LE THÉÂTRE BASQUE EN 1912.
En 1912, le bascophile Etienne Decrept fait une analyse du théâtre Basque.
Voici ce que rapporta à ce sujet Albert Léon, dans l'hebdomadaire Pyrenoea, le 14 juin 1912 :
"A propos du théâtre Basque. (suite)
Est-il besoin de rappeler qu’on ne trouve ici aucune trace de la règle classique des trois unités, par exemple, la pièce d'"OEdipe" prend le héros avant sa naissance et se termine à la mort de ses
deux fils Etéocle et Polynice ; la "Destruction de Jérusalem" nous transporte tour à tour en des lieux aussi différents que la Judée, Rome, les Limbes et le Ciel, et dépasse la durée moyenne d’une vie humaine. Pas davantage unité d’action ; même indifférence que dans le théâtre du Moyen-Age à mettre à cet égard plus d'unité que n’en comporte la vie réelle ; comme dans les "Mystères" l’intrigue principale est vingt fois coupée de véritables drames secondaires qui s’y rattachent plus ou moins. Enfin, même absence de division en actes et en scènes. Quant aux anachronismes, comme lorsque par exemple Titus dans la "Destruction de Jérusalem" déjà cité, dit à ses officiers : "Messieurs, tirons le canon", ils sont le fait comme entre autres, celui-ci, des livres populaires français d’où la pièce est tirée et le théâtre des "Mystères" n’a sur ce point rien à envier à celui des pâtres de la Soule.
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| LA DESTRUCTION DE JERUSALEM 70 AP J.C. |
"J’arrive au point qui semble le pivot de la nouvelle théorie, je veux dire la question du répertoire. Or, toute l’histoire littéraire atteste que, pour la détermination des influences, surtout en matière théâtrale, la comparaison des procédés et des techniques est plus décisive que celle des sujets traités ou représentés. Qu’importe que le genre dramatique une fois implanté en Soule, les auteurs ou adaptateurs, et les "instituteurs" ou organisateurs de représentations aient puisé leurs sujets à telles ou telles sources, à celles qui étaient pour ainsi dire à portée de la main ? Cela empêche-t-il l’idée de telle chose qu’un art théâtral d’avoir germé dans l’esprit du premier dramaturge Souletin (si le mot n’est pas trop ambitieux) au contact des oeuvres — ou de leurs succédanés — dont le théâtre des Pastorales, même quand il représente d’autres sujets, imite servilement les procédés ? "Polyeucte", "Esther" et "Athalie" sont des pièces classiques, profondément éloignées de l’art dramatique du Moyen-Age, bien que leurs sujets soient de même nature que ceux qui servaient de matière aux "Mystères". Si aucune Pastorale ne représente tout ou partie de l’"Histoire de la Passion", cela prouve que les Basques ont imité la forme dramatique du Moyen-Age, sans s’astreindre pour autant à reproduire tout le répertoire. Par exemple, soit scrupule religieux tenant au changement dans l’état des moeurs et des esprits, soit pour toute autre cause, ils ont écarté de leurs scènes les sujets trop sacrés. Sur ce point d’ailleurs on ne peut rien affirmer, car tel sujet a pu autrefois faire partie de leur répertoire et disparaître sans même laisser de trace ; on sait en effet comment se conservent et trop souvent se perdent les pièces de ce répertoire : elles sont écrites sur des cahiers manuscrits par des entrepreneurs de représentations dits "instituteurs" ; ceux-ci ne se font pas faute de remanier ou de retoucher les textes pour les adapter au goût du public et aux ressources dont on dispose pour la représentation, de sorte qu’une même pastorale peut offrir des rédactions diverses. Mais qu’une pièce cesse de plaire, ou que les cahiers qui la renferment tombent aux mains d’héritiers négligents ou indifférents à l’art dramatique, la tragerie tombe en poussière puis dans l’oubli et nous connaissons le titre de plusieurs pastorales dont il ne reste plus de rédaction et qui par conséquent ne se jouent plus ; il est plus probable que beaucoup d’autres ont péri sans même laisser de souvenirs ; enfin, il arrive de temps en temps qu’on découvre chez des particuliers des Pastorales aujourd’hui oubliées du public et passées de mode, et rien ne nous dit que l’avenir ne nous réserve pas d’autres surprises".
Mais notre argumentateur poursuit, car il veut se raccrocher à toutes les branches et masquer par leur nombre la faiblesse de ses arguments ; que cela soit son excuse s’il semble les multiplier.
"Si peu de Mystères traitent des sujets étrangers à l'histoire sacrée et à l’hagiographie, tels que le Mystère du siège d’Orléans et celui dont saint Louis est le héros, on ne peut en dire autant des Miracles du XVIe siècle. Toujours est-il que le répertoire des premiers contient une foule de pièces dont la matière n’est ni la Passion du Sauveur ni même le Nouveau Testament, car sans parler du Mystère du "Vieil Testament", on peut dire que la grande majorité des pièces françaises du XVe siècle appartiennent au cycle des Saints, et ces saints sont précisément pour la plupart ceux dont l’histoire a été portée sur la scène souletine. Après tout cela subsiste-t-il une raison pour rejeter l’explication suivante : les Pastorales basques sont dans leur forme et leur technique, un reste, un dépôt, une survivance de la littérature dramatique française du Moyen-Age ; quant à leur répertoire, il tient à des sources diverses dont plusieurs nous sont connues ; nous savons en effet que dans bien des cas l’auteur souletin a puisé son sujet dans quelqu’une de ces brochures populaires, telles que celles de la Bibliothèque Bleue, qui se vendaient naguère pour huit ou dix sous dans les foires et marchés et cela depuis les premiers temps de l’imprimerie. Dans cette littérature française de colportage, nos pastoraliers trouvaient la matière des sujets les plus divers : légende des saints, romans d’aventures tirés des chansons de gestes comme l’histoire des quatre fils Aymon ou celle de Charlemagne, récits tirés d’autres anciens poèmes français tels que celui d’Hélène de Constantinople, narration romanesque concernant l’antiquité ou l’Orient moderne ; pour transformer ces matériaux en tragéries nos dramaturges se bornaient à les traduire en basque et à les dramatiser, c’est-à-dire à leur donner une forme scénique dont la formule est celle des manifestations dramatiques de la littérature française du Moyen-Age. Or le cas d’OEdipe rentre sans difficulté dans cette explication générale. Peut-on dire en revanche que les autres Pastorales et les faits que j’ai rappelés s’accommodent de l’origine voltairienne du Théâtre Souletin ? Le sujet d’OEdipe a été popularisé bien avant Voltaire par la librairie de colportage comme en fait foi l’ouvrage suivant imprimé en 1531 : "Roman de Edipus, fils du roi Layus, lequel Edipus tua son père et depuis espousa sa mère et en eut quatre enfans". Cet ouvrage est lui-même un arrangement et un rajeunissement en prose d’un poème du XIIe siècle : "Le Roman de Thèbes".
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| LIVRE LE ROMAN DE THEBES PAR LEOPOLD CONSTANS 1790 |
"La Pastorale basque, me direz-vous, s’écarte quelque peu de ce modèle... On peut supposer d’ailleurs que la Pastorale a été puisée à quelque récit populaire de la même légende, laquelle, avant Voltaire, avait été maintes fois dans les temps modernes remise sur le Théâtre, notamment sur les scènes de collèges.
Il reste, il est vrai, que la tragerie d’"OEdipe" est la première en date qui nous soit connue ; est-elle pour cela la plus ancienne absolument parlant ? Les cahiers de Pastorales sont écrits sur du papier assez peu résistant et par ailleurs ils sont, comme je l’ai dit, exposés à toute sorte d’accidents, sans parler des Pastorales qui se cachent encore dans des collections particulières. Je ne vous objecterai pas l’autorité de Buchon, serait contraint d’avouer notre obstiné interlocuteur ; cet érudit fort compétent en paléographie, affirme avoir vu à Tardets et acheté de l'"instituteur" de Pastorales, J.-P. Saffores, un manuscrit de l’an 1500 environ, contenant la tragerie de "Clovis". Je conçois que vous ne teniez pas compte de cette assertion qu’il est impossible de contrôler, les papiers de Buchon dispersés, étant malheureusement introuvables jusqu’à présent. Mais il reste que cette Pastorale dont nous avons d’autres manuscrits suit, scène par scène, si l’on peut ainsi parler, un miracle du XIVe siècle le "Baptême de Clovis". Or il n’y a pas là une fantaisie d’érudit car (notez bien le fait), la pièce française n’a été imprimée qu’au XIXe siècle et la plus ancienne représentation de la Pastorale correspondante dont le souvenir nous soit parvenu est déjà de 1870. Voilà une rencontre autrement frappante que celle d’"OEdipe" avec la tragédie de Voltaire.
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| BAPTÊME DE CLOVIS 24/25 DECEMBRE 496-508 |
"Au reste, ce n’est pas le seul cas où le Théâtre basque donne des sujets identiques à ceux du Théâtre du Moyen-Age, qu’ils soient passés de l’un à l’autre directement ou par des ouvrages intermédiaires, parmi lesquels il faut souvent faire une place aux représentations populaires de Béarn en langue française.
Je terminerai, dit enfin notre homme peut-être un peu prolixe, en citant au hasard les titres de "trageries" dont les sujets avaient déjà paru sur la scène française du Moyen-Age : Abraham, David, Jacob ou Joseph et Madame Putiphar, Judith et Holopherne, Nabuchodonosor, Moïse, Josué ou Josué de Moïse, Samson, sujets qui se trouvent tous rassemblés dans le Mystère du Vieil Testament et quelques-uns traités à part dans des Mystères particuliers, tels que le "Sacrifice d’Abraham" la "Patience de Job" ; St Jacques, St Jean-Baptiste, St Pierre, St André, St Etienne, St Alexis, St Blaise, Ste Catherine, St Martin, St Roch, Ste Marguerite, Ste Agnès, Ste Lucie, St Sébastien, St Louis ; enfin le sujet de Jeanne d’Arc fait songer au "Mystère du siège d’Orléans".
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| MANUSCRIT LE MISTERE DU SIEGE D'ORLEANS 1762 |
Ainsi parlerait un partisan attardé de la vieille théorie sur le Théâtre basque, théorie que partageait l'auteur de ces lignes avant la lecture de l’article de M. Decrept et dont il se faisait l’écho dans sa modeste contribution : Une Pastorale basque "Hélène de Constantinople", imprimée en 1908 ; que la surprenante vraisemblance de ses conceptions soit son excuse.
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| LIVRE HELENE DE CONSTANTINOPLE PAR ALBERT LEON 1908 |
Si M. Decrept veut prendre la peine de réfuter le personnage imaginaire dont je viens de retracer les objections, il établira définitivement la nouvelle théorie dont il nous a donné un léger crayon et fera faire ainsi aux études basques un pas décisif. Tous ceux qui s’intéressent à ces questions lui en sauront un gré infini. Ils auront alors l’explication d’un fait que M. Decrept, forcément au courant du dernier état de la question s’étonne sans doute que que je n’aie pas encore mentionné, à savoir, l'existence, malgré l’origine voltairienne du genre tragerie, d’une pastorale datant au moins de 1634 et celui d’un cahier de Jeanne d’Arc sur papier à filigrane de 1723. Je dois à l’obligeante érudition de M. Hérelle de connaître depuis peu l’existence de ces deux documents ; elle avait échappé jusqu’à ce jour à tous ceux qui s’étaient occupés du Théâtre Basque ; c’est pourquoi l’interlocuteur imaginaire des lignes précédentes représentant de la pure doctrine traditionnelle n’a eu garde d’en faire état. Si le comprends bien la pensée de M. Decrept, ces deux productions sont des phénomènes isolés, appartenant à un autre type que la Pastorale d’OEdipe et toutes autres, de sorte que le genre théâtral, tel qu’il vit aujourd’hui en Soule, n’a rien à voir avec ces deux exceptions. Je dirai même avec cette exception, car pourquoi ne pas supposer que la Jeanne d’Arc de 1723 est postérieure à une première représentation d’OEdipe d’après un manuscrit aujourd’hui perdu, puisqu'aussi bien l’OEdipe de Voltaire est de 1718 ?
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| TRAGEDIE OEDIPE PAR VOLTAIRE 1718 |







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