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lundi 23 janvier 2023

UNE ENQUÊTE DANS LES PROVINCES BASQUES EN NOVEMBRE 1931 (deuxième partie)

ENQUÊTE DANS LES PROVINCES BASQUES EN 1931.


Le 14 avril 1931 est proclamée la Deuxième République espagnole, à la suite des élections municipales et le roi Alphonse XIII part en exil sans avoir abdiqué.


VUE GENERALE PAMPELUNE 1930
PAYS BASQUE D'ANTAN



Voici ce que rapporta à ce sujet le quotidien Le Journal, le 16 novembre 1931, sous la plume 

d'Edouard Hesley :


"Le "Journal" en Espagne.


Une force en réserve.


(De notre envoyé spécial). Saint-Sébastien, octobre.



A Pampelune, il y a une belle avenue, l'avenue de Las Navas de Tolosa. En m'y promenant, l'autre jour, je m'arrêtai devant un monument assez bizarre. Luxueux, d'une ligne harmonieuse, tout en marbre blanc, il semblait fait pour servir à la fois de socle et de cadre à une statue et j'y pus, en effet, lire cette inscription :

Navarra 

A su hijo esclacerido

Don José Sanjurjo.


MONUMENT A JOSE SANJURJO PAMPELUNE
NAVARRE D'ANTAN


Ce qui veut dire : "La Navarre à son illustre enfant José Sanjurjo." Mais si la dédicace subsiste, l'effigie de celui à qui elle s'adresse a disparu. On ne voit plus sur le soubassement que des figures allégoriques d'un rigoureux anonymat. 


— Ne vous étonnez pas, me dit un ami. Comme vous le savez, Sanjurjo, c'est le nom du général qui commande la garde civile et qui la commandait déjà du temps du roi. Bien qu'il se soit rallié sans retard à la République, on a cru bon de mutiler ce monument aux premières heures de la révolution. Le buste qui le surmontait a été enlevé.



Mon interlocuteur, à ce moment, prit un léger "temps", comme un acteur rompu aux finesses du classique, un "temps" accompagné d'un malicieux sourire. Puis il ajouta : -


— Ne criez pas au vandalisme. Le buste est en sûreté et le temps n'est sans doute pas loin où on le réinstallera ici en grande pompe. 



On connaît la garde civile. Elle a longtemps fait trembler tous ceux qui, en Espagne, aspiraient plus ou moins ardemment à un changement de régime. C'est une troupe prétorienne, composée d'éléments triés sur le volet. Ils sont de trente à trente-cinq mille hommes robustes, courageux, bien nourris, pénétrés d'un esprit de corps exceptionnel, trente ou trente-cinq mille hommes qu'on a choisis, un par un, dès l'adolescence, cohorte qu'aucune propagande ne peut entamer, et dont l'apparition, un jour d'émeute, suffisait à mettre en fuite les foules les plus fanatisées. 



Un jour, à Barcelone, j'ai vu de mes yeux un peloton de cette garde civile, rien qu'en mettant sabre au clair, disperser comme une poussière des milliers de Catalans, qui pourtant ne passent point pour avoir froid aux yeux.



La garde civile fut longtemps le suprême rempart, "le suprême espoir et la suprême pensée" de la monarchie déclinante et de ses partisans. Alphonse XIII, à l'instant décisif, ne voulut pas faire appel à elle. Il lui répugnait de verser le sang espagnol. S'il s'était servi de cette arme, nul ne peut dire comment les choses eussent tourné.



roi espagne 1931
ROI D'ESPAGNE ALPHONSE XIII


Passive dans la main de son chef, la garde civile a passé avec armes et bagages au service de la République, en même temps que Sanjurjo.



La République a reçu ce rempart avec joie. Les incendiaires de couvents à Madrid, les grévistes révolutionnaires dans le sud ont eu déjà l'occasion de constater que certaines institutions survivent à tous les régimes. La garde civile est toujours là.


— Oui, me dit encore l'ami dont je viens de vous parler. C'est cette force aux mains d'un homme aussi résolu que Sanjurjo qui nous permet de rester si calmes et si patients. Malgré les explosions de fanatisme, de sectarisme ou d'anarchie qui peuvent paraître nous menacer nous gardons tout notre sang-froid. Nous ne craignons pas trop pour l'instant d'avoir à nous défendre nous-mêmes. La garde civile s'en chargera.



Je crus pouvoir faire observer que cette phalange exécuterait sans doute les ordres du gouvernement quels qu'ils pussent être.


- Si, d'aventure, fis-je, un gouvernement révolutionnaire, disons, par exemple, communiste, devait s'établir à Madrid, c'est contre les amis de l'ordre, c'est contre vous-mêmes et non contre vos adversaires que cette force s'exercerait.



Mais un sourire, encore, me répondit :


— La garde civile obéira au gouvernement régulier tant que ses chefs, tant que son chef, l'entendra ainsi. Mais devant certains excès, l'affaire, soyez-en convaincu, changerait aussitôt de tournure. D'ailleurs, nous n'en sommes pas là. Et bien des causes encore peuvent jouer efficacement avant cette ultima ratio qu'est l'emploi de la violence, pour permettre à la République de fonder en Espagne un véritable équilibre entre des tendances contraires, si malaisé qu'il soit de les accorder.



Certes, l'incertitude est partout dans la péninsule. "Gouverner toutes les Espagnes", comme on disait plaisamment autrefois, ne sera pas dans les années, et même dans les mois à venir, un problème commode.



Il n'y a pas d'autre principe d'unité, depuis que la monarchie est tombée, qu'un sentiment national, d'ailleurs vivace, unanime et indiscuté. Qu'ils soient d'une province ou d'une autre, tous les Espagnols, c'est un fait, se regardent avant tout comme des Espagnols. Mais, sous cette apparente unité, que de disparates !



Nous venons de donner un regard à la Navarre et aux provinces basques. Nous y avons vu la religion solidement ancrée, l'amour des traditions, le respect presque superstitieux de la propriété individuelle et le sens très fin des hiérarchies.



Si je vous entraînais maintenant dans les grandes villes, je n'aurais pas de peine à vous montrer la bourgeoisie radicale, imbue d'anticléricalisme, pour ne pas dire d'irréligion, novatrice, prompte à s'engouer de systèmes et de théories, et plus apte à se mouvoir dans le domaine des idées que dans le monde des faits.



Mais ce n'est rien encore. Il y a aussi, il y a surtout, les masses populaires qui, jusqu'ici, n'avaient guère eu voix au chapitre et qui se désintéressaient des affaires publiques, parce qu'elles n'y voyaient qu'un jeu de politiciens.



Ces ouvriers d'usine que se disputent deux groupements syndicalistes farouchement ennemis l'un de l'autre, celui des réformistes, celui des chambardeurs, ils ont déjà, quelles que soient leurs tendances, une vue, nette ou confuse, mais enfin digérée des questions sociales.



Il y a plus de vingt ans que des chefs enthousiastes font leur éducation civique. Et quiconque a suivi naguère, à Madrid, les grandioses funérailles de Pablo Iglesias sait bien que le socialisme espagnol a depuis des années, des doctrines et des traditions.



Est-il permis d'en dire autant du peuple illettré des campagnes ? A ceux-là le mot république est venu brusquement apporter des espoirs tellement inattendus qu'il serait fou d'en attendre aucune modération. Songez à ce qu'était encore, au début de cette année, l'état de la grande propriété, surtout dans le sud. Quand vous alliez de Madrid à Séville, le train, par exemple, mettait des heures à traverser les oliveraies du duc de Medina-Celi. Si hardie, et même si brutale, que puisse être la réforme agraire aujourd'hui en préparation, il est bien difficile de croire qu'elle donne pleine satisfaction à des gens longtemps tenus dans une situation toute proche du servage et qui se trouvent affranchis d'un seul coup.



Ajoutez à cela, de parti à parti, de province à province, à l'intérieur de chaque province, au sein même de chaque parti, les rivalité de personnes, toujours si vives en Espagne, fatalement génératrices de nouvelles dissensions.



Une solide armature administrative manque, jusqu'à présent, en Espagne, pour donner un cadre cohérent à tous ces éléments contradictoires. Et je ne signale qu'en passant l'instinct de particularisme qui n'anime pas seulement, comme on pourrait le croire, les Navarrais, les Basques et les Catalans, mais qu'on retrouve à peu près partout.



Le grand remède à ces difficultés, c'est l'éducation populaire. L'Assemblée constituante l'a bien compris. C'est l'école et c'est elle seule qui peut, progressivement, assouplir les esprits, les façonner, les préparer à une espèce de concorde, soit en les unifiant dès l'enfance, soit, ce qui serait mieux, en leur enseignant la tolérance et la nécessité de mutuelles concessions.



Mais elle ne peut agir qu'à la longue. Et d'abord, il faut qu'elle existe. On a voté d'enthousiasme la création de 7 000 écoles. Ce ne sera sans doute pas suffisant et, pratiquement, c'est déjà trop. On aura mille peines à trouver les locaux indispensables. Mais peut-on faire sortir de terre, par un coup de baguette magique, un corps enseignant ? L'œuvre d'éducation à laquelle on s'attache demandera des dizaines d'années avant de porter tous ses fruits. Que se passera-t-il en attendant ?



Les Basques, les Navarrais et, dans toute l'Espagne, ce qu'on peut appeler les éléments de droite semblent compter beaucoup sur les futures élections. Ils fondent leurs espérances sur la victoire qu'ils estiment avoir remportée en faisant accorder aux femmes, d'accord avec les socialistes, la plénitude de leurs droits électoraux.



Ils ont sang doute leurs raisons. Un étranger ne sait rien, à vrai dire, de la femme espagnole. Le mouvement grouillant des grandes villes ne doit pas nous égarer. Parce que nous voyons, dans les rues de Madrid tout un monde d'alertes ouvrières, de jolies, vendeuses et de coquettes dactylos, nous aurions tort d'oublier que la grande majorité des femmes espagnoles vivent presque recluses à la maison. La chevaleresque courtoisie castillane traite avec de cérémonieux égards la femme et la fille d'autrui. Mais, au sein de la famille, l'homme, en ce pays, est resté rigoureusement le maître. Et cela n'est pas vrai seulement du monde aristocratique ou de la haute bourgeoisie. Il en est de même à la campagne, au foyer des paysans.



Appelées sans préparation à voter, que feront les Espagnoles ? Obéiront-elles passivement à leur mari ou à leur père ? Ou prendront-elles un mot d'ordre au confessionnal ? Qui donc oserait d'avance en décider? 



Les catholiques attendent de l'influence du prêtre les plus décisifs résultats. La perspective d'un Etat démocratique où les femmes auraient autant de place que les hommes a certainement pesé pour une fart sur l'attitude de cette large fraction du clergé qui, comme on ne l'ignore pas, a puissamment poussé, lors des élections historiques d'avril, à la fondation du régime.



Seulement, si ces calculs ne sont pas déçus, quelles seront les réactions des groupes adverses, qui sont, eux aussi, nombreux, actifs, exigeants ?


— Il n'y a plus de roi, me disait-on à Madrid la semaine dernière, mais la structure de l'Espagne n'a pas tellement changé. Comme autrefois, nous trouvons face à face divers organismes que leur essence même condamne à se combattre sans répit. D'abord, les différents clans, survivants de l'époque ancienne, et qui faisaient de la vie politique, au fond, une lutte permanente d'équipes se disputant les réalités du pouvoir. Le système des "caciques" rendait sensible cette vérité. Dès qu'un ministère tombait, des hommes nouveaux s'emparaient de toutes les places, et le dernier des cantonniers devait passer la main à un de ses concurrents. Et puis, il y a l'Eglise. Les mouvements de laïcisme qui se produisent aujourd'hui n'en viendront pas à bout si facilement qu'on pense. Une Chambre élue par les femmes peut parfaitement nous conduire, un de ces jours, au "gouvernement des curés". Enfin, l'armée, qui fut pendant si longtemps l'arbitre véritable de la politique, l'armée compte toujours dans ses rangs une multitude d'officiers énergiques prêts à déployer avec allégresse, dans les conflits civiques, une ardeur que la guerre étrangère, improbable, ne paraît guère avoir de chances de requérir. Nous reverrons peut-être, et plus vite qu'on ne croit, les dictatures plus ou moins provisoires et les pronunciamientos.



Hypothèses ? Pronostics hasardeux ? Possible. L'Espagne, en pleine transformation, ménage à chaque prophète, sans doute, bien des surprises. L'affermissement progressif du régime dans un esprit de sages réformes, d'ordre et de paix se déroulera peut-être sans heurts. La raison garde toujours ses chances en pays latin. Et nous souhaitons de tout cœur à nos voisins que, pour eux comme pour tout le monde, son magnifique règne arrive.



Mais peut-être aussi se fera-t-il attendre. S'il devait, hélas ! en être ainsi, le buste de Pampelune reprendrait sans doute sa place. Et nous entendrions encore parler, je pense, de la garde civile et de Sanjurjo."



(Source : Oublier: Monument à Sanjurjo à Pampelune: un sinvivir (acte) (patximendiburu.blogspot.com))



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