L'ÉMIGRATION DU PAYS BASQUE INTÉRIEUR EN 1900.
Pendant plus d'un siècle, des centaines de milliers de Basques ont quitté leur terre natale en espérant trouver une vie meilleure, souvent de l'autre côté de l'Océan Atlantique.
Voici ce que rapporta à ce sujet Michel Papy, dans le Bulletin de la Société des sciences, arts &
lettres de Bayonne, en février 1973 :
"... Le départ de deux ou trois frères et sœurs, exceptionnellement signalé par les maires, est peut-être assez courant. De toute façon, les gens partant seuls sont sans doute la minorité. L’enquête est malheureusement peu explicite sur ce point. Mais il devait se constituer à l’avance, dans la commune, ou d’une commune à l’autre, de petits groupes, frères ou voisins, songeant au grand départ. Dans la mesure où le voyage se préparait à l’avance, c’est vraisemblable ; nous avons là-dessus le témoignage du maire de Chéraute qui, dès la première quinzaine de janvier 1901, peut écrire : "Cette année, il y aura peut-être six départs."
Mais, ce qui surtout rend ambiguë, l’opposition entre émigration individuelle et émigration familiale, est l’existence de parents déjà établis en Amérique. Le fait est cité parmi les causes de départ dans près de la moitié des cas.
Pour en saisir l’importance, il convient d’analyser systématiquement les réponses à la troisième question de l’enquête : "A quelle cause attribuez-vous cette augmentation du nombre d’émigrants en 1900 par rapport au nombre de 1899, s’il y en a une ou cette diminution ?" J’ai déjà noté comment le caractère étroit de la question a contribué à raréfier le nombre de réponses : le tableau VII illustre bien ce fait. En outre, puisqu’il s’agit d’expliquer, ici une hausse d’une année sur l’autre, ici une baisse, et qu’à cette échelle, l’explication des faits doit beaucoup au hasard, on comprend le nombre de réponses évasives : voir tableau VIII ; soit des réponses sans intérêt pour la question posée, soit des aveux d’ignorance. Quand les maires ont cru bon de trouver une explication, cas le plus fréquent, les explications sont fort difficiles à comparer. Car sont évoqués : tantôt un état d’esprit, des mobiles individuels, le "désir de faire fortune" ; tantôt des faits, les uns d’ordre économique, les autres d’ordre familial. Quoique toutes exactes — en tant que faits — et vraisemblables — en tant que causes —, les données sont parfois contradictoires, puisque tel village a connu une hausse de l’émigration, tel autre une baisse. Ainsi un maire signale l’espoir de meilleurs salaires, un autre explique qu’il y a diminution des départs "car les salaires ont baissé dans les divers travaux en Amérique". En somme, les uns se situent dans le "court terme", c’est-à-dire les difficultés en Amérique et la reprise économique en France, pour expliquer la baisse récente de l’émigration ; les autres se placent dans un "long terme", où la phase présente de faible émigration passe relativement inaperçue, englobée dans la période précédente de très forte émigration. Ajoutons enfin que les réponses sont brèves, faute de place ; la plupart même, très brèves.
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| TABLEAU VII : NOMBRE DE REPONSES A LA 3E QUESTION DE L'ENQUÊTE 1900 |
Pour les réponses à cette troisième question, il en est comme pour le reste de l’enquête : son intérêt est dans son caractère systématique. Il peut être intéressant, grâce à elle, de recouper les témoignages de contemporains. Et en fin de compte, ce sont bien les causes d’émigration citées par la littérature de l’époque, que l’on retrouve ici. Qu’il s’agisse d’expliquer la migration, ou de rendre compte de son déclin depuis l’année précédente, les mêmes raisons reviennent. Je les ai regroupées en trois rubriques : la crainte du service militaire, la présence de parents en Amérique, les mobiles économiques.
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| TABLEAU VIII : LES FACTEURS D'EMIGRATION NOMBRE DE CAS OU CHAQUE FACTEUR EST INVOQUE 1900 |
Alors que le souci d’assurer la formation régulière du contingent était une des préoccupations dominantes des autorités administratives et fut, selon toute vraisemblance, la cause principale de cette enquête, le refus du service militaire n’est signalé que cinq fois comme facteur d’émigration, trois fois plus exactement, car deux maires n’en parlent qu’au passé, comme d’un trait de mentalité qui fut essentiel, mais ne l’est plus. Le maire d’Urepel, par ailleurs le seul des 107 maires de l’arrondissement à avoir répondu longuement, est précis sur ce chapitre ; il souligne "l’ignorance à peu près complète des jeunes conscrits, ignorance qui leur fait redouter le service militaire ; le service militaire est, pour eux, un épouvantail auquel ils essaient d’échapper en émigrant". Notons, cependant, qu’il n’en fait pas la seule cause des départs. Pour expliquer que le nombre de départs dans sa commune a diminué (il est passé de 2 à 1 !), le maire de Camou-Cihigue ne dit pas autre chose, en un sens : "Grâce à l’instruction que les jeunes gens acquièrent, ils considèrent l’accomplissement du service militaire comme un devoir facile à remplir." Il témoigne simplement de l’importance de ce même facteur à une époque qu’il estime révolue. Le maire de Gabat donne une autres raison au même fait : "la diminution de la durée du service militaire engage les jeunes gens à ne pas déserter".
| AGENCE D'EMIGRATION COLSON PAYS BASQUE D'ANTAN |
Pourquoi ce petit nombre d’allusions au service militaire ? Sans doute parce que le maire de Camou-Cihigue voit juste. Trois ans plus tôt Louis Etcheverry écrivait, lui aussi, dans sa monographie sur Saint-Jean-le-Vieux que "l’ombre au tableau de l’émigration était autrefois d’insoumission" ; même remarque, dix ans plus tard, chez le Père Lhande : "Aujourd’hui, la plupart de nos jeunes gens, familiarisés au français, qu’ils ont appris à l’école, ne redoutent plus le service militaire dans les garnisons du Centre et de l’Est." Là est la raison de beaucoup la plus vraisemblable. Cependant, on ne peut totalement exclure le fait que le sujet soit devenu plus ou moins tabou. Les maires sont alors "en principe », pourrait-on dire, aussi patriotes français que L. Etcheverry ou P. Lhande, mais peut-être aussi ont-ils le souci de ne pas heurter les parents des jeunes gens émigrés ? Peut-être sont-ils assez proches de la population pour savoir ce dont il vaut mieux ne pas parler ? Il n’est pas absurde de supposer que ce souci transparaît même dans une enquête administrative dont les résultats ne sont pas destinés à être diffusés. Sur les trois maires qui signalent le refus du service militaire, l’un prend ses distances d’ailleurs ; il éprouve le besoin de préciser qu’il n’est pas lui-même le responsable de la remarque, il se fond dans l’anonymat ; c’est le maire d'Uhart-Mixe : "Il est de notoriété publique, écrit-il, que les deux garçons ont quitté le pays pour se soustraire au service militaire."
Les facteurs économiques sont le plus souvent signalés (25 fois) ou plutôt les mobiles économiques : dans 16 cas, c’est l'"espoir" qui est donné comme cause des départs. Dans 11 cas sur 16, la connotation peut être considérée comme péjorative : c’est le "désir de faire fortune" (expression la plus courante), ou la "soif de fortune", voire l'"appât d’un gain élevé" ; dans 5 cas seulement, le jugement semble favorable : espoir de "travaux mieux rémunérés", ou d’"une position meilleure". C’est suggérer la misère du présent. Quatre maires seulement font de la situation locale l’élément d’explication. Le maire d’Alos invoque "la petite étendue de la propriété et les ressources bornées", celui de Lantabat "la mévente des céréales et du bétail du pays", celui de Lecumberry, tout simplement "la misère".
Parmi les communes où l’émigration marque le pas, une seule invoque la situation locale : "les affaires semblent marcher mieux" ; quatre autres signalent les mauvaises nouvelles reçues d’Amérique. Ainsi, le maire de Tardets parle du "manque de demandes d’emploi", celui de Jaxu note que "les salaires ont baissé dans les divers travaux en Amérique ; les jeunes gens savent qu’on ne peut s’y enrichir". L’étroitesse des liens entre les anciens émigrés et leur famille restée au pays permet une bonne connaissance de la situation en République Argentine.
En effet, une autre raison est donnée aux départs, citée aussi fréquemment que les mobiles économiques : la présence en Amérique de parents (19 cas), de parents ou d’amis (5 cas). On a vu plus haut des exemples de familles se reconstituant en Amérique après un temps de séparation. Mais c’est exceptionnel puisque les émigrants sont presque tous des jeunes gens. "En général, les émigrants répondent à l’appel de leurs parents (oncles, frères, cousins, etc)", écrit le maire d’Amorots. D’autres parlent aussi de frères, ou d’oncles. Mais la plupart ne donnent pas la moindre précision. Il est vraisemblable que la présence d’amis et surtout de parents, est la règle générale. Le fait n’est guère plus cité que ne le sont les mobiles économiques, comme facteur d’émigration, mais c’est là une autre question. Les maires qui en parlent, sont souvent nets à ce sujet : "la plupart ont des parents dans ce pays, ou des relations", déclare le maire d’Ossès. "Tous ont été appelés par des parents", dit celui de Lacarry ; "tous sauf un", précise-t-on à Sainte-Engrâce.
Les maires ont deux façons d’en parler. Dans la moitié des cas, la présence de parents est simplement signalée de façon neutre : "ont des parents en Amérique", ou "sont allés rejoindre des parents" ! Dans l’autre moitié des cas, les émigrés ont été "appelés par des parents" ; comme l’écrit le maire d’Amorots : "En principe, on répond à l’appel de parents." Excellente façon de décrire l’émigration comme un phénomène s’entretenant de lui-même du fait des liens qui se sont progressivement créés au-dessus des mers. Bonne façon aussi, de souligner la force des liens de famille, qui semblent essentiels dans une émigration pourtant individuelle. Les départs sont présentés comme le résultat d’une attraction exercée de l’extérieur, c’est là le point essentiel.
Si l’on tente de dresser un tableau d’ensemble des jugements portés par les maires, on peut en somme noter ce qui suit : premièrement, les mobiles individuels à fondement économique et social (l’espoir de faire fortune) sont plus souvent cités — et dénoncés — que les faits économiques et sociaux qui poussent à partir ; deuxièmement, la présence de parents en Amérique, donc la force des liens de parenté, n’est pas présentée comme un élément simplement favorable, comme on pourrait s’y attendre, mais souvent comme un facteur presque contraignant. L’"espoir", l'"appel", voilà les mots-clés les plus fréquemment employés ; il semble que les maires situent au niveau des "mentalités", pour employer un terme fort vague mais bien commode, un phénomène devant lequel, comme l’ensemble des notables, sans doute, ils se sentent un peu désemparés. Soit parce qu’ils préfèrent situer là le débat plutôt qu’évoquer des situations concrètes, soit pour d’autres raisons, ils oscillent entre la constatation d’évidences et l’aveu de leur ignorance. Deux réponses peuvent être proposées comme symboles de ces deux attitudes. Celle du maire de Laguinge d’abord, bon et bref résumé des causes "évidentes" d’émigration: "Causes normales, écrit-il, les cinq jeunes gens sont partis en quête d’une position qu’ils espèrent meilleure en Amérique ; en République Argentine où chacun d’eux avait des parents." Celle du maire de Musculdy enfin : "On l’ignore. Personne n’a pu donner la cause de cette augmentation. Les émigrés seuls pourraient donner ce renseignement."
| EMIGRATION BASQUE PAYS BASQUE D'ANTAN |



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