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samedi 18 novembre 2023

LETTRES DU PAYS BASQUE EN SEPTEMBRE 1881 (deuxième partie)

AU PAYS BASQUE EN 1881.


Dès la fin du 19ème siècle, de nombreux voyageurs se rendent au Pays Basque et racontent souvent leurs voyages.




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ST JEAN DE LUZ EN 1865
PHOTO DE LADISLAS KONARZEWSKI




Voici ce que rapporta à ce sujet le quotidien Phare de la  Loire, le 19 septembre 1881 :



"Lettres du Pays Basque.



II.

... L'erreur capitale de M. Arnous-Rivière et du groupe de spéculateurs qu'il inspire, c'est d'avoir essayé de lutter avec Biarritz de luxe et de magnificence. C'est à cette idée fausse et malencontreuse que se rattache la double et extravagante création de deux casinos qui se font concurrence, alors que l'avenir d'un seul établissement de ce genre était problématique. La nature avait tout fait pour faire de Saint-Jean-de-Luz une station confortable, sans lui enlever son caractère champêtre et son cachet de simplicité. C'était par là seulement que Saint-Jean-de-Luz pouvait essayer de lutter avec Biarritz. On ne l'a pas compris, et c'est un tort que ne sera malheureusement pas expié par les vrais coupables. Découpés en actions et en obligations, des titres, qui ont peut-être fait prime à l'origine, se changeront en feuilles sèches dans le tiroir de l'actionnaire déconfit.



Malgré ces sinistres pronostics, les baigneurs continuent encore à affluer à Saint-Jean-de-Luz, et l'on peut évaluer à trois ou quatre mille le nombre de ceux qui en fréquentent annuellement la plage, jusqu'à ce qu'ils en soient chassés par le nivellement progressif des loyers et du prix de la vie matérielle aux taux exorbitants de Biarritz.



Le double avenir de Saint-Jean-de-Luz avait été, dit-on, entrevu dès 1823 par la duchesse d'Angoulême, parcourant les bords du golfe de Gascogne pendant que son noble époux se couvrait, en Espagne, de la gloire que l'on sait.



"Biarritz, avait-elle dit en contemplant les beautés sauvages de cette plage où l'on ne parvenait qu'à pied ou en cacolet, par des sentiers de chèvre, Biarritz est un diamant brut qui n'attend que le ciseau du lapidaire pour briller dans le monde entier."



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CACOLET PAR HELENE FEILLET
MUSEE BASQUE BAYONNE


Parvenue à Saint-Jean-de-Luz, émerveillée du splendide panorama qui se déroulait sous ses yeux, la montagne et la mer se confondant, la verdure expirant auprès des flots, le Socoa et Sainte-Barbe s'avançant dans la rade comme deux bras gigantesques pour protéger la ville contre les fureurs de la mer, elle s'écria : "Ceci, bien connu, est un paradis que tout le monde se disputera."



La suite l'a déjà prouvé pour Biarritz ; l'horoscope de Saint-Jean-de-Luz est en train de se vérifier, bien qu'en fait de monde il n'y ait guère que les Espagnols qui nous la disputent.



On y voit, en effet, plus d'Espagnols que de Français. Ceux d'entre eux, et ce sont les plus nombreux qui tiennent à briller économiquement, attirés comme les phalènes par les éblouissements du luxe couteux de Biarritz, se rabattent sur les prix relativement plus modérés de Saint-Jean et se font ainsi une moyenne de dépenses qui leur permet d'alterner entre Biarritz et Saint-Jean, qu'une seule station de chemin de fer sépare sur un intervalle de trois lieues par terre. Cette proximité sert aussi de prétexte à de fréquentes visites d'une colonie à l'autre et à une intercourse de landaus somptueux bien attelés et conduits par des postillons en costume traditionnel qui, moyennant des prix non moins galonnés qu'eux, vous promènent par tous les environs. Il est vrai que le pays est admirable et que les sujets d'excursion sont des plus variés. Il semblerait que la nature fatiguée de ses sublimes créations gigantesques dans les Hautes-Pyrénées et de ces entassements de Pélion sur Ossa qui s'appellent le Pic du Midi, le Pic de Sères, la Maledetta, Gavarnie, etc..., ait voulu se reposer dans ce coin des Basses-Pyrénées au moment où celles-ci vont se jeter dans la mer comme un soleil couchant, en n'enfantant plus que des sujets gracieux, de molles et suaves ondulations. Si quelque montagne, comme la Rhune, par exemple, s'élève encore à l'horizon, c'est pour faire valoir quelque gracieuse vallée et lui servir de contraste. En vérité, ce coin de terre est une sorte de petit paradis retrouvé.



Si les environs de Saint-Jean sont charmants, la ville n'est pas moins curieuse à visiter. On est tout d'abord frappé du grand caractère que présentent un certain nombre de ses maisons, surtout aux environs du port. Plusieurs d'entre elles ont une valeur artistique à laquelle s'ajoute encore l'intérêt de souvenirs historiques. Parmi les plus importantes, nous citerons la maison Esquerenea avec sa tour carrée en granit, quatre fois séculaire. La maison de Louis XIV, sur la place du marché, est ainsi appelée parce qu'elle fut habitée par le jeune roi pendant les cérémonies auxquelles donna lieu son mariage. Datant du règne de Henri III, elle développe sur la place sa façade flanquée de deux tourelles en encorbellement, au toit aigu. Du côté du port une architecture à double rang de galeries lui donne un singulier cachet d'élégance.



A l'autre extrémité de la place se dresse une vaste construction avec façade en briques rouges alternant avec des encadrements en pierre, tandis que le côté qui regarde le port présente l'aspect d'une double galerie au style presque mauresque. C'est la maison de l'Infante ainsi que nous l'apprend une inscription en lettres d'or sur une plaque de marbre noir où l'on lit ce qui suit :


L'infante je reçus en l'an mil six cent-soixante :

On m'appelle depuis le château de l'Infante.




N'était la crainte d'ennuyer par une énumération trop longue, nous pourrions citer encore beaucoup d'autres maisons dont l'architecture, les dimensions et le grand style attestent le goût en même temps que l'opulence de l'ancienne bourgeoisie du pays enrichie par le commerce de la mer.



L'église paroissiale de Saint-Jean-de-Luz a vu se consacrer sous ses voûtes le mariage de Louis XIV, ce souvenir historique n'est pas le seul qui la recommande à l'intérêt des visiteurs. Son clocher, par la partie inférieure, remonte au XIIIe siècle, la partie supérieure, rebâtie en 1675, ne présente plus que l'aspect bâtard de ce mauvais style gréco-romain, qui n'était plus que la caricature de la renaissance. La seule et unique nef de l'église qui ne repose sur aucun pilier est bordée de trois étages de galeries en bois de chêne découpé, suivant l'usage du pays basque qui veut que les femmes soient en bas à l'église, tandis que les hommes sont en haut.



Rien n'est curieux comme de voir les jours d'offices ces galeries se garnir et hérisser de têtes.



Nous avons parlé à propos de la maison de la place du Marché, du souvenir de Louis XIV qui s'y rattache ; on nous saura peut-être gré d'emprunter encore ici à M. Goyetche, en l'abrégeant, le récit de ce séjour resté populaire à Saint-Jean-de-Luz, qui vit ainsi la gaie aurore de ce grand règne qui, après avoir illuminé le monde, devait disparaître dans un si sombre couchant.



Ce fut le 8 mai 1660 que Louis XIV, accompagné de la reine-mère, de la grande mademoiselle, des princesses, de son frère Philippe d'orléans, du cardinal Mazarin et d'une nombreuse suite de gentilshommes, fit son entrée à Saint-Jean-de-Luz. La milice en armes fermait la haie et fut reçue par le bayle et ses quatre jurats qui l'attendaient en chaperon et toge à l'entrée de la ville. La grande rue de Saint-Jean était tapissée comme au passage d'une procession. 



MARIAGE DE LOUIS XIV 1660
TABLEAU DE CHARLES LEBRUN



Les bagages de sa majesté avaient été déposés dans la maison Lohobiague dont les écrasantes tourelles se dressent encore sur la place, quoique ce soit aujourd'hui un vulgaire bazar espagnol a precio fijo qui en occupe les locaux. Le prince y fut reçu par Marie-Jeanne Lahirigoyen, veuve de Johamin de Lohobiague.



Anne d'Autriche occupa le château de Haraneder où l'infante descendit plus tard, c'est la maison que nous avons décrite un peu plus haut.



Le séjour de Louis XIV à Saint-Jean-de-Luz se prolongea du 8 mai au 13 juin 1660. L'existence malgré tous les efforts auxquels on s'ingéniait devait être assez monotone dans une petite ville aussi dépourvue de ressources. Madame de Motteville dans ses curieux Mémoires nous en a conservé quelques détails.




PORTRAIT DE FRANCOISE BERTAUT DE MOTTEVILLE



A l'exemple de la reine-mère qui ne manquait jamais ni messe, ni vêpres, ni salut, le roi suivait régulièrement les exercices de dévotion, tantôt aux Récollets, tantôt à l'église paroissiale. A midi, il dinait en public dans la salle à manger des Lohobiague où se pressait la foule des familiers et des nobles étrangers admis quelquefois à l’honneur de cet auguste spectacle. De nos jours, cette curiosité se fait à l'heure du repas des bêtes fauves au Jardin des Plantes. L’après-midi était variée par des représentations théâtrales des comédiens de l'hôtel de Bourgogne ou les parades bizarres d’une compagnie d'acteurs espagnols "lesquels s'habillaient en ermites ou religieux, faisaient des enterrements et des mariages, et profanaient beaucoup les mystères," suivant la grande Mademoiselle, mais que la reine Anne aimait fort. Le bal terminait souvent la journée. Sa Majesté ne dédaignait pas de monter, avec l’élite de sa jeune cour, les Guiche, les De Vardes, les Lauzun, les La Vallière et les Valentinois, "sur l’échafaud qui avait servi à la comédie" et, dans un ballet compliqué, de déployer devant tous, les grâces supérieures de sa personne.



Cependant les négociateurs de la Bidassoa qui traitaient à quelques lieues de là, dans l'île des Faisans, la question de la paix et du mariage, avaient fini par s’entendre. Le 3 juin fut célébré à Fontarabie le mariage par procuration de Louis XIV et de l'Infante, Don Louis de Haro épousant l’infante comme procureur fondé, et le 7, Louis XIV, la reine-mère, Monsieur et les princesses "s’en furent quérir l'infante-reine."



Après de touchants adieux à son père Philippe IV, l’infante revint en carrosse à St-Jean-de-Luz. Mme de Motteville mentionne avec complaisance la richesse de ce royal carrosse "tout en broderie d’or et d’argent" et du prix de 75 000 livres.



En attendant la consécration de son mariage, l’infante était descendue chez sa future belle-mère, qui lui avait cédé les appartements du Ier étage. C’est donc là qu'eurent lieu les premières entrevues familières des deux fiancés. Ce fut le 9 juin qu’eut lieu la célébration définitive du mariage. Nous passons sur les principaux détails des splendeurs de cette tète.



La jeune infante portant l’habit royal, c’est-à-dire un corps de jupe semé de fleurs de lis et un long manteau trainant jusqu’à terre, et ayant sur la tète une couronne d’or que Mme de Noailles soutenait par derrière, se rendit à pied à l’église.



Le roi la précédait de quelques pas ; il portait un habit de drap d'or recouvert de dentelle noire et le cordon du Saint-Esprit brillant par dessus.


COLLIER DE L'ORDRE DU SAINT-ESPRIT


Le registre des baptêmes de l'église, que l’on voit encore à la mairie, mentionne au verso de son premier feuillet la célébration de ce mariage. Il est signé : "De Lissardy, vicaire."


ACTE DE MARIAGE DE LOUIS XIV


Détail curieux, les magistrats de Saint-Jean-de-Luz, après que le cortège se fut remis en marche, voulurent, à leur tour, marquer d’une manière sensible et publique l’importance de l’événement consommé. Ils ordonnèrent que la porte par laquelle les augustes fiancés avaient pénétré dans l’église, fût murée et condamnée et ne servît plus à quiconque.


PORTE EGLISE SAINT-JEAN-DE-LUZ
PAYS BASQUE D'ANTAN


A cette porte murée, on voit s’adosser aujourd’hui l’échoppe d’un menuisier, symbole de la démocratie remplaçant à tout jamais la royauté."






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