UNE VISITE À ARNAGA À CAMBO-LES-BAINS EN LABOURD AU PAYS BASQUE PAR PIERRE VEBER EN MAI 1922
UNE VISITE À ARNAGA À CAMBO-LES-BAINS EN 1922.
Pierre Eugène Veber, né le 15 mai 1869 à Paris (2ème arrondissement), et mort à Paris (9ème arrondissement), est un dramaturge et auteur de romans et de contes humoristiques.
ENTREE D'ARNAGA CAMBO-LES-BAINS PAYS BASQUE D'ANTAN
Voici ce que rapporta au sujet de cette visite à Arnaga, l'écrivain Pierre Veber, dans le Gaulois,
article repris dans la Gazette de Biarritz, de Bayonne et du Pays basque, le 13 mai 1922 :
Nous lisons dans le "Gaulois" d'hier vendredi, sous la signature de M. Pierre Veber, cette intéressante page sur Arnaga. Nous croyons être agréables à nos lecteurs en la reproduisant en son entier :
"Vous allez à Saint-Jean-Pied-de-Port ? Pour revenir à Dax, passez donc par Cambo, et visitez Arnaga, le domaine d'Edmond Rostand ! Vous verrez, c'est superbe. Il faut se dépêcher, il paraît que la maison vient d'être vendue à un M. G..., directeur de grands magasins."
LA VENTE DE LA MAISON D'EDMOND ROSTAND CAMBO PAYS BASQUE D'ANTAN
Edmond Rostand ! Il fut mon camarade lors de l'unique année que je passai à Stanislas, en philosophie, chez M. Segond, le dernier des platoniciens, un homme exquis et résigné. Je revois mes condisciples d'alors : Dausser, le myope sagace ; Vaugeois, aux grands yeux éberlués dans une face molle ; le duc de Luynes, si courtois et si mince ; le petit de Boissoudy, ardent et tempétueux ; le futur docteur Pouquet, si musicien ; Bonniot, sombre et souriant, et enfin Edmond Rostand ! C'était l'As, l'élève remarquable et remarqué dont les Maristes, ces éducateurs subtils, avaient prévu l'avenir. Tout jeune, il était déjà plus homme que nous autres, et semblait plus âgé ; je l'aperçois dans la petite cour des grands, très élégant et tel que je le revis lorsque je lui fis, peu avant sa mort, ma visite de candidat académique. Il se montrait distant sans orgueil, extrêmement poli, et surtout distrait ; il n'affichait point le snobisme d'appartenir à un collège aristocratique, dont il ne portait d'ailleurs pas l'uniforme. Il parlait peu, et ne semblait guère travailler ; assurément il songeait à quelque Princesse Lointaine, et vivait en marge du monde réel, bien qu'il marquât un vif enthousiasme pour le théâtre ; il fut le meilleur élève du brave Dupont-Vernon qui laissa le souvenir d'un parfait professeur de diction. Aux fêtes scolaires, Rostand jouait la comédie et je ne blesserai aucun de nos sociétaires nationaux si je prétends qu'il interpréta Le Malade Imaginaire mieux qu'on ne le fit onques à la Comédie-Française.
Je résolus de visiter Arnaga, pèlerinage dédié à ma première jeunesse, à un camarade passager dont j'ai eu peut-être et trop tard les plus cordiales paroles d'accueil. Un détour dans le passé. L'auto, après Cambo, s'arrête devant une grille modeste au bord de la route qui mène à Bayonne. Je descends, car il faut parlementer : la tour d'ivoire du poète est bien défendue. Je monte une longue allée bordée de chênes, et que l'herbe envahit ; le chemin conduit, en pente douce, vers la demeure, et le paysage s'ouvre lentement pour vous ; à droite, vous apercevez la Nive, ruban de vieil argent entre les collines noyées dans la buée de ce printemps décevant. Tout est silence, comme si l'âme du pays s'était résorbée. Je pensais qu'il avait maintes fois parcouru cette route, du pas lent et pensif que je me remémorais ; il avait dû saluer la paisible maison du garde, puis étudier de son oeil minutieux les guirlandes de lierre qui, près de la maison, relient les chênes en bordure. Et brusquement, voici tout au haut de l'avenue la maison que précède un terre-plein où des buis nains dessinent des arabesques versaillaises.
MAISON ARNAGA CAMBO-LES-BAINS PAYS BASQUE D'ANTAN
La demeure paraît très grande, elle est construite dans le style basque, qui laisse descendre le toit à la hauteur du premier étage ; un porche très clair, à l'Orient, une lourde porte sous l'avancée. Le gardien m'introduit dans un vestibule assez sévère qui donne sur le hall ; ça, c'est la réception, ce qui fut la vie extérieure du poète : une vaste pièce un peu solennelle, mais où mille coins ont été ménagés. Je retrouve la soigneuse complication d'un artiste qui ne méprisait pas la mise en scène. Je parierais que Rostand n'a pas fréquemment erré dans ce hall d'aspect dispersé. Je regarde les peintures murales ; est-ce bien une décoration que ce paysage d'Henri Martin, de "l'Homme qui peint avec des abeilles", qui nous montre des paysans éclairés par un soleil couchant, sur un fond de verdure cruelle ? Et que dire de ces La Touche, où une Comédie italienne étale au ras du plafond ses grâces un peu mièvres ? Il se peut que le peintre ait voulu flatter tout ce que la vision vénitienne de Rostand avait de futile et d'artificiel. Des Dufau, plus solides, vous consolidant çà et là.
TABLEAU FÊTE CHEZ THERESE DE GASTON DE LA TOUCHE
C'est l'âme de l'écrivain que je recherche en ces salles, et je l'y découvre peu à peu, comme Walter Gay met une présence cachée dans ses appartements déserts. Rostand a dû rarement diluer dans la magnifique salle à manger tout en marbres sombres et dallée, si propre à glacer le plaisir du repas. Non ! Je l'évoque plutôt dans cette petite salle boisée, qu'embellissent des compositions de Delaw, inspirées de Cyrano, une pièce intime, encombrée de meubles, avec une cheminée à la paysanne, un piano ; quand on entre là, on a la sensation de violer une intimité. Plus loin, c'est la grave bibliothèque, sombre, à peine éclairée par en haut, un lieu de recueillement et de mystère, que garnissent d'innombrables livres à reliures anciennes, aux ors pâlis sur des cuirs bruns. Un échelle compliquée demeure comme une drague abandonnée. La superbe table où il écrivit n'a pas gardé la trace du dernier désordre ; l'âme est partie et les livres s'inquiètent de qui les feuillettera. Le gardien ouvre une porte : un petit passage inondé de lumière, orné, on dirait, de panneaux de Coromandel. C'est Rostand lui même qui s'amusa un jour à peindre "à la manière de..." sur du bois blanc ces vantaux chinois et ça fait la blague ! Il existe au premier étage un boudoir, une splendeur, tout en laque noire rehaussée de nacre, et qui vaut à lui seul deux cent mille francs. Je prélève les trois faux Coromandels façonnés par le poète.
TABLEAU DE GEORGES DELAW ARNAGA CAMBO PAYS BASQUE D'ANTAN
Je visite la chambre de repos où sont les Contes de Fées de Jean Weber : Cendrillon, Peau d'Ane, Pouce, le Chat Botté, des gnomes, des princesses, des chevaliers, une foule de menus personnages illusoires racontent de séduisantes histoires le long des murs. Mais il n'y a pas un meuble, pas une trace d'existence ! La Princesse était trop lointaine.
Le gardien, que je me garde de questionner pourtant, me confie : "M. Edmond ne quittait pas sa chambre, il déjeunait et dînait dans son lit. On ne visite pas les chambres." Je sors et vais voir le jardin ; sous le ciel vaste et gris la maison paraît plus blanche, plus triste. Ce jardin est célèbre ; devant la demeure, d'une orgueilleuse humilité, Rostand a jeté un tapis charmant : des pelouses entre des buissons bas, morcelées habilement, mènent à une large pergola en demi-cercle que flanquent deux pavillons ; un lagon baigne cette construction d'où l'on apprécie la perspective si française d'un jardin classique. Là se décèle la passion du dix-septième et de la préciosité, le goût des choses ordonnées et composées. Les pelouses bien dessinées, les ifs, la perspective solennelle, c'était le décor du travail, de la méditation ; la Nive tortueuse à droite, le vallon sauvage à gauche, c'était le repos. Cependant, enfermé dans sa chambre, Rostand voyait en lui-même de plus somptueux aspects du monde...
ARNAGA CAMBO PAYS BASQUE D'ANTAN
Hélas ! Le jardin n'est plus aussi peigné qu'on le vit jadis, les mauvaises herbes lâchent symboliquement le gravier des allées ; un socle qui s'effrite attend encore, au milieu d'un parterre, la belle statue qui ne viendra jamais. Les pelouses espèrent vainement le coiffeur, les traverses de la pergola pourrissent, faute de peinture, la maison du poète glisse vers le demi-abandon ; il en coûterait trop cher pour maintenir intact ce rêve d'un incomparable artiste. L'Etat, qui a la "personnalité civile", n'a-t-il pas aussi la "personnalité morale" ? Ne se doit-il pas de conserver Arnaga telle que Rostand la conçut à son image, sur cette crête de colline ? Le domaine n'est pas encore vendu, quoi qu'on ait dit ; la France a un droit de préemption sur cette terre qui appartint, à l'un des plus illustres parmi ses fils. Ne pourrait-on racheter le paysage où vécut l'auteur des Romanesques ? Il doit bien se trouver quelque part un vieil homme de lettres probe, que l'on instituerait conservateur de ce pèlerinage."
(Source : Wikipédia et Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
Merci ami(e) lecteur (lectrice) de m'avoir suivi dans cet article.
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