Jusqu’en 1783, à l’exception des années de la guerre d'Indépendance, la moyenne des armements se maintint tant bien que mal à une trentaine de navires, mais le rapport était mauvais. St-Jean-de-Luz qui avait longtemps été le plus grand port morutier français venait alors au cinquième rang (après Saint-Malo, Dunkerque, Granville, les Sables d’Olonne) et les armateurs se plaignaient : "la pêche de la morue est dans l’état le plus languissant ... la pêche de la morue se rapproche de plus en plus de sa destruction."
Après le traité de Versailles, la pêche eut un renouveau d’activité et les armements augmentèrent.
En 1784, St-Jean-de-Luz envoya à Saint-Pierre 19 terreneuviers jaugeant 2 553 tx, montés par 561 hommes ; Bayonne en envoya 12 jaugeant 1 149 tx avec 270 hommes.
En 1785 partirent pour St-Pierre 21 terreneuviers de St-Jean-de-Luz (2 729 tx, 591 hommes) et 17 de Bayonne (1 679 tx, 257 hommes).
En 1786, St-Jean-de-Luz envoya 17 bâtiments (10 à Terre-Neuve, 7 aux îles) avec 628 marins ; Bayonne 24 aux îles avec 275 marins.
En 1787, de St-Jean-de-Luz partirent 16 navires à St-Pierre, 7 à Terre-Neuve ; de Bayonne, 22 à St-Pierre, 1 à Terre-Neuve.
En considérant la courbe des armements basques, depuis le traité d’Utrecht jusqu’à la Révolution, on peut distinguer : d’abord la période croissante des premières années, comme on en trouve après toutes les guerres, ensuite un déclin qui s’annonce vers 1735, s’affirme à la guerre de 1744 et s’accentue de plus en plus jusqu’en 1770. A cette époque une reprise se dessine, qui deviendra plus sensible après le traité de Versailles.
TRAITE D'UTRECHT 1713
L’histoire politique n’explique qu’en partie cette courbe. Certes, les nombreuses guerres du XVIIIe siècle, la paix toujours tendue qui n’était qu’une trêve précédant une nouvelle guerre, les captures de vaisseaux faites au mépris du plus élémentaire droit des gens, la mort de nombreux matelots dans les prisons anglaises, n'engageaient pas les armateurs à faire les frais d’importantes expéditions
D’autres raisons encore expliquent le marasme dans lequel tomba cette pêche, autrefois si florissante.
Primo, la grosse concurrence que lui font les Anglais et les Hollandais ; concurrence sur les lieux de pêche donc rapport moindre pour chacun, malgré l’habileté supérieure qu’eurent toujours les Basques, et concurrence sur les marchés.
En effet, jusqu’à la fin du XVIe siècle, les Basques sont seuls à pêcher la baleine et leur pêche de morue est très importante ; seuls ils pourvoient les marchés européens.
Au XVIIIe siècle, par leur faute en partie, puisqu’ils ont appris l’art de la pêche aux Anglais et aux Hollandais, ces derniers équipent des flottes de pêche et s’introduisent sur les marchés d’Europe septentrionale.
Malgré ce commencement de concurrence, grâce à leur habileté, à leur brillante renommée, à leur richesse qui leur permet de supporter de mauvaises années, les Basques font encore très grande figure et connaissent un éclat particulier durant les belles années du règne de Louis XIV.
Mais au XVIIIe siècle la concurrence des Hollandais et surtout des Anglais devient redoutable ; ils enlèvent tous les marchés du Nord, essayent, sans y réussir complètement, d’envahir l’Espagne. Les Basques ne garderont alors que leur propre région, l’Espagne, et de nouveaux débouchés coloniaux (quelques îles d’Amérique centrale) qui ne compenseront cependant pas les pertes éprouvées.
A court d’argent cette fois, les armateurs ne peuvent risquer de nouvelles expéditions.
En France même, Malouins, Normands et Dieppois leur font une active concurrence ; ils n’ont pas contre eux les inconvénients locaux qu’ont les Basques.
Secundo, l’incommodité des ports de la région (de plus en plus abîmés par la mer au XVIIe siècle), qui oblige à recourir aux ports espagnols, d’où départ trop tardif et mauvaise pêche.
Tertio, la stérilité du pays qui oblige à faire venir d’autres régions françaises les denrées d’approvisionnement et en augmente le prix.
Sans occupation assurée chez eux, les matelots bien souvent émigrent, en Espagne généralement. Certains s’y installent définitivement ! d’autres laissant leur famille en France n’y vont qu'au printemps et trouvent du travail dans la fabrication des tuiles. Mais si, pendant ce temps, en France, les armateurs ont besoin d’hommes pour leurs expéditions, ils n’en trouvent pas ; c’est un cercle vicieux. Les baleiniers surtout, qui sont de moins en moins employés, disparaissent et manquent quand, par hasard, on a besoin d’eux "quoique l’espèce d’hommes exercés à la pêche de la baleine soit presque éteinte..." dit un rapport de la Chambre de Commerce de Bayonne.
La diminution du nombre de marins causait un autre inconvénient.
Ne pouvant, avec peu d’hommes, équiper de gros navires, on employait des vaisseaux de tonnage plus réduit, mais il en fallait davantage ayant besoin de grands emplacements pour rapporter les produits pêchés (cela explique en partie l’accroissement du nombre des bâtiments depuis 1770) et les frais pour équiper plusieurs petits navires étaient plus fort proportionnellement que pour en équiper un plus gros.
Pour avoir des bénéfices, malgré tout, il aurait fallu que les Basques vendissent leurs produits plus cher que les autres... Autre cercle vicieux puisque la concurrence ne s’exerçait déjà que trop, sur le marché français même, qui était déjà encombré de poisson étranger.
Plus coûteuses, plus hasardeuses surtout, les expéditions baleinières cessèrent complètement avant la Révolution. Pour les encourager il aurait fallu une aide très efficace du gouvernement : prime de 60 à 10 livres par tonneau aux armateurs, prime aux équipages, exemption de tous droits (même de l’octroi des villes) sur les produits de la pêche, et sous acquit à caution sur tous les produits nécessaires aux armements ; permission aux armateurs d’engager qui bon leur semble.
L’idée d’une compagnie à monopole fut plusieurs fois émise, de même celle d’une société par actions. Or, le gouvernement montra peu d’énergie. Il ne prit guère qu’une mesure, capitale il est vrai, ce fut d’accorder en 1784 la franchise au port de Bayonne.
Dans cette ville existait le droit de coutume ; c’était l’obligation pour tout objet entrant dans le port et n’appartenant pas à un habitant, né dans la ville, de payer un certain pourcentage de sa valeur. Lorsque Bilbao et St-Sébastien devinrent francs, il fallut accorder ce même privilège à Bayonne et au Labourd.
Mesure efficace ou non ? La question, discutée avant que le fait soit accompli, le fut encore au XIXe siècle, tant étaient divers les intérêts entrant en jeu.
La discussion commença en 1764, entamée par le Contrôleur général Bertin partisan, dans l’intérêt de Bayonne et du pays, de laisser entrer et sortir les marchandises libérées de tout droit. Cela devait augmenter le trafic du port. Cette mesure était bonne pour le commerce en général, l’était-elle pour la pêche en particulier ? ce n'était pas l’avis du ministre de la marine, marquis de Castries, redoutant le tort que ferait l’introduction du poisson étranger,
A Bayonne, on souhaitait la franchise. Dans un discours prononcé en 1774 à la Chambre de Commerce, on déclara : "Vous gémissez depuis longtemps sur le déplorable état auquel notre ville est réduite : la décadence du commerce, la misère du peuple, l’émigration d’une partie des habitants, tout annonce sa ruine prochaine... la nature mixte de son commerce fut toujours le prétexte pour lui appliquer des règlements qui ne pouvaient lui convenir, et qui en ont insensiblement détruit les différentes branches... Le seul moyen qui nous reste pour rendre à Bayonne son ancienne prospérité, c'est de demander au roi l'établissement d’un port franc dans notre ville..."
Et ailleurs : "Il n’y a de commerce pour Bayonne et St-Jean qu’autant qu’on peut y apporter de toute part quelqu'espèce de marchandises que ce soit... La pêche était forcée de diminuer parce qu’elle dépendait entièrement de l’existence et de l’activité du commerce d’entrepôt avec l’étranger quelque perspective qui lui resta d’un débouché libre pour l’intérieur du royaume..."
Le 14 mai 1784, un arrêt du Conseil d’Etat déclara Bayonne port franc ; il fut établi toutefois une différence entre le poisson de pêche nationale et celui de pêche étrangère, qui devait être saisi si l'on cherchait à l’introduire dans le royaume. Il y eut cependant des fraudes , en raison d’un système défectueux de surveillance, à tel point que les armateurs bayonnais demandèrent au gouvernement, tout en conservant la franchise, d’établir un droit de 10 livres par quintal de morue étrangère, qui envahissait le marché dans des proportions trop importantes.
En effet, la concurrence qu'elle apportait, faisait baisser le prix de la morue française dont le rapport devenait insuffisant. D'une saison à l’autre, le poisson se vendait mal et les armements risquaient de diminuer.
Ce fut évidemment le gros inconvénient de la franchise, inconvénient qui n’aurait pas dû exister puisqu’il naissait une fraude, rendue possible par la négligence ou la complicité des employés de la douane.
D’un autre côté, le système ne gêna pas le développement des armements, bien au contraire. Si l’on remarque qu’un arrêt du Conseil d’État du 5 juillet 1740 interdit l'entrée à Bayonne de la morue étrangère et que cet arrêt ne fut abrogé que le 14 mai 1784, on voit que cette période est justement celle où les armements furent les moins nombreux et qu’ils ne reprirent (sauf pour la pêche à la baleine) qu'après l'octroi de la franchise.
Il est donc certain que ce fut un moyen efficace de ranimer la pêche ; malheureusement cette mesure vint trop tard. La situation était mauvaise depuis trop longtemps déjà pour se rétablir rapidement ; il aurait fallu une longue période de paix extérieure qui aurait permis au gouvernement de s’occuper du commerce en général et de la pêche en particulier.
Les guerres de la Révolution et de l’Empire ne furent évidemment pas un moyen favorable à son rétablissement."
A suivre...
(Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France et Wikipédia)
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