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dimanche 13 décembre 2020

VINGT ANS D'INTIMITÉ AVEC EDMOND ROSTAND AU PAYS BASQUE (troisième partie)

 


VINGT ANS D'INTIMITÉ AVEC EDMOND ROSTAND.


Paul Faure a été l'ami et le confident d'Edmond Rostand pendant de très nombreuses années.



pays basque autrefois cambo rostand
LE PEINTRE PASCAU, FAURE ET ROSTAND ET MADAME ROSTAND  EN 1902
PAYS BASQUE D'ANTAN
COLLECTION MUSEE BASQUE BAYONNE


Voici ce que rapporta à ce sujet le journal Les Annales politiques et littéraires, sous la plume de 

Paul Faure, dans son édition du 1er septembre 1927 :



"Arnaga, chef-d'oeuvre de Rostand. — Dessins, Croquis, Maquettes. — Premiers Travaux. —

Henry Bauer et Coquelin. — Départ  pour Paris. — Les Camelots et le discours. — 

Triomphale réception à l'Académie française. — Les années d'enfance contées par la mère de Rostand.



XII. 1902



Rostand, qui aime assez vivre au jour le jour, au gré de sa fantaisie, s'est, pour une fois, tracé un programme. Le matin, promenade dans l'allée. Travail après déjeuner. Entre cinq et sept, visite au chantier d'Arnaga.



Tant que je vivrai, l'escalier du perron d'Etchegorria sera un des endroits qui m'évoqueront le mieux Rostand. Tous les êtres ont leur cadre, maison, paysage, chambre, qu'on ne peut regarder sans que leur personne y apparaisse, dressée tout à coup devant notre mémoire avec une surprenante netteté. Ce perron ! Je verrai toujours Rostand en descendre les dix marches pour venir au jardin.



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MAISON ETCHEGORRIA CAMBO
MAISON D'EDMOND ROSTAND
PAYS BASQUE D'ANTAN



On est, maintenant, tellement habitué à voir Rostand dans l'allée que les bonnes gens le saluent familièrement comme une vieille connaissance. Il s'arrête souvent avec eux, coiffeur, facteur, menuisier, pour causer de ces choses vagues dont s'entretiennent invariablement, quand ils se rencontrent, les habitants des villages.



Si les indigènes ont la discrétion de ne plus le regarder avec insistance, de ne pas se mettre devant leur porte à son passage comme au passage de la procession, il n'en est pas de même des touristes qui viennent de Biarritz. Ceux-là ne se gênent pas. Dès que leur cocher ou leur chauffeur leur a montré Rostand, ils font arrêter leur voiture ou leur auto. Beaucoup, même, vont jusqu'à se planter carrément devant lui pour le photographier.



Ce matin, à peine avions-nous fait quelques pas dans l'allée, que nous rencontrons le facteur. Il cherchait Rostand pour lui remettre une dépêche.


— C'est de Henry Bauer. Il m'annonce qu'il vient passer quelques jours. Il sera là demain. Bauer est une grande intelligence, un critique de premier ordre. Il voit généralement très juste, et il y a profit à lui soumettre ce que l'on fait.



critique litteraire france rostand
HENRY BAUER 1871



Bauer est arrivé au jour dit. C'est un colosse, colosse en hauteur, colosse en largeur. Il a une magnifique tête blanche, énorme comme toute sa personne. Sa parole avance lentement, comme son pas. Sa conversation ne tarit jamais, car il a connu des tas de gens dans tous les mondes, a traversé des événements de toutes sortes. Il y a en lui je ne sais quoi d'énigmatique qui déroute ; et l'on est surpris de ses brusques violences, faisant voler en éclats le vernis habituel de sa correction.



Bien qu'il ne soit pas spécialement amateur de paysages et de maisons, et qu'il s'intéresse beaucoup plus aux êtres qu'aux choses, Rostand l'amène chaque jour à Arnaga. Il s'est tout de suite extasié, et a déclaré — ce qui est, d'ailleurs, exact — que la vallée de la Nive vue du plateau où s'élèvera la maison, ressemble à la plaine de Florence dont elle a toute la douceur de lignes et toute la grâce.



Rostand travaille à son discours de réception, ce qui ne l'empêche pas d'aller, le matin, faire sa promenade habituelle, en compagnie de Bauer, que les Basques, évaluant la beauté à la taille et au poids, regardent avec admiration.



C'est pendant le séjour de Bauer à Etchegorria que je vis Constant Coquelin pour la première fois. Il s'annonça, tout comme Bauer, un beau matin, par une dépêche.


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COQUELIN L'AÎNE DANS CYRANO DE BERGERAC


Presque tous les comédiens gardent dans la vie courante les attitudes, les intonations de voix, les tremolo qu'ils ont en scène. Rarement, ils sont simples. Pour prendre un parapluie, ils auront un de ces gestes vastes et circulaires par lesquels, au théâtre, ils prennent une rapière ; mais ce qui agace surtout en eux, c'est cette intarissable facilité avec laquelle ils parlent superficiellement de tout, et qu'on ne trouve que chez les commis voyageurs, avec lesquels ils ont tant de ressemblance.



Chez Coquelin, il y avait bien un peu de tout cela, mais à dose très atténuée. Le côté crispant du comédien devenait chez lui rapidement invisible, masqué complètement par sa cordialité, sa bonhomie, sa franchise, par ses réelles qualités de coeur. Chez les autres, il voyait plutôt les qualités que les défauts. Il en disait plus souvent du bien que du mal. Il était naïf. Il parlait abondamment, et avec n'importe qui. L'essentiel était qu'il eût quelqu'un à qui s'adresser. Je me souviens d'un jour qu'il était venu déjeuner chez moi. Je fus obligé, au milieu d'une histoire qu'il me contait, d'aller recevoir quelqu'un, et je le laissai seul avec mon deuxième convive, qui était mon neveu, un enfant de six ans. A mon retour, quel ne fut pas mon étonnement amusé de voir Coquelin qui, tout en marchant de long en large, parlait, avec le plus grand sérieux, à l'enfant assis sur le bord d'un fauteuil, un doigt dans la bouche, les yeux dilatés, ahuri !


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COQUELIN AÎNE CHEZ ROSTAND A CAMBO
PAYS BASQUE D'ANTAN


Coquelin avait une grande admiration pour Rostand ; et Rostand la lui rendait bien. On sait assez qu'il fut un incomparable acteur. Mais le talent n'était pas la seule cause de l'amitié que Rostand lui avait vouée. Rostand eût été incapable d'aimer un être, quelque supériorité qu'il eût, s'il n'avait eu en même temps de la bonté, de la générosité, de l'indulgence.



Coquelin fut un brave homme dans toute l'acception du mot. Et c'est cela qui le rendait cher à Rostand.




Flanqué de Gillett, un serviteur qui ne le quitte jamais, et qui, par son dévouement, lui est devenu un ami, Coquelin est arrivé ce matin.



Je ne l'avais jamais vu qu'au théâtre. Avec Coquelin, les présentations n'ont rien de compliqué ; il vous met à l'aise tout de suite. Il est venu à Cambo, guidé par son flair qui l'avertit que Rostand lui destine un rôle dans sa pièce. En quoi il ne se trompe pas. Si peu ébauchée qu'elle soit, Rostand a déjà pensé aux acteurs qui la joueraient, et le principal rôle de Chantecler est pour Coquelin.



Une des choses amusantes chez Coquelin, c'est la mobilité de sa physionomie.. Tout ce qu'il éprouve se reflète sur son visage d'une façon automatique. A peine est-il arrivé que ses narines se mettent à palpiter comme s'il s'agissait de capter quelque odeur errante. En réalité, il s'agit de capter la nouvelle, qui est peut-être dans l'air, d'un beau rôle à recevoir.



Les domestiques, Bauer, les enfants, moi, il nous interroge non avec la parole, mais avec le nez, les yeux. Son visage questionne aussi nettement que sa voix. Mme Rostand, qui est la bonne grâce même, prend Coquelin par le bras et, avec un geste de mystère, l'entraîne vers la salle à manger, dont elle a soin de refermer la porte. Au bout de trois quarts d'heure, sortie de Coquelin. Ses traits ruissellent de joie. Je suis fixé. Il sait.



A table, Rostand, qui, ce soir-là, est de la meilleure humeur du monde, annonce lui-même la nouvelle à Coquelin. Mais, si habile que soit ce dernier dans l'art de simuler les sentiments par les jeux de physionomie, il n'arrive pas à feindre suffisamment la surprise. Rostand regarde tour à tour Coquelin et Mme Rostand, qui font de vains efforts pour ne pas rire. Alors, tout le monde rit, et Rostand le premier.



Soirée intéressante. Jusqu'à minuit, Rostand explique sa pièce ; il en dit le sens général, l'armature, les décors, la mise en scène. Avec quels yeux Coquelin écoute, quels yeux ouverts sur les horizons que lui offre le rôle à créer ! Il est resté, tout d'abord, un coude sur la table, le menton dans la main, le buste immobile, figé, pétrifié par l'attention ; puis, peu à peu, se détendant, il se tourne tour à tour vers Rostand, vers Mme Rostand, hoche la tête, pousse de petits cris, soupire, lève les bras au ciel, tire la langue comme s'il tût dégusté une liqueur savoureuse.


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COSTUMES DE CHANTECLER D'EDMOND ROSTAND


Mais sa joie de Chantecler lui fut un peu gâtée par un incident avec Bauer.



Impossible de trouver deux hommes moins faits pour s'entendre que Coquelin et Bauer. Coquelin est naïf, spontané, exubérant. Bauer est le contraire. Les deux premiers jours, les choses allèrent assez bien. Le troisième, Coquelin ne pouvait plus dire un mot, ni raconter la moindre histoire, sans que Bauer l'interrompît, lui détruisît son effet. La fameuse voix claironnante de Coquelin était constamment coupée par la lente voix grasse de Bauer.



Enfin, un soir, après dîner, la situation sa gâta tout à fait. Coquelin venait de raconter son séjour chez je ne sais plus quel grand seigneur anglais, qui l'avait reçu magnifiquement. Il avait parlé avec ce ravissement qu'il a chaque fois qu'il s'agit d'un prince, d'un roi, de quelqu'un de considérable, car il avait ce côté puéril d'être ébloui par ceux qu'on appelle les grands de la terre. Il avait parlé d'abondance, s'adressant souvent à Bauer, qu'il croyait tenir sous le charme de sa parole ; mais, ô déception ! quand on se leva de table, Bauer dit à Coquelin, par manière de conclusion :


— Mon pauvre ami, vous n'êtes qu'un fou de cour !



On dut, le lendemain, les faire déjeuner et dîner chacun à une table différente. Le surlendemain, Bauer quittait Cambo.



Coquelin resta trois jours encore à Etchegorria. On reparla, bien entendu, de Chantecler. L'artiste aurait voulu que Rostand lui indiquât la date à laquelle la pièce serait prête. Il pria, insista, supplia ; mais Rostand ne voulut s'engager à aucune date, même approximative. Cela n'empêcha pas Coquelin de partir enchanté, ravi, radieux.



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J COQUELIN LE PATOU CHANTECLER
D'EDMOND ROSTAND



En le quittant à la gare, où il était allé l'accompagner, Rostand fit jurer à Coquelin de ne souffler mot, à Paris ni ailleurs, de quoi que ce fût concernant Chantecler.



Coquelin mit un doigt sur les lèvres en prononçant de sa voix la plus cuivrée :


— N'ayez crainte, c'est juré !"



A suivre...






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