Nivelle, il se rendit par les chemins de montagne à la frontière de sa nouvelle commune. Là, il quitta sa charrette pour en prendre une seconde, dont les roues semblables aux roues pleines des chars antiques étaient parées de feuillages. Au bord d’un ruisseau, sous le pic d’Ezeandray, les habitants d’Itsatsou s’étaient rassemblés, sous les plis du drapeau de la Place (la Place est le plus important quartier du village). Le maire souhaita la bienvenue au vicaire ; le drapeau s’inclina vers la commune voisine, en signe de respect et de fraternité. Le vicaire, après avoir remercié ses paroissiens nouveaux, dont la plupart lui étaient connus, s’installa sur le siège de la charrette, que des toiles grossières protégeaient du soleil. Le conducteur toucha de sa gaule le joug des bœufs, et l’on partit, au son du fifre et de la chichoula. De temps à autre, des clameurs lentes et graves, des cris puérils de joie, s’élevaient du peuple. Le curé, droit dans sa soutane des dimanches, attendait son vicaire à l’entrée du presbytère, sur le seuil de la cour tapissée d’herbes folles.
A cette heure, le jeune prêtre n’est plus pour les fidèles l'ami qui bavarde sur les chemins, au hasard des rencontres, et qui parfois, en passant, aide les travailleurs dans leurs cultures. Il est l’officiant sacré. Il dit la messe d’une voix profonde qui conduit dans la prière les voix simples du peuple. Soudain, l’office interrompu, il lève ses mains robustes et se tourne vers l’assistance, tandis que la lumière du jour, filtrant par le vitrail percé au-dessus de l’autel, verse sur sa face brune une poussière d’or. Il prêche en basque : c’est un torrent d’exclamations suppliantes, de défis et de menaces. Lorsqu'il se tait, le silence régna une minute, à l’infini, un silence d'angoisse.
Les soldats, sur les jonchées du large passage, sont restés immobiles, au port d'armes. Les deux sapeurs, à droite et à gauche de l'autel, semblent deux statues, la hache sur l'épaule, leur petit tablier éclatant de blancheur. Egalement rigide, le tambour-major soutient de son bras tendu la longue canne à pommeau d'argent. Les cantiques ont recommencé, à l'unisson. Ces voix harmonieuses du peuple, dans une église pauvre, au milieu des montagnes, impressionnent l'âme. Soudain, un silence encore. C'est l'élévation. Le capitaine de la jeunesse, levant son grand sabre recourbé, prononce un commandement : aussitôt, les soldats se prosternent, à genoux sur les fougères ; les femmes s'agenouillent, suivant le rite du pays, sur des lambeaux d’étoffe noire, disposés à même les dalles. Les deux drapeaux, s’étant croisés, s'inclinent très bas devant l’autel, et les clairons sonnent. J'éprouve un frisson de joie très pure, une émotion heureuse de piété.
SAPEURS FÊTES EUSKARIENNES PAYS BASQUE D'ANTAN
L’office est terminé. Le tambour-major brandit sa canne, les sapeurs rejoignent la colonne qui se met en marche vers le portail, pendant que le fifre et la chichoula exécutent une polka très entraînante. Le cortège s'en va au jeu de pelote, revient sous les noyers du pré, où les jeunes filles et les garçons qui ne sont point armés ne peuvent s'empêcher de s'unir, deux par deux, et de sauter sur l'herbe. Ils sautent, en souriant à peine, avec une sorte de passion extatique. Enfin, par les chemins sinueux, les soldats montent à la Place, distante au moins de deux kilomètres : les danseurs les accompagnent, par couples, la main dans la main....
Vers midi, je pars pour Cambo. Cinq kilomètres de grand'route blanche, bordée de peupliers et de platanes. Cambo est charmant, restauré à neuf, sur sa falaise au pied de laquelle coule la Nive. De la terrasse des Thermes, on découvre tout le pays : à l'est, le mont Ursouia, un mont excessivement pointu, haut de 750 mètres, où Bayonneprend ses eaux ; à l'ouest, le gros bourg d'Espelette sur son riant plateau ; au sud, vers Errosibala, entre des collines basses, les prairies et les vergers, rouges surtout de cerises. En descendant vers laNive, je rencontre des loueurs d’ânes : des ânes maigres et pelés, pauvrement harnachés ; des loueurs qui n'ont pas un air très catholique.
VUE SUR MONDARRAIN DEPUIS THERMES CAMBO PAYS BASQUE D'ANTAN
La Nive coule avec tranquillité, la sournoise. Je la franchis, moyennant dix centimes, sur un pont suspendu, et poursuis à travers champs un sentier peu foulé. Les sentiers mènent toujours quelque part. Celui-ci, non. Il s’arrête à la voie ferrée, où je m’engage avec la certitude de retourner ainsi à mon Pas-de-Roland. La montagne effrayante surplombe. Des eaux ruissellent avec bruit de ses flancs entamés. Mes pas sur le gravier résonnent, comme dans les caveaux du Panthéon. Alors, une peur insensée me saisit ; je reviens en arrière, à la course. Je grimpe sur la montagne, et j’atteins un sommet non sans peine. Sur la rive opposée, la montagne tombe presque droit, garnie d’arbres touffus. Autour de moi, dans les broussailles, tintent des clochettes : je ne vois pourtant ni pâtre ni troupeau. Je descends, longe la voie de nouveau : après un quart d’heure de marche, j’arrive enfin à la route de Bayonne à Saint-Jean-Pied-de-Port. Le garde-barrière, stupéfait de me voir dans son domaine, entre les rails, ne veut pas me laisser passer. Il me faut donner de longues explications, fournir presque mon état civil.
Ce mardi, on ne parle que de la fête d'Hasparren, un bourg considérable, enrichi par ses fabriques de chaussures, fameux par ses couturières, ses joueurs de pelote et ses poètes. C'est là que les demoiselles de la contrée vont chercher la mode, auprès des cordonnières qui se croient bien plus distinguées que les travailleuses de la terre.
Le train m'amène donc à Cambo, où le courrier est, en quelques minutes, bondé de voyageurs. Ah ! vantez-moi un tel courrier ! Un véhicule du temps de Dagobert, qui contient quatre personnes à l'intérieur et huit ou dix sur l’impériale ! A l’intérieur, deux prêtres ont pris place, ainsi que deux paysans gras et ventrus, deux Sancho Pança, et de plus, une femme qui s’obstine à rester serrée entre les deux Sancho sur l’impériale, les banquettes sont remplies de jeunes filles. Que faire ? Je m’installe bravement sur le marchepied. Et fouette, cocher ! En route pour Hasparren ! Mes cinq Basques discutent avec animation. Impossible de comprendre un mot.
HASPARREN DEPART DU COURRIER POUR CAMBO PAYS BASQUE D'ANTAN
Le paysage me ravit. L'omnibus grimpe tout le temps, au milieu des champs de maïs et de vignes. Au sud, dans l'azur limpide, s'érige la cime du Mondarrain, jolie comme un oeuf verdâtre ; à l'ouest, tout à fait loin, après les vallons de la Nivelle et des collines d'argile rouge, la très haute chaîne de la Rhune, qui marque la frontière.
PIC DU MONDARRAIN ESPELETTE PAYS BASQUE D'ANTAN
Cahin-caha, nous arrivons. Hasparren a de l'argent et le montre. Les maisons blanches aux volets couleur d'ocre respirent le bien-être, sur des terrasses ombragées de platanes. Sur la façade de chacune, au-dessus de la porte, la date de la construction et le nom du maître sont gravés en grosses lettres que domine une croix. D'ailleurs, ces inscriptions se trouvent partout en ce pays, même dans les plus humbles hameaux.
Je parcours des rues fraîches, occupées par des magasins et des boutiques, un peu trop de cafés. L'affiche de la fête annonce une partie de rebot : quatre joueurs espagnols contre quatre joueurs d'Hasparren, parmi lesquels le chantre de la commune est cité le premier, l'invincible. Je vais donc au jeu de pelote. Les demoiselles y sont déjà, très nombreuses, parsemant de leurs toilettes vertes, jaunes ou rouges, le peuple en veste courte et béret, en robe noire et mantille, assemblé sur les gradins qui entourent la place. Une demoiselle brune, à la taille ferme et élancée, porte une jupe à fourreau, un corsage à manches bouffantes, un col de satinette échancré. Joignez à ce costume tout écarlate des gants de peau noire, un menu foulard blanc au bout du chignon, une ombrelle à dentelles blanches. La musique, fifre et chichoula perdus parmi les trombones et cornets à piston de Bayonne, s'avance bientôt, escortant le conseil municipal et les deux équipes de joueurs. Chacun dans la foule s'efforce de maîtriser son émotion, même les enfants. Le silence règne, un silence anxieux où l'on entend bourdonner la rumeur des voeux et des présages. La partie commence... et se termine sans que j'aie compris la moindre chose. Personne ne parle français. J'ai pourtant vu les joueurs, dans les deux camps séparés par un trait souvent renouvelé sur le sol, sauter dans la poussière, piétiner, bondir, se coucher, sauter encore, en pourchassant et renvoyant la balle qui claque. Hasparren, paraît-il, a gagné. Les hommes se précipitent dans les cafés. Les femmes se félicitent en riant, ou se querellent en faisant des gestes, au milieu du jeu de pelote. Quant à moi, qui aurais voulu assister le lendemain au concours de poésies basques, tenu dans une salle d’auberge, je rejoins vite mon courrier.
Cette lois, je grimpe sur l’impériale, et avec moi deux prêtres, l’un très grand et gros, l’autre maigre et petit. Ils ne font point de manières. La fête les a dégourdis. Ne sont-ils pas de la franche et vive race d’un peuple qui n’a ni peur ni honte ? Sur la route, ils saluent tous les passants. Ils interpellent deux amoureux qui, le long d’un champ de maïs, marchaient la tête basse, épaule contre épaule.
— Hé là ! Si vous nous montriez un peu le visage !... Et de rire, et de chanter du basque à plein gosier. Aux villages que nous traversons, ils saluent riches et pauvres d'adios familiers. A une halte, monte auprès de nous un bonhomme muni d'un panier, dans lequel ballottent des œufs et une bouteille de vin. Il y a, sur le siège de cuir, auprès du cocher, trois jeunes filles qui me paraissent également dégourdies par la fête. Nous lions vite connaissance, nous chantons ensemble, et à l'arrivée, en gare de Cambo, je croyais bien que nous allions en chœur nous embrasser. Le bonhomme aux œufs ne trouve dans son panier qu'une omelette. Il est navré : pour comble de malheur, personne ne le console. Nous rions, au contraire ; il rit, à son tour. Ces êtres simples, si attachés à leur patrie, confinés dans des mœurs séculaires, sont vraiment heureux, plus heureux encore de le savoir."
A suivre...
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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