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jeudi 17 juillet 2025

DES COURSES AUTOMOBILES À SAINT-SÉBASTIEN - DONOSTIA EN GUIPUSCOA AU PAYS BASQUE À PARTIR DE 1923 (quatrième et dernière partie)

 

LA GRANDE SEMAINE AUTOMOBILE DE SAINT-SÉBASTIEN EN 1923.


C'est en 1923 qu'a débuté la Grande Semaine Automobile, sur le Circuit de Lasarte, en Guipuscoa, du 21 au 26 juillet.




pays basque guipuscoa course automobile
AFFICHE GRANDE SEMAINE AUTOMOBILE
CIRCUIT DE SAINT-SEBASTIEN
DU 21 AU 26 JUILLET 1923


A partir de 1923, les compétitions automobiles (mais aussi motocyclettes et sidecars) y ont eu lieu 

jusqu'en 1935, sauf en 1931 et 1932.

Ce meeting a obtenu beaucoup d'écho et de réputation en Europe, avec de grandes épreuves y 

figurant comme le Critérium des 12 heures, le Grand Prix d'Europe, le Grand Prix d'Espagne ou 

le Grand Prix de Saint-Sébastien.



De nombreuses marques automobiles y ont été représentées comme Alfa Roméo, Auto Union, 

Ballot, Bentley, Bignan, BugattiBuick, Chevrolet, Delage, Elizalde, Ford, Hispano Suiza, 

Maserati, Mercedes Benz, Nazzaro, Peugeot, Rolland-Pilain, S. A. R. A., Talbot, etc...




pays basque guipuscoa course automobile
AUTOMOBILE ALFA ROMEO 1923



pays basque guipuscoa course automobile
TORPEDO 3 PLACES BALLOT



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AUTOMOBILE BIGNAN





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AUTOMOBILE BUGATTI 1923


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AUTOMOBILE ELIZALDE YPE 5181





pays basque guipuscoa course automobile
AUTOMOBILE ROLLAND-PILAIN 1923
8 CYCLINDRES EN LIGNE




De même de nombreuses marques de motocyclettes y ont été présentes comme Douglas, E. M., 

Harley Davidson, Indian, Peugeot, etc...




De nombreux pilotes célèbres y ont participé comme Almenar, Basterra, Belven, Caracciola, 

Chiron, De Marguenat (Jean Richard André), Dubonnet, Elgy, Garnier, Guyot (Albert), 

Haimovici (Jean), Hémery, Martin (Charles), Morel, Nuvolari, Rosemeyer, Satrustegui, Siena, 

Varzi, Von Stuck, etc...



pays basque guipuscoa course automobile
PILOTE ALBERT GUYOT


pays basque guipuscoa course automobile
PILOTE VICTOR HEMERY




pays basque guipuscoa course automobile
JEAN DE MARGUENAT LE MANS 1923




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PILOTE CHARLES MARTIN



Voici ce que rapporta à ce sujet la presse locale et nationale dans plusieurs éditions :



  • La Gazette de Biarritz-Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, le 28 septembre 1923 :

"Automobilisme.

Grande Semaine Automobile de Saint-Sébastien.

Le Grand Prix du Cyclisme.



Le Grand Prix des Cyclecars s'est disputé hier devant une assistance peu nombreuse et par un temps pluvieux. En l'absence du roi, le prince Raniero ouvrit le Circuit. Dix concurrents prirent le départ. Ils avaient 26 tours de circuit à boucler, soit une distance de 4 663 kil. 190.



La course fut monotone. Au 8e tour, l'équipe française restait seule en course pour la catégorie des 1 100 cc. Au 18e tour, Desvaux abandonna.



Voici le classement de l'épreuve : 1. Bueno en 5 h 39' 14" ; 2. Benoist, en 5 h 39' 15" ; 3. Palason ; 4. Sierra. Les deux derniers classés conduisaient des cyclecars d'une cylindrée de 750 cmc."



pays basque guipuscoa course automobile
AFFICHE GRANDE SEMAINE AUTOMOBILE
CIRCUIT DE SAINT-SEBASTIEN
DU 21 AU 26 JUILLET 1923


  • La Dépêche, le 29 juillet 1923 :

"Automobilisme. 

La Semaine de Saint-Sébastien.



Saint-Sébastien, 28 juillet. — La dernière journée de la Semaine automobile a vu se courir le grand prix des voiturettes, qui mettait aux prises six voitures françaises et quatre voitures espagnoles. La victoire est revenue à une voiture française devant deux voitures espagnoles ; tous les autres concurrents ont abandonné. Le parcours comprenait 588 kilomètres.



Voici les résultats de l'épreuve :

1er, Baron de l'Espée, sur voiture française, en 6 h. 54' 24" ; 2e, Fernand de Vizcaya, sur voiture espagnole, en 7 h. 25' 50" ; 3e, Satrustegui, sur voiture espagnole, à dix mètres."



pays basque guipuscoa course automobile
CYCLECARS BOL D OR 1923
BENOIST CASSE DESVAUX

  • L'Ere nouvelle, le 1er août 1923 :

"... St-Sébastien a frémi toute une semaine aux bruits des moteurs dont les mugissements déchirèrent l'air...


Songez donc : plus de 70 véhicules !


Et c'est l'industrie française qui a eu l'honneur de remporter toutes les victoires, dans toutes les catégories...


Chez nous, dans nos grandes épreuves, nous nous faisons battre ; à l'étranger, nous avons la coquetterie de nous assurer le meilleur !


Rolland-Pillain, Bignon, Bugatti, Salmson, tels furent les grands triomphateurs du plus formidable meeting que nous ayons vu depuis longtemps.


Puissions-nous nous inspirer des formules de St-Sébastien de toutes les formules, et donner chez nous, chaque année, une semaine automobile qui, assurément ferait recette, au moins à l'égal de celle donnée dans la coquette cité espagnole.


Il est vrai que, pour ce faire, il faudrait doter le meeting de prix... intéressants et, chez nous, on se fait difficilement à cette idée-là !


Quelle étrange conception, tout de même, est la nôtre..."


pays basque guipuscoa course automobile
CIRCUIT AUTOMOBILE DE SAINT-SEBASTIEN
DU 21 AU 26 JUILLET 1923



  • La revue mondiale, le 15 août 1923 :

"III. Chronique sportive.

Automobilisme.

La Grande Semaine de Saint-Sébastien.



Les épreuves organisées par l'Automobile Club Royal d'Espagne avec le concours de la municipalité de Saint-Sébastien et venant immédiatement après le Grand Prix de France (23-30 juillet) ont eu un grand succès, grâce aux très jolis prix en espèces et aux magnifiques coupes qui y étaient affectés. Une des causes de succès fut également l'appui très vigoureux que prêta le Roi d'Espagne à cette manifestation réussie à tous point de vue. Le circuit de 17 km. se déroulait à travers une région des plus pittoresques, avec un sol très roulant, routes larges et dans un remarquable état d'entretien. De nombreux et importants travaux de voirie avaient été effectués pour écarter toute cause d'accidents, tels que détournements de voies ferre, passages souterrains, passerelles pour accéder aux tribunes, et... Le roi inaugura lui-même le circuit au début de la première journée et reçut une ovation chaleureuse des milliers d'automobilistes de tous pays qui assistaient aux courses.



Disons tout de suite que l'Industrie automobile triompha sur presque toute la ligne. En catégorie vitesse la première place revint à une des voitures Rolland-Pillain qui s'était déjà signalée par sa bonne tenue dans le Circuit de Tours quoique ne parvenant pas à battre les rapides Sunbeam, tandis qu'en catégorie tourisme la gagnante des grosses voitures fut une Hispano-Suiza et celle de la catégorie 2 litres (place de voiture le plus répandu actuellement) une Bignan. Cette dernière remporta par la même occasion la première place du classement général après une lutte émotionnante avec une Delage rigoureusement de série qui ne fut battue que de 32 secondes sur un parcours de 300 km. parcouru à une vitesse moyenne de 97 km. à l'heure.



L'épreuve, dans son ensemble, fut une victoire très significative pour nos constructeur qui peuvent, à juste titre, s'en montrer fiers."



(Source : Wikipédia et Histoire | San Sebastian Circuit Spirit - 13-14-15 Septebre 2024 - 7ème Édition et Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)










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vendredi 7 mai 2021

LE VOYAGE EN ESPAGNE "TRAS LOS MONTES" DE THÉOPHILE GAUTIER EN 1840 (quatrième et dernière partie)

  

"TRAS LAS MONTES" DE THÉOPHILE GAUTIER EN 1840.



En 1840, Théophile Gautier effectue un voyage dans la péninsule ibérique et au Pays Basque Sud, en compagnie de son ami Eugène Piot.



pais vasco antes theophile gautier montes
PASSAGE DU COL DE BALAGUER



Voici ce que rapporta à ce sujet le journal L'Ere Nouvelle, le 18 et 19 mai 1930 :


"Vergara. — Vittoria ; le baile national et les Hercules français. — Le passage de Pancorbo. — Les ânes et les lévriers — Burgos. — Une fonda espagnole. — Les galériens en manteaux. — La cathédrale. — Le coffre du Cid. 



A Vergara, qui est l’endroit où fut conclu le traité entre Espartero et Maroto, j’aperçus pour la première fois un prêtre espagnol. Son aspect me parut assez grotesque, quoique je n’aie, Dieu merci, aucune idée voltairienne à l’endroit du clergé ; mais la caricature du Basile de Beaumarchais me revint involontairement en mémoire. Figurez-vous une soutane noire, le manteau de même couleur, et pour couronner le tout, un immense, un prodigieux, un phénoménal, un hyperbolique et titanique chapeau, dont aucune épithète, pour boursouflée et gigantesque qu’elle soit, ne peut donner même une légère idée approximative. Ce chapeau a pour le moins trois pieds de long ; les bords sont roulés en dessus, et font devant et derrière la tête une espèce de toit horizontal. Il est difficile d’inventer une forme plus baroque et plus fantastique : cela n'empêchait pas, en somme, le digne prêtre d'avoir la mine fort respectable et de se promener avec l'air d'un homme qui a la conscience parfaitement tranquille sur la forme de sa coiffure ; au lieu de rabat il portait un petit collet (alzacuello) bleu et blanc, comme les prêtres de Belgique.



Après Mondragon, qui est la dernière bourgade, comme on dit en Espagne, le dernier pueblo de la province de Guipuscoa, nous entrâmes dans la province d'Alava, et nous ne tardâmes pas à nous trouver au bas de la montagne de Salinas. Les montagnes russes ne sont rien à côté de cela, et tout d'abord l'idée qu'une voiture va passer par là-dessus vous paraît aussi ridicule que de marcher au plafond la tête en bas, comme les mouches. Ce prodige s'opéra grâce à six bœufs que l'on attela en tête des dix mules. Je n’ai jamais, de ma vie, entendu un vacarme pareil : le mayoral, le zagal, les escopeteros, le postillon et les bouviers faisaient assaut de cris, d'invectives, de coups de fouet, de coups d’aiguillon ; ils poussaient les jantes des roues, soutenaient la caisse par derrière, tiraient les mules par le licou, les boeufs par les cornes avec une ardeur et une furie incroyables. Cette voiture, au bout de cette interminable file d’animaux et d’hommes, faisait l’effet le plus étonnant du monde. Il y avait bien cinquante pas entre la première et la dernière bête de l’attelage. N’oublions pas, en passant, le clocher de Salinas, qui a une forme sarrasine assez ragoûtante. 



transports diligence autrefois
LE DEPART DE LA DILIGENCE 1818
DESSIN DE GEORGES CRUIKSHANK


Du haut de cette montagne, on voit se dérouler, si l’on regarde derrière soi, en perspectives infinies, les différents étages de la chaîne des Pyrénées ; on dirait d’immenses draperies de velours épinglé jetées là au hasard et chiffonnées en plis bizarres par le caprice d’un Titan. A Royave, qui est un peu plus loin, je remarquai un magnifique effet de lumière. Une crête neigeuse (sierra nevada), que les montagnes trop rapprochées nous avaient voilée jusque-là, apparut tout à coup, se détachant sur un ciel d’un bleu lapis si foncé qu’il était presque noir. Bientôt, à tous les bords du plateau que nous traversions, d’autres montagnes levèrent curieusement leurs têtes chargées de neiges et baignées de nuages. Cette neige n’était pas compacte, mais divisée en minces flocons, comme les côtes d'argent d’une gaze lamée, ce qui augmentait sa blancheur par le contraste avec les teintes d’azur et de lilas des escarpements. Le froid était assez vif et augmentait d’intensité à mesure que nous avancions. Le vent ne s’était guère réchauffé à caresser les joues pâles de ces belles vierges frileuses, et nous arrivait aussi glacial que s'il fût venu en droite ligne du pôle arctique ou antarctique. Nous nous enveloppâmes le plus hermétiquement possible dans nos manteaux, car il est extrêmement honteux d'avoir le nez gelé dans un pays torride ; grillé, passe encore. 


pais vasco antes alava
VITORIA GASTEIZ ALAVA 1840
PAYS BASQUE D'ANTAN


Le soleil se couchait quand nous entrâmes dans Vittoria : après avoir traversé toutes sortes de rues d’une architecture médiocre et d’un goût maussade, la voiture s’arrêta au parador viejo, où l’on visita minutieusement nos malles. Notre daguerréotype surtout inquiétait beaucoup les braves douaniers ; ils ne s'en approchaient qu’avec une infinité de précautions et comme des gens qui ont peur de sauter en l’air : je crois qu’ils le prenaient pour une machine électrique ; nous nous gardâmes bien de les faire revenir de cette idée salutaire. 



Nos effets visités, nos passeports timbrés, nous avions le droit de nous éparpiller sur le pavé de la ville. Nous en profitâmes sur le champ, et, traversant une assez belle place entourée d’arcades, nous allâmes tout droit à l’église ; l’ombre emplissait déjà la nef et s’entassait mystérieuse et menaçante dans les coins obscurs où l’on démêlait vaguement des formes fantasmatiques. Quelques petites lampes tremblotaient sinistrement jaunes et enfumées comme des étoiles dans du brouillard. Je ne sais quelle fraîcheur sépulcrale me saisissait l’épiderme, et ce ne fut pas sans un léger sentiment de peur que j'entendis murmurer par une voix lamentable, tout près de moi, la formule sacramentelle : Caballero, una limosina por amor de Dios. C’était un pauvre diable de soldat blessé qui nous demandait la charité. Ici les soldats mendient, action qui a son excuse dans leur misère profonde, car ils sont payés fort irrégulièrement. Dans l’église de Vittoria je fis connaissance avec ces effrayantes sculptures en bois colorié dont les Espagnols font un si étrange abus. 


pais vasco alava iglesia
CATHEDRALE VITORIA ALAVA
PAYS BASQUE D'ANTAN


Après un souper (cena) qui nous fit regretter celui d'Astigarraga l’idée nous vint d'aller au spectacle : nous avions été affriandés, en passant, par une pompeuse affiche annonçant une représentation extraordinaire d’Hercules français, qui devait se terminer par un certain baile nacional (danse du pays) qui nous paraissait gros de cachuchas, de boléros, de fandangos et autres danses endiablées. 



Les théâtres, en Espagne, n’ont généralement pas de façade, et ne se distinguent des autres maisons que par les deux ou trois quinquets fumeux accrochés à la porte. Nous prîmes deux stalles d’orchestre, qu’on nomme places de lunette (asientos de luneta), et nous nous enfournâmes bravement dans un couloir dont le sol n’était ni planchéié ni carrelé, mais en simple terre naturelle. On ne se gêne guère plus avec les murailles des couloirs qu’avec les murs des monuments publics qui portent l’inscription : "Défense, sous peine d’amende, de déposer, etc., etc." Mais, en nous bouchant bien hermétiquement le nez, nous arrivâmes à nos places seulement asphyxiés à demi. Ajoutez à cela qu’on fume perpétuellement pendant les entr'actes, et vous n’aurez pas une idée bien balsamique d’un théâtre espagnol. 



L’intérieur de la salle est cependant plus confortable que les abords ne le promettent ; les loges sont assez bien disposées, et, quoique la décoration soit très simple, elle est fraîche et propre. Les asientos de luneta sont des fauteuils rangés par files et numérotés ; il n’y a pas de contrôleur à la porte pour prendre vos billets, mais un petit garçon vient vous les de mander avant la fin du spectacle ; on ne vous prend à la première porte qu’une contre-marque d’entrée générale. 



Nous espérions trouver là le type espagnol féminin, dont nous n’avions encore eu que peu d’exemples ; mais les femmes qui garnissent les loges et les galeries n’avaient d’espagnol que la mantille et l’éventail : c’était déjà beaucoup, mais ce n’était pas assez cependant. Le public se composait généralement de militaires, ainsi que dans toutes les villes où il y a garnison. On se tient debout au parterre, comme dans les théâtres tout à fait primitifs. Pour ressembler au théâtre de l’hôtel de Bourgogne, il ne manquait vraiment à celui-ci qu’une rangée de chandelles et un moucheur ; mais les verres des quinquets étaient faits avec des lamelles disposées en côtes de melons et réunies en haut par un cercle de fer-blanc, ce qui n’est pas d’une industrie bien avancée. L'orchestre, composé d'une seule file de musiciens, presque tous jouant d’instruments de cuivre, soufflait vaillamment dans les cornets à piston une ritournelle toujours la même, et rappelant la fanfare de Franconi. 



Nos compatriotes herculéens soulevèrent des masse de poids, tordirent beaucoup de barres de fer, au grand contentement de l'assemblée, et le plus léger des deux exécuta une ascension sur la corde roide et autres exercices, hélas ! trop connus à Paris, mais neufs probablement pour la population de Vittoria. Nous séchions d’impatience dans nos stalles, et je récurais le verre de ma lorgnette avec une activité furieuse, pour ne rien perdre du baile nacional. Enfin l’on détendit les chevalets, et les "Turcs" de service emportèrent les poids et tout le matériel des Hercules. Représentez-vous bien, ami lecteur, l'attente passionnée de deux jeunes Français enthousiastes et romantiques qui vont voir pour la première fois une danse espagnole... en Espagne ! 



Enfin, la toile se leva sur une décoration qui avait des velléités, non suivies d’effet, d'être enchanteresse et féerique ; les cornets à piston soufflèrent avec plus de fureur que jamais la fanfare déjà décrite, et le baile nacional s’avança sous la figure d’un danseur et d'une danseuse armés tous deux de castagnettes. 



danses espagnoles castagnettes
DANSEURS AVEC CASTAGNETTES



Je n’ai rien vu de plus triste et de plus lamentable que ces deux grands débris qui "ne se consolaient pas entre eux".



Le théâtre à quatre sous n’a jamais porté sur ses planches vermoulues un couple plus usé, plus éreinté, plus édenté, plus chassieux, plus chauve et plus en ruine. La pauvre femme, qui s'était plâtrée avec du mauvais blanc, avait une teinte bleu de ciel qui rappelait à l'imagination les images anacréontiques d'un cadavre de cholérique ou d'un noyé peu frais ; les deux taches rouges qu'elle avait plaquées sur le haut de ses pommettes osseuses, pour allumer un peu ses yeux de poisson cuit, faisaient avec ce bleu le plus singulier contraste ; elle secouait avec ses mains veineuses et décharnées des castagnettes fêlées qui claquaient comme les dents d'un homme qui a la fièvre ou les charnières d'un squelette en mouvement. De temps en temps, par un effort désespéré, elle tendait les ficelles relâchées de ses jarrets, et parvenait à soulever sa pauvre vieille jambe taillée en balustre, de manière à produire une petite cabriole nerveuse, comme une grenouille morte soumise à la pile de Volta, et à faire scintiller et fourmiller une seconde les paillettes de cuivre du lambeau douteux qui lui servait de basquine. Quant à l'homme, il se trémoussait sinistrement dans son coin ; il s'élevait et retombait flasquement comme une chauve-souris qui rampe sur des moignons ; il avait une physionomie de fossoyeur s'enterrant lui-même ; son front ridé comme une botte à la hussarde ; son nez de perroquet, ses joues de chèvre lui donnaient une apparence des plus fantastique, et si, au lieu de castagnettes, il avait eu en main un rebec gothique, il aurait pu poser pour le coryphée de la danse des morts sur la fresque de Bâle.



Tout le temps que la danse dura, ils ne levèrent pas une fois les yeux l'un sur l'autre ; on eût dit qu’ils avaient peur de leur laideur réciproque, et qu'ils craignaient de fondre en larmes en se voyant si vieux, si décrépits et si funèbres. L'homme, surtout, fuyait sa compagne comme une araignée, et semblait frissonner d'horreur dans sa vieille peau parcheminée, toutes les fois qu'une figure de la danse le forçait de s'en rapprocher. Ce boléro-macabre dura cinq ou six minutes, après quoi la toile tombant mit fin au supplice de ces deux mal heureux... et au nôtre. 



Voilà comme le boléro apparut à deux pauvres voyageurs épris de couleur locale. Les danses espagnoles n’existent qu'à Paris, comme les coquillages, qu'on ne trouve que chez les marchands de curiosités, et jamais sur le bord de la mer. O Fanny Elssler ! qui êtes maintenant en Amérique chez les sauvages, même avant d'aller en Espagne, nous nous doutions bien que c'était vous qui aviez inventé la cachucha ! 



Nous nous allâmes coucher assez désappointés. Au milieu de la nuit, on nous vint éveiller pour nous remettre en route ; il faisait toujours un froid glacial, une température de Sibérie, ce qui s'explique par la hauteur du plateau que nous traversions et les neiges dont nous étions entourés. A Miranda, l'on visita encore une fois nos malles, et nous entrâmes dans la Vieille-Castille (Castilla la Vieja), dans le royaume de Castille et Léon, symbolise par un lion tenant un écu semé de châteaux. Ces lions, répétés à satiété, sont ordinairement en granit grisâtre et ont une prestance héraldique assez imposante."


(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)



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mercredi 7 avril 2021

LE VOYAGE EN ESPAGNE "TRAS LOS MONTES" DE THÉOPHILE GAUTIER EN 1840 (troisième partie)

 

"TRAS LAS MONTES" DE THÉOPHILE GAUTIER EN 1840.



En 1840, Théophile Gautier effectue un voyage dans la péninsule ibérique et au Pays Basque Sud, en compagnie de son ami Eugène Piot.



col balaguer
PASSAGE DU COL DE BALAGUER



Voici ce que rapporta à ce sujet le journal L'Ere Nouvelle, le 17 mai 1930 :



"Le sagal et les escopeteros. — Irun. — Les petits mendiants. — Astigarraga



La voiture montait et descendait au grand galop des pentes d'une rapidité extrême ; exercices sans balancier sur le chemin roide, qui ne peuvent s’exécuter que grâce à la prodigieuse adresse des conducteurs et à l'extraordinaire sûreté du pied des mules. Malgré cette vélocité, il nous tombait de temps en temps sur les genoux une branche du laurier, un petit bouquet de fleurs sauvages, un collier de fraises de montagne, perles roses enfilées dans un brin d’herbe. Ces bouquets étaient lancés par de petits mendiants, filles et garçons, qui suivaient la voiture en courant pieds nus sur les pierres tranchantes : cette manière de demander l’aumône en faisant d’abord un cadeau soi-même a quelque chose de noble et de poétique. 



Le paysage était charmant, un peu suisse peut-être, et d'une grande variété d'aspect. Des croupes de montagnes dont les interstices laissaient voir des chaînes plus élevées, s'arrondissaient de chaque côté de la route ; leurs flancs gaufrés de différentes cultures, boisés de chênes verts, formaient un vigoureux repoussoir pour les cimes éloignées et vaporeuses ; des villages avec leurs toits de tuiles rouges s'épanouissaient au pied des montagnes dans des massifs d’arbres, et je m’attendais à chaque instant à voir sortir Kettly ou Gretly de ces nouveaux chalets. Heureusement l’Espagne ne pousse pas l'opéra-comique jusque-là. 



Des torrents capricieux comme des femmes vont et viennent, forment des cascatelles, se divisent, se rejoignent à travers les rochers et les cailloux de la manière la plus divertissante, et servent de prétexte à une multitude de ponts les plus pittoresque du monde. Ces ponts multipliés à l’infini ont un caractère singulier ; les arches sont échancrées presque jusqu'au garde-fou, en sorte que la chaussée sur laquelle passe la voiture semble ne pas avoir plus de six pouces d’épaisseur ; une espèce de pile triangulaire et formant bastion occupe ordinairement le milieu. Ce n’est pas un état bien fatigant que celui de pont espagnol, il n’y a pas de sinécure plus parfaite : on peut se promener dessous les trois quarts de l'année ; ils restent là avec un flegme imperturbable et une patience digne d’un meilleur sort, attendant une rivière, un filet d’eau, un peu d’humidité seulement ; car ils sentent bien que leurs arches ne sont que des arcades, et que leur titre de pont est une pure flatterie. Les torrents dont j’ai parlé tout à l’heure ont tout au plus quatre à cinq pouces d'eau ; mais ils suffisent pour faire beaucoup de bruit et servent à donner de la vie aux solitudes qu’ils parcourent. De loin en loin ils font tourner quelque moulin ou quelque usine au moyen d'écluses bâties à souhait pour les paysagistes ; les maisons, dispersées dans la campagne par petits groupes, ont une couleur étrange ; elles ne sont ni noires, ni blanches, ni jaunes, elles sont couleur de dindes rôties : cette définition, pour être triviale et culinaire, n'en est pas moins d’une vérité frappante. Des bouquets d'arbres et des plaques de chênes verts relèvent heureusement les grandes lignes et les teintes vaporeusement sévères des montagnes. Nous insistons beaucoup sur ces arbres, parce que rien n’est plus rare en Espagne, et que désormais nous n'aurons guère l'occasion d’en décrire. 



Nous changeâmes de mules à Oyarzun, et nous arrivâmes à la tombée de la nuit au village d’Astigarraga, où nous devions coucher. Nous n'avions pas encore tâté de l’auberge espagnole ; les descriptions "picaresques" et fourmillantes de Don Quichotte et de Lazarillo de Tormes nous revenaient en mémoire, et tout le corps nous démangeait rien que d’y songer. Nous nous attendions à des omelettes ornées de cheveux mérovingiens, entremêlées de plumes et de pattes, à des quartiers de lard rance avec toutes leurs soies, également propres à faire la soupe et à brosser les souliers, à du vin dans des outres de bouc, comme celles que le bon chevalier de la Manche tailladait si furieusement, et même nous nous attendions à rien du tout, ce qui est bien pis, et nous tremblions de n’avoir rien autre chose à prendre que le frais du soir, et de souper, comme le valeureux don Sanche, d’un air de mandoline tout sec. 



don quichotte sancho panza
DON QUICHOTTE


livre espagne
LIVRE LA VIE DE LAZARILLO DE TORMES



Profitant du peu de jour qui nous restait, nous allâmes visiter l’église qui, à vrai dire, avait plutôt l'air d’une forteresse que d’un temple : la petitesse des fenêtres percées en meurtrières, l’épaisseur des murs, la solidité des contreforts lui donnaient une attitude robuste et carrée, plus guerrière que pensive. Cette forme se reproduit souvent dans les églises d'Espagne. Tout autour régnait une espèce de cloître ouvert, dans lequel était suspendue une cloche d’une forte dimension qu'on fait sonner en agitant le battant avec une corde, au lieu de donner la volée à l'énorme capsule de métal. 



Quand on nous mena dans nos chambres, nous fûmes éblouis de la blancheur des rideaux du lit et des fenêtres, de la propreté hollandaise des planchers, et du soin parfait de tous les détails. De belles grandes filles bien découplées, avec leurs magnifiques tresses tombant sur les épaules, parfaitement habillées, et ne ressemblant en rien aux "maritornes" promises, allaient et venaient avec une activité de bon augure pour le souper qui ne se fit pas attendre ; il était excellent et fort bien servi. Au risque de paraître minutieux, nous allons en faire la description ; car la différence d’un peuple à un autre se compose précisément de ces mille petits détails que les voyageurs négligent pour de grandes considérations poétiques et politiques que l’on peut très bien écrire sans aller dans le pays. 



L’on sert d’abord une soupe grasse, qui diffère de la nôtre en ce qu’elle a une teinte rougeâtre qu’elle doit au safran, dont on la saupoudre pour lui donner du ton. Voilà, pour le coup, de la couleur locale, de la soupe rouge ! Le pain est très blanc, très serré, avec une croûte lisse et légèrement dorée ; il est salé d’une manière sensible aux palais parisiens. Les fourchettes ont la queue renversée en arrière, les pointes plates et taillées en dents de peigne ; les cuillers ont aussi une apparence de spatule que n’a pas notre argenterie. Le linge est une espèce de damas à gros grains. Quant au vin, nous devons avouer qu’il était du plus beau violet d'évêque qu’on puisse voir, épais à couper au couteau, et les carafes où il était renfermé ne lui donnaient aucune transparence. 



Après la soupe, l’on apporta le puchero, mets éminemment espagnol, ou plutôt l’unique mets espagnol car on en mange tous les jours d’Irun à Cadix, et réciproquement. Il entre dans la composition d'un puchero confortable un quartier de vache, un morceau de mouton, un poulet, quelques bouts d’un saucisson nommé chorizo bourré de poivre, de piment et autres épices, des tranches de lard et de jambon, et par là-dessus une sauce véhémente aux tomates et au safran ; voici pour la partie animale. La partie végétale, appelée verdura, varie selon les saisons ; mais les choux et les garbanzos servent toujours de fond ; le garbanzo n’est guère connu à Paris, et nous ne pouvons mieux le définir qu’en disant : "C’est un pois qui a l’ambition d’être un haricot, et qui y réussit trop bien." Tout cela est servi dans des plats différents, mais on mêle ces ingrédients sur son assiette de manière à produire une mayonnaise très compliquée et d’un fort bon goût. Cette mixture paraîtra tant soit peu sauvage aux gourmets qui lisent Carême, Brillat-Savarin, Grimod et La Reynière et M. de Cussy ; cependant elle a bien son charme et doit plaire aux éclectiques et aux panthéistes. 



Ensuite viennent les poulets à l’huile, car le beurre est une chose inconnue en Espagne, le poisson frit, truite ou merluche, l’agneau rôti, les asperges, la salade, et, pour dessert, de petits biscuits macarons, des amandes passées à la poêle et d'un goût exquis, du fromage de lait de chèvre, queso de Burgos, qui a une grande réputation qu’il mérite quelque fois. Pour finir, on apporte un cabaret avec du vin de Malaga, de Xérès et de l’eau-de-vie, aguardiente, qui ressemble à de l'anisette de France et une petite coupe (fuego) remplie de braise pour allumer les cigarettes. Ce repas, avec quelques variantes, se reproduit invariablement dans toutes les Espagne... 



Nous partîmes d’Astigarraga au milieu de la nuit ; comme il faisait clair de lune, il se trouve naturellement une lacune dans notre récit. Nous passâmes à Ernani, bourg dont le nom éveille les souvenirs les plus romantiques, sans y rien apercevoir que des tas de masures et de décombres vaguement ébauchés dans l'obscurité. Nous traversâmes, sans nous y arrêter, Tolosa, où nous remarquâmes des maisons ornées de fresques et de gigantesques blasons sculptés en pierre : c’était jour de marché, et la place était couverte d’ânes, de mulets pittoresquement harnachés, et de paysans à mines singulières et farouches. 



pais vasco antes tolosa justicia
PALAIS DE JUSTICE TOLOSA GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN



A force de monter et de descendre, de passer des torrents sur des ponts de pierre sèche, nous arrivâmes enfin à Vergara, lieu de la dînée, avec une satisfaction intime, car nous n'avions plus souvenir de la jicara de chocolate avalée, moitié en dormant, à l’auberge d’Astigarraga."




(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)



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dimanche 7 mars 2021

LE VOYAGE EN ESPAGNE "TRAS LOS MONTES" DE THÉOPHILE GAUTIER EN 1840 (deuxième partie)

 

"TRAS LAS MONTES" DE THÉOPHILE GAUTIER EN 1840.



En 1840, Théophile Gautier effectue un voyage dans la péninsule ibérique et au Pays Basque Sud, en compagnie de son ami Eugène Piot.



col voyage frontiere pays basque
PASSAGE DU COL DE BALAGUER



Voici ce que rapporta à ce sujet le journal L'Ere Nouvelle, le 16 mai 1930 :



"... Bayonne. — La contrebande humaine.



... Les maisons d’Urrugne et de Saint-Jean-de-Luz, qui n’en est pas très éloigné, ont une physionomie sanguinaire et barbare due à la bizarre coutume de peindre en rouge antique ou sang de bœuf les volets, les portes et les poutres qui retiennent les compartiments de maçonnerie. Après Saint-Jean-de-Luz, on trouve Béhobie, qui est le dernier village français. On fait sur la frontière deux commerces aux quels les guerres ont donné lieu : d'abord celui des balles trouvées dans les champs, ensuite celui de la contrebande humaine. On passe un carliste comme un ballot de marchandises ; il y a un tarif : tant pour un colonel, tant pour un officier ; le marché fait, le contrebandier arrive, emporte son homme, le passe et le rend à destination comme une douzaine de foulards ou un cent de cigares. De l’autre côté de la Bidassoa l’on aperçoit Irun, le premier village espagnol ; la moitié du pont appartient à la France et l’autre à l’Espagne. Tout près de ce pont se trouve la fameuse île des Faisans où fut célébré par procuration le mariage de Louis XIV. Il serait difficile aujourd’hui d’y célébrer quelque chose, car elle n'est pas plus grande qu’une sole frite de moyenne es pèce. 



Encore quelques tours de roue, je vais peut-être perdre une de mes illusions, et voir s’envoler l’Espagne de mes rêves, l'Espagne du romancero, des ballades de Victor Hugo, des nouvelles de Mérimée et des contes d’Alfred de Musset. En franchissant la ligne de démarcation je me souviens de ce que le bon et spirituel Henri Heine me disait au concert de Liszt, avec son accent allemand plein d'"humour" et de malice :


— Comment ferez-vous pour parler de l'Espagne quand vous y serez allé ? 



III Le sagal et les escopeteros. — Irun. — Les petits mendiants. — Astigarraga.



La moitié du pont de la Bidassoa appartient à la France, l’autre moitié à l'Espagne, vous pouvez avoir un pied sur chaque royaume, ce qui est fort majestueux : ici le gendarme grave, honnête, sérieux, le gendarme épanoui d’avoir été réhabilité, dans les Français de Curmer, par Edouard Ourliac ; là le soldat espagnol, habillé de vert, et savourant dans l'herbe verte les douceurs et les mollesses du repos avec une bienheureuse nonchalance. Au bout du pont vous entrez de plain-pied dans la vie espagnole et la couleur locale : Irun ne ressemble en aucune manière à un bourg français ; les toits des maisons s’avancent en éventail ; les tuiles, alternativement rondes et creuses, forment une espèce de crénelage d’un aspect bizarre et moresque. Les balcons très saillants sont d’une serrurerie ancienne, ouvrée avec un soin qui étonne dans un village perdu comme Irun, et qui suppose une grande opulence évanouie. Les femmes passent leur vie sur ces balcons ombragés par une toile à bandes de couleurs, et qui sont comme autant de chambres aériennes appliquées au corps de l'édifice ; les deux côtés restent libres et donnent passage à la brise fraîche et aux regards ardents ; du reste, ne cherchez pas là les teintes fauves et "culottées" (pardon du terme), les nuances de bistre et de vieille pipe qu’un peintre pourrait espérer : tout est blanchi à la chaux selon l’usage arabe ; mais le contraste de ce ton crayeux avec la couleur brune et foncée des poutres, des toits et du balcon, ne laisse pas que de produire un bon effet. 



Les chevaux nous abandonnèrent à Irun. On attela à la voiture dix mules rasées jusqu'au milieu du corps, mi-partie cuir, mi-partie poil, comme ces costumes du moyen âge qui ont l’air de deux moitiés d'habits différents recousues par hasard ; ces bêtes ainsi rasées ont une étrange mine et paraissent d’une maigreur effrayante ; car cette dénudation permet d'étudier à fond leur anatomie, les os, les muscles et jusqu'aux moindres veines ; avec leur queue pelée et leurs oreilles pointues, elles ont l’air d'énormes souris. Outre les dix mules, notre personnel s'augmenta d’un zagal et de deux escopeteros ornés de leur trabuco (tromblon). Le zagal est une espèce de coureur, de sous-mayoral ; qui enraye les roues dans les descentes périlleuses, qui surveille les harnais et les ressorts, qui presse les relais et joue autour de la voiture le rôle de la mouche du coche, mais avec bien plus d'efficacité. Le costume du zagal est charmant, d'une élégance et d’une légèreté extrême ; il porte un chapeau pointu enjolivé de bandes de velours et de pompons de soie, une veste marron ou tabac, avec des dessous de manches et un collet fait de morceaux de diverses couleurs, bleu, blanc et rouge ordinairement, et une grande arabesque épanouie au milieu du dos, des culottes constellées de boutons de filigrane, et pour chaussure des alpargatas, sandales attachées par des cordelettes ; ajoutez à cela une ceinture rouge et une cravate bariolée et vous aurez une tournure tout à fait caractéristique. Les escopeteros sont des gardiens, des miqueletes destinés à escorter la voiture et à effrayer les rateros (on appelle ainsi les petits voleurs), qui ne résisteraient pas à la tentation de détrousser un voyageur isolé, mais que la vue édifiante du trabuco suffit à tenir en respect, et qui passent en vous saluant du sacramentel : Vaya usted con Dios ; allez avec Dieu. L’habit des escopeteros est à peu près semblable à celui du zagal, mais moins coquet, moins enjolivé. Ils se placent sur l'impériale à l'arrière de la voiture, et dominent ainsi la campagne. Dans la description de notre caravane, nous avons oublié de mentionner un petit postillon monté sur un cheval, qui se tient en tête du convoi et donne l'impulsion à toute la file. 




voyage espagne caleche
ZAGAL ET CALECHE
ESPAGNE D'ANTAN



Avant de partir, il fallut encore faire viser nos passeports, déjà passablement chamarrés. Pendant cette importante opération, nous eûmes le temps de jeter un coup d'oeil sur la population d’Irun qui n'a rien de particulier, sinon que les femmes portent leurs cheveux, remarquablement longs, réunis en une seule tresse qui leur pend jusqu’aux reins ; les souliers y sont rares et les bas encore davantage. 



Un bruit étrange, inexplicable, enroué, effrayant et risible, me préoccupait l’oreille depuis quelque temps ; on eût dit une multitude de geais plumés vifs, d'enfants fouettés, de chats en amour, de scies s’agaçant les dents sur une pierre dure, de chaudrons râclés, de gonds de prison roulant sur la rouille et forcés de lâcher leur prisonnier ; je croyais tout au moins que c'était une princesse égorgée par un nécroman farouche ; ce n'était rien qu'un char à bœufs qui montait la rue d’Irun, et dont les roues miaulaient affreusement faute d'être suiffées, le conducteur aimant mieux sans doute mettre la graisse dans sa soupe. Ce char n'avait assurément rien que de fort primitif ; les roues étaient pleines et tournaient avec l’essieu, comme dans les petits chariots que font les enfants avec de l’écorce de potiron. Ce bruit s’entend d'une demi-lieue, et ne déplaît pas aux naturels du pays. Ils ont ainsi un instrument de musique qui ne leur coûte rien et qui joue de lui-même, tout seul, tant que la roue dure. Cela leur semble aussi harmonieux qu'à nous des exercices de violoniste sur la quatrième corde. Un paysan ne voudrait pas d'un char qui ne chanterait pas : ce véhicule doit dater du déluge. 




pais vasco antes carro bueyes
CHAR A BOEUFS FONTARRABIE GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN



Sur un ancien palais transformé en maison commune, nous vîmes pour la première fois le placard de plâtre blanc qui déshonore beaucoup d'autres vieux palais avec l’inscription : Plaza de la Constitucion. Il faut bien que ce qui cst dans les choses en sorte par quelque côté : l'on ne saurait choisir un meilleur symbole pour représenter l’état actuel du pays. Une constitution sur l'Espagne, c'est une poignée de plâtre sur du granit. 




pais vasco antes ayuntamiento
PLACE ALPHONSE XIII ET MAIRIE IRUN
PAYS BASQUE D'ANTAN



Comme la montée est rude, j’allai jusqu’à la porte de la ville, et, me retournant, je jetai un regard d'adieu à la France ; c’était un spectacle vraiment magnifique : la chaîne des Pyrénées s'abaissait en ondulations harmonieuses vers la nappe bleue de la mer, coupée çà et là par quelques barres d’argent, et grâce l'extrême limpidité de l'air, on apercevait loin, bien loin, une faible ligne couleur saumon pale, qui s'avançait dans l'incommensurable azur et formait une vaste échancrure au flanc de la côte. Bayonne et sa sentinelle avancée, Biarritz, occupaient le bout de cette pointe, et le golfe de Gascogne se dessinait aussi nettement que sur une carte de géographie ; à partir de là nous ne verrons plus la mer que lorsque nous serons en Andalousie. Bonsoir brave Océan !"



A suivre...



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)



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dimanche 7 février 2021

LE VOYAGE EN ESPAGNE "TRAS LOS MONTES" DE THÉOPHILE GAUTIER EN 1840 (première partie)

"TRAS LAS MONTES" DE THÉOPHILE GAUTIER EN 1840.



En 1840, Théophile Gautier effectue un voyage dans la péninsule ibérique et au Pays Basque Sud, en compagnie de son ami Eugène Piot.


pays basque autrefois col voyage frontiere
PASSAGE DU COL DE BALAGUER



Voici ce que rapporta à ce sujet le journal L'Ere Nouvelle, le 15 et 16 mai 1930 :



"...Bayonne. — La contrebande humaine.



Au sortir de Bordeaux, les landes recommencent plus tristes, plus décharnées et plus mornes, s’il est possible ; des bruyères, des genêts et des "pinadas" (forêts de pins) ; de loin en loin, quelque fauve berger accroupi gardant des troupeaux de moutons noirs, quelque cahute dans le goût des wigwams des Indiens : c’est un spectacle fort lugubre et fort peu récréatif. On n’aperçoit d’autre arbre que le pin avec son entaille d’où coule la résine. Cette large blessure dont la couleur saumon tranche avec les tons gris de l’écorce, donne un air on ne peut plus lamentable à ces arbres souffreteux et privés de la plus grande partie de leur sève. On dirait une forêt injustement égorgée qui lève les bras au ciel pour lui demander justice. 



landes autrefois chasse palombes
CHASSE AUX PALOMBES
LANDES D'ANTAN



Nous passâmes à Dax au milieu de la nuit et traversâmes l’Adour par un temps affreux, une pluie battante et une bise à décorner les bœufs. Plus nous avancions vers les pays chauds, plus le froid devenait aigre et piquant ; si nous n’avions pas eu nos manteaux, nous aurions eu le nez et les pieds gelés comme les soldats de la grande armée à la campagne de Russie. 



Lorsque le jour parut, nous étions encore dans les landes ; mais les pins étaient entremêlés de lièges, arbres que je m’étais toujours représentés sous la forme de bouchons, et qui sont en effet des arbres énormes qui tiennent à la fois du chêne et du caroubier pour la bizarrerie de l’attitude, la difformité et la rugosité des branches. Des espèces d’étang d’eau saumâtre et de couleur plombée s’étendaient de chaque côté de la route ; un air salin nous arrivait par bouffées ; je ne sais quelle rumeur vague bourdonnait à l’horizon. Enfin une silhouette bleuâtre se découpa sur le fond pâle du ciel : c’était la chaîne des Pyrénées. Quelques instants après, une ligne d’azur presque invisible, signature de l’Océan, nous annonça que nous étions arrivés. Bayonne ne tarda pas à nous apparaître sous la forme d’un tas de tuiles écrasées avec un clocher gauche et trapu ; nous ne voulons pas dire de mal de Bayonne, attendu qu’une ville que l’on voit par la pluie est naturellement affreuse. Le port n’était pas très rempli ; quelques rares bateaux pontés flânaient le long des quais déserts avec un air de nonchalance et de désœuvrement admirable ; les arbres qui forment la promenade sont très beaux et modèrent un peu l’austérité de toutes les lignes droites produites par les fortifications et les parapets. Quant à l’église, elle est badigeonnée en jaune-serin et en ventre de biche ; elle n'a de remarquable qu’une espèce de baldaquin en damas rouge, et quelques tableaux de Lépicier et autres peintres dans le goût de Van Loo. 



pays basque autrefois litterature voyage
LIVRE VOYAGE EN ESPAGNE 1845
PAR THEOPHILE GAUTIER



Bayonne est une ville presque espagnole pour le langage et les mœurs ; l’hôtel où nous logions s’appelait la Fonda Sant-Esteban. Sachant que nous allions faire un long voyage dans la Péninsule, on nous faisait toutes sortes de recommandations : 



— Achetez des ceintures rouges pour vous serrer le ventre ; munissez-vous de tromblons, de peignes et de fioles d’eau insectomortifère ; emportez du biscuit et des provisions, les Espagnols déjeunent d’une cuillerée de chocolat, dînent d’une gousse d’ail arrosée d’un verre d'eau, et soupent d’une cigarette de papier : vous devriez bien aussi vous munir d’un matelas et d’une marmite pour vous coucher et faire la soupe. 



Les dialogues français-espagnols à l’usage des voyageurs n’avaient rien de très rassurant. Au chapitre du voyageur à l’auberge, on lit ces effrayantes paroles : 



— Je voudrais bien prendre quelque chose. 

— Prenez une chaise, répond l’hôtelier. 

— Fort bien ; mais j’aimerais mieux prendre n'importe quoi de plus nourrissant. 

— Qu’avez-vous apporté ? poursuit le maître de la posada. 

— Rien, répond tristement le voyageur. 

— Eh bien ! même comment voulez-vous que je vous fasse à manger ? Le boucher est là-bas, le boulanger est plus loin ; allez chercher du pain et de la viande, et, s’il y a du charbon, ma femme, qui s’entend un peu à la cuisine, vous accommodera vos provisions. 



Le voyageur, furieux, fait un vacarme effroyable, et l'hôtelier impassible lui porte sur sa carte : "6 réaux de tapage.



La voiture qui conduit à Madrid part de Bayonne. Le conducteur est un mayoral avec un chapeau pointu orné de velours et houppes de soie, une veste brune brodée d’agréments de couleur, des guêtres de peau et une ceinture rouge : voilà un petit commencement de couleur locale. A partir de Bayonne, le pays est extrêmement pittoresque ; la chaîne des Pyrénées se dessine plus nettement, et des montagnes aux belles lignes onduleuses varient l’aspect de l'horizon ; la mer fait de fréquentes apparitions sur la droite de la route ; à chaque coude l’on aperçoit subitement entre deux montagnes ce bleu sombre, doux et profond, coupé çà et là de volutes d’écume plus blanche que la neige dont jamais aucun peintre n’a pu donner l’idée. Je fais ici amende honorable à la mer dont j’avais parlé irrévérencieusement, n’ayant vu que la mer d’Ostende qui n'est autre chose que l’Escaut canalisé, comme le soutenait si spirituellement mon cher ami Fritz



Le cadran de l'église d’Urrugne où nous passâmes, portait écrite en lettres noires cette funèbre inscription : Vulnerant omnes, ultima necat. Oui, tu as raison, cadran mélancolique, toutes les heures nous blessent avec la pointe acérée de tes aiguilles, et chaque tour de roue nous emporte vers l'inconnu.



pays basque autrefois eglise
CLOCHER EGLISE D'URRUGNE
PAYS BASQUE D'ANTAN



A suivre...



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)




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