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mardi 9 juin 2020

UN VOYAGE À BAYONNE EN LABOURD AU PAYS BASQUE EN 1857 (deuxième partie)


VOYAGE À BAYONNE EN 1857.


Depuis le milieu du 19ème siècle et l'arrivée du chemin de fer les voyages se développent au Pays Basque.


pays basque autrefois labourd
BAYONNE 1852
PAYS BASQUE D'ANTAN

Voici ce que relata le journal La Presse, dans son édition du 31 août 1857 :


"...J'appris à ce même instant que ma malle était égarée, perdue peut-être ; mais que, dans tous les cas, elle n'avait pas jugé convenable de m'accompagner.  




Pour le coup, je vis plus que jamais, dans ce nouveau désagrément, l'influence de la pie, et j'allai jusqu'à me figurer que, si j'avais pu voir de près à Paris cette pie maudite, je me serais aperçu qu'elle était borgne ; car je la jugeais trop malfaisante pour lui supposer deux yeux. 




Me voilà donc comme le sage Bias ; mais comme Bias malpropre, comme Bias après deux cents lieues de poussière et de chemin de fer, assaisonnées d'une récente averse. 



pays basque autrefois labourd
BAYONNE 1852
PAYS BASQUE D'ANTAN

Quelle position à la fois ridicule et incommode me promettait cet évanouisse ment de malle. Je pensai avec effroi au mot des Saltimbanques, et je pensai surtout à ce garçon de bureau d'un chemin de fer dont les journaux judiciaires nous racontaient dernièrement les prouesses. Cet honnête employé avait fini, à force de chapelières, de malles, de valises et de sacs de nuit, par se construire à domicile un musée formé de tous les colis prélevés sur les voyageurs. Encore, me disais-je, si le conservateur de ce musée eût eu l'attention de mettre sur chaque objet des inscriptions de reconnaissance, ainsi que cela se pratique au Jardin-des-Plantes pour les animaux : "Donné par Dumont d'Urville," ou bien : "Donné par le maréchal Bugeaud," cette attention délicate eût été du moins une consolation pour les volés. Mais cet antiquaire ne mettait aucune inscription et ne montrait même son musée à personne : il a fallu que la police le découvrît. Je tremblai que le chemin de fer du Midi n'eût aussi son collectionneur. 




Je dois ajouter immédiatement que MM. les administrateurs du chemin de fer du Midi ont adouci mes chagrins avec un empressement fabuleux. Tous leurs fils électriques ont été dépêchés à l'instant à la recherche de ma malle, et on a interrogé à coups de télégraphe toutes les estations (prononciation du terroir), depuis Arcachon jusqu'à Cette, depuis l'Océan jusqu'à la Méditerranée. 




Mais, enfin, voilà trois jours déjà que le télégraphe ne voit rien venir. 




Ce dénuement me retient à Bayonne et m'empêche de pousser jusqu'à Bilbao. Au fond, je ne suis que médiocrement contrarié. Le bateau à vapeur ne fait plus le trajet, et j'étais condamné à vingt-deux heures de diligence espagnole, carcere duro. J'attendrai donc patiemment et sur place les prochaines courses de Bayonne, ajournées à cause de l'accident de dimanche dernier. De cette façon, je trouverai l'Espagne sans sortir de France, et la montagne viendra au prophète.





labourd autrefois
BAYONNE VERS 1850
GRAVURE DE LOUIS GARNERAY



En attendant, je vis d'emprunts faits dans toutes les garde-robes. Toutefois, j'ai refusé le chapeau andalou que mon camarade de voyage m'offrait avec une libéralité toute espagnole ; mais, à part cela, je n'en suis pas moins coiffé par l'amitié, cravaté par la confraternité et chaussé par la camaraderie. Je suis un échantillon vivant et varié de toutes les obligeances du barreau de Bayonne. Je ne pouvais donc mieux faire, vêtu de leurs bienfaits, que d'aller entendre ces messieurs. 




J'ai donc assisté à leur audience de mardi, et j'ai dû reconnaître qu'il y a des grâces d'Etat, même pour les chroniqueurs sans malle.




En effet, je suis tombé au milieu d'une comparution de parties ordonnée dans un procès assez bizarre. 




Deux vieillards comparaissaient devant le tribunal : l'un se dit sourd et entend à merveille, l'autre croit entendre et répond tout de travers. Au surplus, il est remarquable comme ces gens-là s'évertuent à éluder les questions pourtant si précises que leur adresse M. le président de Peyrecove. Les Arabes ne trouvent pas plus de défaites, plus de faux-fuyants, plus de phrases évasives devant un interrogatoire. On dirait que ces gens-là se défient de la justice et la traitent en ennemie qu'il faut tromper. 




Pourtant nous sommes ici devant la juridiction civile ; et voici de quoi il s'agit. Ces deux vieillards sont deux frères, et s'appellent tous les deux Jean Bapcères. Un oncle à tous les deux, nommé Dominique Labrouche, meurt, le 17 novembre dernier, en laissant un testament par lequel, entre autres dispositions, il institue pour légataire un des deux frères, qu'il désigne ainsi : "Jean Bapcères, demeurant à Bayonne, quartier Saint-Léon, cultivateur." 




Or, comme vous le savez déjà, les deux frères se nomment Jean, les deux frères sont cultivateurs, et, pour mieux compliquer les choses, aucun des deux frères n'habite le quartier Saint-Léon ni même Bayonne




Quoi qu'il en soit, l'aîné des deux Jean se crut déshérité à la lecture du testament, si bien qu'il s'écria : "Ah ! le brigand, il m'a oublié !" C'était de son oncle qu'il parlait ainsi, et qu'il en parlait devant un homme dont les paroles sont paroles d'Evangile, devant Me Leremboure, ancien représentant du peuple, et l'un des avocats les mieux écoutes et les plus occupés de Bayonne. D'après cette exclamation du frère aîné et l'interprétation de quelques gens d'affaires, Bapcères cadet recueillit la part d'héritage que ce testament attribuait à Jean Bapcères ; seulement, dans une réunion de famille, Bapcères cadet, mu par sa générosité comme aussi par les procès de son frère aîné, consentit à partager son legs avec ce dernier. 




On croyait tout terminé par cet accord fraternel, lorsqu'on regarda le testament de plus près, et alors on crut découvrir que le frère cadet n'avait aucun droit à la succession, et que ce qu'il avait si libéralement partagé ne lui appartenait pas. 




Bapcères aîné reconnut alors que son oncle n'était pas si brigand, et il demande aujourd'hui au tribunal de le reconnaître pour héritier de ce même oncle ; et voici son raisonnement : 




S'il y a deux Jean dans l'état civil, il paraît qu'il n'y a qu'un Jean pour la famille, et ce Jean est Bapcères l'aîné. Quant à l'autre Jean, à Bapcères cadet, on ne le désigne que sous le nom de Baptiste. Donc, le Jean du testament ne peut être que l'aîné des Bapcères. 




Une enquête ordonnée par le tribunal éclaircira la chose dans ce sens, et je crains bien que mon ami Frédéric Accuduls, avoué de Bapcères cadet, ne perde son procès : c'est aussi l'opinion de Me Sublet fils, excellent avocat du barreau de Bayonne.




Pourtant, voici le dénouement qui nous paraîtrait le plus équitable. Lorsque Bapcères cadet se croyait héritier, il a partagé avec son aîné. Pourquoi l'aîné, s'il est proclamé le vrai Jean, ne partagerait-il pas avec Baptiste ? 




S'il y a deux Jean dans la même famille, il y a présentement deux maires dans la même communes et cette commune c'est Bayonne. 




Expliquons-nous, puisque aussi bien c'est l'unique commune de France qui présente cette choquante anomalie. 




Avant la Révolution, - sachez-nous gré de ne pas dire : avant la naissance du monde, avant la division de la France par départements, Saint-Esprit, sorte de faubourg sur la rive droite de l'Adour, faisait partie de la ville de Bayonne, dont il n'a jamais été séparé que par un pont. Mais les départements avaient besoin de limites, et l'Adour, en devenant une, Saint-Esprit, sur la rive droite de l'Adour, fut détaché de Bayonne, qui est son vis-à-vis sur la rive gauche. De telle sorte que, par cette nouvelle délimitation, Saint-Esprit ne se contenta pas de ne plus faire partie de la même commune que Bayonne, mais encore il ne fit même plus partie du même département. Bayonne fut accordé aux Basses-Pyrénées, et Saint-Esprit fût adjugé au département des Landes. 




Mais cette séparation administrative était si contraire à la topographie et à la nature des lieux, que les géographes, qui ont quelquefois du bon, y résistèrent ; ils continuèrent, comme par le passé, à diviser Bayonne en trois parties : le grand Bayonne, sur la rive gauche de la Nive ; le petit Bayonne, entre la Nive et l'Adour ; et enfin Saint-Esprit, sur la rive droite de l'Adour. 

Cela a duré plus de soixante ans ; cela a duré jusqu'à la loi du 12 juin 1857, qui vient de réunir Saint-Esprit à Bayonne."



A suivre...





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