A PROPOS DU THÉÂTRE BASQUE
A Monsieur Albert Léon.
Il y a fort longtemps, Monsieur, que je considère les tragédies béarnaises et leurs dérivées souletines comme de grossières imitations de la Tragédie classique française, et cette date de 1759 à laquelle l’OEdipe fut joué n’a pas déterminé ma conviction, ainsi que vous semblez le croire, mais lui a seulement procuré un jalon chronologique.
C’est le mouvement rythmique des phrases où certains auteurs, volontiers enclins à signaler des filiations et des rapprochements inattendus, ont cru retrouver un écho de la mélopée antique, c’est cette déclamation simiesque directement empruntée par des paysans incultes aux pseudo-acteurs du Barétons qui m’a tout d’abord ébaubi. Evidemment, les bardes basques, habitués à composer leurs poèmes sur des airs connus, voulurent donner à leurs vers tragiques la cadence et la mesure de l’alexandrin ; mais comme leur langue ne se prêtait pas complaisamment à ce jeu difficile, ils essayèrent d’un instrument qui, malgré sa souplesse, demeure cependant plus proche du mètre inventé par Laurent li Cors que de l'octosyllabique familier aux auteurs des mystères. L’accent tonique souletin, qui laisse tomber les désinences presque à l'ita-lienne, facilita singulièrement la tâche des imitateurs en leur permettant d’escamoter pour ainsi dire la dernière syllabe, et à la césure et à la fin du vers. Car, il n’y a pas à s’y méprendre, le passage à la ligne n’est qu’un trompe l’oeil involontaire dû à ignorance des écrivains ou à leur désir de faire épargne de papier : Il n’y a pas de petites économies chez les campagnards et c’est pour substituer aux « chardines quelques oeufs frigit dans la poêle », que Saffores écrivit probablement ses oeuvres sur trois colonnes. Ainsi, la contexture régulière des vers tragiques basques ne serait pas le quatrain, mais le distique et vous voudrez bien avouer que cette forme est plutôt classique que médiévale. Apurez, par jeu, tous les prétendus quatrains de votre Hélène de Constantinople et vous arriverez à être presque de mon avis. Pour toute oreille sensible, les deux hémistiches scandés à 7 syllabes sont les seuls possédant une harmonie pleine et satisfaisante, et comme le dialecte souletin n’appuie pas sur la fin des mots.... concluez, tout au moins pour la question prosodique.
Quant à ce que vous appelez techniques théâtrales,
il est généralement admis — pour employer votre excellente formule — « que dans les produits de l’activité humaine des résultats semblables peuvent naître spontanément sous l’empire de circonstances semblables. » Cela est si vrai que j’ai vu le fait se produire non pas à Licq ou à Ainharp, mais à Paris, au Théâtre des Poètes, ainsi nommé par antiphrase ; pourtant la nullité poétique des fournisseurs pouvait s’allier à leur connaissance approfondie du métier de dramaturge, car la scène française est la plus riche du monde en modèles parfaits, qu’ils proviennent de Beaumarchais, de Scribe, d’Augier, de Sardou ou de Becque (il s’agit de métier, n’est-ce pas ?) Or, ces messieurs les Poètes étaient si peu renseignés en ces matières, qu’ils nous présentèrent un sujet tout neuf « L’Empereur à la Barbe Florie » où l’on voyait paladins, traîtres et archevêques, venir tour à tour à la rampe raconter leur petite histoire pendant que les autres acteurs faisaient tapisserie. Inutile de parler à ces novateur s d’enchaînement de scènes, unités de temps, de lieu et d’action, vous pensez bien. Ils professaient pour ces vieilleries — en admettant qu’ils les connussent — le dédain de Shakespeare et d’Alfred de Musset. Si je ne crai-gnais d’allonger démesurément cet article, je pourrais vous citer bien d’autres exemples, même au Théâtre Libre où cependant Antoine recherchait l’exactitude. Celui-là suffit à démontrer que les paysans illettrés font comme les hommes de lettres quand ils ne se sont pas astreints à étudier les oeuvres des bons faiseurs. Ils découpent un récit en tranches plus ou moins bien liées entre elles ou même dépourvues du moindre lien. C’est la technique du roman substituée à celui du théâtre voilà tout, et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elle se dénonce dans les Pastorales avec plus de franchise, puisque ces pièces sont, en général, empruntées à la librairie de colportage.
D’ailleurs, je ne prétends pas que nos pastoralires ou leurs inspirateurs — des prêtres sans aucun doute — n’aient pas eu connaissance des mystères et miracles manuscrits, et même imprimés puisque le « Mistère du Viel Testament » parut en 1500 ; mais j’ose supposer que cette connaissance ne leur vint qu’après le succès de la première oeuvre écrite en basque et où rien ne rappelle la pensée maîtresse de l’ancien théâtre français. Il est bien entendu que je n’ai pas fait descendre directement l’OEdipe
basque de l’OEdipe de Voltaire, mais d’une adaptation déformée de cette tragédie. Je ne vois pas très-bien, en effet, les allusions aux amours incestueuses du Régent et de la duchesse de Berry, dont fourmille la pièce et qui faisaient le régal de la Cour et de la Ville, offertes en pâture à la simplicité des foules eskuariennes.
Pour tout le détail : Batailles, cérémonies du culte, chants, danses, musiques, etc., il est tout naturel que les auteurs de Pastorales aient introduit ces éléments que vous qualifiez de secondaires dans leurs ouvrages : Impuissants à donner à ceux-ci un souffle qui les vivifiât, il les recouvraient des oripeaux de la vie ambiante, plus modestement, mais à la façon de Sardou et de ses succédanés, nos contemporains, assez intéressants manieurs de foules, mais trop indigents manieurs d’âmes et d’idées.
Le Souletin aime les combats, les ailes de pigeon, les zinkak, les chansons; en deux mots, le mouvement et le bruit. Les auteurs malins lui en ont fourré tant et plus, sans consulter d’autres modèles que leurs auditeurs. Quant aux cérémonies du culte et aux dissertations théologiques, elles servaient de contre-poids au reste et on les prodigua pour désarmer Monsieur le Curé quand ce ne fut pas sous son influence directe. C’est ce qui explique que le Théâtre Basque n’ait pas eu à vaincre les résistances que le Théâtre Breton rencontra auprès du clergé.
Je ne crois pas mon argumentation dépourvue
de valeur jusqu’ici. Sans cela, je me garderais bien de l’exposer ; mais la raison profonde qui me fait dénoncer la nouveauté relative des pastorales est la suivante : La langue basque n’a pas de mots même déformés pour désigner : Théâtre, scène, acteur, pièce, personnage, etc. (Et cependant en Soule on a bien fait en peu de temps labela (couteau) de l’espagnol navaja en passant par nabala !) Pas une image chez aucun auteur, même souletin, de Tartas ou d’Oïhenart, équivalente à: Le Théâtre de la guerre, la scène du crime, les acteurs du drame, etc., si fréquents dans les autres langues et pas une allusion à ces pastorales si étrangement localisées dans une petite partie du pays basque, alors que tous les jeux traditionnels y sont en honneur partout : Pelote, danses, improvisations, etc...
A mon avis il y a dans cet ensemble de constatations ce qu’il faut pour faire hésiter un esprit désireux d’atteindre à la certitude raisonnée (je tiens l’autre — la certitude absolue — pour intangible).
Je ne demande pas à vous convaincre. Bien au contraire, j’aimerais mieux modeler mon opinion sur la vôtre, puisque des écrivains distingués comme vous et Monsieur Hérelle, accoindent une valeur à des manifestations scéniques qui feraient partie de notre richesse patrimoniale ; mais il ne faut jamais mentir ou cacher ce que l’on tient pour indéniable quand le silence peut prendre l’apparence d’une complicité.
ETIENNE DECREPT.