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jeudi 5 octobre 2023

UN VOYAGE AU PAYS BASQUE EN NOVEMBRE 1897 (deuxième partie)

 

UN VOYAGE AU PAYS BASQUE EN 1897.


Le Pays Basque est, depuis longtemps, une terre d'excursions pour les voyageurs du monde entier.


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EGLISE ET CIMETIERE ITXASSOU
PAYS BASQUE D'ANTAN


Voici ce que rapporta à ce sujet la revue mensuelle La Revue du Palais, le 1er novembre 1897 :



"En Pays Basque


... Nous pénétrons dans l’église d'Itxassou : les hommes par la petite porte qui s’ouvre de plain-pied sur le sol du cimetière ; les femmes par le portail couvert d’ombre, sous le porche à colonnes. Dans l’intérieur, des deux côtés de ce portail, des bancs de bois sont réservés aux vieillards : des bancs si bien sculptés qu'aux extrémités de quelques-uns on voit d’énormes têtes chevelues qui grimacent. Les hommes montent aux galeries de bois. Le béret aux genoux, les mains jointes, ils prennent place sur le banc sans dossier.



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EGLISE D'ITXASSOU
PAYS BASQUE D'ANTAN



En bas, les femmes ont déjà retiré leurs vêtements religieux des casiers de leurs chaises. Ces casiers contiennent aussi les rondelles de cire, quelles allument pendant l’office des enterrements et dont la flamme représente l’âme du mort. Elles se sont agenouillées, la mantille noire voilant leurs cheveux, la cape noire s’étalant en plis sévères sur le carreau. Dans la maison de Dieu, il faut que toutes les créatures soient égales. Autrefois, les hommes s’enveloppaient de manteaux noirs, dont ils ne font plus usage qu’aux enterrements.



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AU CIMETIERE EN 1894
PAYS BASQUE D'ANTAN



Un passage, du portail au chœur, partage l’assemblée des femmes. Le sacristain a, dans ce large sillon, jeté des joncs et des fougères. Les soldats y entrent en ordre, d'un pas cadencé par deux clairons, dont les éclats ébranlent les murs sans ornements. Deux drapeaux maintenant flottent, pendant que les sapeurs gravissent les degrés de l’autel, à droite et à gauche, et que le tambour-major s’arrête au seuil du chœur, tenant d’un bras tendu sa longue canne dont le bout vient, sur la marche de granit, toucher ses pieds.



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PROCESSION DE LA FÊTE-DIEU 1912
PAYS BASQUE D'ANTAN



Le vicaire dit la messe : un homme jeune, d’une taille élancée, les joues rouges, les yeux brillants de décision et de franchise. Il sert ici depuis peu. Lors de son arrivée, on donna une fête, selon la coutume. Desservant à Ainhoue, dernier village français sur la Nivelle, il se rendit par les chemins de montagne à la frontière de sa nouvelle commune. Là, il quitta sa charrette pour en prendre une seconde, dont les roues semblables aux roues pleines des chars antiques étaient parées de feuillages. Au bord d’un ruisseau, sous le pic d’Ezeandray, les habitants d’Itsatsou s’étaient rassemblés, sous les plis du drapeau de la Place (la Place est le plus important quartier du village). Le maire souhaita la bienvenue au vicaire ; le drapeau s’inclina vers la commune voisine, en signe de respect et de fraternité. Le vicaire, après avoir remercié ses paroissiens nouveaux, dont la plupart lui étaient connus, s’installa sur le siège de la charrette, que des toiles grossières protégeaient du soleil. Le conducteur toucha de sa gaule le joug des bœufs, et l’on partit, au son du fifre et de la chichoula. De temps à autre, des clameurs lentes et graves, des cris puérils de joie, s’élevaient du peuple. Le curé, droit dans sa soutane des dimanches, attendait son vicaire à l’entrée du presbytère, sur le seuil de la cour tapissée d’herbes folles.



A cette heure, le jeune prêtre n’est plus pour les fidèles l'ami qui bavarde sur les chemins, au hasard des rencontres, et qui parfois, en passant, aide les travailleurs dans leurs cultures. Il est l’officiant sacré. Il dit la messe d’une voix profonde qui conduit dans la prière les voix simples du peuple. Soudain, l’office interrompu, il lève ses mains robustes et se tourne vers l’assistance, tandis que la lumière du jour, filtrant par le vitrail percé au-dessus de l’autel, verse sur sa face brune une poussière d’or. Il prêche en basque : c’est un torrent d’exclamations suppliantes, de défis et de menaces. Lorsqu'il se tait, le silence régna une minute, à l’infini, un silence d'angoisse. 



Les soldats, sur les jonchées du large passage, sont restés immobiles, au port d'armes. Les deux sapeurs, à droite et à gauche de l'autel, semblent deux statues, la hache sur l'épaule, leur petit tablier éclatant de blancheur. Egalement rigide, le tambour-major soutient de son bras tendu la longue canne à pommeau d'argent. Les cantiques ont recommencé, à l'unisson. Ces voix harmonieuses du peuple, dans une église pauvre, au milieu des montagnes, impressionnent l'âme. Soudain, un silence encore. C'est l'élévation. Le capitaine de la jeunesse, levant son grand sabre recourbé, prononce un commandement : aussitôt, les soldats se prosternent, à genoux sur les fougères ; les femmes s'agenouillent, suivant le rite du pays, sur des lambeaux d’étoffe noire, disposés à même les dalles. Les deux drapeaux, s’étant croisés, s'inclinent très bas devant l’autel, et les clairons sonnent. J'éprouve un frisson de joie très pure, une émotion heureuse de piété. 



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SAPEURS FÊTES EUSKARIENNES
PAYS BASQUE D'ANTAN



L’office est terminé. Le tambour-major brandit sa canne, les sapeurs rejoignent la colonne qui se met en marche vers le portail, pendant que le fifre et la chichoula exécutent une polka très entraînante. Le cortège s'en va au jeu de pelote, revient sous les noyers du pré, où les jeunes filles et les garçons qui ne sont point armés ne peuvent s'empêcher de s'unir, deux par deux, et de sauter sur l'herbe. Ils sautent, en souriant à peine, avec une sorte de passion extatique. Enfin, par les chemins sinueux, les soldats montent à la Place, distante au moins de deux kilomètres : les danseurs les accompagnent, par couples, la main dans la main....



Vers midi, je pars pour Cambo. Cinq kilomètres de grand'route blanche, bordée de peupliers et de platanes. Cambo est charmant, restauré à neuf, sur sa falaise au pied de laquelle coule la Nive. De la terrasse des Thermes, on découvre tout le pays : à l'est, le mont Ursouia, un mont excessivement pointu, haut de 750 mètres, où Bayonne prend ses eaux ; à l'ouest, le gros bourg d'Espelette sur son riant plateau ; au sud, vers Errosibala, entre des collines basses, les prairies et les vergers, rouges surtout de cerises. En descendant vers la Nive, je rencontre des loueurs d’ânes : des ânes maigres et pelés, pauvrement harnachés ; des loueurs qui n'ont pas un air très catholique.



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VUE SUR MONDARRAIN DEPUIS THERMES CAMBO
PAYS BASQUE D'ANTAN



La Nive coule avec tranquillité, la sournoise. Je la franchis, moyennant dix centimes, sur un pont suspendu, et poursuis à travers champs un sentier peu foulé. Les sentiers mènent toujours quelque part. Celui-ci, non. Il s’arrête à la voie ferrée, où je m’engage avec la certitude de retourner ainsi à mon Pas-de-Roland. La montagne effrayante surplombe. Des eaux ruissellent avec bruit de ses flancs entamés. Mes pas sur le gravier résonnent, comme dans les caveaux du Panthéon. Alors, une peur insensée me saisit ; je reviens en arrière, à la course. Je grimpe sur la montagne, et j’atteins un sommet non sans peine. Sur la rive opposée, la montagne tombe presque droit, garnie d’arbres touffus. Autour de moi, dans les broussailles, tintent des clochettes : je ne vois pourtant ni pâtre ni troupeau. Je descends, longe la voie de nouveau : après un quart d’heure de marche, j’arrive enfin à la route de Bayonne à Saint-Jean-Pied-de-Port. Le garde-barrière, stupéfait de me voir dans son domaine, entre les rails, ne veut pas me laisser passer. Il me faut donner de longues explications, fournir presque mon état civil.



Ce mardi, on ne parle que de la fête d'Hasparren, un bourg considérable, enrichi par ses fabriques de chaussures, fameux par ses couturières, ses joueurs de pelote et ses poètes. C'est là que les demoiselles de la contrée vont chercher la mode, auprès des cordonnières qui se croient bien plus distinguées que les travailleuses de la terre.



Le train m'amène donc à Cambo, où le courrier est, en quelques minutes, bondé de voyageurs. Ah ! vantez-moi un tel courrier ! Un véhicule du temps de Dagobert, qui contient quatre personnes à l'intérieur et huit ou dix sur l’impériale ! A l’intérieur, deux prêtres ont pris place, ainsi que deux paysans gras et ventrus, deux Sancho Pança, et de plus, une femme qui s’obstine à rester serrée entre les deux Sancho sur l’impériale, les banquettes sont remplies de jeunes filles. Que faire ? Je m’installe bravement sur le marchepied. Et fouette, cocher ! En route pour Hasparren ! Mes cinq Basques discutent avec animation. Impossible de comprendre un mot.



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HASPARREN DEPART DU COURRIER POUR CAMBO
PAYS BASQUE D'ANTAN



Le paysage me ravit. L'omnibus grimpe tout le temps, au milieu des champs de maïs et de vignes. Au sud, dans l'azur limpide, s'érige la cime du Mondarrain, jolie comme un oeuf verdâtre ; à l'ouest, tout à fait loin, après les vallons de la Nivelle et des collines d'argile rouge, la très haute chaîne de la Rhune, qui marque la frontière.



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PIC DU MONDARRAIN ESPELETTE
PAYS BASQUE D'ANTAN



Cahin-caha, nous arrivons. Hasparren a de l'argent et le montre. Les maisons blanches aux volets couleur d'ocre respirent le bien-être, sur des terrasses ombragées de platanes. Sur la façade de chacune, au-dessus de la porte, la date de la construction et le nom du maître sont gravés en grosses lettres que domine une croix. D'ailleurs, ces inscriptions se trouvent partout en ce pays, même dans les plus humbles hameaux.



Je parcours des rues fraîches, occupées par des magasins et des boutiques, un peu trop de cafés. L'affiche de la fête annonce une partie de rebot : quatre joueurs espagnols contre quatre joueurs d'Hasparren, parmi lesquels le chantre de la commune est cité le premier, l'invincible. Je vais donc au jeu de pelote. Les demoiselles y sont déjà, très nombreuses, parsemant de leurs toilettes vertes, jaunes ou rouges, le peuple en veste courte et béret, en robe noire et mantille, assemblé sur les gradins qui entourent la place. Une demoiselle brune, à la taille ferme et élancée, porte une jupe à fourreau, un corsage à manches bouffantes, un col de satinette échancré. Joignez à ce costume tout écarlate des gants de peau noire, un menu foulard blanc au bout du chignon, une ombrelle à dentelles blanches. La musique, fifre et chichoula perdus parmi les trombones et cornets à piston de Bayonne, s'avance bientôt, escortant le conseil municipal et les deux équipes de joueurs. Chacun dans la foule s'efforce de maîtriser son émotion, même les enfants. Le silence règne, un silence anxieux où l'on entend bourdonner la rumeur des voeux et des présages. La partie commence... et se termine sans que j'aie compris la moindre chose. Personne ne parle français. J'ai pourtant vu les joueurs, dans les deux camps séparés par un trait souvent renouvelé sur le sol, sauter dans la poussière, piétiner, bondir, se coucher, sauter encore, en pourchassant  et renvoyant la balle qui claque. Hasparren, paraît-il, a gagné. Les hommes se précipitent dans les cafés. Les femmes se félicitent en riant, ou se querellent en faisant des gestes, au milieu du jeu de pelote. Quant à moi, qui aurais voulu assister le lendemain au concours de poésies basques, tenu dans une salle d’auberge, je rejoins vite mon courrier.



Cette lois, je grimpe sur l’impériale, et avec moi deux prêtres, l’un très grand et gros, l’autre maigre et petit. Ils ne font point de manières. La fête les a dégourdis. Ne sont-ils pas de la franche et vive race d’un peuple qui n’a ni peur ni honte ? Sur la route, ils saluent tous les passants. Ils interpellent deux amoureux qui, le long d’un champ de maïs, marchaient la tête basse, épaule contre épaule.

— Hé là ! Si vous nous montriez un peu le visage !... Et de rire, et de chanter du basque à plein gosier. Aux villages que nous traversons, ils saluent riches et pauvres d'adios familiers. A une halte, monte auprès de nous un bonhomme muni d'un panier, dans lequel ballottent des œufs et une bouteille de vin. Il y a, sur le siège de cuir, auprès du cocher, trois jeunes filles qui me paraissent également dégourdies par la fête. Nous lions vite connaissance, nous chantons ensemble, et à l'arrivée, en gare de Cambo, je croyais bien que nous allions en chœur nous embrasser. Le bonhomme aux œufs ne trouve dans son panier qu'une omelette. Il est navré : pour comble de malheur, personne ne le console. Nous rions, au contraire ; il rit, à son tour. Ces êtres simples, si attachés à leur patrie, confinés dans des mœurs séculaires, sont vraiment heureux, plus heureux encore de le savoir."



A suivre...




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