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lundi 1 janvier 2024

LA CHASSE AUX SORCIÈRES AU PAYS BASQUE EN 1609 (quatrième et dernière partie)

LES SORCIÈRES AU PAYS BASQUE EN 1609.


En 1609, des centaines de personnes, en grande partie des femmes, sont accusées de sorcellerie au Pays Basque.



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SORCIERES AU SABBAT
PAYS BASQUE D'ANTAN



Voici ce que rapporta à ce sujet le quotidien Le Mémorial Bordelais, le 8 septembre 1852, sous la 

plume d'E. Ducom :


"Sorciers et magiciens.

La chasse aux sorciers.

1609.

§ V. Pourquoi il y a tant de prêtres sorciers dans le pays de Labour, et ce que fit le diable pour sauver ceux qui étaient tombés entre les mains de de Lancre. 



De tout temps on a remarqué que lorsqu’un prêtre était sorcier, il ne gardait aucune mesure et commettait des abominations qu’un sorcier laïque n’eût pas osé commettre. Le Pic de la Mirandole déclare avoir vu brûler un prêtre sorcier, âgé de 80 ans, qui avait entretenu toute sa vie des relations avec un démon déguisé en femme, nommée Hermione, et qui avait en outre humé le sang de plusieurs enfants.



philosophe theologien italie
JEAN PIC DE LA MIRANDOLE


Ce fait était d’une évidence complète pour de Lancre qui, aussitôt qu’il fut arrivé dans le pays de Labour, chercha à découvrir si ce pays ne renfermerait pas de prêtre ayant abandonné la cause de Dieu pour embrasser celle du diable. Ses recherches ne furent pas longues, et il découvrit bientôt que presque tous les prêtres du pays de Labour étaient sorciers.



Cet état de choses était dû à une propagande active faite au profit de Satan par une classe de femmes appelées Bénédictes. On leur donnait aussi le nom de Marguillières, parce que leurs fonctions consistaient à garnir l'autel, à le couvrir de fleurs, à blanchir et accommoder les nappes, et à mettre des fraises neuves aux petits saints. Dès l’aube du jour, elles étaient à l'église où elles rencontraient le prêtre et pouvaient s'enfermer avec lui en toute liberté, le matin à l'obscur et sur le midi, qui est l'heure du silence des églises, et sur le soir, lorsque l'esprit ténébreux commençait à tirer les rideaux pour faire évanouir la clarté ; c'est alors qu'elles accomplissaient la mission que Satan leur avait donnée, et elles l’accomplissaient d’autant plus sûrement, qu’elles se recrutaient parmi les jeunes veuves et les filles attardées dans le célibat, mais encore dans fleur de l’âge. Plus que toutes autres, elles étaient exposées à succomber et elles entraînaient dans leur chute le ministre du Seigneur.



Aussi, lorsque de Lancre arriva, il trouva le clergé de ce pays plongé dans les plus honteux dérèglements. Les prêtres affichaient leurs relations avec les Marguillères, et la nuit ils allaient au sabbat, y disaient la messe, et profanaient tous les sacrements de l'Eglise. 



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LIVRE PIERRE DE LANCRE


En conséquence, il fit presque immédiatement arrêter sept prêtres, et se mit en devoir de faire leur procès. L’évêque de Bayonne laissa d’abord agir la commission, et ne réclama pas, pour la juridiction ecclésiastique, la connaissance des crimes imputés à ces prêtres.



Le premier qui fut jugé fut un vieux prêtre d'Ascain, dont de Lancre ne donne pas le nom. Il avait quatre-vingts ans et appartenait à une bonne famille. Il avouait qu'il avait été au sabbat. Ses parents prétendaient qu’il était fou. Mais ce n'était pas là une raison de nature à toucher le conseiller, et il répondait avec Modestinus : Neque insanis parcendum est. Il répondait aussi à ceux qui essayaient de l’apitoyer en invoquant la vieillesse de l'accusé : In atrocibus senectus neminem excusat. Il avait réponse à tout, et il condamna le vieillard à périr par le feu. Avant l’exécution, le condamné fut dégradé par l'évêque de Dax. Il obtint de l'évêque de Bayonne la permission de communier, et fut brûlé à Ascain.



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SABBAT
PAYS BASQUE D'ANTAN


Le second qui subit ce supplice fut un prêtre de Siboro, nommé Bacal. Celui-là était âgé de vingt-sept ans. Il soutenait qu’il n’avait jamais été au sabbat ; mais plusieurs jeunes filles âgées de onze à seize ans déclarèrent l'y avoir vu. Il servait de diacre et de sous-diacre au diable, et il avait appris à dire la messe au sabbat avant d'avoir jamais officié à Siboro ; il appartenait d'ailleurs à une famille de sorciers ; il fut condamné à mort. Au moment où il allait être brûlé, on remarqua qu’il essayait vainement de dire son Confiteor, preuve bien certaine qu'il était devenu depuis longtemps la proie de Satan.



Un troisième, nommé Magalena, eut le même sort que les deux premiers.



Cependant les pouvoirs de la commission allaient expirer ; l'époque de la rentrée du Parlement de Bordeaux approchait ; il fallait que d’Espagnet, de Lancre et Gestas se hâtassent, s’ils voulaient condamner les cinq autres avant de partir. Satan, qui veillait toujours, résolut de mettre à profit cette circonstance et de faire une dernière tentative pour sauver les prêtres sorciers.



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LIVRE DE PIERRE DE LANCRE


Laissons de Lancre lui-même raconter cet épisode du procès : 


"Ils présentèrent, dit-il, des causes de récusation contre tous les juges le propre jour que nous voulions procéder à leur jugement.


Nous députâmes M. Gestas, un de nos collègues, le substitut du procureur-général et le syndicat du pays, lesquels furent en diligence au siège de Dax, comme le plus prochain, pour faire juger leurs récusations. Elles étaient toutes impertinentes, et la plupart jugées au premier voyage que j’avais fait. Mais d’autant que, comme dit l'Italien, qui a tempo a vita , ils ajoutèrent quelque petite chose et les amplifièrent, pensant, par cet amusement, nous porter au terme de notre commission.


Le diable, qui a des chevaux qui courent la poste quand les autres vont en relais, fit en sorte que Gestas ne fut sitôt à Dax, qu’il ne trouvât l’avocat des prêtres, lequel faisait plus de bruit que lui.


C’est merveille que le diable et les sorciers puissent ainsi trouver des gens qui courent pour eux, les secourent, les appuient, leur apprennent des cautèles et revirades cent fois plus déliées que celles de Cépola.



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SABBAT
PAYS BASQUE D'ANTAN


Leur avocat récusa tout le siège. Gestas s'en va au siège prochain qui est celui de Saint-Sever ; leur avocat le suit, et comme le diable est tenace, sa charge portait de suivre tous les sièges de proche en proche, avec procuration expresse de proposer mêmes causes de récusation contre tout Parlement.


Notre Seigneur, qui va plus vite que Satan quand il lui plaît, porta celui qui défendait sa cause à Saint-Sever avec plus de célérité que son ennemi ne porta l’avocat des sorciers.


Celui-ci arrivé à Saint-Sever, il trouve les portes fermées, il tempête si fort, qu’il met la ville en alarmes ; on lui demande s’il est quelque courrier envoyé par le roi aux magistrats.


Il dit que non et qu'il vient au contraire de Bayonne. On s’enquiert de nouveau qui il est et ce qu’il veut à cette heure, troublant le repos de la ville. Il dit qu’il est avocat de quelques prêtres sorciers et qu’il a récusé tous les juges de Bayonne à Dax, qu'il veut défendre leur cause et soutenir leur récusation à Saint-Sever.


On le laisse enfin entrer, mais alors Dieu avait permis que les récusations proposées par eux contre les présidiaux de Dax avaient été jugées, ayant été mises au néant et déclarées impertinentes.


A la vérité, l’avocat se plaignait de ce que Gestas, plus diligent que lui en la cause de Dieu, lui eût fait fermer les portes de la ville. Mais ce sont excuses, Dieu le voulait ainsi."



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SABBAT
PAYS BASQUE D'ANTAN


Rien ne paraissait plus pouvoir sauver les malheureux prêtres, lorsque l’évêque de Bayonne intervint. Il avait permis la mort des trois premiers ; mais son cœur saignait lorsqu’il voyait les prêtres qu’il avait ordonnés lui-même, dépouillés de leurs vêtements sacerdotaux, couverts de haillons, traînés sur un échafaud, escortés du bourreau et exposés aux huées de la populace. En conséquence, il résolut de faire tous ses efforts pour sauver ceux qui restaient. Son official intervint et défendit à la commission de passer outre en ce qui concernait les autres prêtres. 



L’évêque prétendait qu’à raison de leur qualité, ils n’étaient justiciables que des tribunaux ecclésiastiques. Il produisait en outre un arrêt du Parlement de Bordeaux, rendu pendant vacation et sur requête, lequel arrêt portait inhibition à tous juges de prendre connaissance de tous les faits de sorcelleries reprochés aux prêtres.



De Lancre n'était pas d’avis d’obtempérer à cet arrêt. L'arrêt, disait-il, fait défense à tous juges de prendre connaissance des faits de sorcellerie. Nous ne sommes pas des juges : nous sommes des commissaires, et le Parlement n’a pas le droit de limiter nos pouvoirs. Nous ne les tenons pas de lui, mais bien du roi. Apres avoir vérifié notre commission, la cour à laquelle nous appartenons ne peut plus ensuite la restreindre. Nous sommes d’ailleurs parfaitement compétents.


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SABBAT
PAYS BASQUE D'ANTAN

Les juges d’église n’ont droit de demander qu’on renvoie les prêtres par devant eux que lorsque ceux ci ont commis des délits communs. Or, dans l’espèce, il s’agit d’un délit privilégié dont la connaissance a appartenu de tout temps aux Parlements. Il y a cent arrêts de Paris de Bordeaux, de Toulouse, qui décident que les prêtres accusés de crimes privilégiés, d’adultère, de blasphème, de faux, de fausse monnaie, de bigamie (lorsqu’ils ont commis ce crime avant d'avoir reçu les ordres sacrés), ceux-là même qui sont accusés d'apostasie doivent être soumis à la juridiction des juges laïque. Or, il est généralement admis que le sortilège à sacerdote est un crime privilégié. En conséquence, de Lancre s'obstinait à vouloir juger les prêtres qui étaient détenus dans les prisons de Bayonne



Cependant on était arrivé à la fin du mois d’octobre ; la commission était lasse de toutes ces histoires diaboliques d’orgies nocturnes, de messes sacrilèges, d’enfants mangés et de boucs adorés. D'Espagnet était obligé de se trouver à Nérac, pour présider la chambre de l'édit : et la commission, après avoir ordonné que les parties se pourvoiraient en règlement de juges, quitta le pays de Labour. Toutefois, elle ne lâcha pas sa proie ; tous les sorciers et les sorcières qui avaient été arrêtés furent transportés à Bordeaux, et il y en avait une si grande quantité que les prisons ordinaires de la ville furent trop petites pour les contenir, et qu’on fut contraint de mettre beaucoup de ces malheureux au fort du Hâ.



Lorsque de Lancre fut de retour à Bordeaux, il se hâta de faire juger la difficulté de droit soulevée par l'official de Bayonne. En effet, le 5 août 1610, le Parlement rendit un arrêt par lequel il déclare tous lesdits prêtres sorciers, ainsi que l’official, déboutés de leur renvoi et fut ordonné que les témoins viendraient pour être recollés et confrontés.



Le procès dura plus de trois ans. Nous croyons que plusieurs des sorciers conduits à Bordeaux furent condamnés à mort ; cependant notre opinion sur ce point n’est basée que sur une indication tirée de quelques passages des livres de de Lancre.



Quant a ce dernier, il embellit plus que jamais sa retraite de Preignac, qui fut visitée en 1620 par le roi Louis XIII. Malheureusement, pendant cette glorieuse visite, de Lancre était retenu à Bordeaux par une cruelle atteinte de goutte, ce qui le chagrina vivement, car il aimait à courtiser les grands de la terre, et nous avons de lui des dédicaces adressées au roi, écrites dans un style dont l'exaltation va jusqu’au grotesque : quand il voulait encenser quelqu’un, il l’asphyxiait.



Mais c'était là son moindre travers. Cette manie pouvait prêter à rire, mais ne faisait de mal à personne. Celle qui le poussait à faire une guerre à outrance contre les sorciers étant plus dangereuse, son expédition dans la Labour l'avait achevé ; il composait ouvrage sur ouvrage pour prouver la mécréance des sorciers, et de temps en temps, il en faisait brûler quelques-uns pour démontrer leur existence, ce qui était un argument décisif. Nous le répétons, il y a entre lui et le héros de Cervantes un point de ressemblance frappant, l’un et l’autre ont le cerveau attaqué par suite d’une lecture trop assidue et trop exclusive ; mais le pauvre chevalier, qui n’avait jamais fait répandre aucune larme, mourut pauvre, bafoué et roué de coups, tandis que de Lancre, qui fit verser tant de sang, mourut riche, honoré et conseiller d’Etat.

 (Droit, journal des tribunaux.)"


(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)


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vendredi 1 décembre 2023

LA CHASSE AUX SORCIÈRES AU PAYS BASQUE EN 1609 (troisième partie)

LES SORCIÈRES AU PAYS BASQUE EN 1609.


En 1609, des centaines de personnes, en grande partie des femmes, sont accusées de sorcellerie au Pays Basque.



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SORCIERES AU SABBAT
PAYS BASQUE D'ANTAN



Voici ce que rapporta à ce sujet le quotidien Le Mémorial Bordelais, le 8 septembre 1852, sous la 

plume d'E. Ducom :



"Sorciers et magiciens.

La chasse aux sorciers.

1609.

§ IV.


Comment Satan fut terrifié en apprenant l'arrivée du conseiller de Lancre ; des tours qu'il joua au conseiller, qui n'en fit pas moins justice des sorciers et des sorcières



Quand le diable sut que c’était le conseiller de Lancre qui était chargé de l’instruction, le diable eut peur. Il pensa que l’air du Labour lui était malsain et il cessa de présider le sabbat ; il fit défaut à trois sabbats de suite et envoya à sa place un petit diable sans cornes, lequel, au dire des sorcières, ne contentait pas la compagnie comme son maître.



Cette couardise fut reprochée à Satan par la dame de Sancinena qui était une maîtresse femme et qui disait la messe au sabbat. Et alors Satan tint une grande assemblée près de Saint-Pé, le 2 juillet 1609. 



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CHÂTEAU DE SAINT-PEE
DESSIN DU BMB N10 1929


Son arrivée fut saluée par des murmures ; on l’appela Barraban (sobriquet que lui donnent les sorcières lorsqu’elles sont mécontentes de lui) ; on lui demanda d’où il venait.



Mais lui, ne voulant pas laisser voir la frayeur qu’il avait éprouvée, répondit aux sorcières qu'il avait été plaider leur cause contre le Sauveur, lequel, pour blasphémer il appelait Janicot (Petit-Jean) ; qu’il avait gagné sa cause contre lui, qui les assurait qu’elles ne seraient pas brûlées, et que, pour la récompense, il voulait que toute la troupe lui portât ou lui menât quatre-vingts enfants au prochain sabbat.



Il fit allumer ensuite un grand feu, et il ordonna aux sorcières de le traverser : ce qu’elles firent et elles ne sentirent aucune douleur. Satan leur dit alors que les bûchers des commissaires ne leur feraient pas plus de mal que celui-là et qu’elles se gardassent bien d’avouer ce qu’elles avaient vu au sabbat.


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SABBAT
PAYS BASQUE D'ANTAN


Pour leur prouver qu’il était plus fort que les commissaires, il fit apparaître des fantômes qui ressemblaient à MM. d’Amon et à M. d'Urtubie. (Ces seigneurs étaient ceux qui avaient provoqué la persécution contre les sorciers.) Satan fit pendre ces deux fantômes en présence de l'assemblée et leur promit qu’avant peu il fera brûler de Lancre lui-même.



Mais à l'égard du conseiller, il n'alla pas au-delà d’une démonstration. Et voici le tour qu’il lui joua à Saint-Pé :


"La nuit du 24 septembre, raconte le conseiller de Lancre, le diable entra dans notre hôtel à Saint-Pé, commença son entrée en se conduisant d’une façon plus qu’inconvenante avec la dame de Sancinena, qui était assez belle. Puis monta haut dans ma chambre, dans laquelle il fit contenance de n’oser entrer, mais s’arrêta sur la porte après l'avoir ouverte à sa troupe. Ils y demeurèrent depuis onze heures jusqu'à une heure après minuit... Et trois notables sorcières s'étant mises sur mes rideaux en intention et avec ce mauvais dessein de m'empoisonner, elles allaient et venaient de mon lit vers le diable, qui était sur la porte de ma chambre, lui dire qu'il n’y avait nul moyen de m’offenser, bien qu’elles s’en essayassent par plusieurs fois et y fissent cous leurs efforts. Même cette première concubine de Satan, la dame de Sancinena, celle d’Amona, à qui j’avais fait le procès le jour auparavant et plusieurs autres. On y dit deux messes, l’une dans ma chambre , par un prêtre de Saint-Pé ; l’autre par la dame de Sancinena, dans la cuisine. Il y avait une sorte d’autel, et particularisaient cette belle visite, jusque-là que les sorcières mirent le manteau noir de Barraban sur la table de ma chambre, et de la toute cette belle troupe s’en alla chez un assistant criminel au lieu de Saint-Pé, où elles demeurèrent environ une demi-heure, puis s’en allèrent au château du sieur d’Amon, et trois sorcières l’ayant trouvé au lit, l’accostèrent et lui mirent la corde au cou, savoir la dame vieille d’Arostéguy, et celle de Laurensena. Or, de tout cela, le sieur d’Amon ni moi n’en sentîmes jamais rien."



Les sorcières qui s’étaient permis cette mauvaise plaisanterie n’en furent pas moins brûlées.



Quelque temps avant cette tentative sur de Lancre, une sorcière avait percé la cuisse au sieur d’Amon et lui avait sucé le sang pendant qu’il éliait dans son lit.



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LIVRE DE PIERRE DE LANCRE


De Lancre, toutefois, ne se laissa pas effrayer. Il promena la terreur dans toutes les paroisses du Labour et emplit de sorciers et de sorcières toutes les prisons de Bayonne. Sa tâche n’était cependant pas facile, parce que si Satan avait renoncé aux voies de fait, il n’avait pas renoncé à intervenir dans les débats.



Son intervention était manifeste, car les sorcières les plus compromises refusaient avec obstination d’avouer les horreurs qu’on les accusait d’avoir commises au sabbat. Ou bien, quand elles avaient avoué à huis-clos, lors du jugement public, elles rétractaient leurs aveux et prétendaient n’en avoir jamais fait. Mais le conseiller ne se laissait pas effrayer par ces ruses de Satan. Il savait très bien que celles qui niaient avaient pris de la poudre de taciturnité ; aussi, pour vaincre cette obstination, il leur fit donner la torture.



Des jeunes filles à peine sorties de l’enfance, des vieilles femmes qui n’avaient plus que le souffle, furent mises à la question. C’était un sûr moyen d’arriver à la découverte de la vérité ; mais cet excellent moyen, qui avait réussi avec quelques-unes, fut encore contrecarré par Satan. En effet, il avait eu soin de prémunir certains sorciers et certaines sorcières contre la torture. Voici comment : il leur avait percé le pied gauche avec un poinçon au-dessus du petit doigt ; il avait sucé le sang qui était sorti de la plaie et s’était ainsi assuré de leur inviolable silence.



Satan employait encore un autre moyen. "Il endormait les sorcières pendant la géhenne. Il leur donnait quelque conseil et quelque rafraîchissement pendant ce petit sommeil, si bien qu’on eût dit qu’elles venaient du paradis, tant elles avaient pris plaisir, pendant cet endormissement, de conférer avec leur maître.



Que vouliez-vous que fît de Lancre en présence de sorcières aussi obstinées ? Il les brûlait en se passant de leur aveu.


"Quelquefois elles voulaient dire ce qu’elles savaient, mais aussitôt qu’elles avaient prononcé les premières paroles, Satan leur sautait à la gorge et se voyait visiblement que de la poitrine il leur faisait monter quelque chose au gosier, comme si quelque cheville dans un tonneau se fût mise au devant du canal pour empêcher de sortir la liqueur qui est dedans, et elles disaient à de Lancre qu’il était vrai que le diable leur bouchoit les organes de la parole avec un je ne sais quoi qui allait et venait comme une navette, descendant à l’interrogatoire et remontant manifestement pour empêcher leur réponse."



Mais de Lancre ne leur tenait aucun compte de cette bonne volonté, et les condamnait à être brûlées vives.



Il avait d’ailleurs un moyen sûr d’arriver à la découverte de la vérité ; en sa qualité de déontologue distingué, il n’ignorait pas que Satan marquait les sorciers et les sorcières avec un fer chaud, et que là ou elles avaient été marquées, elles devenaient insensibles. Il n’ignorait pas notamment que, dans un sabbat à Biarritz, le diable avait imprimé au coin de l’œil des sorciers et des sorcières une marque qui avait la forme d’un pied de crapaud. Il fallait découvrir cette marque qui n'était pas toujours placée dans un endroit aussi apparent, et cela n'était pas facile, parce que cette fois encore Satan intervint dans l’opération. Il avertit les sorcières, qui tâchèrent de cacher leur marque, voire avec un tel artifice, qu’étant vingt ou trente en même prison, elles se visitaient l’une l’autre, et si elles se trouvaient la marque, le diable leur avait appris à se gratter et égratigner si outrageusement, que parfois leurs épaules semblaient des épaules de suppliciés qui viennent de recevoir le fouet.



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SABBAT
PAYS BASQUE D'ANTAN


Ces pauvres femmes aimaient mieux s’égratigner ainsi que d’être brûlées vives, mais cela ne les empêchaient pas d’être brûlées.



De Lancre avait deux aides qui le suivaient partout et qui découvraient infailliblement la marque du diable. C’était d’abord un chirurgien étranger qui, pour arriver à cette découverte, s’y prenait de la manière suivante : Pour faire une visite, il avait une épingle en la main gauche, avec laquelle il faisait semblant de pincer la sorcière en divers lieux qu’elle ne pouvait voir, ayant les yeux bandés, et en la main droite il avait une autre épingle, ou aiguille, ou alène bien déliée ; et ayant pincé la sorcière avec la tête de l’épingle en plusieurs lieux, elle se trémoussait et se plaignait artificiellement, comme si elle eût éprouvé une grande douleur, et lorsqu’après avoir découvert la marque on lui faisait pénétrer l’aiguille ou l’épingle jusqu’à la moelle des os, dans ladite marque, la sorcière ne disait rien, preuve évidente qu’elle était bien sorcière et digne du fagot.



La seconde personne qui accompagnait de Lancre était une jeune fille nommé Morguy, qui s’était convertie après avoir beaucoup fréquenté le sabbat. Notre conseiller avait grande confiance en elle et l'employait pour aller visiter les jeunes fillettes, lesquelles, dit-il, ne sont dans ce pays que trop libres pour laisser voir la marque, en quelque partie qu’elle soit.



Grâce aux lumières que lui fournissaient Morguy et le chirurgien étranger, de Lancre parvint à mettre la main sur toutes les sorcières du Labour et en fit bonne justice. Il se montra impitoyable, il en condamna un grand nombre au bûcher ; il en emprisonna un plus grand nombre, qui furent brûlées plus tard.



Parmi celles qu'il fit exécuter sur-le-champ, il cite une vieille femme nommée Nécato, qui dut son supplice à sa mauvaise mine et peut-être à son nom. Voici le portrait qu’il en fait : "Nécato, sorcière fameuse, superlative, excellente par dessus toutes les autres, dont le nom porte l’anagramme et l’hiéroglyphe de la mort et le commandement de ce qu’il en faut faire, et comment il faut la traiter. (Nécato, en latin, qu’elle soit tuée : de Lancre ne manque jamais de faire un calembour). La nature l’avait raturée de son sexe pour en faire un homme ou un hermaphrodite, car elle avait tout à tait le visage, la parole et le maintien d’un homme, et encore bien rude, basané et enfumé comme Sylvain, ou sauvage, qui ne fréquente que les bois et les montagnes. Barbue comme un satyre, les yeux petits, furieux, effrontés et hagards, en forme de chats sauvages, si étincelants et si affreux, que les jeunes enfants et filles qu'elle menait au sabbat lui étant confrontés, ne pouvaient souffrir son regard, quoique pour l’amour de nous elle tâchât de le modérer, et de le ramener à quelque douceur."


pays basque autrefois sorciere sabbat
SABBAT
PAYS BASQUE D'ANTAN

Nécato avait fabriqué du poison au sabbat, elle avait blasphémé contre Dieu en coupant la tête à un crapaud ; elle s’était écrié : Ah ! Philippe (c'est le nom que les sorcières donnent à Dieu), si je te tenais, je te couperais aussi bien la tête qu’aux crapauds et aux serpents. Elle avait en outre battu une jeune sorcière nommée Gastagnalda, qui, en menant paître les crapauds, les avait maltraités.



Lorsqu'on la mena au supplice, elle fit peur au bourreau. 



De Lancre fit aussi exécuter cette belle fille qui était la reine du sabbat et la favorite de Satan, Detsaïl d’Urrugne ; elle mourut fidèle à ses amours, à ce que prétend notre auteur : "Lorsqu’elle fut exécutée à mort, dit-il, elle mourut si dédaigneusement, que le bourreau de Bayonne, jeune et de belle forme, voulut extorquer d'elle, comme c'est la coutume, le baiser de pardon, elle ne voulut jamais profaner la belle bouche qui avait coutume d’être collée à celle du diable."



De Lancre fit périr encore bien d’autres victimes : Marissans de Tartas, Marierchiquerra de Marchina, Dojartzabal d’Ascain, Catherine de Barrendeguy, la dame de Sancinena et Martibelsarena, etc.



Apres s’être occupé des sorcières, il s’occupa des prêtres sorciers, mais cette fois encore le diable, qui veillait toujours devait lui préparer de rudes tribulations."



A suivre...


(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)


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mercredi 1 novembre 2023

LA CHASSE AUX SORCIÈRES AU PAYS BASQUE EN 1609 (deuxième partie)

LES SORCIÈRES AU PAYS BASQUE EN 1609.


En 1609, des centaines de personnes, en grande partie des femmes, sont accusées de sorcellerie au Pays Basque.



pays basque autrefois sorcières sorciers sabbat de lancre
SORCIERES AU SABBAT
PAYS BASQUE D'ANTAN



Voici ce que rapporta à ce sujet le quotidien Le Mémorial Bordelais, le 7 septembre 1852, sous la 

plume d'E. Ducom :



"Sorciers et magiciens.

La chasse aux sorciers

1609. 

§ II.



"Enfin les gens de ce pays ne sont pas nourris en la crainte de Dieu. Les prêtres y sont sorciers et suppôts de Satan ; au lieu de dire la messe pendant le jour dans de vraies églises, ils la disent la nuit. 



Mais pour en revenir aux femmes et à ce qui les rend sorcières, il faut dire que, parmi les femmes et les filles du commun, aucunes sont tondues sauf les extrémités, qui sont à long poil ; d'autres, un peu plus relevées, sont à tout leur poil, couvrant à demi les joues et accompagnent les yeux de quelque façon, qu'elles sont beaucoup plus belles en cette naïveté et ont plus d'attraits que si on les voyait à champ ouvert. Elles sont dans cette belle chevelure, tellement à leur avantage, et si fortement armées, que le soleil, jetant ses rayons sur cette touffe de cheveux, comme dans une nuée, l'éclat en est aussi violent et forme d’aussi brillants éclairs qu'il fait dans le ciel, lorsqu'on voit naître l'iris ; d'où vient leur fascination des yeux aussi dangereuse en amour qu'en sortilège. 



Enfin, c'est un pays de pommes ; ne mangent jamais que pommes, ne boivent jamais que jus de pommes, qui est occasion qu’elles mordent si volontiers à cette pomme de transgression, qui fit outrepasser les commandements de Dieu et franchir la prohibition à notre premier père.



Bien qu'elles elles fréquentent jour ct nuit les cimetières, qu’elles couvrent et entourent leurs tombeaux de croix et d'herbes de senteur, ne voulant pas même que l'odeur du corps de leur mari leur saute au nez, c'est une piperie, car telle pleure ou fait semblant de pleurer son mari à chaudes larmes, mort depuis vingt ans, qui ne jeta pas une larme au premier jour de ses funérailles ; elles sont là assises ou accroupies, et non à genoux, caquetant el devisant le plus souvent de ce qu'elles ont vu la nuit précédente et du plaisir qu'elles ont pris au sabbat.



L'âpreté et hauteur de ces montagnes, l’obscurité des antres qui s'y rencontrent, les cavernes, grottes, chambres d’amour qui se trouvent le long de cette côte de mer, ce mélange de grandes filles et de jeunes pêcheurs, qu’on voit à la côte en mantilles et tout nus au-dessous, se pestemeslant dans les ondes, fait que l’amour les lient à l'attache, les prend par le filet et les convie à pêcher en eau trouble.



Et voilà précisément pourquoi toutes les femmes du pays de Labour étaient sorcières.



pays basque autrefois sorcières sabbat
LIVRE PIERRE DE LANCRE


§ III. Comment de Lancre apprit tout ce qui se passait au sabbat.



Aussitôt que les commissaires furent arrivés au pays de Labour, ils se mirent à l'œuvre et commencèrent à pourchasser les sorciers ; ils parcoururent successivement toutes les villes ct toutes les paroisses du pays. lis se transportèrent à St-Jean-de-Luz, à St-Pé, à Cambo, à Biarritz, à Siboro, à Andaie, à Urrugne, et dans cette tournée ils acquirent la conviction que le pays était plus gangrené encore qu'ils ne l'avaient cru. Les sabbats étaient en permanence dans les montagnes et sur les plages. Tous les enfants étaient voués à Satan par leurs mères, toutes les femmes goûtaient les joies défendues de l’enfer, et, chose horrible à dire, presque tous les prêtres avaient été séduits par certaines femmes appelées Benedictes, ou marguillères dont nous reparlerons plus tard. 



Pour arriver à la découverte de la vérité, de Lancre, qui parait avoir été chargé de l’instruction, s’adressa à ces jeunes filles qui avaient fréquenté le sabbat, et leur promit la vie sauve si elles voulaient dire la vérité. Celles-ci ne se firent pas prier ; elles racontèrent tout ce quelles savaient, ne reculant devant aucun détail, même les plus scabreux, et de Lancre, grâce à ces révélations, connut tout ce qui se passait dans les Sabbats, et fut en position de combattre efficacement l'ennemi du genre humain. 



Jeanne d'Abadie de Siboro, âgée de seize ans ; Marguerite de Saint-Pé, âgée de dix-sept ans ; Marie d'Aguera, âgée de dix-sept ans ; Catherine de Naguelle d'Ustariz, âgée de onze ans, furent celles qui firent les révélations les plus importantes, et ce fut sur leurs dépositions que de Lancre ne craignit pas d’envoyer un grand nombre de femmes et plusieurs prêtres au bûcher.



Voici ce qu’elles racontèrent au sujet du sabbat : 


Le sabbat est la réunion des sorciers sous la présidence du diable. 


On a cru pendant longtemps que les sorciers ne se réunissaient que la nuit. C'est une erreur, le sabbat a quelquefois lieu en plein midi. C'est alors le dœmonium meridianum qui le préside. C’est aussi un préjugé de croire que Satan choisit le lundi pour faire le sabbat. Satan n'a pas de jour fixe ; il rassemble ses ouailles à l'heure et au jour qui lui conviennent.



Il prend de préférence pour lieux de rendez-vous les vieux châteaux, les vieilles maisons, les chapelles isolées au milieu des landes ; aime aussi à tenir ses assemblées sur les places des églises, et par bravade et forfanterie, il place son trône en face du saint-sacrement.



Dans le pays de Labour, il donne souvent rendez-vous aux siens dans une grande lande qui s'appelle Lande de bouc ; quelquefois aussi dans un lieu désert sur la côte d'Andaie, et c'est en cet endroit que se tiennent les assemblées générales des sorciers de tous les pays. Il en vient même du Japon, et lorsque tous ces sorciers sont réunis, dit un témoin, ils sont plus nombreux que les étoiles du ciel. Souvent aussi Satan transporte ses fidèles dans les pays les plus éloignés, et tient ses séances sur les bancs de Terre-Neuve. 



Il n'apparaît pas toujours sous la même forme, et les témoins en donnent divers signalements. Tantôt il apparaît sous la forme d'un grand homme, vêtu ténébreusement, avec un visage rouge et flamboyant comme un fer sortant d'une fournaise ; tantôt sous la forme d'un lévrier noir, d'un bœuf couchés, et le plus souvent sous celle d'un bouc, emblème de la luxure. 



Qu'il soit revêtu de l’apparence d’un homme ou de celle d’un bouc, il n'en a pas moins trois cornes, et la troisième, qui se trouve au milieu, est lumineuse. Il a deux visages, comme Janus : le premier se trouve au-devant de la tête, comme celui des hommes ; le second se trouve derrière et beaucoup plus bas que le premier. Ce second visage joue un grand rôle dans le sabbat et reçoit tous les hommages des sorciers et des sorcières. 



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LIVRE DE PIERRE DE LANCRE


Satan siège d’ordinaire sur un trône magnifique, ayant à sa droite celle qu'on appelle la reine du sabbat ; c’est en général la plus belle de celles qui ont vendu leur âme au diable. Une fille nommée Detsaïl — toute jeune encore et d'une grande beauté, — avait été investie de cette dignité. Elle paya cher l’hommage que le diable avait rendu à ses charmes. De Lancre la fit brûler.



L’objet principal du sabbat semble être la violation du commandement de Dieu, dans lequel est contenue cette défense : Ne mœchaberis. La forme de bouc que prend Satan pour présider ces assemblées, indique suffisamment la nature des désordres qui s’y passent.



On y danse aussi et on y fabrique des poisons et des poudres magiques. Sur l'ordre du conseiller, qui voulait se faire une idée exacte des danses diaboliques, les jeunes filles et les jeunes garçons qui prétendaient y avoir pris part lui en donnèrent plusieurs représentations.



Après l'avoir suffisamment étudiée, de Lancre déclare que cette danse avait du rapport avec la chicona ou sarrabande, danse lubrique et effrontée, récemment importée d'Espagne en France.



C'est une sorte de ronde ou de rondeau, pour nous servir d'une expression du pays. Les danseurs forment un cercle et ont la face tournée en dehors. Ils prennent cette précaution afin qu’ils ne puissent pas plus tard se reconnaître et se dénoncer mutuellement à la justice.



Les sorciers et les sorcières dépouillent en général leurs vêtements ; cependant, quelquefois ils gardent leur chemise, au bas de laquelle ils attachent un chat par la queue, et ainsi accoutrés, ils dansent jusqu'à perdre haleine. 



Chose étrange ! dans ce bal, les boiteux, les estropiés, les femmes décrépites sautent plus haut que les autres. Les danseurs plongés dans une sorte d'ivresse, poussent, tant que dure le bal, des exclamations entremêlées de blasphèmes. Ils interpellent le diable, leur maître, et on les entend crier : "Har, har, diable, diable, saute ici, saule là, joue ici, joue là, sabbat ! sabbat !..."



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SABBAT
PAYS BASQUE D'ANTAN


Quelquefois le diable intervient et les excite à sauter. On voit alors des sorcières faire des bonds prodigieux. Elles s’enlèvent jusqu’au sommet des plus hautes montagnes et presque jusqu’à la lune. 



On distingue facilement les endroits où Satan a donné son bal : l'herbe foulée au sabbat ne repousse jamais.



L'orchestre se compose de flûtes, de violons, de tambourins et d'instruments inconnus d’une ineffable harmonie : mais le plus souvent le diable n'a pas besoin de faire venir de musiciens étrangers ; les musiciens du pays font le service, et un joueur de tambourin, désigné sous le nom du petit aveugle de Siboro, était bien connu dans le Labour pour n'avoir jamais manqué de faire sa partie parmi l'orchestre infernal.



Après la danse, la principale occupation des sorcières au sabbat est de fabriquer du poison.



Grâce aux révélations des jeunes filles que nous avons nommées, de Lancre connut bientôt la recette de toutes les poudres et de toutes les drogues employées par les sorcières.



Le poison se fait en mettant dans une chaudière des crapauds , des langues de vaches, des œufs couvés et pourris, la cervelle d’un enfant, des serpents et l'écorce et la graine du souhandourra (sanguin). C'est des branches de cet arbre maudit qu’on se sert pour fouetter les parricides.



Les sorcières gardent ce poison à l’état liquide, et alors il a l’aspect d'une peau épaisse et verdâtre. Son effet est terrible : elles s’en frottent les mains, et n’eussent-elles touché que les habits de celui qu'elles veulent tuer, il est désormais condamné à une mort lente, affreuse, inévitable, et si elles-mêmes ne prennent pas soin de se laver les mains, elles meurent aussitôt.



Quelquefois, elles font de ce poison une poudre dont elles se servent pour maléficier les boissons. En jetant cette poudre , elles disent : "Ceci pour les blés, ceci pour les pommes ; reste peu pour le pressoir ; vous viendrez en fleurs et non en grains."



On a remarqué que cette poudre n’avait aucune influence sur les ognons.



On fabrique aussi une poudre appelée poudre de taciturnité, qui se fait avec du millet noir et du foie d’enfant non baptisé. Cette poudre est à l'usage des sorciers eux-mêmes ; ceux qui en prennent se mettent dans l'impuissance de rien révéler de ce qui s’est passé au sabbat.


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SABBAT
PAYS BASQUE D'ANTAN

Après le repas et la danse on mange. Les sorciers et les sorcières se repaissent d'enfants égorgés, de galettes de millet noir, de foie et de coeur de cadavres exhumés. Ce qui distingue les repas servis par Satan, c'est qu'il n'y a jamais de sel. A ce sujet, de Lancre, qui a toujours le mot pour rire, même en condamnant les pauvres gens à mort, fait un calembour approximatif : "C'est avec raison, dit-il, qu'on a prétendu que Satan tirait tous les vivres qu'il étale de Salamanque, parce qu'à tous le sel y manque."



Le sabbat se terminait généralement par une parodie de la messe.  Souvent Satan l'a dit lui-même : il arrive plus souvent encore qu’il l'a fait dire par des prêtres apostats qui ont renié Dieu. Celui qui dit cette messe tourne le dos à l’autel, commet mille abominations sacrilèges, et se sert d'un calice noir et d’une hostie noire de forme triangulaire.



Pendant la messe on fait la quête. Il faut que l’offrande soit au moins d'un quadrille d’Aragon, qui vaut cinq liards ; Satan annonce tout haut et fait savoir que cet argent doit être employé aux procès que les sorciers ont contre ceux qui les poursuivent.



A ce propos, il faut bien remarquer que le droit d’aller au sabbat n'est pas gratuit : les sorciers sont tenus de payer une redevance en argent ou en nature. Mais Satan s’accommode à la pauvreté des personnes ; il se contente souvent de deux sous ou d’une petite mesure de blé.



Pendant que les filles nubiles, les femmes et les hommes se livrent à toutes les abominations du sabbat, les enfants se tiennent à l’écart et, armés de baguettes blanches, vont le long des ruisseaux faire paître le bétail du diable, c'est-a-dire les crapauds.



Les crapauds jouent un grand rôle au sabbat ; on commence par les baptiser : "Lesquels crapauds, dit de Lancre, étaient parfois habillés de velours roux et parfois de velours noir, une sonnette au cou et une autre au pied, avec un parrain qui tenait la tète dudit crapaud. Elle (la révélatrice, Jeanne d'Abadie) ne sut nommer le parrain, mais bien la marraine, qui est la fille de la dame Martibelserena, laquelle dame elle a vue danser au sabbat avec quatre crapauds, l'un vêtu de velours noir avec des sonnettes au pied, et les autres trois sans être vêtus ; lesquels portaient, savoir : le vêtu, sur l'épaule gauche, l'autre sur la droite, et les deux autres à chaque poing comme un oiseau." On fait manger aux crapauds de l’hostie consacrée.



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SABBAT
PAYS BASQUE D'ANTAN


Ce ne sont pas seulement les manants et les vilains qui vont au sabbat, ils s'y trouvent aussi beaucoup de gentilshommes et de nobles dames ; mais, afin de pas être reconnus, ils ont obtenu de Satan la permission de mettre des masques.



Le sabbat finit accidentellement lorsqu’un des assistants prononce le nom de Jésus ; il finit régulièrement au premier chant du coq.


Déjà le héraut du jour chante, 

La sentinelle de la nuit, 

Au chant duquel s’évanouit 

Le bal de la troupe méchante, 


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SABBAT
PAYS BASQUE D'ANTAN

Tels furent les documents recueillis par notre conseiller. Il se fût considéré comme hérétique et condamné lui-même s’il eût douté un seul instant de toutes ces absurdités que lui avaient racontées des enfants menacés de mort. En conséquence, il se mit en mesure de punir, avec la dernière rigueur les sorciers et les sorcières qui s’étaient livrés à ces sacrilèges abominations."

(Droit, journal des tribunaux.)



A suivre...


(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)


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dimanche 1 octobre 2023

LA CHASSE AUX SORCIÈRES AU PAYS BASQUE EN 1609 (première partie)

LES SORCIÈRES AU PAYS BASQUE EN 1609.


En 1609, des centaines de personnes, en grande partie des femmes, sont accusées de sorcellerie au Pays Basque.



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SORCIERES AU SABBAT
PAYS BASQUE D'ANTAN



Voici ce que rapporta à ce sujet le quotidien Le Mémorial Bordelais, le 7 septembre 1852 :



"Sorciers et magiciens.

La chasse aux sorciers. 

1609. 

§ I.



Pourquoi le Chancelier Bruslart de Sillery institua une commission, et de quels hommes se composait cette commission.



En l’année 1609, le chancelier Bruslart de Sillery eut vent que dans le pays de Labour, aux environs de Bayonne et de Saint-Jean-de-Luz, le nombre des sorciers avait augmenté d’une façon extraordinaire, qu’ils tourmentaient les habitants restés fidèles à Dieu, et que le nombre de ces derniers diminuait chaque jour. "Car en ce malheureux pays, Satan faisait une propagande fructueuse."



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CHANCELIER NICOLAS BRUSLART DE SULLERY



Il fallait mettre un terme à ces conquêtes de l’ennemi des hommes ; en conséquence, le chancelier Bruslart de Sillery choisit, dans le sein du Parlement de Bordeaux, une commission qu’il investit de pleins pouvoirs pour exterminer les sorciers qui désolaient le pays de Labour.



Cette commission sc composait du président d’Espagnet, du conseiller de Lancre, et de Gestas substitut du procureur-général. Le premier était un philosophe hermétique et qui cherchait avec ardeur la pierre philosophale ; le second était le plus érudit des démonologues de cette époque ; quant au troisième, nous ne lui connaissons d’autre titre de gloire qu’une course au clocher qu’il fournit contre le diable et dont nous reparlerons plus lard.



Dans les faits que nous allons raconter, le président d’Espagnet ne joua qu’un rôle secondaire. Il appartenait à une classe de savants qu’en général le vulgaire accusait de sorcellerie, et l’honneur de cette expédition revient tout entier au conseiller de Lancre qui nous en a laissé le récit dans un livre composé en 1610. Ce livre est intitulé : "Le tableau de l’inconstance des mauvais anges et des démons, où il est complètement traité des sorciers et de la sorcellerie ; livre très utile et très nécessaire non seulement aux juges, mais à tous ceux qui vivent sous les lois chrétiennes." Avec cette épigraphe : "MaIeficos non patieris vivere. Exode."



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LIVRE PIERRE DE LANCRE



Il avait voué aux sorciers et à la sorcellerie une guerre à mort. Il était doué de cette érudition vaste et désordonnée qui caractérise les érudits de cette époque, il savait du grec et du latin autant qu’homme de France. Il avait lu et médité tous les auteurs anciens, tant sacrés que profanes. Il connaissait à fond les poètes et les philosophes de l'antiquité, les pères de l’Eglise, les historiens de l’empire grec, les chroniqueurs, l’indigeste phalange des glossateurs et des scholiastes, celle non moins lourde des théologiens orthodoxes ou non orthodoxes et loua les polygraphes du moyen-âge qui, comme Paracele, Raymond Lulle, Albert-le-Grand, Agrippa, Cardan, sentaient tous plus ou moins le fagot.



Il ne faut pas croire, toutefois, que ce fût un de ces savants sauvages et moroses, qui n'ont d’autre horizon que leurs in-folios : il avait de l'ambition et du savoir-faire ; il ne dédaignait ni ce que nous appelons aujourd'hui le confortable, ni les distractions permises. Il avait, comme Montaigne, voyagé en Italie. Il tournait assez bien les vers, et certains passages de ses ouvrages, l'enthousiasme passionné avec lequel il parla des beautés basquaises, un fort accès de goutte dont il fait mention nous portent à croire qu’il n’avait pas uniquement sacrifié aux muses.



Il possédait auprès de Bordeaux, à Preignac, une villa dont il fait l’éloge avec une emphase toute gasconne. Il faut reconnaître que cette villa était heureusement située : placée sur le sommet d'une hauteur, elle dominait le cours de la Garonne et les riches campagnes que cette rivière arrose. Par les temps clairs, on apercevait les Pyrénées et leurs cimes bleues couronnées de neiges. Toutes les heures qu’il pouvait dérober aux audiences et à l’étude, il les consacrait à son jardin et à son verger, qu’il avait plantés d’arbres rares et précieux : on y voyait des oliviers, des citronniers, des capriers, des orangers, des vignes de Corinthe, des poiriers, etc. Il n’était pas gentilhomme en France qui pût se vanter de posséder une seule espèce que de Lancre ne possédait pas. Il y avait aussi dans ce jardin un écho si clair et si bien répondant, qu’on n’en pouvait trouver un meilleur ; il y avait des fontaines naturelles ornées de plantes aquatiques dont les larges feuilles et les fleurs éclatantes venaient embellir cette retraite champêtre.



Nous n’en finirions pas s’il nous fallait le suivre dans la description de sa propriété, de sa chapelle qui est la plus belle de toutes les chapelles, de ses grottes qui sont les plus belles des grottes, sans compter les coquilles amoncelées qui forment ces grottes et qui sont les plus précieuses de toutes les coquilles ; il ne les eût pas données, c’est lui qui l’affirme, pour les huîtres d’où furent tirées la perle de Lollia Paulina et celle de Cléopâtre.



Il paraît que les coquilles de Preignac étaient des coquilles anti-diluviennes et qu’elles avaient fourni à de Lancre l’occasion de bâtir une théorie, dont je ne parlerai pas, parce qu’elle nous entraînerait trop loin et que nous n’arriverions jamais à la sorcellerie.



A force de lire des ouvrages qui traitaient de la sorcellerie et de la démonologie, de Lancre avait fini par croire que le diable intervenait activement dans les affaires de ce monde. Don Quichotte était devenu fou à force de lire les aventures des Amadis, des Galaor et des Roland ; la lecture trop assidue d’Agrippa, de Spranger, de Del Rio, de Daneau, de Bodin, avait influé sur le cerveau de de Lancre. Le héros de Cervantes voyait partout des chevaliers errants et des dames enchantées, de Lancre voyait partout des sorciers et des sabbats.




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LIVRE LE MARTEAU DES SORCIERES
D'HEINRICH KRAMER ET JACOB SPRENGER  



L’idée du diable surtout le poursuivait sans cesse. Personne mieux que lui ne connaissait la carte, la statistique et l’histoire de l’enfer. Il trouvait bien qu’Uvier, disciple d’Agrippa, avait été un peu loin en affirmant que la monarchie de Satan contenait 72 princes et 7 405 929 diables, et en donnant le nom des sommités de cet empire ; mais il croyait que l’enfer contenait neuf hiérarchies, et que les chefs de ces hiérarchies s’appelaient Beelzébuth, Python, Belial, Asmodée, Satan, Mérésin, Abaddon, Astaroth et Maimon.



A cette liste il ajoutait tous les dieux du paganisme, qu’il considérait comme des démons ; tous les thaumaturges et tous les hérésiarques tant anciens que modernes.



Il connaissait à fond tous les tours de sorciers, les marques qui trahissent leur affiliation et les horribles mystères du sabbat. Il croyait au transport réel des sorciers, et traitait Montaigne de mécréant, parce que ce dernier disait que les malheureux qui affirmaient être allés au sabbat n’y avaient été en réalité transportés qu’en songe. Ce à quoi de Lancre répondait : Les lois civiles et religieuses punissent de mort ceux qui vont au sabbat. Or, ces lois seraient cruelles et injustes si le sorcier ne s’y transportait qu’en rêve ; donc il faut croire au transport réel, et ceux qui ne l’admettent pas sont des mécréants. Il n’allait pas jusqu’à dire qu’il fallait les brûler, mais peu s’en fallait, car le conseiller de Lancre, humain, charitable, éclairé, quand il s’agissait de toute autre chose, devenait cruel et même sanguinaire pour tout ce qui touchait la sorcellerie, et il voyait des sorciers partout, excellent magistrat, du reste, craint des justiciables et estimé de sa compagnie.



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LIVRE DE PIERRE DE LANCRE


Voilà donc en quelles mains le chancelier Bruslart de Sillery remettait le sort des habitants du pays de Labour. La commission fut vérifiée par le Parlement de Bordeaux, et accompagné de d’Espagnet et de Gestas, de Lancre partit pour Bayonne, plein de zèle et d’ardeur, bien déterminé à ne faire aucun quartier à l’ennemi du genre humain et à brûler tout le pays plutôt que d’y laisser un seul sorcier.



§ II. 

Pourquoi il y avait dans le pays de Labour plus de sorciers que dans tout autre. 



Dans les premiers jours de juin, la commission arriva à Bayonne et fut reçue à merveille par l’évêque de cette ville, et par le sieur d’Amon, bailli du pays de Labour qui habitait le château de Barbara, près de Saint-Pé.



pays basque autrefois château ruines labourd
CHÂTEAU DE SAINT-PEE
DESSIN DU BMB N10 1929


Le pays de Labour fait partie aujourd’hui de l’arrondissement de Bayonne et du département des Basses-Pyrénées , c’est-à-dire ce qu’on appelle encore maintenant le pays Basque. C’est un pays éminemment pittoresque, situé sur l’extrême frontière. Bordé, d’un côté, par la Bidassoa et par la chaîne des Pyrénées, qui va s’abaissant en s’approchant de la mer, il est entouré, de l’autre par l’océan Atlantique, qui forme dans cette région le golfe de Biscaye.



Les Basques ont exercé et exerceront encore longtemps l’érudition des historiens et de glossographes. Longtemps on a cherché à quelle race pouvait appartenir cette peuplade qui par les mœurs et surtout par le langage, se distingue si complètement des populations gallo romaines qui l’entourent. On les a fait descendre des anciens Celtes et d’une colonie phénicienne. Aujourd’hui tout le monde est à peu près d’accord sur ce point que les Basques appartiennent à la race des Ibères et qu’ils en ont conservé l’idiome, qui tranche fortement sur les idiomes voisins qui sont tous de famille latine.



Jetés sur la terre aride, placés sur une frontière, rassurés entre la montagne et l’Océan, entre l’avalanche et la tempête, les Basques apprirent de bonne heure à lutter contre les hommes et contre les éléments. On chante encore dans les montagnes le récit des rudes combats qu’ils ont soutenus contre les Romains. Longtemps ils firent une guerre acharnée aux baleines, qui se réunissaient par troupes dans les eaux profondes du golfe de Biscaye. Plus lard, les baleines émigrèrent sous des climats plus rigoureux, et les intrépides marins du Labour les suivirent dans l’immensité des mers. Une tradition veut que les Basques aient découvert l’Amérique ; il faut se hâter d’ajouter que c’est une tradition basque. Mais il est fort probable que les premiers ils ont planté leur pavillon sur les côtes du Canada, et il est certain que de très bonne heure ils firent la pêche sur les bancs de Terre-Neuve.



La population basque est brave, irascible, intelligente, douée d’une agilité prodigieuse et d’une habileté remarquable dans tous les exercices du corps ; les Basques aiment la danse avec passion et se servent avec une dextérité égale de l’épée et du bâton. 



C’est au sein de cette population que la commission venait exercer ses pouvoirs. Après avoir examiné le Labour et ses habitants, de Lancre resta convaincu que nul autre pays n’était plus propre à fournir à Satan des victimes, et nous allons le laisser déduire ses raisons dans un style qui ne manque ni de couleur, ni de pittoresque.


"Et pour montrer que la situation du lieu est en partie cause qu'il a y tant de sorciers, il faut savoir que c’est un pays de montagne, la lisière de trois royaumes, France, Navarre, Espagne ; le mélange des trois langues, française, basque et espagnole ; l’enclavure de deux évêchés, car le diocèse de Dax va bien avant dans la Navarre. Or, toutes ces diversités donnant à Satan de merveilleuses commodités de faire en ce lieu assemblées et sabbats, vu d ailleurs que c'est une côte de mer qui rend les gens rustiques, rudes et mal policés. Leur contrée est si infertile, qu’ils sont contraints de se jeter dans cet élément inquiet (la mer), qu’ils sont tellement accoutumés à voir orageux et plein de bourrasques, qu’ils n’appréhendent rien tant que sa tranquillité bonace ; logeant toute leur bonne fortune et conduite sur les flots qui les agitent nuit et jour ; traitant toute chose quand ils ont mis pied à terre, tout de même que quand ils sont sur les ondes, toujours bâtés et précipités ; gens qui, pour le moindre grotesque qui leur passe devant les yeux, vous courent sus et vous portent le poignard à la gorge.


Le pays est si pauvre, stérile, ingrat, et eux (hors la mer) si fainéants, que cette oisiveté les mène, presque avant qu’ils soient vieux, à une intolérable mendicité ; je dis intolérable, car, pour être voisins de l’Espagne, ils se ressentent merveilleusement de la superbe et arrogance des gens de cette nation.


On comprend que le diable a ville gagnée dans ce pauvre pays. Les mendiants ont toujours été plus qu’à moitié siens. Il les secourt pour mieux les surprendre. Il les éblouit facilement par les pompes du sabbat qui leur semble un paradis terrestre.


De plus les hommes n’y aiment ni leur patrie, ni leurs femmes ni leurs enfants. Ils sont comme ces velours à deux poils, marqués de deux marques en leur lisière. La nature les ayant logés sur la frontière de France et d’Espagne, partie en montagne, partie sur la côte de la mer, l’absence et les longs voyages sur mer causent ce désamour, d’autant qu’il n’y a que les enfants et les vieillards qui gardent le logis, lesquels, comme on sait, le diable manie comme il lui plaît.


Ce qui rend les femmes sorcières, c’est qu’elles n’aiment pas leurs maris. Ceux-ci ne reviennent chez eux que pendant l’hiver. Pendant cette saison, ils ne font rien, boivent et mangent tout ce qu’il y a dans la maison, et après avoir dévoré toutes les provisions, repartent pour Terre-Neuve. Si bien que la plupart se trouvent à leur retour que leurs femmes ont choisi et donné à leurs enfants un autre père, en ayant fait un présent à Satan.


Ce qui les prédispose encore à la sorcellerie, c’est que les hommes usent du petun ou nicotiane. Ils en ont chacun une plante en leurs jardins, si petits qu’ils soient. Ils se servent de la fumée de cette herbe pour se décharger le cerveau et se soutenir contre la faim. Cette fumée leur rend l'haleine et le corps si puant, que ceux qui n’y sont pas accoutumés ne sauraient soutenir cette puanteur. Et ils en usent trois ou quatre fois par jour. De telle sorte que leurs femmes, accoutumées à cette odeur , ne craignent plus de baiser le diable en forme de bouc puant."



A suivre...



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)



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