Hippolyte Taine, né le 21 avril 1828 à Vouziers (Ardennes) et mort le 5 mars 1893 à Paris 6ème arrondissement, est un philosophe et historien français, membre de l'Académie française.
PORTRAIT D'HIPPOLYTE TAINE PAR LEON BONNAT
En 1855, Hippolyte Taine part suivre une cure médicale dans les Pyrénées au terme de laquelle il
rédigera son célèbre Voyage aux Pyrénées.
Voici ce que rapporta à ce sujet Hippolyte Taine dans son livre Voyage aux Pyrénées :
"... Un noble hôtel, aux larges salles, aux grands appartements antiques s'étale au coin du premier bassin en face de la Mer. Anne d'Autriche y logea en 1660, lors du mariage de Louis XIV. Au-dessus d'une cheminée, on voit encore le portait d'une princesse en habit de déesse. N'étaient-elles point déesses ? Un pont tapissé allait de ce logis à la petite église, sombre et splendide traversée de balcons de chêne noir, et chargée de chasses étincelantes. Les deux époux le traversèrent, entre deux haies de suisses et de gardes chamarrés, le roi, tout brodé d'or, le chapeau garni de diamants ; la reine, avec un manteau de velours violet, semé de fleurs de lis, et par-dessous un habit blanc de brocart étoilé de pierreries, la couronne sur la tête. Ce ne furent que processions, entrées, magnificences et parades. Qui de nous aujourd'hui voudrait être grand seigneur à condition de représenter ainsi ? L'ennui du rang supprimerait les plaisirs du rang ; on s'impatienterait d'être un mannequin brodé, toujours en spectacle et à la montre. Alors c'était toute la vie. Quand M. de Créqui vint porter à l'infante les présents du roi, il avait soixante personnes de livrée à sa suite avec un grand nombre de gentilshommes et beaucoup d'amis. Les yeux se complaisaient dans cette splendeur. L'orgueil était plus vaniteux, les jouissances plus extérieures. On avait besoin d'étaler sa puissance pour la sentir. La vie d'apparat avait appliqué l'esprit aux cérémonies. On apprenait à danser, comme aujourd'hui à réfléchir ; on passait des années à l'académie ; on étudiait avec un sérieux et une attention extrême l'art de saluer, d'avancer le pied, de se tenir debout, de jouer avec son épée, de bien poser sa canne ; l'obligation de vivre y contraignait ; c'était le signe du rang et de l'éducation ; on prouvait ainsi ses alliances, son mode, sa place auprès du roi, son titre.
MARIAGE DE LOUIS XIV 1660
Bien mieux, c'était la poésie du temps. Une belle façon de saluer est belle ; elle rappelait mille souvenirs d'autorité et d'aisance comme une attitude en Grèce rappelait mille souvenirs de guerre et de gymnase ; une demi-inclination du col, une jambe noblement étendue, un sourire complaisant et calme, une ample jupe traînante avec des plis majestueux remplissaient l'âme de pensées commandantes et polies, et ces grands seigneurs étaient les premiers à jouir du spectacle qu'ils offraient.
"J'allai porter mon offrande, dit Mlle de Montpensier, et fis mes révérences aussi bien que pas une de la compagnie ; je me trouvais assez propre pour les jours de cérémonie ; ma personne y tenait aussi bien sa place que mon nom dans le monde".
ANNE-MARIE-LOUISE DUCHESSE DE MONTPENSIER
Ces mots expliquent l'attention infinie qu'on donnait aux préséances et aux cérémonies ; Mademoiselle ne tarit pas sur ce point ; elle parle comme un tapissier et un chambellan ; elle s'inquiète de savoir à quel moment précis les grands d'Espagne ôtent leur chapeau, si le roi d'Espagne baisera la reine mère ou ne fera que l'embrasser : ces importants intérêts la troublent. En effet, c'étaient alors des intérêts importants. Le rang ne dépendait point, comme dans une démocratie, du mérite prouvé, de la gloire acquise, de la puissance exercée ou de la richesse étalée, mais des prérogatives visibles transmises par héritage ou accordées par le roi : de sorte qu'on se battait pour un tabouret ou pour une mante, comme aujourd'hui pour une place ou pour un million.
Entre autres perfidies, on machina de loger les soeurs de Mademoiselle chez la reine. "La proposition m'en déplut ; elles auraient toujours mangé avec elle, ce que je ne faisais point. Cela réveilla ma gloire, j'étais au désespoir en ce moment." Les combats furent plus grands lorsqu'on en vint au mariage. On s'avisa qu'il fallait porter une offrande à la reine, qu'ainsi je ne pouvais pas porter sa queue, et que ce seraient mes soeurs qui la porteraient avec Mme de Carignan. Dès qu'on avait parlé de porter les queues, M. le duc de Roquelaure s'était offert de porter la mienne.
GASTON-JEAN-BAPTISTE DUC DE ROQUELAURE
L'on chercha des ducs pour porter celles de mes soeurs, et comme pas un ne voulait le faire, Mme de Saugeon cria fort que Madame serait au désespoir de cette distinction. Quelle joie de marcher la première sur le pont tapissé, la queue dans la main d'un duc, pendant que les autres vont honteusement derrière, avec une queue sans duc ! Mais tout d'un coup d'autres y prétendent. Mme d'Uzès accourt toute effarée : il s'agit d'une usurpation atroce. "La princesse palatine aura une queue ; ne voulez-vous pas empêcher cela ?" On s'assemble, on va chez le roi, on lui représente l'énormité du fait : le roi interdit cette nouvelle queue usurpatrice et criminelle, et la palatine, qui pleure et tempête, déclare qu'elle n'assistera pas au mariage si on la prive de son appendice.
Hélas ! toute prospérité humaine a ses revers ; Mademoiselle, si heureuse en matière de queues, ne put obtenir de baiser la reine, et, sur cette défense, resta plongée tout le jour dans le plus noir chagrin. C'est que ces recherches de rang avaient été dès l'enfance son unique souci ; elle avait voulu épouser tous les princes du monde et toujours en vain ; peu lui importait la personne. D'abord le cardinal infant, le contraire d'un Amadis : à l'âge des rêves, au seuil de la jeunesse, parmi les songes vagues et les premiers enchantements de l'amour, elle choisissait ce vieux grimaud à fraise pour trôner avec lui, sur un beau fauteuil, dans le gouvernement des Pays-Bas.
Puis Philippe IV d'Espagne ; l'empereur Ferdinand, l'archiduc : d'elle-même négociant avec aux, au risque de faire pendre son diplomate. Puis le roi de Hongrie, le futur roi d'Angleterre, Louis XIV, Monsieur, le roi de Portugal. Qui pourrait les compter ? Au besoin, elle s'y prenait d'avance : la princesse de Condé se trouvant malade, puis grosse, cette tête romanesque imagina que le prince allait devenir veuf, et voulut le retenir pour mari.
Personne ne prit cette main qu'elle avait tendue à toute l'Europe. En vain elle tira le canon dans la Fronde ; elle resta aventurière, poupée de parade, girouette, jusqu'au bout, de temps en temps exilée, vingt fois veuve, mais toujours avant les noces, promenant par toute la France les ennuis et les imaginations de son célibat involontaire.
Enfin Lauzun parut ; pour l'épouser, et secrètement, il lui en coûta la moitié de ses biens ; le roi puisait la dot de son bâtard dans la mésalliance de sa cousine. Ce fut un ménage exemplaire : elle le griffa ; il la battit. — Nous rions de ces prétentions et des picoteries, de ces mésaventures et de ces querelles d'aristocratie ; notre tour viendra, comptons-y ; notre démocratie aussi apprête à rire : notre habit noir est, comme leur habit brodé, chamarré de ridicules ; nous avons l'envie, la tristesse, le manque de mesure et de politesse, les héros de George Sand, de Victor Hugo et de Balzac. Au fait qu'importe ?
Sifflez-moi librement ; je vous le rends mes frères.
Ainsi parlait Voltaire, qui donnait à la fois à tout le monde la charte de l'égalité et de la gaieté."
(Source : Wikipédia et Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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Hippolyte Taine, né le 21 avril 1828 à Vouziers (Ardennes) et mort le 5 mars 1893 à Paris 6ème arrondissement, est un philosophe et historien français, membre de l'Académie française.
PORTRAIT D'HIPPOLYTE TAINE PAR LEON BONNAT
En 1855, Hippolyte Taine part suivre une cure médicale dans les Pyrénées au terme de laquelle il
rédigera son célèbre Voyage aux Pyrénées.
Voici ce que rapporta à ce sujet Hippolyte Taine dans son livre Voyage aux Pyrénées :
Il a plu toute la nuit ; mais le matin, un vent sec a séché la terre, et je suis allé à Saint-Jean-de-Luz en longeant la côte.
Partout des falaises rongées plongeant à pic ; des tertres mornes, des sables qui s'écroulent ; de misérables herbes qui enfoncent leurs filaments dans le sol mouvant ; des ruisseaux qui se plient en vain et s'engorgent refoulés par la mer ; des anses tourmentée, des grèves nues. L'Océan déchire et dépeuple sa plage. Tout souffre par le voisinage du vieux tyran. En contemplant ici son aspect et son oeuvre, on trouve vraies les superstitions antiques. C'est un Dieu lugubre et hostile, toujours grondant, sinistre, aux caprices subits, que rien n'apaise, que nul ne dompte, qui s'irrite d'être exclu de la terre, qui l'embrasse impatiemment, et la tâte et l'ébranle, et demain peut la reprendre ou la briser. Ses vagues violentes sursautent convulsivement, et se tordent en se heurtant comme les têtes d'un grand troupeau de chevaux sauvages ; une sorte de crinière grisonnante traîne au bord de l'horizon noir ; les goélands crient ; on les voit s'enfoncer dans la vallée qui se creuse entre deux lames, puis reparaître ; ils tournoient et vous regardent étrangement de leurs yeux pâles. On dirait qu'ils se réjouissent de ce tumulte et attendent une proie.
LIVRE VOYAGE AUX PYRENEES 1858 D'HIPPOLYTE TAINE
Un peu plus loin, une pauvre chaumière se cache dans une anse. Trois enfants jouaient là, dans un ruisseau débordé, en haillons, jambes nues. Un gros phalène, alourdi par la pluie, était tombé dans un trou. Ils y amenaient l'eau avec leurs pieds et barbottaient dans la bourbe froide ; le flot tombait par averses sur la pauvre bête, qui battait en vain des ailes ; ils riaient aux éclats, en trébuchant et en s'accrochant les uns aux autres de leurs mains rouges. A cet âge et dans cette misère, il ne leur en fallait pas davantage pour être heureux.
La route monte et descend en tournoyant sur de hautes collines qui marquent le voisinage des Pyrénées. A chaque tournant la mer reparaît, et c'est un spectacle singulier que cet horizon subitement abaissé, et ce triangle verdâtre qui va s'élargissant du côté du ciel. Deux ou trois villages s'allongent échelonnés de haut en bas sur la route. Les femmes sortent de leurs maisons blanches, en robe noire, avec un voile noir pour aller à la messe. Cette sombre couleur annonce l'Espagne. Les hommes, en vestes de velours, s'entassent au cabaret et boivent du café sans rien dire. Pauvres maisons, pauvre pays ; j'ai vu cuire, en guise de pain, dans une sorte de hangar, des galettes de maïs et d'orge. Cette misère fait toujours peine. Qu'est-ce qu'un journalier a gagné à nos trente siècles de civilisation ? Il y a gagné pourtant ; quand nous nous accusons, c'est que nous oublions l'histoire. Il n'a plus la petite vérole, ni la lèpre ; il ne meurt plus de faim comme au XVIe siècle, sous Montluc ; il n'est plus brûlé comme sorcier, ce qui arriva encore sous Henri IV ici même ; il peut, s'il est soldat, apprendre à lire, devenir officier ; il a du café, du sucre, du linge. Nos fils diront que c'est peu ; nos pères auraient dit que c'est beaucoup.
Saint-Jean-de-Luz est une vieille petite ville aux rues étroites, aujourd'hui silencieuse et déchue ; ses marins jadis combattaient les Normands pour le roi d'Angleterre ; trente ou quarante navires en sortaient chaque année pour pêcher la baleine. A présent le port est vide ; cette terrible mer de Biscaye a trois fois brisé sa digue. Contre la houle grondante amoncelée depuis l'Amérique, nul ouvrage d'homme ne tient. L'eau s'engouffrait dans le chenal et arrivait comme un cheval de course aussi haut que les quais, fouettant les ponts, secouant ses crêtes, creusant sa vague ; puis elle clapotait lourdement dans les bassins, quelquefois avec des bons si brusques qu'elle retombait par-dessus les parapets comme une écluse, et noyait le pied des maisons. Un pauvre bateau dansait dans un coin au bout d'une corde ; point de marins ; point d'agrès de filets ; voilà ce port célèbre. On dit pourtant qu'à une demi-lieue, il y a cinq ou six barques dans une crique.
LIVRE VOYAGE AUX PYRENEES 1858 D'HIPPOLYTE TAINE
De la digue, on voyait le tumulte de la marée haute. Un mur massif de nuées noires cernait l'horizon ; le soleil flamboyait par une crevasse, comme un feu par la gueule d'une forge et dégorgeait sur la houle son incendie de flammes ferrugineuses. La mer sautait comme une folle à l'entrée du port, heurtée par une bande de roches invisibles et joignait de sa traînée blanche les deux cornes de la côte. Les vagues arrivaient hautes de quinze pieds contre la plage, puis, minées au pied par l'eau descendante, s'abattaient la tête la première, désespérées, avec un hurlement affreux ; elles revenaient pourtant à l'assaut, et à chaque minute montaient plus haut, laissant sur la plage leur tapis de mousse neigeuse, et s'enfuyant avec le petit frissonnement d'une fourmilière qui fourrage dans les feuilles sèches. A la fin, l'une d'elles vint mouiller les pieds des gens qui regardaient du haut de la digue. Heureusement, c'était la dernière ; la ville est à vingt pieds plus bas, et ne serait qu'un tas de ruines si quelque grande marée était poussée par un ouragan."
A suivre...
(Source : Wikipédia et Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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Hippolyte Taine, né le 21 avril 1828 à Vouziers (Ardennes) et mort le 5 mars 1893 à Paris 6ème arrondissement, est un philosophe et historien français, membre de l'Académie française.
PORTRAIT D'HIPPOLYTE TAINE PAR LEON BONNAT
En 1855, Hippolyte Taine part suivre une cure médicale dans les Pyrénées au terme de laquelle il
rédigera son célèbre Voyage aux Pyrénées.
Voici ce que rapporta à ce sujet Hippolyte Taine dans son livre Voyage aux Pyrénées :
A une demi-lieue, au tournant d'un chemin, on aperçoit un coteau d'un bleu singulier : c'est la mer. Puis on descend, par une route qui serpente jusqu'au village.
Triste village, sali d'hôtels blancs réguliers, de café et d'enseignes, échelonnés par étages sur la côte aride ; pour herbe, un mauvais gazon troué et malade ; pour arbres, des tamarins grêles qui se collent en frissonnant contre la terre ; pour port, une plage et deux criques vides (port des Pêcheurs et port Vieux). La plus petite cache dans son recoin de sable deux barques sans mâts ni voiles, qu'on dirait abandonnées .
L'eau ronge la côte, de grands morceaux de terre et de pierre, durcis par son choc, lèvent à cinquante pieds du rivage leur échine brune et jaune, usés, fouillés, mordus, déchiquetés, creusés par la vague, semblables à un troupeau de cachalots échoués.
Le flot aboie ou beugle dans leurs entrailles minées, dans leurs profondes gueules béantes ; puis, quand ils l'ont engouffré, ils le vomissent en bouillons et en écume contre les hautes vagues luisantes qui viennent éternellement les assaillir. Des coquilles, des cailloux polis se sont incrustés sur leur tête. Les ajoncs y ont enfoncé leurs tiges patientes et le fouillis de leurs épines ; ce manteau de bourre est seul capable de se coller à leurs flancs et de durer contre la poussière de la mer.
LA ROCHE PERCEE BIARRITZ VOYAGE AUX PYRENEES 1855 H TAINE
A gauche, une trainée de roches labourées et décharnées s'allonge en promontoire jusqu'à une arcade de grève durcie, que les hautes marées ont ouverte et d'où la vue, par trois côtés, plonge sur l'Océan. Sous la bise qui siffle, il se hérisse de flots violâtres ; les nuages qui passent le marbrent de plaques encore plus sombres ; si loin que le regard porte, c'est une agitation maladive de vagues ternes, entrecroisées et disloquées, sorte de peau mouvante, qui tressaille et se tord sous une fièvre intérieure ; de temps en temps, une raie d'écume qui la traverse marque un soubresaut plis violent. Cà et là, entre les intervalles des nuages, la lumière découpe quelques champs glauques sur la plaine uniforme ; leur éclat fauve, leur couleur malsaine, ajoutent à l'étrangeté et aux menaces de l'horizon. Ces sinistres lueurs changeantes, ces reflets d'étain sur une houle de plomb, ces scories blanches collées aux roches, cet aspect gluant des vagues donnent l'idée d'un creuset gigantesque, dont le métal bouillonne et luit.
PLAGE DE BIARRITZ PAR GUTAVE DORE VOYAGE AUX PYRENEES 1855 H TAINE
Mais, vers le soir, l'air s'éclaircit et le vent tombe. On aperçoit la côte d'Espagne et sa traînée de montagnes adoucie par la distance. La longue dentelure ondule à perte de vue, et ses pyramides vaporeuses finissent par s'effacer dans l'ouest, entre le ciel et l'océan. La mer sourit dans sa robe bleue, frangée d'argent, plissée par le dernier souffle de la brise ; elle frémit encore, mais de plaisir, et déploie cette soie lustrée, chatoyante, avec des caprices voluptueux, sous le soleil qui l'échauffe. Cependant, des nuages sereins balancent au-dessus de lui leur duvet de neige, la transparence de l'air les entoure d'une gloire angélique, et leur vol immobile fait penser aux âmes du Dante arrêtées en extase à l'entrée du paradis.
La nuit, je suis monté sur une esplanade solitaire où est une croix, et d'où l'on voit la mer et la côte. La côte noire, semée de lumières, s'abaisse et s'élève en bosselures indistinctes. La mer gronde et roule sourdement. De temps en temps, au milieu de cette respiration menaçante, part un hoquet rauque, comme si la bête sauvage endormie se réveillait ; on ne la distingue pas, mais, à je ne sais quoi de sombre et de mouvant, on devine un dos monstrueux qui palpite ; l'homme est devant elle comme un enfant devant la bauge d'un léviathan. Qui nous promet qu'elle nous tolérera demain encore ? Sur la terre nous nous sentons maîtres ; notre main y trouve partout ses traces ; elle a transformé tout et mis tout à son service ; aujourd'hui le sol est un potager, les forêts un bosquet, les fleuves des rigoles, la nature une nourrice et une servante. Mais ici subsiste quelque chose de féroce et d'indomptable. L'Océan a gardé sa liberté et sa toute-puissance ; une de ses vagues noierait notre ruche ; que là-bas en Amérique son lit se soulève, il nous écrasera sans y penser ; il l'a fait et le fera encore : à présent il sommeille, et nous vivons collés à son flanc, sans songer qu'il a parfois besoin de se retourner.
II.
Il y a un phare au nord du rivage, sur une esplanade de grève et d'herbes piquantes. Les plantes ici sont aussi âpres que l'Océan. Ne regardez pas la place à gauche ; les piquets de soldats, les baraques de baigneurs, les ennuyés, les enfants, les malades, le linge qui sèche, tout cela est triste comme une caserne et un hôpital. Mais au pied du phare, les belles vagues vertes se creusent et escaladent les rochers, éparpillant au vent leur panache d'écume ; les flots arrivent à l'assaut et montent l'un sur l'autre, aussi agiles et aussi hardis que des cavaliers qui chargent ; les cavernes clapotent ; la brise souffle avec un bruit joyeux ; elle entre dans la poitrine et tend les muscles ; on respire à pleins poumons la vivifiante salure de la mer.
Plus loin, en remontant vers le nord, des sentiers rampent le long des falaises. Au bas de la dernière, la solitude s'ouvre ; toute chose humaine a disparu ; ni maisons, ni culture, ni verdure. On est ici comme aux premiers âges, alors que les vivants n'avaient point paru encore, et que l'eau, la pierre et le sable étaient les seuls habitants de l'univers. La côte allonge dans la vapeur sa longue bande de sable poli ; la plage dorée ondule doucement et ouvre ses golfes aux rides de la mer. Chaque ride avance, écumeuse d'abord, puis insensiblement s'aplanit, laisse derrière elle les flocons de sa toison blanche, et vient s'endormir sur la rive qu'elle a baisée. Cependant une autre approche, et derrière celle-ci une nouvelle, puis tout un troupeau qui raye l'eau bleuâtre de ses broderies d'argent. Elles chuchotent bien bas, et on les entend à peine sous les clameurs des vagues lointaines ; nulle part la plage n'est si douce, si riante ; la terre amollit son embrasement pour mieux accueillir et caresser ces mignonnes créatures, qui sont comme les petits enfants de la mer."
A suivre...
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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Hippolyte Taine, né le 21 avril 1828 à Vouziers (Ardennes) et mort le 5 mars 1893 à Paris 6ème arrondissement, est un philosophe et historien français, membre de l'Académie française.
PORTRAIT D'HIPPOLYTE TAINE PAR LEON BONNAT
En 1855, Hippolyte Taine part, pendant deux mois, suivre une cure médicale dans les Pyrénées au
terme de laquelle il rédigera son célèbre Voyage aux Pyrénées.
Voici ce que rapporta à ce sujet Hippolyte Taine dans son livre Voyage aux Pyrénées :
... Autour de Bordeaux des collines riantes, des horizons variés, de fraîches vallées, une rivière peuplée par la navigation incessante, une suite de villes et de villages harmonieusement posés sur les coteaux ou dans les plaines ; partout la plus riche verdure, la terre et l'homme travaillant à l'envi pour enrichir et décorer la plus heureuse vallée de la France.
Au-dessous de Bordeaux, un sol plat, des marécages, des sables, une terre qui va s'appauvrissant, des villages de plus en plus rares, bientôt le désert... J'aime autant le désert.
Des bois de pins passent à droite et à gauche, silencieux et ternes. Chaque arbre porte au flanc la cicatrice des blessures par où les bûcherons ont fait couler le sang résineux qui le gorge ; la puissante liqueur monte encore dans ses membres avec la sève, transpire par ses flèches visqueuses et par sa peau fendue ; une âpre odeur aromatique emplit l'air.
LES LANDES VOYAGE AUX PYRENEES 1855 H TAINE
Plus loin, la plaine monotone des fougères s'étend à perte de vue, baignée de lumière. Leurs éventails verts s'ouvrent sous le soleil qui les colore sans les flétrir. Quelques arbres, çà et là, lèvent sur l'horizon leurs colonnettes grêles. De temps en temps on aperçoit la silhouette d'un pâtre sur ses échasses, inerte et debout comme un héron malade...
LES LANDES VOYAGE AUX PYRENEES 1855 H TAINE
II.
Bayonne est une ville gaie, originale, demi-espagnole. Partout, gens en veste de velours et en culotte courte ; on entend la musique âpre et sonore de la langue qu'on parle au-delà des monts. Des arcades écrasées bordent les grandes rues ; sous ce soleil, il faut de l'ombre.
Un joli palais épiscopal, élégant et moderne, enlaidit la cathédrale au clocher arrêté depuis trois siècles. Des échoppes se sont collées dans les creux du pauvre monument, en manière de verrues ; on a plaqué çà et là de gros emplâtres de pierre. Ce vieil invalide fait peine à voir dans cet état à côté des maisons neuves et des boutiques affairées qui se pressent autour de ses flancs salis.
RUE DE BAYONNE VOYAGE AUX PYRENEES 1855 H TAINE
J'étais tout chagrin de cette décrépitude ; et une fois entré, je me suis trouvé plus triste encore. L'obscurité tombait de la voûte comme un suaire ; je ne distinguais rien que des piliers vermoulus, des tableaux enfumés, des pans de mur verdâtres. Deux fraîches toilettes que j'ai rencontrées ont accru le contraste ; rien de plus blessant ici que des rubans roses. Je voyais le spectre du moyen âge ; comme la sécurité et l'abondance de la vie moderne lui sont contraires ! Ces sombres voûtes, ces colonnettes, ces rosaces sanglantes appelaient des rêves et des émotions que nous ne pouvons plus avoir. Il faudrait sentir ici ce que sentaient les hommes, il y a six cents ans, quand ils sortaient en fourmilières de leurs taudis, de leurs rues sans pavés, larges de six pieds, cloaques d'immondices qui exhalaient la lèpre et la fièvre ; quand leur corps sans linge, miné par les famines, envoyait un sang pauvre à leur cerveau brut ; quand les guerres, les lois atroces et les légendes de sorcelleries emplissaient leurs rêveries d'images éclatantes et lugubres ; quand sur les draperies chamarrées, sur le grimoire des vitraux fantastiques, les rosaces versaient comme un incendie ou comme une auréole leurs rayons transfigurés.
Ce sont les souvenirs de la fièvre et de l'extase : pour m'en délivrer, je suis allé sur le port ; c'est une longue allée de vieux arbres au bord de l'Adour. Il est tout gai et pittoresque. Des boeufs graves, le front baissé, tirent les poutres qu'on décharge. Des cordiers, ceints d'une liasse de chanvre, reculent serrant les fils et tissant leur câble qui s'allonge. Les navires en file s'amarrent au quai ; les cordages grêles dessinent leur labyrinthe sur le ciel, et les matelots y pendent accrochés comme des araignées dans leur toile. Les tonneaux, les ballots, les pièces de bois sont pêle-mêle sur les dalles. On sent avec plaisir que l'homme travaille et prospère. Et ici la nature est aussi heureuse que l'homme. La large rivière d'argent se déroule sous le rayonnement du matin. De minces nuages détachent sur l'azur leurs bandes de nacre. Le ciel ressemble à une arcade de lapis-lazuli. Sa voute se pose sur l'extrémité du fleuve qui avance sans flots et sans effort, sous les miroitement de ses ondulations paisibles, entre deux rangées de coteaux, jusqu'à une colline où des bois de pins d'un vert tendre descendent à sa rencontre, aussi gracieux que lui. Cependant la marée monte, et les feuilles des chênes commencent à luire et à chuchoter sous le faible vent de la mer.
QUAI DE LA NIVE BAYONNE PAYS BASQUE D'ANTAN
III.
Il pleut ; l'auberge est insupportable. On s'étouffe sous les arcades ; je m'ennuie au café, et je ne connais personne. La seule ressource est d'aller à la bibliothèque. Elle est fermée.
Heureusement le conservateur a pitié de moi et m'ouvre. Bien mieux, il m'apporte toutes sortes de chartes et de vieux livres ; il est très-savant, très-aimable, m'explique tout, me guide, me renseigne et m'installe. Me voilà dans un coin, seul, à une table, avec les documents d'une belle histoire toute réjouissante ; c'est une pastorale du moyen âge. Je n'ai rien mieux à faire que de me la conter.
Pé de Puyane était un homme brave et habile en mer, qui de son temps fut maire de Bayonne et amiral ; mais il était rude aux gens, comme tous ceux qui ont mené des navires, et il avait plut tôt assommé un homme qu'ôté son bonnet. Il avait bataillé longtemps contre les gens de mer normands, et une fois en pendit soixante-dix à ses vergue, côte à côte avec des chiens. Ayant mis à ses galères des bannières rouges qui signifiaient mort sans remède, il prit à la bataille de l'Ecluse le grand vaisseau génois Christophle, et y mena si bien que nul Français n'échappa ; car tous y furent noyés ou tués, et les deux amiraux Quieret et Bahuchet s'étant rendus, Bahuchet eut le col serré d'une corde et Quieret la gorge coupée. Ce qui était bien fait ; car plus on tue de ses ennemis, moins on en a. C'est pourquoi, quand il revint, les gens de Bayonne le fêtèrent avec un tel bruit et un tel tintamarre de trompes, de cornet, de tambours et de toutes sortes d'instruments, que ce jour-là on n'eut pas ouï Dieu tonnant.
BATAILLE DE L'ECLUSE 1340
BUSTE D'HUGUES QUIERET PAR CHARLES EMILE SEURRE
BUSTE DE NICOLAS BEHUCHET
Il se trouva que les Basques ne voulaient plus payer la redevance sur le cidre qu'on brassait à Bayonne pour le vendre en leur pays. Pé de Puyane dit que les marchands de la ville ne leur en porteraient plus, et que, si quelqu'un leur en portait, il aurait le poing coupé. De fait, Pierre Cambo, un pauvre homme, en ayant voituré nuitamment deux muids, fut mené sur la place du marché, devant Notre-Dame de Saint-Léon, qu'on bâtissait, eut la main tranchée, puis les veines bouchées par des fers rougis ; ensuite, il fut promené en tombereau dans toute la ville, ce qui était un bon exemple, les petites gens devant toujours faire ce qu'ont ordonné les gens de haut lieu.
PE DE PUYANE VOYAGE AUX PYRENEES 1855 H TAINE
Ensuite Pé de Puyane, ayant assemblé les cent pairs dans la maison de ville, leur montra que les Basques étant traîtres, rebelles envers la seigneurie de Bayonne, ne devaient plus garder les franchises qu'on leur avait accordées ; que la seigneurie de Bayonne, ayant souveraineté de la mer, pouvait justement faire payer impôt en tous les endroits où montait la mer, tout comme dans son port, et qu'ainsi dorénavant les Basques devaient payer pour passer à Villefranche, au pont de la Nive, jusqu'où va le flux. Tous crièrent que cela était juste, et Pé de Puyane dénonça aux Basques le péage ; mais tous se mirent à rire, disant qu'ils n'étaient point des chiens de matelots comme ceux du maire. Puis étant venus en fore, ils battirent les gens du pont et en laissèrent trois pour morts...
... Après cela, les Basques et les gens de Bayonne combattirent plusieurs années encore, homme contre homme, bande contre bande ; et beaucoup d'hommes braves moururent des deux parts. A la fin, les deux partis s'accordèrent pour s'en remettre à l'arbitrage de Bernard Ezi, sire d'Albret. Le sire d'Albret dit que les Bayonnais, ayant fait la première attaque, étaient en faute ; il ordonna que les Basques ne payeraient point à l'avenir de redevance, mais que, tout au contraire, la cité de Bayonne leur payerait quinze cents écus d'or neufs, et établirait dix prébendes presbytérales devant coûter quatre mille écus vieux du premier coin de France, pour le repos des âmes des cinq gentilshommes noyés sans confession, lesquelles peut-être étaient dans le purgatoire et avaient besoin de beaucoup de messes pour en sortir. Mais les Basques ne voulurent pas que Pé de Puyane, le maire, fût compris dans cette paix, ni lui, ni ses fils, et se réservèrent de les poursuivre jusqu'à ce qu'ils eussent pris vengeance sur sa chair et sur sa race. Le maire se retira à Bordeaux, dans la maison du prince de Galles, dont il était grand ami et bon serviteur, et pendant deux ans ne sortit point de la ville, sinon trois ou quatre fois, bien cuirassé, et avec une escorte de gens d'armes. Mais un jour, étant allé voir une vigne qu'il avait achetée, il s'écarta un peu de sa troupe pour relever un gros cep noir qui descendait dans un fossé ; un instant après, ses hommes entendirent un petit cri sec, comme celui d'une grive qui se prend au lacet, et ayant couru, virent Pé de Puyanne mort avec un couteau long d'une brasse qui était entré dans l'aisselle au défaut de la cuirasse. Son fils aîné Sébastien, qui avait fui à Toulouse, fut tué par Augustin de Lahet, neveu du noyé ; l'autre, Hugues, survécut, et fit souche, parce qu'étant allé par mer en Angleterre, il y resta, et reçut du roi Edouard un fief de chevalier. Mais ni lui ni ses enfants ne revinrent jamais en Gascogne ; et ils firent sagement, car ils y eussent trouvé leurs fossoyeurs."
A suivre...
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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Au moment où la famille impériale s’apprête à quitter sa résidence de Biarritz, les lecteurs du Journal de Montélimar accueilleront avec intérêt quelques détails sur les Basques ou Bas-Navarrais, qui donnèrent Henri IV à la France et Bernadette à la Suède.
Descendants des anciens Cantabres et des Vascons, héritiers des sentiments et de la liberté de leurs aïeux, les Basques surent se dérober constamment au joug des peuples qui dominèrent en Espagne ; et c’est à cette liberté vierge, à cette indépendance toujours respectée, qu’ils doivent la conservation, à travers la suite des siècles, de leurs mœurs, leur caractère et leur langue. Tels les auteurs grecs et latins nous ont dépeint le génie et la manière de vivre des Cantabres, tels sont encore le caractère et les mœurs des Basques de nos jours : même fierté dans les sentiments, même activité dans les entreprises, même intrépidité dans les combats, même simplicité d’extérieur, et même constance dans l’amitié comme dans la haine. On a vu successivement les langues les plus célèbres passer et disparaître avec les peuples de l’antiquité : le grec et le latin ne vivent plus que dans les œuvres sublimes qu’ils enfantèrent ; de leur mélange, de leur combinaison avec les idiomes barbares se sont formés par degrés l’italien, le français, l’espagnol, l’anglais, etc. Seule la langue basque, conservée dans les montagnes par l’amour de la liberté, n’a éprouvé aucun changement. Riche de son propre fonds, elle n’a rien emprunté aux autres ; elle se soutient dans les mêmes contrées, depuis plus de trois mille ans, avec la même énergie, la même force et la même abondance, et sert de vivant témoignage à l’antique indépendance des peuples qui la parlent. Rien n’est plus propre à l’expression des pensées mélancoliques que la langue des Basques : c’est ainsi qu’ils appellent Dieu Jaungoica, seigneur d’en haut ; la nuit, gaba, absence de lumière ; la mort, eriotza, maladie froide, etc. ; aussi le chant des Basques est-il monotone et langoureux, et il semble que le séjour de ces hommes au milieu des montagnes dispose leur âme aux sentiments les plus tendres.
Exempts de ce polythéisme grossier dans lequel furent plongés, jusqu’à l’avènement du Messie, les peuples les plus éclairés du monde, les Basques surent également se préserver de l’athéisme que l’histoire reproche à quelques nations de l’antiquité. D’après Strabon, ils adoraient un seul Dieu, Gingoa, celui qui viendra.
Quant aux mœurs guerrières, les Basques eurent le privilège de marcher à l’avant-garde des armées de Carthage, et souvent de se mesurer les premiers avec l’ennemi ; Annibal rendit hommage à la valeur et à l’intrépidité de leurs soldats.
Des peuples d’un caractère aussi fier et aussi indépendant, devaient mépriser le joug des lois féodales ; les Basques n’acceptaient aucun impôt avant qu’il ne fut admis et librement consenti par le corps de la nation ; et ce mode de gouvernement libre devait exister ainsi chez un peuple où tout le monde est noble, depuis le soldat obscur qui voue son épée au service de la patrie, jusqu’au général qui commande les armées ; depuis le ricombre, jusqu’à l’homme du peuple. Un étranger s’étonnait de cet orgueil d’origine, et demandait quel rôle pouvait jouer un homme de qualité dans un pays où toutes les classes sont nobles : "Chez nous, répondit un vieux Basque, le rôle des premiers est celui que jouent les planètes au milieu des étoiles fixes."
Leur ardeur pour la chasse aux palombes, égale presque leur amour pour la danse et et le noble jeu de la longue-paulme.
JEU DE LONGUE PAUME PUBLICITE DE LA BELLE JARDINIERE
Nous prions le lecteur d’accueillir avec indulgence les vers suivants, inspirés à un étranger par l’aspect de cet exercice original et si peu familier aux coutumes de nos contrées.
On excusera la faiblesse de l’inspiration poétique, en faveur de la fidélité scrupuleuse des détails.
JEU DE LONGUE PAUME CHÂTEAU DE LIACOURT OISE VERS 1650
Cinq athlètes choisis que l’honneur seul amène,
Les armes à la main descendent dans l’arène,
Où cinq rivaux altiers dont ils sont attendus,
Pour le noble défi déjà se sont rendus :
Les moments sont comptés, on se place, on s’accorde,
Deux tierceurs sont au fond, trois occupent la corde ;
On sert : la balle part, vole, perce les airs,
Sur sa route à l’instant tous les yeux sont ouverts ;
Elle arrive, retourne et reviendrait encore,
Si le joueur surpris, qui des yeux la dévore,
D’un faux-bond imprévu n’était déconcerté ;
Un second coup succède avec rapidité :
Plus prompte et s’échappant d’une main moins novice,
La balle, cette fois, s’élève, tombe, glisse,
Et d’un éclair si vif étonne le regard,
Qu’à peine le tierceur, par un effort de l’art,
Parvient à la remettre à son fier adversaire,
Qui l'empaulme avec grâce et franchit la barrière...
La lutte alors s’échauffe entre les concurrents,
On suit mieux la partie, on garde mieux les rangs,
Le dépit, la vengeance animent la querelle,
On redouble d’efforts, on s’agite, on se mêle,
Et la balle à tout coup perçant de fond en fond,
Est prise à la volée, au bond, à l'entre-bond.
L’un raidissant le bras et serrant sa raquette,
Va frapper avec force : on y compte, il s’arrête ;
Au milieu de la corde, en ce même moment,
Un joueur mal placé se tient négligemment,
Il le sert, et remporte une victoire aisée.
L'autre, au plus maladroit de la troupe opposée,
Dans un angle du jeu qu’on sait mal défendu,
Feint de vouloir porter un coup inattendu ;
L’adversaire aux aguets croit voir le stratagème,
Avance, se tient prêt, mais l’autre, à l’instant même,
D’un bras souple et nerveux rassemblant la vigueur,
Renverse son rival, et rit de son erreur.
Tel un chef de soldats, sur le champ du carnage,
Prépare des assauts qu’il ne veut pas livrer,
Evite des combats qu’il semblait désirer,
Et marchant au midi quand le nord seul l’occupe,
Trompe ses ennemis, et n’en est jamais dupe.
Cependant le combat jusqu’au soir prolongé
Voit sur le gazon vert, dans la foule rangé
Un tribunal nombreux de spectateurs sévères,
Tandis que de plus loin des juges moins austères
Observent sans danger les coups bons ou mauvais,
Et souvent d’un regard décident le succès.
PLACE DE LONGUE PAUME 64 GARRIS PAYS BASQUE D'ANTAN
C’est ainsi qu’aux beaux jours de cette ancienne Grèce
Dont nous aimons encore à vanter la sagesse,
Dans les jeux solennels consacrés à la fois
Par la religion, la morale et les lois,
Les sages, les héros, les chefs de républiques
Venaient se disputer les palmes olympiques,
Et qu’immortalisant l’adresse et la vigueur,
Pindare en vers pompeux célébrait le vainqueur.
CHÂTEAU 89 ANCY-LE-FRANC VU DU CÔTE DU JEU DE LONGUE PAUME
Tel est le peuple au milieu duquel l’Empereur vient se reposer du lourd fardeau des affaires, telle est la contrée où l’Impératrice aime à respirer l’air natal qui souffle à travers les Pyrénées. Ajoutons, pour clore cette légère esquisse, que LL. MM., dans leurs longues promenades, où le plus sévère incognito est souvent trahi par l’admiration et la reconnaissance populaires, se plaisent à donner un moment d’attention au noble exercice de la longue-paulme, quand le hasard fait rencontrer sur leurs pas cet amusement favori des Basques."
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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