Où fallait-il aller sans s'aventurer dans un trop long voyage, pour se faire une idée de la façon dont se passerait le 1er mai en Espagne ? A Saint-Sébastien ? Ville d'affaires, mais ville mondaine où la population ouvrière est peu dense, celle-là ne paraissait pas indiquée. Pourquoi ne pas se rendre à Pasajes où les dockers, les ouvriers des industries, les marins sont en nombre notable ? Nous sommes allé à Pasajes.
Quand, en route pour Saint-Sébastien et le Guipuzcoa espagnol, on passe au-dessus de la ville, soit que vous transporte la Compagnie du chemin de fer del Norte ou le tramway électrique qui part de la gare d'Hendaye, on ne se fait qu’une idée bien imparfaite de sa structure et de celle de son port. On aperçoit quelques grands bateaux. Mais tous n'apparaissent pas derrière la gare et les bâtiments qui entourent le grand bassin. La vue des bateaux de pêche, qui sont toute une flottille, échappe également au voyageur.
PASAJES - PASAIA GUIPUSCOA PAYS BASQUE D'ANTAN
Singulière ville que Pasajes....
Elle se fragmente en plusieurs quartiers depuis la voie du tramway jusque de l’autre côté du port, à l'extrémité de la pointe où est bâtie la seconde église. Ses habitations par des rues étroites et tortueuses paraissent vouloir grimper à l’assaut de la montagne et d'un château à tourelles : Salinas, dont la grande porte d'entrée porte un écusson surmonté d'une couronne de marquis.
Mais la porte est fermée, comme sont clos hermétiquement tous les volets et, derrière les volets, à n'en pas douter, toutes les fenêtres.
Pasajes, ville qui ne manque pas de couleur pittoresque, sent le poisson, les filets et le linge qui sèchent presque à toutes les fenêtres. Aujourd'hui Pasajes sent même un peu la poudre. Mais qu'on se rassure : il ne s'agit que de celle des pétards qu'on tire en l'honneur du 1er Mai.
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Le premier Mai... dès la descente du tramway et dès les premiers pas dans la ville, on sent qu'il doit être célébré là avec comment pourrait-on dire... - avec ferveur, si vous voulez, comme aussi avec joie. Aux revers des vestons des hommes, au corsage des jeunes fil les, on voit non pas une, mais deux, trois, quatre ou cinq églantines rouges. Aux fenêtres, souvent à côté du linge dont nous parlions tout à l'heure, flottent le drapeau national violet, jaune et rouge et, par endroits, le drapeau rouge, avec ou sans inscriptions.
Dans le bassin, à côté d'un ancien paquebot de la Compagnie Générale Transatlantique, le Roussillon, dont Le Havre fut le port d'attache mais qui vient d'être acquis par une compagnie espagnole, à côté aussi d'un navire de la marine de l’Etat et d’un élégant trois-mâts mixte, les autres vapeurs ont hissé leur pavillon national respectif. Mais à ce drapeau, les bâtiments espagnols ont tous ajouté le grand pavois. Ils sont nombreux, ces bateaux, ils sont beaux et d’un tonnage respectable.
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Je ne le constate pas sans mélancolie, en songeant à Bayonne.
Mais voici les pétards et voici un cortège. Il est composé surtout de jeunes gens et de jeunes filles. Ils chantent l'Internationale qu'accompagne une fanfare rudimentaire. En tête, le drapeau national, mais, tout auprès, une immense banderole rouge que tiennent d'un côté une jeune fille et, de l'autre, un manifestant. Puis encore des drapeaux rouges avec des inscriptions en lettres blanches ; en fin, en dernier lieu, le drapeau rouge des Soviets, avec la faucille et le marteau. Il s’avoisine d’une pancarte, nous avisant que ce dernier groupe est composé de la représentation soviétique.
Les manifestants continuent leur marche en chantant.
Tout est calme d’ailleurs. Les habitants, les uns souriants, les autres indifférents, regardent passer. Pas un garde civil, pas un agent.
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Le cortège éloigné, nous avons poursuivi notre chemin. Un vieux poivrot rubicond nous demande une cigarette et nous interroge : "Francès, senor?"
— Oui, répondons-nous.
Alors, pour nous prouver sa sympathie, à moins que pour faire montre de ses connaissances linguistiques, il nous dit, en prenant la cigarette : "Thank you !" qu’il prononce d’ailleurs "Tenkiou"...
Le dos courbé sous la pluie et l'orage intermittent, nous revenons sur nos pas. Un son aigrelet frappe nos oreilles : "La chirula", pensons-nous.
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Nous approchons : c’était un biniou.
Un biniou de Bretagne, un jour de premier Mai, en Espagne? Internationale, voilà bien de tes coups !
Au retour nous nous sommes arrêté un instant à Irun. Les habitants se promènent dans une ville quasi-morte. Tout est fermé.
A la façade de l'agence consulaire de France est arboré notre drapeau."
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
Merci ami(e) lecteur (lectrice) de m'avoir suivi dans cet article.
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