LA CHANSON DE DEUX PAYSANS BASQUES EN 1930.
Dans les années 1930, le Pays Basque Nord est en train de changer sous la pression du tourisme.
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BAINS DE SOLEIL PLAGE DES BASQUES BIARRITZ 1930 PAYS BASQUE D'ANTAN |
Voici ce que rapporta à ce sujet François Duhourcau dans le quotidien L'Echo de Paris, le 31 mai
1930 :
"Eglogue moderne.
La chanson de deux paysans Basques.
A Camille Jullian, qui a touché le fond éternel du pays basque.
Il n'est rien de plus consolant, sous la fugacité de la vie moderne, que de se trouver tout à coup devant les choses et les sentiments éternels — ceux-là mêmes qu'ont chantés, depuis des siècles, les grands poètes de l'humanité civilisée. A propos du bimillénaire de Virgile, j'ai lu un passage assez surprenant par son excès, de celui de nos critiques contemporains qui est le mieux averti sur le profond poète des près et des champs. "Ses Bucoliques — écrivait les distingué professeur — poésie pastorale où les amoureux et les songeurs mélancoliques se déguisent en bergers et où le paysage seul est réel." Cependant, Virgile, comme son maître Théocrite, a sans doute utilisé, pour canevas de ses Bucoliques, les boucoliasmes ou chant des bouviers qu'il a pu entendre des pâtres de la campagne italienne, lorsque l'inspiration les saisissait ou bien lorsqu'ils luttaient entre eux, échangeant des couplets alternés, dans les concours poétiques auxquels donnaient lieu les fêtes champêtres. Mistral, dont on célèbre le centenaire, n'a pas fait autre chose — il nous l'apprend dans ses Mémoires — lorsqu'il prit sa fameuse Magali à une chanson populaire, de strophes alternées, que chantait son toucheur de boeufs, au temps des labours. Il engagea dans Mireille cette alouette du sillon, toute vive, avec ses battements d'ailes et ses trilles.
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| ECRIVAIN FELIBRIGE FREDERIC MISTRAL |
Je peux même assurer l'éminent professeur que les éléments de l'églogue antique subsistent encore dans cette province de France où survit le plus vieux des peuples d'Occident, au Pays basque. La mission même de ce terroir si original semble être de conserver les élémentaires coutumes de notre agreste civilisation primitive. Les paysans basques dans l'inspiration de la solitude ou l'émulation de leurs fêtes rustiques, improvisent encore des koplak (couplets), comme les bergers de l'âge d'or échangent des chants alternés où un Virgile, un Mistral euskarien, s'il était né, trouverait matière à églogue et idylles. Il n'aurait qu'à la styliser, en la transposant à peine.
Et puisque voici les beaux jours et que les étrangers vont bientôt s'abattre sur la Côte basque pour s'y revigorer avec cet alcool étonnant qu'est son air imbu de soleil, d'iode et d'embrun, je leur dédie la chanson de deux paysans de là-bas. S'ils la peuvent entendre, lorsque leur auto aura stoppé sur la route, ils ne la comprendront pas, puisqu'elle est exprimée en cette mystérieuse langue originelle dont les savants n'ont point encore trouvé la source, au fond de la nuit des temps. Un jeune poète basque, Claude Socorri l'a traduite, à leur usage, en beaux couplets français. Curieuse analogie, elle n'est autre qu'une moderne IXe Eglogue, l'églogue du domaine perdu dont Sainte-Beuve disait justement qu'elle contenait le principe de toute l'inspiration virgilienne. On y croit réentendre le Veleres, migrate coloni! nunc victi, tristes... du poète exproprié de sa maison des champs.
La scène se passe sur la hauteur de Bordagain, belvédère naturel qui domine à la fois la baie de Saint-Jean-de-Luz, la vallée de la Nivelle et l'Océan. C'est une pointe d'îlot basque émergeant encore de la marée cosmopolite. Les villas modernes ont envahi la colline et atteint son sommet. L'église désaffectée de Bordagain, la vieille église à robuste tour octogone, est déjà devenue un restaurant ! Seuls demeurent une ferme longée de quelques chênes persévérants, un archaïque calvaire de granit au bord du chemin, un champ courbant ses sillons sur la crête, et l'exquise chapelle de Notre-Dame-de-la-Mer, simple toit circonflexe, qui abrite une Vierge de plein vent, honorée, comme d'une veilleuse, d'un bateau suspendu et toujours balancé. Tout l'ample et majestueux horizon basque, la mer et la baie de Saint-Jean, arrondie en croissant de lune, la rivière et son sinueux ruban, la montagne et son âpre gravité sont là pour étayer, semble-t-il, la suprême résistance de la ferme, du champ, du calvaire et de la Vierge des marins qui, de son frêle abri ajouré, ne doit cesser de secourir les barques livrées à la houle du golfe. De la grand'-route d'Espagne, dite de la Mor, au bas de la colline, monte le grondement continu des autos. Un Basque qui travaille dans le champ et se hâte, car la nuit tombe, attend le retour de son frère, qu'un Anglais tente de griser, au restaurant, pour lui arracher la vente de la ferme si bien placée. Il s'inquiète. L'insensé aurait-il cédé, trahi la maison ?... Mais le voici qui revient, l'aîné. De loin il signifie qu'il n'a pas vendu. Dans le ciel du crépuscule, on voit son bras qui fait non. Enfin, il s'arrête au bord du champ et, planté devant l'horion éternel, commence de lui livrer son "chant profond" auquel le cadet s'associera. On aimera peut-être ces couplets où deux paysans, sous le choc de l'émotion, chantent, l'un le passé, l'autre le présent de leur pays, en alternant, sur le même thème, des koplak en mineur de nostalgie et de rêve, avec des koplak en majeur de colère et d'invective. L'improvisation se termine par l'accord des deux enracinés qui se sentent perdus dans la malédiction qu'ils jettent en commun au flux étranger submergeant leur côte basque. On en pardonnera certainement la rudesse. Chacun peut comprendre le cri d'angoisse d'un grand amour menacé, la clameur du chêne sous la cognée qui l'abat.
L'Aîné.
Où donc êtes-vous, calme nuit,
Qui descendiez sur la campagne,
Ne nous apportant d'autre bruit
Que le souffle du vent d'Espagne ?
Le Cadet.
Ce sont des klaxons, des sirènes,
Ils étouffent nos angélus
Dans le vacarme qu'ils déchaînent.
L'Aîné.
Baptiste avait une maison
Blanche, tout près d'une chapelle,
Avec la Rhune à l'horizon
Et des platanes en tonnelle.
Le Cadet.
L'étranger a pris sa maison
Pour en faire un hôtel moderne :
Il faut bien prévoir la saison ;
C'est la saison qui nous gouverne !
L'Aîné.
Nos filles gardaient dans le coeur,
Malgré l'amour qui les tracasse,
La foi, le sérieux, l'honneur,
Tous les trésors de notre race.
Le Cadet.
Des messieurs riches sont venus
Leur raconter des fariboles ;
Elles suivent ces inconnus,
Et, tour à tour, ils nous les volent.
L'Aîné et le Cadet ensemble.
Ah ! maudit soit ce flot de gens
Qui, chaque année, nous dénature
Et fait de la Côte d'Argent
Une frange de pourriture !
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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