UNE EXPÉRIENCE DE PÊCHE EN TRAÎNIÈRE BASQUE EN 1906.
Au début du 20ème siècle, les pêcheurs Basques vont faire part de leur expérience aux pêcheurs Bretons.
UNE TRAÎNIERE PAYS BASQUE D'ANTAN
Voici ce que rapporta à ce sujet Georges Price dans le quotidien Gil Blas, le 14 septembre 1906 :
"Une expérience.
Au commencement du siècle dernier, l'Académie des sciences mit au concours, plusieurs années de suite, le sujet suivant : Si vous prenez un vase plein d'eau, et si vous y plongez un corps quelconque, une pierre par exemple, l'eau déborde. Si vous y plongez un poisson de même volume que la pierre, le liquide ne s'écoulera pas. — Déterminer et exposer, les causes de cette différence.
Les concurrents abondèrent, et des quantités de mémoires développèrent des raisons toutes plus ingénieuses les unes que les autres, mais dont aucune ne parut suffisamment probante à l'académie, qui persistait à remettre chaque année le même sujet au concours.
Or, il arriva qu'un jour, un des concurrents eut l'idée d'étudier non plus sur le papier, mais dans la nature même ce singulier phénomène : Il prit un vase plein d'eau et y plongea une pierre qui le fit déborder. La pierre retirée et le vase rempli de nouveau, il y plongea délicatement un poisson de même volume que la pierre, et, alors, il constata, non sans une indicible stupéfaction, que le bassin débordait avec le poisson exactement comme avec le caillou.
Il vient de se passer en Bretagne quelque chose d'analogue. On sait que depuis plusieurs années, les pêcheurs bretons se plaignent de la disparition des sardines. Là-dessus, on a cherché des explications à cet état de choses désastreux, qui prive les populations côtières d'une industrie essentielle. On a tour à tour attribué les migrations de la sardine à l'abus d'engins de grande pêche râclant les fonds, à la coupe des goémons, à des déviations du Gulf-Stream, etc.
Or, il advint qu'un jour, des armateurs basques, qui continuaient à pêcher la sardine sur leurs côtes en grandes quantités, et qui connaissaient peut-être l'histoire du poisson de l'Institut, s'avisèrent de vérifier le fait. Ils envoyèrent, sur les côtes de Bretagne, la traînière Adela, avec un équipage de choix, avec mission d'expérimenter ce que donneraient les méthodes basques appliquées à la région bretonne.
TRAÎNIERE ADELA GUETHARY PAYS BASQUE D'ANTAN
Voici comment notre confrère, le Courrier de Bayonne, raconte cette expérience, dont les suites ne manquent pas de piquant :
"L'Adela, remorquée par la Ville-de-Palais, et suivie du bateau garde-pêche du gouvernement Petrel, ainsi que de quatre vapeurs, se rendit sur le lieu de pêche et, du premier coup de filet, ramena 24 000 sardines, 300 maquereaux et d'autres poissons.
REMORQUEUR VILLE-DE-PALAIS
Ce fut alors du délire parmi les spectateurs ; mais, à la réflexion, les pêcheurs bretons s'imaginèrent que, si ces prises continuaient, le prix des sardines allait diminuer dans des proportions telles que leur métier ne serait plus rémunérateur.
Aussi, au deuxième coup de filet, montrèrent-ils une hostilité inattendue ; malgré la sauvegarde des vapeurs, des centaines de bateaux de pêche traversèrent les filets de nos marins, s'opposant par une obstruction systématique à la réussite de leurs efforts. On fut presque sur le point d'en venir aux mains ; bref, il fallut renoncer à continuer et l'Adela rentra à Nantes, toujours remorquée par la Ville-de-Palais.
Le ministre de la marine fut prévenu télégraphiquement et mis au courant de l'incident.
Les Bretons revinrent d'ailleurs bien vite à de meilleurs sentiments et c'est dans d'excellents termes que nos pêcheurs se sont séparés d'eux.
Il ressort de cette expérience que le poisson est encore abondant sur les côtes de Bretagne et que nos Basques feraient, grâce à leur expérience, à leur habileté et à leurs engins, de magnifiques captures là où d'autres ne réussissent qu'à gagner à peine leur vie.
Le patron de l'Adela, qui est rentré dimanche à Guéthary avec ses compagnons, à bord du vapeur Normand, déclarait, en effet, que si on les avait laissé pêcher 15 jours, ils auraient pris pour 26 000 francs de poissons."
Il y a quelque chose à ajouter à la conclusion que tire notre confrère de cette aventure. C'est qu'il est extraordinaire que les pouvoirs publics, qui disposent sur la côte de sources d'informations techniques nombreuses (laboratoires maritimes, écoles de pêche, etc.), aient laissé s'accréditer la légende de la disparition de la sardine sans se rendre compte que le mal venait de l'infériorité des méthodes employées. L'expérience que les basques ont cru spontanément devoir faire, aurait dû être faite depuis longtemps par l'initiative des autorités maritimes.
Enfin, on peut conclure encore qu'il est navrant de voir une partie de nos braves populations côtières persévérer dans des routines qui les mettent dans l'impossibilité de se suffire à elles-mêmes là où d'autres gagneraient largement leur vie. Si je disais qu'on a fait tout ce qu'il fallait pour les instruire, on se moquerait de moi. On aime mieux organiser une souscription quand la famine impitoyable fait son apparition. Il serait plus simple et moins coûteux d'éviter la famine, et les basques viennent de nous prouver que c'était possible."
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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La crise sardinière nous amène tout naturellement à parler d’un essai récemment fait pour la conjurer, essai qui a donné des résultats fort intéressants.
A la suite de l’extrême pénurie de poissons, les commerçants et fabricants de conserves de sardines de Guéthary, justement émus de la crise qui ne leur permet plus d’approvisionner leurs établissements, se sont groupés pour étudier les moyens propres à conjurer cette crise et à retrouver leur prospérité d’antan. La question principale, celle de la pêche, a retenu particulièrement l’attention de ces commerçants. Les succès des marins basques, dans la pêche à la sardine, leur a fait songer qu’ils pouvaient bien venir de leur habileté traditionnelle et toute particulière.
Aussi le groupement a-t-il chargé son délégué de faire choix de pêcheurs basques pour des expériences de pêche à faire sur les côtes de Bretagne avec leurs bateaux et leurs engins.
Le délégué, M. Maréchaux, a loué, à Guéthary, la traînière Adéla, armateur Louis Tuichaut, avec son équipage et ses filets.
TRAÎNIERE ADELA GUETHARY PAYS BASQUE D'ANTAN
Les essais tentés avec la rogue et le filet espagnol ont pleinement réussi.
La tournée s’est effectuée en partant de Nantes, sur Belle-Ile, Le Croisic, Groix, Concarneau, etc. Au Croisic, il a suffi à l’équipage de donner deux coups de filets pour prendre 21 000 sardines et 500 maquereaux. Les sardines ont été vendues, sur les lieux mêmes, à raison de 15 francs le mille, et les maquereaux à raison de 10 francs le cent.
Mais, en raison de l’hostilité qu’ils ont rencontrée dans les ports bretons, les marins de l'Adéla ont dû rentrer à Nantes, n’ayant fait aucune autre tentative.
Les Bretons revinrent d’ailleurs bien vite à de meilleurs sentiments, et c’est dans d’excellents termes que les pêcheurs basques se sont séparés d’eux.
Il ressort de cette expérience que le poisson est encore abondant sur les côtes de Bretagne et que ce sont les procédés de pêche surtout qui ont grand besoin d’être améliorés.
Les traînières sont des embarcations spéciales au pays basque, très fines et légères, montées par douze rameurs et un patron. Les jours de bonne brise, on leur adapte un ou deux petits mâts qui supportent deux voiles, semblables à celles dont font usage les calères de la côte nord de l’Espagne,
En général, les traînières font la pêche à la sardine : elles ne sont armées au printemps qu’en vue de cette pêche, et elles désarment sitôt que ce poisson a quitté les eaux du golfe de Biscaye."
UNE TRAÎNIERE PAYS BASQUE D'ANTAN
L'Indépendant des Basses-Pyrénées, le 26 août 1906 :
"Guéthary. — Les commerçants et fabricants de conserves de sardines justement émus de la crise qui sévit sur les côtes de l'Atlantique où les pêcheurs ne peuvent plus approvisionner leurs établissements viennent de se grouper pour étudier les moyens propres à conjurer cette crise et à retrouver leur prospérité d'antan.
La question principale, celle de la pêche, a retenu particulièrement l’attention de ces commerçants. Les succès des marins basques dans la pêche à la sardine leur a fait songer qu'ils pouvaient bien venir de leur habilité traditionnelle et toute particulière.
Aussi n’hésitant pas devant de gros sacrifices, le groupement a chargé M, Maréchaux, son délégué, de faire choix de pêcheurs basques pour des expériences de pêche sur les côtes de Bretagne avec leurs bateaux et leurs engins.
A cet effet, M. Maréchaux, mis en rapport avec M. Louis Tinchant, de Guéthary, armateur de la traînière modèle Adéla, patron Horonotz Simon, dont les qualités de marin n’ont d’égale que la valeur de son vaillant équipage, a loué la traînière et enrôlé les marins dans les conditions les plus avantageuses pour eux.
La traînière part aujourd'hui à destination de St-Nazaire pour faire pendant trois semaines l'expérience de la pêche à la sardine d'après la méthode basque sur les côtes de Bretagne.
Nous ne doutons pas des brillants résultats qui couronneront cette campagne.
Aussi souhaitons-nous de tout coeur bonne chance à nos vaillants pêcheurs.
Nous adressons toutes nos félicitations à M. Tinchant qui, par ses négociations intelligentes, donne à nos marins l’occasion de montrer une fois de plus qu’ils ont conservé leur traditionnelle renommée."
A suivre...
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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Paul-Jean Toulet, né à Pau (Basses-Pyrénées) le 5 juin 1867 et mort à Guéthary (Basses-Pyrénées) le 6 septembre 1920, est un écrivain et poète français, célèbre pour ses Contrerimes, une forme poétique qu'il a créée.
ECRIVAIN PAUL-JEAN TOULET
Voici ce que rapporta à son sujet Pierre Labrouche dans le Bulletin du Musée Basque N° 21-22,
en 1942-1943 :
"P. - J. Toulet.
C'est de Paris également qu'il reverra en pensée la route de Jurançon où, allant dîner à l'auberge Lesquerré avec une gentille petite Paloise de ses amies, un comique malentendu fait prendre leur voiture pour celle de Monseigneur l'Evêque de Bayonne, qu'on attendait.
II a écrit les vers que je viens de citer, probablement dans son appartement de la rue de Laborde à Paris, triste logis donnant sur une sombre cour, où j'allais parfois le voir. Il était là, couché la plupart du temps quand je le visitais l'après-midi. Il travaillait ou il méditait... une longue table serrée contre son lit, chargée de livres, de dictionnaires, de papiers en désordre, rassemblait ce dont il avait besoin. Mais aussi, souvent, soit déjà rue de Villersexel, son premier logement, ou rue de Laborde, il était malade, car sa santé était assez délicate. Il faut avouer que l'absence absolue de plein air, d'exercice, de mouvement, ces perpétuelles noctambuleries, ces nuits blanches passées dans les cafés et dans les bars, bien des abus, alcool, opium et morphine, cette vie qu'il avait adoptée, où il ne voyait jamais le soleil, à dire vrai, ne faisaient qu'aggraver un état de santé déjà peu brillant.
Quand je disais que la conversation de Toulet était pleine de paradoxes et d'ironie, il faut y ajouter un goût très vif pour la mystification. A la fin du livre, M. du Paur à l'agonie s'est déjà confessé, mais demande un vicaire de Saint-Augustin pour réparer, dit-il, un oubli auprès de lui. L'on entend un cri strident et l'on trouve l'abbé, évanoui sur le parquet ; et, déjà frappé du calme éternel, P.-B. du Paur étendu dans son lit, la face sereine à peine plissée d'un faible et mystérieux sourire.
LIVRE MONSIEUR DU PAUR PAUL-JEAN TOULET
Je ne cachai pas à notre poète que ceci sentait par trop la mystification et que j'étais convaincu qu'il ne savait absolument pas ce qu'avait dit P.-B. du Paur au vicaire. "Détrompez-vous, me dit Toulet vivement, avec un rictus en coin, je le sais parfaitement, je vous assure ; mais je ne vous le dirai pas !!!"
Et quand il m'en fit la dédicace il écrivit de sa fine écriture soignée :
"A Pierre Labrouche, en attendant une meilleure édition de ce livre, sur lequel nous nous trouvâmes jadis en désaccord."
Toulet maniait à ravir le style épistolaire. J'ai conservé de lui pas mal de lettres et je crois que j'ai bien fait de ne pas consentir à les laisser publier, car elles étaient trop reliées à la vie intime, aux chagrins, aux soucis quotidiens de mon ami. J'ai cru cela préférable par déférence pour sa mémoire. J'en extrais néanmoins deux passages, l'un relatif à une somme assez ronde, tout ce qui lui restait, que Toulet confia après son départ de Carresse, à un gentilhomme béarnais, pour la faire fructifier en Indo-Chine et dont il ne reverra jamais un sou. Il ne se faisait, du reste, aucune illusion à cet égard.
VUE GENERALE AERIENNE DE 64 CARRESSE BEARN D'ANTAN
"Cependant, m'écrit-il de la Rafette le 1er février 1908, on m'avertit de toutes parts que mes affaires d'Indo-Chine vont bien. Il faut entendre, sans doute, par là, que c'est M... qui va bien. Et c'est bien quelque chose. Le certain, c'est qu'il a chargé quelqu'un de m'avertir que notre affaire de distillerie était conclue et que je pouvais désormais me considérer comme riche. Moi, je veux bien. Et je me suis mis aussitôt à me traiter avec le plus grand respect. Le diantre est de faire partager cette considération par une centaine de fournisseurs huileux, de vénéneux cabaretiers et d'hommes de phynance.
Adieu, cher ami, je vous aurais remercié plus tôt si mon train-train n'était tout détraqué par la maladie d'une de mes parentes et non des moins chères, qui est depuis quelques jours entre la vie et la mort et sans espoir. Vous savez certainement que toute famille se compose de gens qu'on déteste et de gens qu'on aime. Il est mélancolique que ce soit toujours à ceux-ci que le malheur s'attache."
Une autre lettre de la Rafette :
"En dehors de cela j'étudie le grec, je lis le Magasin Pittoresque, je bourre mes neveux d'idées fausses — à défaut de bonbons — ou bien d'une de mes fenêtres qui donne sur l'Orient, je regarde les bateaux qui passent sur la Dordogne. A distance, comme ça, ils ont l'air heureux, légers et blancs. Je suppose que, de près, ce sont des raffiaux de la plus révoltante malpropreté."
MAGAZINE LE MAGASIN PITTORESQUE 1850
Si j'ai cité ces quelques passages, c'est que Paul-Jean Toulet se résume dans ces lignes. Charmants mirages, pleins d'heureuses promesses, puis : scepticisme et désillusion.
"Tout s'arrange, voyez-vous, me dit-il un jour où nous étions seuls tous les deux..., tout s'arrange car on finit bien par mourir."
Il écrit encore à son amie Mme Bulteau, à qui ses familiers avaient donné le petit surnom de "Toche".
"Madame, je crois que vous aimez trop les mille formes de la vie pour ne pas avoir le goût de la mort. C'est un goût singulier à la bouche et puissant. Ce matin, je rêve que ce devrait être dans une ville du Midi ; un dimanche matin qu'il fait soleil et que les filles courent avec leurs amoureux au sortir de la messe. Ou bien ne pensez-vous pas que cela aurait encore quelque charme dans une ville des Flandres étroite et dentelée et fortifiée par Vauban. Il ferait un temps mou d'automne, un temps à couper au couteau ; et je me ferais lire un conte d'Andersen, celui des Sept Cygnes, par exemple, où il n'y a pas eu assez de chemise enchantée pour le petit frère et qu'il garde une aile d'oiseau, vous savez, Toche, de ces ailes, comme l'a dit votre ami, qui empêchent de marcher. Ce doit être délicieux, Toche, de mourir, de sentir toute la fatigue de la vie fuir par le bout des doigts comme son sang dans un bain."
Ou encore :
"Vos lettres font toujours du bien à ce pauvre Toulet, qui vous aime beaucoup plus que tous ces gens qui sont autour de vous, ou qui vous écrivent de loin et qui ne dénouent jamais le masque qu'il ont mis à leur cœur."
La bagarre de cette lutte littéraire, cette bataille, cette guerre au couteau qui est la monnaie courante pour les gens de lettres qui veulent percer, Toulet n'était guère armé pour la dominer et en sortir victorieusement. A la fin, tout cela était arrivé à l'excéder. Il avait eu trop de peines diverses... et tant de soin à dissimuler ses tristesses. Rien n'use comme cela. Comme il me l'écrivit à cette époque : "Je suis chagrin et mal portant". Pour lui, la vie était devenue vraiment trop dure à Paris.
Puis il se maria, vint habiter Guéthary. Sa santé devenait de plus en plus chancelante. La guerre de 1914 étant survenue, je ne le vis plus et je partis ensuite longtemps travailler à Venise. Nos existences très différentes, l'éloignement dans ces dernières années, nous avaient malheureusement beaucoup séparés.
Aussi étant revenu au pays basque et en séjour à Saint-Jean-de-Luz, fis-je le projet d'aller le visiter à Guéthary avec un très vieil ami à lui, Jean de Longueil. Le malheur voulut que Longueuil fut mal en train ce jour-là. Pour aller ensemble à Guéthary nous avions remis ce déplacement au surlendemain. Le soir même nous apprenions que Toulet venait de mourir et que les obsèques avaient eu lieu le matin de ce jour.
Francis de Miomandre, qui le vit sur son lit de mort, disait, qu'avec ce nez mince et busqué, cette barbe courte, cette bouche fière et serrée, cette ascétique maigreur, ce front immense, il donnait l'impression d'un grand seigneur féodal, de sa propre effigie sculptée sur son tombeau.
Pierre Labrouche.
28 février 1942-27 mars 1943."
(Source : Wikipédia et gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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Paul-Jean Toulet, né à Pau (Basses-Pyrénées) le 5 juin 1867 et mort à Guéthary (Basses-Pyrénées) le 6 septembre 1920, est un écrivain et poète français, célèbre pour ses Contrerimes, une forme poétique qu'il a créée.
PAUL JEAN TOULET
Voici ce que rapporta à son sujet Pierre Labrouche dans le Bulletin du Musée Basque N° 21-22,
Au cours de nos promenades dans le pays de Béarn nous nous sommes arrêtés, quand nous traversions le charmant village de Carresse, devant une tranquille maison d'autrefois enfouie dans la verdure. Le lieu est en retrait, à la sortie du village. Un vieux mur, une grille de fer la séparent du chemin qui tourne, à cet endroit, et descend vers la campagne. Devant le perron, un joli petit jardin très feuillu, plein d'arbres, des ormeaux, des magnolias. Un grand silence. C'est la maison de mon ami le poète Paul-Jean Toulet. Voici l'endroit où il aura passé les meilleures années de sa vie et je puis même dire les seules bonnes années de sa jeunesse.
VUE GENERALE AERIENNE DE 64 CARRESSE BEARN D'ANTAN
Ce n'est pas sans émotion que les pèlerins du souvenir, les amoureux des belles lettres salueront cette demeure qui fut celle d'un des plus charmants poètes de notre temps.
C'était au temps où il habitait encore en Béarn que je le rencontrai pour les premières fois. Il n'avait pas écrit grand chose, que je sache, à ce moment, mais, très vite, l'on s'apercevait qu'on n'avait pas affaire à n'importe qui. Toulet ne dédaignait pas de se montrer aux fêtes du pays, soit en Béarn, ou à Dax aux courses de taureaux, soit aux parties de pelote à Saint-Palais, en Pays basque, aux courses de vaches landaises de Peyrehorade et je garde encore le souvenir de l'œil amusé et narquois dont il contemplait tout cela.
Grand, mince, très soigné, il était toujours coiffé, à cette époque, d'un béret qu'il savait admirablement porter et cela n'est pas donné à tout le monde. Mais notre intimité date surtout de Paris. Là, durant de longues années d'avant-guerre, je le rencontrais presque tous les soirs au café Weber, rue Royale, où nous nous retrouvions avec des amis, le peintre Maxime Dethomas, Jean de Tinan, Curnonsky, Paul Leclercq, le fondateur de la Revue Blanche, Forain, Moréas, André Rivoire, Louis de la Salle, Paul Souday, ou bien au bar de l'Elysée Palace, surnommé le "Bain de Cuir", endroit paisible où Toulet aimait se livrer au plaisir de la conversation, ou encore au bar de la Paix. Là venaient souvent le rejoindre le peintre Francis Picabia, le fondateur du dadaïsme, Claude Debussy, pour lequel Toulet eut longtemps le projet d'écrire un livret, qui n'aboutit pas. Il y fait allusion dans des lettres que j'ai en mains.
LE HALL 75 PARIS ELYSEE PALACE HÔTEL
En outre, il me fit souvent le très grand plaisir de venir dîner chez moi, dans mon atelier de l'avenue Henri-Martin.
J'ai conservé des longues soirées passées avec lui un souvenir délicieux.
Nous appelions le "Bain de Cuir" le grand bar du sous-sol de l'Elysée Palace parce que d'énormes fauteuils, de profonds canapés confortables de cuir sombre en faisaient le principal attrait. Le second avantage du Bain de Cuir était qu'à l'heure où nous y arrivions, il n'y avait pour ainsi dire jamais personne. On se fut cru chez soi. Il y régnait un profond silence. De temps en temps, à quelque distance, quelques consommateurs, un murmure. C'était tout. Et nous nous sommes toujours demandés comment ce bar faisait ses affaires ! Quoiqu'il en soit, vers dix ou onze heures du soir, c'était un calme, une sérénité ! Endroit parfait pour se livrer au plaisir de la conversation.
Je revois encore Toulet descendant les quelques marches de l'escalier qui aboutissait à ces taciturnes profondeurs, s'installant avec des airs frileux dans un des énormes fauteuils. Au bout de peu de temps le rejoignaient là quelques fidèles, Emile Henriot, Jean-Louis Vaudoyer. Toulet passait d'un sujet à un autre au milieu de la conversation générale, puis, tout à coup, les feux d'artifice des paradoxes commençaient à jaillir et à lancer les étourdissantes fusées, les incroyables gerbes éblouissantes dont, nous autres, les auditeurs, garderons toujours l'étonnant souvenir.
Bien qu'on lui ai fait, je ne sais pourquoi, la réputation d'un être quinteux et presque agressif, il était au contraire d'une extrême politesse ; vis-à-vis de moi il fut toujours d'une parfaite affabilité ; son érudition était fort étendue, sans la moindre pédanterie et s'il aimait parfois manier le paradoxe et l'ironie, il émanait de ses entretiens un charme rare et très subtil. C'était surtout quand on était peu de monde autour de lui qu'il était agréable de l'entendre, car, loin de tirer à lui la couverture — si j'ose ainsi parler — de la conversation, il avait une singulière adresse à laisser parler les autres et à sembler les faire briller, tout en dirigeant, sans en avoir l'air, la causerie et en y prenant part d'une façon telle que ceux qui furent ses familiers en garderont longtemps la mémoire.
ECRIVAIN PAUL-JEAN TOULET A 25 ANS
La conversation de Toulet était toute en nuances, en échappées, en finesse, en boutades, en choses qui sembleraient devoir se terminer et qui s'évanouissaient comme un arc-en-ciel, en heureuses réparties. C'était très aérien, léger, peu appuyé et là en résidait la principale séduction.
Quand sa propriété de Carresse fut vendue, commença pour lui une vie très incertaine, plus que difficile, très dure, mais qu'il supporta dignement, sans qu'il s'en plaignit ou fit, à cet égard, l'ombre d'une allusion.
Il est évident que Toulet fut, pour ainsi dire, totalement ignoré de son temps. Chose étrange, dans bien des milieux littéraires, tout le monde avait pourtant lu M. du Paur et le délicieux livre Mon amie Nane. Mais sa réputation de très bel écrivain ne dépassait pas le cercle restreint d'une certaine élite et de cénacles littéraires. Le gros public n'était pas touché.
LIVRE MON AMIE NANE DE PAUL JEAN TOULET
Aujourd'hui, méconnu de son vivant,, il prend sa revanche par la haute place qu'il aurait dû occuper dans les lettres de son époque. L'heure réparatrice d'une trop longue injustice a sonné pour sa mémoire. La voix de ses fervents admirateurs s'est fait entendre et écouter. De cette revanche, une grande part revient à l'éditeur M. Henri Martineau dont la courageuse revue Le Divan n'a cessé de protester contre ce déni de justice littéraire. Remercions-le au nom de tous ceux qu'a passionnés l'œuvre de Paul-Jean Toulet.
Il écrivait de-ci de-là dans des revues, à la Vie Parisienne, où il publia ces charmantes Pensées chinoises parmi lesquelles je cueillis, entr'autres, celle-ci :
"Tout ainsi que les mikados d'autrefois, le bonheur est un prince irrésistible et caché à qui l'on fait sa cour sans jamais le voir face à face."
De cette incompréhension vis-à-vis de son talent si subtil, il est certain qu'il devait souffrir dans son cœur. Outre les difficultés matérielles qui en résultaient forcément, comment un être doué d'une sensibilité aussi aiguë, aussi frémissante, n'en eut-il pas conçu dans son for intérieur une décevante amertume ?
La destinée, il faut l'avouer, fut mélancolique pour cet écrivain de haute classe qui était un très bel artiste dans toute l'acception du mot.
De ces rancœurs je n'ai trouvé nulle trace en ses propos. Jamais un mot dur ni acerbe vis-à-vis d'un confrère, jamais une révolte. Non point qu'il fut résigné. Loin de là ! Mais il avait la coquetterie de ne point vouloir faire figure d'aigri ni surtout d'en montrer la face.
Peut-être l'irrégularité de son travail était-elle pour quelque chose dans ce manque de réussite. Difficilement on eut pu obtenir de lui à un journal, par exemple, une collaboration régulière. Il n'aimait à travailler qu'à ses heures, pour ainsi dire, en dilettante.
Dans ses écrits en prose, dans ses vers, son souvenir reviendra vers sa province, son cher Béarn, le Gave, les Pyrénées. Sa pensée regrettera sans cesse les belles après-midi d'été de notre ravissant pays, quand l'air y est transparent comme du cristal, ou les douces journées d'automne, dorées comme du miel. Il reverra, en songe, les maisons de campagne aux persiennes fermées et il évoquera les belles siestes d'autrefois. Ecoutez-le :
"Cette chaleur m'enchante, dit M. du Paur, je l'ai toujours aimée et le soleil et l'été aux heures pareilles toutes blanches qu'il me semble encore sentir battre de l'aile autour de moi. Dans une salle vaste, carrelée, aux volets clos, rayés de jour, qu'il faisait bon s'allonger et ne rien faire. Parfois, de quelque fente, un bourdon entrait, dont le vol bruissant et continu faisait savourer davantage l'inaction, la fraîcheur et le silence." Et comme son interlocuteur lui fait remarquer que ce bonheur n'est pas hors de portée, que cela ne le ruinera guère. "Mais si, mais si ! reprend M. du Paur en souriant, vous savez bien que le temps des siestes est passé pour moi. Jamais plus je n'entendrai, au fond d'un sommeil léger étendu sur moi comme un tulle, le claquement lointain des portes, ni le rire jeune des lingères goûtant à l'office, ou bien le cri strident du pic à travers les branches."
Quel délice que cette description ! Ce morceau est à lui seul un vrai petit chef-d'œuvre. Comment, avec si peu de choses, arriver à l'évocation de tout cela ! Il semble qu'une porte va s'ouvrir et que l'on va sentir l'odeur d'un fruitier dans une de nos vieilles demeures provinciales, un fruitier tout odorant de fruits, de pommes et de pêches. C'est en cela qu'il est passé maître. C'est de créer toute cette atmosphère avec, semble-t-il, si peu de moyens. On retrouvera une sensation analogue dans l'Almanach des Trois Impostures, quand il écrit : "Ce n'est rien, ombres d'août, ce n'est qu'une porte qui s'ouvre dans le silence de l'après-midi et l'approche de ce qu'on aime, glissante sur les dalles du frais corridor".
LIVRE LES TROIS IMPOSTURES DE PAUL JEAN TOULET
A suivre...
(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)
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... Le résultat ne sera pas connu des assistants avant la nuit. Dans la voiture publique qui fait le service d’Urrugne à Saint-Jean de Luz, un vieux Basque, obligé par l’heure de quitter l’enceinte du trinquet, s'assoit en face de moi sur la rude banquette et me dit, les yeux étincelants : "Urrugne va gagner !" C'est un vieux routier de la pelote. En me narrant ses campagnes de joueur avec ses rivaux espagnols, sa physionomie rayonne et s’embellit à l’héroïsme de ses belliqueux souvenirs. Au gré de sa vigoureuse gesticulation, son béret se rabat sur le front, se redresse sur la nuque, dégringole sur l’oreille. Le Basque déclame, avec un grandissant pathétique, l’épopée de joutes sanglantes dans les Navarres et le Guipuzcoa : "Ce n’est rien, ce que bous benez de boir. Diou bilan ! S’ils abaient affaire à ceux de Vilvao !" Mon voisin, un prêtre de visage affable, vient de fermer son bréviaire et souscrit par des hochements de tête empressés aux transports du vieillard. Se mettant ensuite à l'unisson de ce lyrisme et s’adressant à moi : "Vous étiez au trinquent tout à l’heure, monsieur. C'était une partie sublime ! Mon Dieu, que c'était beau !"
... La voiture sur laquelle je viens de prendre place file grand train, se dirigeant vers Sare par la route qui s’est offerte au tournant d'un faubourg de Saint-Jean de Luz. Il est six heures du matin. Les fins écheveaux de brumes accrochées parmi les branchages des buissons se débrouillent aux démêloirs des premiers rayons de soleil. La Nivelle braisille entre les arbres, espaçant les nappes lumineuses de ses eaux dormantes dans les herbes des prairies. Sur l’horizon, la chaîne des montagnes s'étire, s'exhausse à mesure que le ciel s’unifie dans sa clarté. Les cimes surgissent en la netteté de leurs dessins, et la splendeur du jour dore d’illusoires richesses la stérilité des escarpements. Au-dessus de toutes apparaissent les Trois Couronnes d’Espagne. Les monts d'Espelette s'entaillent de vallées profondes. La Rhune hantée de mystères justifie la rumeur des légendes par l'aspect sinistre de ses versants. Et comme se lèvent de nouveaux sommets, le rêve s'élance vers ccs lointains creusés d'embuscades où se devinent les foisonnantes broussailles propices aux guérillas.
La voiture s’arrête à Saint-Pée-sur-Nivelle, devant la porte d’une auberge, pour le déjeuner du matin. Sur une toile cirée où des médaillons encadrent les profils des rois de France, l’hôtelière sert un fromage de brebis, une tourte de pain noir et une bouteille de vin clair d'une pétillante acidité. Des gendarmes assis sur un banc, devant la porte de la mairie tapissée d’affiches en langue basque, devisent paisiblement. Les rues sont désertes. Dans l’entr'ouverture des fenêtres, apparaissent les angles luisants de massives armoires telles qu'en fabriquaient autrefois les artisans du pays. Les façades des maisons se parent d'images saintes, de madones dressées dans des niches aux voûtes azurées, au-dessous desquelles des inscriptions gravées dans la pierre disent les origines et les premiers propriétaires de l’habitation. Elles sont toutes formulées comme celle-ci :
Martin de Habans Me Chirurgien
Et Jeanne de Monduteguy Sievret
Dame de Champerenne Etcheberria
Ft l'An 1707
Ou comme cette autre :
Martin d'Alcola et Marie d'Araioague Sevret
Dame de Monduteguy
Ft l'An 1676
Un donjon croulant, dévoré de lierre, rappelle, au milieu de jeunes et prospères cultures, l'antique château de Saint-Pée. C’est là que, jadis, se tenaient les nocturnes assemblées du sabbat. La chronique de Lancre, conseiller au Parlement de Bordeaux, venu en 1609 pour "instruire", avec le président d'Espaignet, contre les sorciers du Labourd, raconte qu'on y adorait le démon sous la forme d’un bouc auquel on sacrifiait des enfants après les avoir fait renoncer à Dieu. "On y célébrait la messe par dérision et moquerie avec l’hostie noire, et les jeunes filles allaient y garder des troupeaux de crapauds et de vipères, tandis que les vieilles femmes composaient des onguents."
CHÂTEAU DE SAINT-PEE-SUR-NIVELLE PAYS BASQUE D'ANTAN
Les vallées se resserrent. Au bord du chemin, l'herbe tassée laisse à peine filtrer une murmurante galopade de ruisselet. Puis, les cloisons s'élargissent et, parmi les clairs espaces de la plaine, des maisons se groupent, dominées par la lourde carrure d'un clocher.
C'est Sare, l’Athènes du pays basque, où les traditions locales sont conservées dans leur originelle vigueur. Les fêtes sont à leur troisième jour. La veille, en séance solennelle, avait eu lieu le concours d improvisation, dont le prix était décerné à une jeune femme des provinces de Navarre, chargée de faire l'apologie de la quenouille et luttant d'argumentation avec un habitant de Sare institué panégyriste du makila.
PARTIE DE PELOTE SARE PAYS BASQUE D'ANTAN
La place du jeu de pelote est une des plus vastes de la région. Sur le mur qui reçoit le choc des balles, une inscription se détache en majuscules :
Debekatua Da Bleka Haritcea.
Elle signifie : "Il est défendu de jouer au blaid." Cependant, en dépit de cette prohibition, sans doute abrogée par des règlements plus libéraux, c'est une partie de blaid qui va réunir sur l’arène les concurrents des villages voisins. Les spectateurs s'installent au long des gradins étagés en amphithéâtre. Une fanfare exécute des airs dolents. La partie commence, une partie de "balle au mur", plus calme et plus naïve que le trinquet savant et tumultueux. Seule est intéressante l'agilité des joueurs qui se disputent la balle, s’agenouillent, rampent pour la recevoir, s’élancent sur elle en une souple détente de jarrets, la claquent au vol ou la projettent vers le but par une soudaine courbe de bras.
PARTIE DE REBOT SARE PAYS BASQUE D'ANTAN
La longue succède au blaid. Les joueurs au nombre de huit, partagés en deux camps, ont la main droite armée du chichtra, un gantelet d’osier, creux et recourbé, dépassant de plus d’un pied l’extrémité des doigts. Un crieur annonce le résultat de chaque coup. Devant le but est le premier attaquant. Un de ses compagnons se place à la limite du champ, et le troisième se tient à égale distance des deux. C'est l’attaquant, le buteur qui donne le signal. Il lance la pelote à main nue contre le but, de façon qu'elle vienne rebondir sur le sol. Son adversaire la saisit au passage, et le soufflet de sa raquette l’envoie, comme envolée d’une fronde, jusqu’au poste ennemi où le joueur la reçoit dans son gant et, lui faisant rebrousser sa trajectoire, la retourne à son partner.
Le public suit, avec une vive émotion, les péripéties du jeu. Il en souligne les finesses par de flatteuses rumeurs. Les pièces de cent sous des parieurs pleuvent dans le béret du crieur annonçant les points. Mais, malgré ces démonstrations, d’ailleurs peu chaleureuses, l’assistance est récalcitrante à l'enthousiasme, et, près de moi, caressant sa barbiche, un douanier résume l’opinion en murmurant :
- C’est tout de même malheureux que les plus mazettes de Sare se soient donné rendez-vous.
FERDINAND COMPTEUR DE POINTS PAYS BASQUE D'ANTAN
A l’auberge de l’Union, au pied de la Rhune, le dîner copieux, bourré de rôtis, de volailles et de sauces incendiées aux braises des piments, est servi dans une chambre dont les murs sont décorés de peintures candides où les quatre saisons s’allégorisent par des visages féminins.
Dans la pleine chaleur où viennent de s’éteindre les bruits de la fête, une flûte pastorale pique des airs dansants. Debout, au seuil de la cuisine, un aveugle souffle dans le chirola qu'il vient d'emboucher et pianote d’une main sur les trous du flageolet rustique, tandis que de l'autre il s'accompagne en battant le tambourin pendu à son bras par une lanière, ainsi qu’une anse de panier. Un chien minable, le poil tremblant et zébré de récentes bastonnades, portant un collier sur la plaque duquel est gravé ce nom : "Batista Hirigoyen", s’accroupit entre les jambes de son maître, peureusement. Des passants se détournent de leur chemin et entrent dans la cour de l’auberge. L’un d’eux entraîne hors de la cuisine une jeune servante, et le fandango commence aux sons du chirola. Les premières mesures sont lentes. Les danseurs, l’un devant l’autre, les bras souples et balancés au rythme de valse, les doigts claquant comme des castagnettes, passent et repassent, échangeant des regards avivés au crescendo du mouvement. La femme, dressée sur les fines pointes de ses espadrilles, se rapproche de l'homme, puis se dérobe et, par des voltes soudaines, se soustrait à la poursuite de son cavalier. La musique s’accélère. A ce moment les yeux du valseur se fanatisent, roulent de flambantes prunelles dans leurs orbes dilatés. Il s'avance vers la jeune fille à petits pas rapides et rusés. Elle l'évite. Il presse la mesure. Ses io ! io ! haletants invectivent le flûtiste. Les danseurs tournent l’un autour de l’autre, et, s'étant rejoints enfin, leurs pieds s’entremêlent dans un allégro fébrile et triomphant.
FANDANGO PAYS BASQUE D'ANTAN
Des musiciens espagnols mandés pour la fête surviennent et, la guitare en sautoir, la cigarette aux lèvres, s'assoient, les jambes pendantes au rebord de la muraille ou prennent place autour de tables, attendant qu'on leur serve des limonades et du café. Après un indolent prélude de pizzicati, leurs voix s’accordent dans le murmure d'une mélopée traînante, ranimée d'accents nostalgiques, d’éperdues invocations. Un soliste entonne une sérénade, puis les fandangos reprennent, déchaînés par l’aveugle, toujours debout au seuil de la cuisine, et soufflant dans le tuyau du chirola d’infatigables cadences renforcées des battements qui vibrent sur la peau de son tambourin. Serrant au col une volaille à demi déplumée, l’aubergiste considère avec des yeux attendris, et la bouche réjouie d’une maternelle indulgence, ses servantes ravies à leurs fourneaux par l’occasion d’une joie rare. Un Basque octogénaire regarde autour de lui la jeunesse des figures dans la jeunesse du jour, vide le verre qu’on vient de lui servir et, d’une voix sentencieuse, déclare en branlant la tête que "de telles heures dégoûtent de la mort".
... Le cheval gravit les montées raboteuses d’un pas dormant que nulle objurgation ne pourrait activer. La vallée s’approfondit, s’emplit de soir, et les maisons de la plaine pâlissent comme des visages dans la tombée de la nuit. Les montagnes se dévêtent de leurs fourrures au dégringolement des troupeaux dont les avalanches haineuses roulent dans l'obscurité des vallons. Puis, à mesure qu’on s'élève, les habitations disparaissent, les plantes se rabougrissent, les insectes nocturnes se taisent sur les sommets qui se dénudent. La voiture descend vers la plaine d'Ascain et, reprenant la route de Saint-Jean de Luz, se rapproche de Guéthary.