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lundi 29 juillet 2024

LES ENFANTS BASQUES REFUGIÉS À LA PALLICE EN CHARENTE-MARITIME EN MAI 1937

LES ENFANTS BASQUES À LA PALLICE EN 1937.


Pendant la Guerre civile d'Espagne, des milliers d'enfants ont dû s'exiler et ont été accueillis dans de nombreux pays, dont la France.




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PAQUEBOT HABANA 1937





Voici ce que rapporta à ce sujet l'hebdomadaire Regards, le 13 mai 1937, sous la plume de René 

Méry :



"A La Palisse où 2 000 enfants débarquaient loin du cauchemar.

(par notre envoyé spécial René Méry)



Le tranquille courage des équipages de commerce anglais qui voici environ trois semaines forcèrent le blocus de la flotte insurgée et vinrent apporter des vivres aux non-combattants de Bilbao a enfin donné conscience au monde civilisé de ses devoirs et de ses droits.



Franco peut bien s'insurger, une fois de plus contre l'humaine et commune décision de Londres et de Paris d'arracher des enfants innocents aux horreurs des bombardements et de la famine, trouver des raisons faussement juridiques pour s'opposer à l'intervention des navires de guerre anglais et français chargés d'assurer la sécurité des convois de secours battant pavillon de la Croix-Rouge, la partie est moralement et matériellement perdue pour lui : Bilbao sera ravitaillé et évacué.



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ARTICLE DANS REGARDS 13 MAI 1937
AU SECOURS DU PEUPLE BASQUE MEURTRI !



La fameuse flotte rebelle a, paraît-il, reçu l'ordre formel de s'opposer au passage des convois de ravitaillement et d'évacuation. Mais d'authentiques bateaux de guerre font bonne garde, et on peut croire que "l'Almirante Cervera", le "Belasco", et les quelques chalutiers armés qui constituent le plus clair de la flotte de Mola, s'en iront rechercher du côté de Santander, partout ailleurs que dans les eaux du Golfe de Biscaye, des exploits plus faciles.



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CROISEUR RAPIDE ALMIRANTE CERVERA



Le paquebot espagnol "Habana", le yacht "Izarra" ont déjà débarqué en France près de 4 000 réfugiés, dont 2 300 enfants isolés. L'élan est donné et rien ne saurait l'arrêter.



J'ai assisté à La Palisse au débarquement des petits réfugiés de Bilbao. Convoyé par les destroyers britanniques "Fortune" et "Royal Oak", le "Habana" naviguant de concert avec le yacht "Izarra" avait quitté jeudi matin à l'aube la baie de Portugalete. Vendredi matin, à 7 heures, il pénétrait en rade de La Palisse.



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REGARDS 13 MAI 1937
A  BORD DU HABANA



La visite sanitaire terminée je monte à bord.



Le paquebot, qui peut normalement transporter 1 000 passagers, en transporte cette fois trois fois plus.



Dans les coursives, dans les salons, des dortoirs de fortune ont été aménagés et le sol est jonché de matelas et de couvertures.



Les infirmières basques, en uniforme blanc, procèdent d'abord à l'appel du premier groupe de 500 isolés, qui dans l'après-midi rejoindront dans l'île d'Oléron le centre d'accueil de la "Maison Heureuse de Boyardville".




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LA MAISON HEUREUSE 
17 BOYARDVILLE ÎLE D'OLERON



Mon coeur se serre à la vue de ces visages creusés, de ces yeux brillants de fièvre. Mais le moral est bon. Des rires éclatent de toutes ports.



Au hasard, j'interroge un petit garçon de 7 ans à peine :


— Où sont tes parents, muchacho ?

— Restés à Bilbao, mais ils partiront par le prochain bateau.

— Content de venir en France ?

— Mille fois, monsieur, et dans sa joie le muchacho entremêle le rire et les larmes.



Je réussis à joindre le commandant Ricardo Fernandez, chef de bord.


— Parlez-moi du voyage. Commandant.

— "Grâce aux fidèles "chiens de garde" qui nous accompagnaient, voyage à peu près sans histoire. Les navires de guerre basques "Biscaya", "Le Viscar" nous escortèrent d'abord à la limite des eaux territoriales. Ensuite le "Fortune" et le "Royal Oak" nous prirent en charge. Heureusement, du reste.



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HMS ROYAL OAK 1937


Car, à soixante milles à peine de Bilbao, désagréable surprise, señor, deux croiseurs insurgés, "l'Almirante Cervera" et le "Belasco" apparaissent et coupant notre route foncent à toute vapeur vers le "Habana" et "l'Izarra" avec lequel nous naviguons.


"L'Almirante Cervera" s'approche à moins d'un mille, et nous distinguons déjà sur le pont des équipes qui manœuvrent les canons.


Mais le "Fortune" manœuvre aussi les siens et "l'Almirante Cervera" n'insiste pas. On est prudent ou on ne l'est pas. Et bien vite, il disparaît vers l'Ouest."




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HMS FORTUNE



Je retourne dans les coursives. Les enfants isolés sont au nombre de 1 500, et leur âge varie de 3 à 15 ans. Cinq cents iront à Oléron, cinq cents à Audierne, le reste à Biarritz.



Une petite fille m'attrape timidement par le bras : "J'ai faim!"



L'infirmière du groupe, Carmen Surato, intervient maternellement :


— Patience, petite. Tu vas bientôt manger une bonne soupe, avoir autant de pain que tu voudras..."



Ici, c'est la France, petite !



Dans un couloir des deuxièmes classes, un spectacle émouvant m'arrête. Deux enfants provisoirement oubliés, sanglotent bruyamment de désespoir.



Un garçon de bord passe, se penche vers eux, essaie de les réconforter, les embrasse.


— "Pauvres niños! me dit-il, le frère et la sœur. Mais ceux-là n'ont plus rien. Ni foyer ni parents. Le père a été fusillé par les rebelles, la mère est morte au cours du bombardement de Durango.


A bord, ils sont trois cents orphelins. Les seuls que vous verrez pleurer aujourd'hui. Certains n'ont pas dormi pendant les deux nuits qu'ils passèrent à bord du "Habana". Ils ont réclamé sans cesse leur "mamita"...



Dans le hall de la gare maritime transformé en réfectoire, les cinq cents évacués d'Oléron font honneur au menu.




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REGARDS 13 MAI 1937



Et blasé cependant sur certains spectacles, je ne peux retenir mon émotion à la vue de ces pauvres gosses affamés qui se jettent littéralement sur leur assiette, se dépêchent vite de manger, réclament une autre portion.



Aux plus petits, on sert du lait. Des semaines qu'ils en avaient été privés !..



L'affreux cauchemar est terminé. Sous le ciel paisible de la France, les innocents de Bilbao oublieront bien vite les jours et les nuits atroces d'une guerre inhumaine, le tintamarre des bombes, le sinistre crépitement des mitrailleuses de Junkers.



pays basque autrefois guerre civile espagnole guernica
JUNKER JU 52


Souhaitons seulement que cette arrivée soit rapidement suivie de beaucoup d'autres. Plus de 30 000 enfants vivent encore à Bilbao.



Il faut continuer d'agir, se hâter..."



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)







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mercredi 4 janvier 2023

À TRAVERS LA RÉPUBLIQUE BASQUE EN JANVIER 1937 (troisième partie)

À TRAVERS LA RÉPUBLIQUE BASQUE EN 1937.


Pendant la guerre civile espagnole, appelée aussi guerre d'Espagne, du 17 juillet 1936 au 1er avril 1939, de nombreux correspondants de presse ont publié leurs reportages.



pais vasco antes amorebieta guerra civil
RELIGIEUX ET MILICIENS
REGARDS 4 FEVRIER 1937




Voici ce que rapporta à ce sujet l'hebdomadaire Regards, le 4 février 1937, sous la plume de J.-

E. Pouterman :



"A travers la République Basque.

Par notre envoyé spécial J. - E. Pouterman (photos Chim).



Religion et Guerre civile.



Je reviens d'Euzcadi. J'ai parcouru la République Autonome Basque d'un bout à l'autre de son territoire. J'ai visité ses villes et ses campagnes ; j'ai admiré le fonctionnement impeccable de son industrie ; j'ai vu l'activité fiévreuse du port de Bilbao ; j'ai parlé avec ses hommes politiques ; j'ai interrogé des ouvriers, des bourgeois, des militaires, des chefs d'entreprises ; et partout je n'ai constaté qu'une seule volonté, farouche et tenace : celle de défendre jusqu'au bout les libertés basques et la République Espagnole.



Le peuple basque n'est pas "marxiste", il n'est vendu ni à Blum, ni à Staline, comme le proclame quotidiennement le bouffon de Radio-Séville, Queipo de Llano. Le peuple basque s'est donné un gouvernement bourgeois et démocratique. Il n'a collectivisé ni terres, ni usines, et sur toute l'étendue de sa République, il n'a pas détruit une église. Il est profondément attaché à la foi catholique. Sa piété, connue dans toute l'Espagne, est plus ardente que jamais.



Est-ce cette foi authentique des ouailles qui a préservé l'église basque de la corruption politique et sociale que les républicains espagnols dénoncent chez le reste du clergé de la péninsule comme le principal ressort de la sédition militaire ?



Ou est-ce, au contraire, la probité morale des prêtres basques, qui a aidé le peuple à garder intacte sa foi chrétienne ?



Toujours est-il que dans le Pays Basque espagnol, il n'existe pas de conflit entre les aspirations républicaines de la population et l'Eglise. Nombreux sont les prêtres basques fusillés par les factieux pour avoir refusé de faire cause commune avec les ennemis du peuple. J'ai rencontré à Bilbao plus d'un prêtre qui avait dû fuir l'enfer fasciste. Et l'évêque de Vittoria lui-même a été contraint d'abandonner son évêché, aujourd'hui sous la domination de Franco, pour aller se réfugier à Rome.



Voici l'église San Vincente, à Bilbao. C'est dimanche. Les messes se suivent sans interruption. Une foule dense sort de l'église.



Une autre foule attend sur le parvis pour y entrer. Des hommes, des femmes, des enfants. A 9 heures, un bataillon, entré avec ses gradés et son commandant, quitte l'église. Un ordre bref retentit, les rangs se forment, et, d'un pas cadencé, les miliciens regagnent leur caserne située dans le bâtiment adjacent : un couvent désaffecté déjà avant la guerre.


pais vasco antes amorebieta escola guerra civil
DANS UNE ECOLE BASQUE
REGARDS 4 FEVRIER 1937


Un quart d'heure plus tard, je puis observer les mêmes scènes devant d'autres églises de la ville.



Le lendemain, j'ai eu l'occasion d'assister à une messe de campagne célébrée sur le front. Tous les bataillons formés par le Parti Nationaliste Basque — il y en a un qui porte le nom d'Ignacio Loyola — ont leurs aumôniers. Ces prêtres accompagnent les combattants jusqu'en première ligne, sous le feu de l'ennemi. L'un d'eux m'a dit :

— Non, nous ne sommes pas armés. Pour servir Dieu, on n'a pas besoin d'armes. Il paraît que de l'autre côté, chez les rebelles, on rencontre des prêtres faisant le coup de feu, même à la mitrailleuse. Ce n'est pas à moi de les juger. Mais nous autres, prêtres basques, nous ne voulons pas marcher contre le peuple. D'ailleurs, nous ne faisons que suivre l'exemple de notre évêque.



J'ai visité aussi le cloître d'Amorebieta, situé sur une colline verdoyante, à une vingtaine de kilomètres de Bilbao. Le magnifique édifice datant du XVII" siècle était intact. Les frères, dont le noviciat est célèbre dans le monde catholique, se promenaient paisiblement dans le jardin. De temps à autre, ils s'arrêtaient pour échanger des propos avec les miliciens qui venaient de terminer leurs exercices. C'est que l'antique cloître d'Amorebieta, tout en demeurant consacré au culte, donne refuge actuellement au Bataillon de Transmissions de l'armée basque : une partie reste occupée par les frères, tandis que l'autre partie est transformée en caserne. Aucun malentendu ne vient assombrir les relations entre religieux et militaires, empreintes de respect et de bienveillance réciproques. J'ai pu assister à la messe dans la chapelle du cloître. Les miliciens s'y confondaient avec les autres fidèles. Le père supérieur m'a permis de monter au chœur. Une atmosphère de parfaite sérénité régnait sous les sombres voûtes. Un frère, les yeux fermés, était assis devant l'orgue. Ses doigts agiles couraient sur le clavier...



pais vasco antes amorebieta guerra civil 1937
EXERCICES DE TRANSMISSION AMOREBIETA 1937
REGARDS 4 FEVRIER 1937



Non, ni lui, ni les frères dont il accompagnait le chant, n'avaient l'air d'hommes martyrisés."



A suivre...



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)




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dimanche 4 décembre 2022

À TRAVERS LA RÉPUBLIQUE BASQUE EN JANVIER 1937 (deuxième partie)

À TRAVERS LA RÉPUBLIQUE BASQUE EN 1937.


Pendant la guerre civile espagnole, appelée aussi guerre d'Espagne, du 17 juillet 1936 au 1er avril 1939, de nombreux correspondants de presse ont publié leurs reportages.



HEBDOMADAIRE REGARDS
28 JANVIER 1937 



Voici ce que rapporta à ce sujet l'hebdomadaire Regards, le 28 janvier 1937, sous la plume de J.-

E. Pouterman :



"A travers la République Basque.

Par notre envoyé spécial J.-E. Pouterman (photos Chim).


Vieilles traditions et défense de la liberté se mêlent.


A Bilbao.



Ce n'est pas un des aspects les moins saisissants de la guerre d'Espagne que le spectacle de cette république basque, où les catholiques qui forment la majorité de la population luttent fraternellement aux côtés des communistes, des socialistes, des anarchistes, contre la barbarie fasciste. "Regards" a envoyé là-bas notre ami J.-E. Pouterman et le photographe Chim pour vous rapporter une image exacte de la vie et du combat dans les provinces basques. Et Pouterman vous a raconté la semaine dernière comment ils ont réussi à forcer le blocus. Il poursuit aujourd'hui le récit de ce voyage.



En flânant dans les rues de Bilbao.



Bilbao, capitale de la République Basque. Grand port du Nord de l'Espagne. Ville grise et sombre, entourée de hauts fourneaux et de gigantesques usines. Une forêt de cheminées. La fumée flotte au-dessus des collines environnantes. Ville active et bruyante. Une foule dense remplit les rues. Elle grouille partout, dans les quartiers neufs aux vastes avenues et aux immeubles modernes ; dans les ruelles tortueuses de la vieille ville dont les maisons basques aux multiples étages se pressent les unes contre les autres ; dans les cafés, dans les bars et aussi dans les églises. Ces dernières sont ouvertes comme avant la guerre, les messes se suivent régulièrement, le va-et-vient des fidèles est incessant.



Les jeunes gens arborant des insignes de miliciens dominent dans la foule. Les civils semblent tous appartenir à un même milieu ; c'est que personne n'affiche une mise particulière : on ne voit que des vêtements sombres et le béret basque inévitable. Les femmes, pour la plupart, en robes noires, circulent dans les rues sans chapeaux.



Un café au centre de la ville, en face du grand pont. L'établissement est bondé. On boit du café et l'on joue aux dominos. Peu de femmes. Les vieilles traditions sont encore vivantes chez ces farouches défenseurs de la république et des libertés basques. Aussi voit-on rarement ici les femmes se mêler aux hommes en public. Les heures passent, le nombre des consommateurs ne diminue pas. Les vendeurs de journaux vocifèrent.



Cette ville de deux cents mille habitants possède une dizaine de quotidiens : "El Liberal", organe de Indalecio Prieto, "Escaudi", reflétant les idées du gouvernement basque, "La Tierra Basca", publiée par l'aile gauche des autonomistes, "Escaudi Roja", journal communiste, "C.N.T." organe anarchiste. La République basque, restée démocratique, libérale et bourgeoise, tient à avoir une presse libre, à peine entravée par des restrictions d'ordre militaire.



A 9 heures du soir, l'orchestre du café joue les hymnes patriotiques : l'hymne basque, la Marseillaise, l'Hymne de Riego, et... l'Internationale. Tout le monde écoute cette musique, debout, après chaque morceau des applaudissements unanimes éclatent. Etrange spectacle que cette masse de gens où l'on distingue difficilement le bourgeois du prolétaire, applaudissant avec une frénésie égale l'hymne basque et le chant de la lutte de classe !



Le soir, les rues se vident. Cafés, bars, restaurants, cafés-concerts, cinémas, théâtres, ferment à 10 heures du soir.



Et l'étranger commence à se rendre compte que cette ville à l'aspect si paisible se trouve au milieu d'un pays ravagé par une guerre. On lui apprend qu'en temps normal l'énergie électrique vient d'une province voisine actuellement occupée par l'ennemi. Il faut donc se contenter des ressources locales et observer la plus stricte économie.



D'autres signes, d'ailleurs, plus éloquents encore, ne manquent point de lui rappeler la guerre. Voici un grand building en ruines, traces d'une bombe tombée en cet endroit lors de l'effroyable attaque aérienne effectuée par des avions allemands en septembre ; voici des immeubles protégés par des remparts de sacs de terre ; voici un bataillon de miliciens en tenue de campagne, qui part pour le front ; voici un convoi de blessés ; voici, sur les murs, des affiches multicolores : "Ceux du front t'appellent !"



Voici une inscription à l'entrée d'un restaurant : "Il n'y a que de la soupe et du poisson."



Oui, la République basque est en pleine guerre. J'en aurai bientôt une preuve tout à fait précise.



On se bat dans les airs.



Il fait beau, un soleil presque printanier éclaire la foule bruyante. Entre les pâtés de maisons on aperçoit au loin des collines verdoyantes. La paix et la sérénité semblent baigner la grande ville maritime. Non, décidément, on a peine à croire que le front n'est éloigné d'ici que d'une quarantaine de kilomètres.



Soudain un son strident et prolonge déchire l'air. C'est la sirène d'alarme ; elle signale l'approche des avions ennemis. Les voitures accélèrent la vitesse, et voici que la foule se met à courir. Les rues et les places se vident en un clin d'œil.



Tout le monde a eu hâte de se réfugier dans les multiples abris construits depuis peu de temps par les autorités.



J'entre dans un abri installé en face de l'église Arenal, au centre de la ville. C'est toute une ruelle transformée en fortin. Des femmes, des hommes, des enfants. Le premier moment d'angoisse passé, on se met à bavarder, on discute vivement, on blague. Des rires éclatent, et bientôt un brouhaha général anime cette masse humaine entassée dans une sorte de tunnel obscur aux parois de sacs de terre.



Au dehors, tout est tranquille, on n'entend ni explosion, ni canonnade. Je quitte l'abri et reviens sur mes pas. Le grand carrefour devant mon hôtel est de nouveau peuplé de monde. Par petits groupes, les gens stationnent au milieu de la chaussée, en scrutant le ciel. Plusieurs avions évoluent au-dessus de la ville, mais ils n'inquiètent personne : ce sont des appareils de chasse loyaux qui montant la garde. Un quart d'heure passe ainsi, et l'on entend de nouveau la sirène : ses trois cris brefs annoncent cette fois la fin de l'état d'alarme. Les avions républicains ont repoussé l'escadrille ennemie. De nouveau, une foule dense remplit les rues. Cela se répète quotidiennement.



Cependant, dimanche, cinq avions de bombardement réussirent à rompre le barrage des appareils loyaux et parvinrent jusqu'à Sestao, faubourg industriel où se dressent les vastes édifices des hauts fourneaux de Bilbao. Les aviateurs ennemis firent pleuvoir sur Sestao plus de deux cents bombes. Une heure plus tard, je pus inspecter les ruines. Aucun bâtiment industriel ne fut atteint, mais une dizaine d'immeubles abritant des familles ouvrières étaient transformées en de formidables amas de débris. Il y eut des femmes et des enfants tués.



Pris d'une fureur spontanée, une foule d'habitants du quartier ravagé par les bombes aériennes, se porta devant la prison où étaient détenus plusieurs centaines de fascistes arrêtés, pour administrer une justice fort peu réglementaire. Grâce au courage du jeune ministre de l'Intérieur de la République Basque, qui vint lui-même haranguer la foule, la catastrophe put être évitée.



Le lendemain, d'autres avions ennemis firent leur apparition au-dessus de Bilbao. Je me trouvais à Portugalete, au bord de l'eau, lorsque j'entendis la sirène. Neuf Junkers et treize Heinkel avançaient dans le ciel. Les avions de bombardement, par formations de trois, évoluaient, protégés par ces appareils de chasse. La redoutable escadrille approchait audacieusement du port dont la destruction semblait inévitable. Soudain, on vit s'élever huit petits avions rapides qui se jetaient au milieu des formations ennemies. Un combat aérien s'engage.



On put observer l'un des petits avions piquer droit sur trois bombardiers allemands, et bientôt l'un des trois géants de l'air se précipitait vers le sol, embrasé. 



Un parachute se déploya et disparut derrière les collines. Un autre le suivit au bout de quelques instants. Et, pendant que les avions loyaux continuaient à strier le ciel, le gros des forces ennemies rebroussait chemin à toute vitesse. 



Des cris, des applaudissements retentirent tout à coup autour de moi. Les spectateurs de cette bataille épique saluaient ainsi la victoire des  intrépides aviateurs républicains.



Rentré à Bilbao, j'appris qu'un avion de bombardement et deux avions de chasse ennemis avaient été abattus. Deux aviateurs purent atterrir en parachute, tous les autres occupants des appareils détruits furent carbonisés. Tous, des Allemands. On me montra à la Présidence le carnet trouvé sur l'un des deux aviateurs survivants. A la première page de ce carnet, était inscrit, en belles lettres gothiques, un nom : Karl Hermann Schmiedt, Zugfuhrer. A la page suivante, on pouvait lire les noms des autres membres de l'équipage. Pas un nom espagnol. La capitale basque était systématiquement bombardée par des aviateurs nazis montant des appareils nazis et projetant des bombes de fabrication nazie... Il n'y a que le Comité de Londres, présidé par lord Plymouth, pour douter encore de l'intervention du Reich hitlérien dans la guerre d'Espagne.



Depuis ce jour, on ne revit plus au-dessus de Bilbao les avions allemands. Les uns disaient que toutes les escadrilles ennemies avaient été mobilisées pour appuyer la nouvelle offensive contre Madrid ; les autres laissaient entendre que les chevaliers ailés de Gœring n'osaient plus affronter les braves petits avions de chasse loyaux qui leur avaient infligé une si cuisante défaite.



Quant à Herr Karl Hermann Schmiedt, il doit sa vie à l'esprit chevaleresque de son vainqueur. C'est en effet, l'aviateur républicain qui, ayant atterri avec son appareil à l'endroit même où s'était posé le parachute du pilote allemand, défendit son adversaire de tantôt contre la foule accourue pour punir le semeur de bombes. Parvenu à le soustraire à la fureur de la population, et tout en tenant encore en respect de son revolver la foule, il ouvrit son étui pour offrir une cigarette au nazi terrorisé. La "barbarie marxiste" put ainsi triompher une fois de plus de la haute "spiritualité fasciste".



A suivre...



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)






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vendredi 4 novembre 2022

À TRAVERS LA RÉPUBLIQUE BASQUE EN JANVIER 1937 (première partie)

 

À TRAVERS LA RÉPUBLIQUE BASQUE EN 1937.


Pendant la guerre civile espagnole, appelée aussi guerre d'Espagne, du 17 juillet 1936 au 1er avril 1939, de nombreux correspondants de presse ont publié leurs reportages.



pais vasco antes guerra civil historia 1937
HEBDOMADAIRE REGARDS
28 JANVIER 1937 



Voici ce que rapporta à ce sujet l'hebdomadaire Regards, le 21 janvier 1937 :



"A travers la République Basque.

Par notre envoyé spécial J. - E. Pouterman. Photos Chim.


Où tout un peuple - catholiques, communistes et socialistes - lutte contre Franco.



Nous forçons le blocus.



Nous sommes à bord du "Aya Mendi" depuis bientôt quatre jours. Partis de Bordeaux dimanche à 3 heures de l'après-midi, nous espérions être à Bilbao le lendemain matin.



Mais notre capitaine transporte, en plus d'une vingtaine de passagers, une cargaison dont la valeur est de plusieurs millions, et il est très prudent. Au lieu d'emprunter la route battue, il est parti au grand large. Il faut louvoyer pour éviter les pirates de Franco et les croiseurs de Hitler.



La nuit est claire, la lune brille, aucun nuage n'assombrit le ciel. Ah ! que le capitaine préférerait à cette belle nuit un brouillard épais et même une tempête violente !... Nous avançons tous feux éteints. Mais, à quoi bon ? Il fait clair comme le jour. L'on peut nous voir de très loin. N'importe ! C'est notre quatrième nuit en mer, il est temps que nous entrions à Bilbao.



Minuit. Deux ou trois passagers rôdent sur le pont. Les canots de sauvetage sont prêts depuis la veille. Un officier les inspecte une fois de plus. C'est le boute-en-train du quart des officiers, mais, en ce moment, il a plutôt l'air préoccupé. Le capitaine est en haut sur sa passerelle. Depuis 5 heures de l'après-midi, il ne quitte pas son poste. Armé d'une jumelle, il scrute le ciel.



Tout à coup, un feu apparaît à l'horizon. Le capitaine se penche vers le second et lui passe sa jumelle. Un ordre bref retentit. Nous augmentons de vitesse. Le feu à l'horizon disparaît. Quelques minutes passent. Un autre feu jaillit au même endroit, puis un second, un troisième. Pêcheurs ? Bateaux ennemis ? "Kœnigsberg" ? On n'en sait rien. Nous avançons toujours sans ralentir.


pais vasco antes historia guerra civil barcos alemanes
CROISEUR LEGER KÖNIGSBERG



Je descends dans le bureau du capitaine transformé en cabine. Trois matelas entassés l'un sur l'autre me servent de couchette. Je vais dormir, le matin est encore loin.



Un rayon de lumière venant de dessous la porte me réveille. On a donc rallumé l'électricité ! il est 5 heures du matin. Je me précipite sur le pont. Tous les passagers sont déjà debout. Nous sommes en vue du port de Bilbao. Enfin ! L' "Aya Mendi", battant pavillon républicain, a forcé le "blocus".



Quelques heures plus tard, nous débarquons. Partis de Bordeaux dimanche, nous avons atteint la capitale basque jeudi matin. Cette traversée ne doit durer normalement qu'une quinzaine d'heures...



Les pirates à l'oeuvre.



La République Basque se trouvait aux prises depuis plus d'une semaine avec les forces navales du Reich hitlérien. On connaît les mésaventures du "Palos", du "Soton", du "Blackhill". J'ai voulu me rendre compte sur place des circonstances dans lesquelles s'étaient produits ces incidents.




pais vasco antes guerra civil barcos 1937
CARGO BASQUE SOTON 1937



On me fit voir tout d'abord, dans un entrepôt du port de Bilbao, les caisses saisies par les autorités républicaines à bord du vapeur allemand "Palos" qui se dirigeait vers Séville. Une trentaine de colis en tout, dont seize contenant du celluloïde en tablette et huit des postes de T.S.F. tout équipés pour le service de campagne. Je pus admirer ces appareils perfectionnés dont la destination militaire ne faisait aucun doute. Rien n'y manquait pour faciliter les communications entre différentes unités d'une troupe en campagne. L'ingéniosité technique des constructeurs allemands n'oublia même pas de décorer la surface des appareils aux couleurs de la monarchie espagnole.



pais vasco antes historia guerra civil 1937
COLIS SAISIS A BORD DU PALOS JANVIER 1937



Mais ce n'était pas tout. D'autres caisses contenaient l'équipement complet d'un moteur naval qui devait servir à mettre en marche le navire rebelle "Ciudad de Alicante". Les inscriptions sur les caisses en servaient de preuve. Ce fut cette "marchandise" que les communiqués allemands déclaraient n'avoir aucun rapport avec la contrebande de guerre. Et ce fut à cause d'elle que le "Koenigsberg" se livra à des actes de piraterie contre les navires marchands de la République espagnole.




pais vasco antes historia guerra civil 1937
CAISSES SAISIES A BORD DU CIUDAD DE ALICANTE
JANVIER 1937


Je me rendis à Santander où je pus monter à bord du "Soton", qui fut la première victime de cette fureur hitlérienne. Le second officier qui, sur la sommation du commandement du "Koenigsberg" dût se rendre à bord du croiseur allemand, me fit le récit de cette aventure. Il n'eut presque rien à ajouter aux communiqués parus dans la presse. Mais en l'écoutant, j'entrevoyais la rencontre du colosse naval avec le modeste cargo. Le sang-froid du capitaine de ce dernier et la fermeté des autorités républicaines ont sauvé le petit bateau. Au lieu de se soumettre à la force brutale, l'équipage du "Soton" abandonna le bord et, sous la menace des canons du "Kœnigsberg", gagna la terre. Le pirate allemand n'eut qu'à se retirer. Quelques jours plus tard, il put exercer sa vengeance sur d'autres bateaux paisibles de la République, moins fortunés que le "Soton".



Mais les cargos espagnols ne sont pas les seules victimes des corsaires de Franco et de Hitler. Je vis à Santander, le même jour, le capitaine du navire britannique "Blackhill", qui chargeait des minerais de fer. Le vieux marin ne me cacha pas son indignation devant les procèdes des chalutiers armés par Franco pour entraver le commerce maritime international. Homme prudent, il ne voulut, cependant, faire aucune déclaration qui eût pu gêner son Gouvernement. Voici en quels termes il crut devoir me parler :


— Oui, c'est vrai, des bateaux armés ont tiré sur mon navire. Je crois qu'il s'agissait de chalutiers de pêche transformés en bateaux de guerre.



"Leur nationalité ? Je n'en sais rien. C'était la nuit, ils étaient à une distance d'au moins trois ou quatre miles. On ne pouvait pas distinguer leurs pavillons. Sans aucun avertissement, ils ont ouvert le feu sur le "Blackhill ". En tout, trente coups de canon. Les salauds ! Heureusement qu'ils tirent mal. J'ai filé à toute vitesse et c'est ça qui m'a sauvé. Au large de Bilbao, j'ai rencontré de nouveau un chalutier armé. Mais celui-ci, c'était un républicain. J'ai vu son pavillon. Avec beaucoup de politesse, il m'a demandé ma nationalité et où je me dirigeais. Ayant reçu ma réponse, il m'a remercié et m'a donné des indications pour mieux continuer mon voyage. Oui, celui-là, c'était un républicain. C'est tout ce que je peux vous dire. Quant à ma prétendue rencontre avec le "Kœnigsberg", les journaux ont menti. Aucun croiseur allemand ne m'a arrêté. Je ne veux pas qu'on répande des histoires fausses sur mon compte. Je finis le chargement aujourd'hui et je dois faire mon voyage de retour. Si je rencontre en route le "Kœnigsberg", j'aime mieux que son commandant ne me croit pas l'auteur de ces bruits. Non, non. Je ne veux pas avoir des histoires."



Ce fut tout ce que je pus obtenir du vieux capitaine du "Blackhill". Il tenait absolument à éviter toute complication lors de son voyage de retour. Il faut croire que le pavillon britannique n'est plus suffisant pour protéger les bateaux marchands du Royaume-Uni en haute mer. Les bonnes grâces d'un "Kœnigsberg" en croisière ne sont pas à négliger.



On comprendra dans ces conditions pourquoi le capitaine du "Aya Mendi" avait mis quatre jours et quatre nuits au lieu de quinze heures, pour faire la traversée de Bordeaux, à Bilbao. Faut-il en conclure que Bilbao, Santander ou Gijon sont réellement bloqués par M. Franco et ses alliés allemands ? Aucunement. Chaque jour, des bateaux entrent et sortent de ces-ports. Les forces navales de la République sont vigilantes. Les braves petits "bous" — chalutiers de pêche armés de canons et de mitrailleuses — battant pavillons aux couleurs basques et espagnoles, coopèrent courageusement à la garde des eaux territoriales. Ce fut un de ces "bous" qui avait capturé le contrebandier "Palos". Son capitaine, que je rencontrai un jour à bord de son navire, ancré à Portugalete, me dit qu'il s'apprêtait à reprendre la mer pour aller à la recherche d'autres contrebandiers rebelles et allemands. Les robustes gars de son équipage qui nous entouraient étaient de taille à le seconder dans cette entreprise. 



Non, les côtes espagnoles ne sont pas bloquées, quoique disent les grandiloquentes déclarations de l'état-major de la flotte rebelle."



A suivre...



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)





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lundi 26 septembre 2022

UNE VISITE AUX PETITS RÉFUGIÉS BASQUES EN JUIN 1937

UNE VISITE AUX PETITS RÉFUGIÉS BASQUES EN 1937.


Pendant la Guerre civile d'Espagne, des milliers d'enfants ont dû s'exiler et ont été accueillis dans de nombreux pays, dont la France.



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ENFANTS BASQUES REFUGIES JUIN 1937



Voici ce que rapporta à ce sujet le journal Regards, le 10 juin 1937 :



"Les enfants bombardés.



Visite aux petits réfugiés Basques.



Ils étaient cinq dans la famille de cet ouvrier de Valence. L'aîné venait de tomber. Les deux grands voulaient se battre à sa place. Les deux petits — un garçon de dix ans et une fillette de huit — refusaient, eux aussi, de partir. Mais le père avait décidé de les sauver. Tant bien que mal on réussit à les embarquer. Déjà en route, ils se révoltèrent. "On nous emmène dans un pays fasciste !". En vain le Français qui s'était chargé d'eux argumentait-il. La petite fille avait pris la tête de l'insurrection et son frère la suivait fidèlement. Arrivés à Paris, accueillis à bras ouverts par une famille où l'on parlait même l'espagnol, les deux enfants restèrent farouches, dressés : "Nous voulons retourner en Espagne !"



Une amie qui a assisté à l'entretien me dit : "Je ne comprends pas l'espagnol. Mais jamais je n'oublierai le ton, l'accent, le jeu de mains et de regards, de cette petite Espagnole de huit ans. Plus tard j'ai su qu'elle disait : "Je ne veux pas être une réfugiée ! Je ne vois pas pourquoi je serai sauvée, quand d'autres mourront ! Si on bombarde Valence, qu'on me bombarde aussi !"



Elle refusa de manger. Son frère l'imita. Epouvantés par cette grève de la faim, ne sachant comment agir en face d'une détermination aussi absolue, ceux qui avaient adopté les deux enfants consultèrent l'ambassadeur d'Espagne. On les conduisit à l'Ambassade. Et pendant près d'une heure l'homme qui représentait à Paris le gouvernement de son pays en guerre, discuta avec la petite fille de Valence, huit ans. Discuta comme avec une grande personne. Puis il sortit et dit à ceux qui attendaient :

"Rien à faire. Nous n'avons pas le droit de les retenir ici contre leur volonté. On les renverra à Valence. "



Alors seulement la petite fille consentit à manger. Et le peu de temps qu'elle resta à Paris jusqu'à son départ, elle joua, gambada, rit avec tout le monde. Elle était redevenue une enfant.



J'ai vu une autre petite fille espagnole, dans un joli jardin d'enfants près du Parc Montsouris. La famille qui l'a adoptée l'envoie là, et son frère, recueilli par une famille voisine, y vient aussi. Elle est entrée, toute froufroutante dans sa robe claire, un grand nœud de soie dans ses cheveux bouclés. Nous venions de voir les petits Basques, les cent derniers arrivants, entièrement rasés. Il a bien fallu, par mesure d'hygiène, s'y décider ! Mais ils ont l'air, avec leurs têtes tondues, de petits forçats. Echappés de ce bagne d'enfants d'un nouveau genre qu'est Bilbao !



Leurs grands yeux leur mangent tout le visage. C'est l'heure de la sieste; ils sont étendus sur leurs lits dans la pénombre de l'immense dortoir. La tête nue, les pieds nus, le petit bout de corps maigriot enveloppé dans le tricot ou le blouson qu'ils ont porté pendant tout le voyage. Ils ont grand besoin de vêtements. On leur en envoie, mais ce n'est jamais assez. L'Hôpital Espagnol au 53, rue de la Pompe, dès que ceux-là seront casés, en recevra une centaine d'autres. Ils arrivent tout juste avec ce qu'ils ont sur le dos ; l'Office de l'Enfance qui fonctionne à Bilbao les a recrutés à la hâte, tantôt amenés par leurs parents, qui veulent sauver au moins les plus petits, tantôt égarés sans qu'on sache où se trouve la famille, tantôt déjà orphelins.


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HÔPITAL ESPÄGNOL
53 RUE DE LA POMPE PARIS 16ème



Des adolescentes, de quelques années à peine plus âgées qu'eux, les ont accompagnés sur le bateau, comme surveillantes improvisées. L'une était infirmière ; sa sœur n'a pas voulu partira elle est restée avec leur mère, dans la ville. Une autre faisait des cigarettes ; elle ne sait pas où sont les siens. "Quand nous partions, un avion allemand est apparu. Les enfants l'ont vu. Tous, nous pensions déjà que c'était fini. Mais après avoir tourné au-dessus de nous, il s'est éloigné. Nous ne savons pas sur qui il a jeté ses bombes."



Un tout jeune blessé de guerre, qui parle le français avec un accent parisien — il a fait son éducation dans un lycée de Paris, est reparti chez lui, s'est engagé, a reçu une balle dans le ventre, est ici en convalescence — nous sert d'interprète auprès des enfants. Les grands garçons de douze ans, l'œil intelligent, alerte, sont à l'affût des questions ; ils tâchent, prêtant l'oreille à la langue inconnue, d'en deviner le sens.


— Savez-vous quel est le gouvernement du pays où vous êtes ? 

— Républicain !

— De gauche !

— Pas de roi !



Pour bien accentuer ce fait, tous les petits poings bronzés se lèvent à la fois.

— Où préférez-vous aller : dans une institution avec beaucoup d'enfants, ou dans une famille ?

— Une famille ! Une famille !



La réponse est unanime. Tous préfèrent une famille. Sans doute ont-ils en eux l'image de quelque orphelinat rigide, où l'on marche en silence deux par deux, un pion noir devant, un pion noir derrière. En tout cas, le vœu de ceux-ci sera exaucé : dans quelques jours, par les soins du Comité d'Accueil de la C. G. T., chacun d'eux sera placé dans un foyer. Familles ouvrières, dont beaucoup ont cinq, six, huit enfants : "Ça ne fait rien, on prendra encore ç'ui-là ! Quand y en a pour tant, y en aura pour ç'ui d' Bilbao ! Un d'plus, c'est pas une affaire !"




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ENFANTS BASQUES REFUGIES JUIN 1937




La Maison Espagnole de la rue de la Pompe, non seulement reçoit jusqu'à leur adoption les petits arrivants basques, mais depuis quelques mois, héberge en permanence une centaine d'enfants. Une école franco-espagnole a été créée sous les arcades pleines de grâce de l'ancien couvent. Le Dr Guillermo Angulo la dirige, lui qui était professeur à l'Ecole de Puériculture de Madrid ; aujourd'hui, cette école est détruite.



Près de 4 000 enfants d'Espagne et du Pays Basque sont placés jusqu'à présent par le Comité d'Accueil dans des familles ou dans des colonies. Une quinzaine de centres, dans tous les coins de la France, les ont accueillis : il y en a maintenant, de ces petits visages mats et volontaires, dans le Camp de la Mauresque, à Port-Vendres ; dans le Camp des Ecureuils, à Cap-Breton ; à la Colonie de l'Enfance Heureuse, en l'Ile d'Oléron ; au Château des Halles, à Sainte-Foy-l'Argentière ; et dans dix autres encore, sans compter la Maison du Comité Français de Secours aux Enfants, à Compiègne, entretenue par les ouvriers suédois, et l'Ecole de plein air de Dabeaux, avec les cinquante-cinq enfants d'instituteurs espagnols que recueillent des familles d'instituteurs français.



Et les avions hitlériens continuent à bombarder...



Involontairement, devant les petites têtes rasées appuyées aux sveltes colonnettes de la cour de couvent, je me rappelle d'autres enfants réfugiés, ceux-là dans une cour de caserne. C'est le printemps 1933, le vent souffle, les vitres de la caserne désaffectée sont cassées, les paillasses sont à même le sol, il n'y a pas de lumière dans les escaliers, la zone de la Porte de Clignancourt empuantit la route, les enfants avec leurs mères sont là, — les enfants de socialistes, de communistes, de démocrates, de Juifs allemands chassés par Hitler.


Ce sont les mêmes enfants.



histoire guerre civile réfugiés basque enfants
ENFANTS BASQUES REFUGIES JUIN 1937



C'est le même hitlérisme.


Seulement, depuis, il a forgé de nouvelles bombes.



On peut envoyer les dons en argent à : "Regards", ou au Comité d'Accueil de la C. G. T., 211, rue Lafayette."



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)



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lundi 1 novembre 2021

LE DROIT D'AÎNESSE AU PAYS BASQUE AUTREFOIS

LE DROIT D'AÎNESSE AU PAYS BASQUE.



Au Pays Basque, pendant plusieurs siècles, c'était l'aîné(e), fille ou garçon qui héritait du patrimoine, et en particulier de la maison et de tous les biens y attenant.




pays basque autrefois maison aînesse
MAISON BASQUE EN 1892
PAYS BASQUE D'ANTAN




Voici ce que rapporta le journal Regards, dans son édition du 19 juillet 1946, sous la plume de 

Jacques Méry :


"Le droit d'aînesse au Pays Basque.



"Chaque heure blesse, la dernière tue." C'est ce que rappellent les cloches des églises basques qui portent ces mots, gravés dans la pierre.




pays basque autrefois église labourd
CLOCHER DE L'EGLISE D'URRUGNE
PAYS BASQUE D'ANTAN



Est-ce le labeur acharné, la peine à laquelle les hommes sont condamnés qui ont inspiré cette pensée austère ? Sans doute... la terre est haute dans ce pays ! Les paysans doivent souvent disputer à la montagne leur nourriture, celle de leurs bêtes.



Les Basques (espagnols ou français) : un peuple. Il a son hymne, son drapeau ; il avait son arbre de la liberté. Ce peuple : une race. Fière, saine, fanatiquement attachée à sa terre, à ses traditions, à ses églises.



Et c'est très bien ainsi.



Mais à la condition que cet amour de la terre, ce respect du passé, cette piété ne réduisent pas les paysans basques à une vie dure sans espoir, et ne fassent pas le profit d'autres hommes.



Et c'est ce qui s'est longtemps passé.



Tradition basque : le droit d'aînesse subsiste encore, à la mort des parents, la ferme revient donc à l'aîné des enfants. En outre celui-ci est favorisé d'un quart de l'héritage en plus de sa part. Mais il doit indemniser ses frères ou ses sœurs, leur donner en argent leurs parts sur la valeur des terres. Souvent l'aîné d'une famille n'a pas cet argent. Il ne renonce pas à exploiter la ferme, la tradition — elle prévoit tout — le conduit chez le notaire. Automatiquement celui-ci avancera les sommes nécessaires. A un taux d'usure... traditionnel !



Les affaires réglées, notre jeune fermier se met au travail. Durement. De l'aube au crépuscule il laboure, fauche, ensemence. Il économise. Il mourra peut-être avant de s'être acquitté de sa dette au notaire. Toute sa vie aura été soumise à la bonne ou mauvaise volonté du créancier.



On l'a deviné : le notaire est l'homme politique de la région. Dans l'obligation de le ménager, "ses" paysans, le jour des élections, obéissent à ses consignes.



Ils votent contre ceux qui ont le souci de leur défense, contre leurs intérêts.



Ainsi la réaction est puissante au pays basque. Ainsi des fermes qui semblaient riches, prospères, étaient en réalité grevées d'hypothèque et des villages de la Basse-Navarre, par exemple, celui d'Irouléguy pour plus de précision, appartenaient à un notaire.



Aujourd'hui les fermiers basques ont pu — grâce à la guerre il faut bien le dire — se libérer de la dictature des notaires. Ils ont remboursé leurs dettes.



Demain ? 



Des hommes courageux se sont adressés aux paysans, ils ont dénoncé la manœuvre dont ils étaient les victimes.



Et ces hommes courageux ont été assommés !



Oui, au pays basque, les paysans acceptent leur condition avec la fatalité du fellah hindou, sans imaginer des possibilités d'une vie meilleure, en étant les artisans et les gardiens de leur mal. Le problème consiste donc à leur faire prendre conscience de leur vie, de leurs droits, de leur puissance.



... Au fait, la phrase inscrite sur les clochers : "Chaque heure blesse, la dernière tue" n'est-elle pas pour rappeler aux paysans une résignation totale, une soumission complète, garanties des privilèges des hobereaux de village ?



Ne pas désespérer : dans chaque village où enseigne un bon instituteur laïque, les fermiers commencent à distinguer les principes de la justice sociale. Aussi l'école communale subit-elle les attaques les plus violentes. Il est d'ailleurs regrettable qu'une politique juste corresponde, dans ces régions, à l'action anticléricale. Au pays basque, en effet, la puissance, l'influence de l'église sont celles de l'envoûtement.



Ne pas désespérer : la vérité chemine vers les villages les plus perdus de la montagne. Il suffit, pour le constater, d'observer les résultats des dernières élections qui marquent un net progrès sur le passé."



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)



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