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mercredi 13 avril 2022

UN GUIDE POUR LE VOYAGEUR EN GUIPUSCOA AU PAYS BASQUE EN 1877 (onzième partie)

 

UN GUIDE DE VOYAGE EN 1877.


Vers la fin du 19ème siècle, apparaissent des guides de voyage pour les voyageurs désirant se rendre en Hego-Alde, dans les  provinces Basques du Sud.




pays basque autrefois guipuscoa cidre
ASTIGARRAGA GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN







Voici ce que rapporta à ce sujet, M. L. Capistou, en 1877 :



"Province du Guipuzcoa.



... Itinéraire.



Astigarraga.—Hernani.— Urnieta. — Andoain.— Soravilla. — Aduna. — Villabona. — Irura.— Anoeta. — Tolosa.



Astigarraga.




pais vasco antes guipuzcoa
ARMOIRIE ASTIGARRAGA GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN


Quatre voies différentes conduisent de Saint-Sébastien vers l'intérieur de la province ; trois d'entr'elles aboutissent à Hernani, l'autre laisse Hernani à gauche, passe à Lasarte et fait sa jonction dans Andoain avec la grande route nationale qui va à Madrid.



Il y a, de plus, la voie ferrée, qui est certainement la plus rapide, si elle n'est la plus agréable.



En sortant de la station de Saint-Sébastien ; la locomotive traverse la petite plaine de Loyola, souvent couverte par les eaux de l'Urumea, puis elle franchit un tunnel long de quelques cents mètres, pour déboucher ensuite dans une riante vallée. Astigarraga, que l'on laisse à gauche, est un bourg de 800 habitants, situé sur une petite hauteur dominée par la montagne de Santiago-mendi.




pais vasco antes rio guipuzcoa
RIO URUMEA LOYOLA GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN



Son église, ainsi que le château qui l'avoisine, ont été, durant la dernière guerre civile, la propriété successive des libéraux et des carlistes. C'était une importante position stratégique, parce qu'elle commandait la route d'Oyarsun, la ligne du Nord et l'un des chemins qui relient Hernani à Saint-Sébastien. Trois kilomètres plus loin est la station d'Hernani qui fut incendiée par les carlistes et que l'on n'a pas encore reconstruite.



Hernani.


pais vasco antes guipuzcoa
HERNANI GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN



Cette petite ville, bâtie sur un monticule, est l'une des plus antiques localités de la province.



Elle fut mentionnée, en 980, par Mgr Arsio, évêque de Bayonne, dans un acte de délimitation diocésaine. En 1150, elle devint dépendance de Saint-Sébastien. Un violent incendie la détruisit dans le courant de l'année 1490.



Elle fut reconstruite, puis brûlée de nouveau en 1512, par l'armée française. Sa population actuelle est d'environ 3 500 âmes. La majeure partie de ses maisons datent du XVIe siècle.



Quelques-unes d'entr'elles possèdent des façades magnifiques, richement sculptées et ornées d'écussons composés de la façon la plus étrange.



Comme dans d'autres endroits du pays basque, le blason est fort commun à Hernani, où il s'étale pompeusement et sans fausse honte, sur les casas solariegas, avec des attributs qui n'accusent certes pas une bien haute noblesse : ce sont, en effet, dans la plupart des cas, des animaux de différentes espèces, des bœufs, des béliers, des pourceaux, surtout des pourceaux, qui imagent ces blasons, avec accompagnement de marmites ou de chaudrons suspendus à des arbres. Souvent aussi le pal est entaché de bâtardise.




pais vasco antes guipuzcoa
ARMOIRIE D'HERNANI GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN



Hernani a vu naître dans ses murs le célèbre Juan de Urbieta qui, le 24 février 1525, à la bataille de Pavie, fit prisonnier le roi de France François 1er, et le défendit ensuite de sa vaillante épée contre les reîtres, qui en voulaient surtout aux joyaux que portait sur lui le roi-chevalier.


histoire roi france pavie urbieta
BATAILLE DE PAVIE 1525
FRANCOIS 1ER


En récompense de sa loyale conduite, François 1er offrit une faveur au Basque ; celui-ci réclama simplement la liberté de Hugo de Moncada, dont il était le subordonné, et qui était à cette époque prisonnier des Français. Le roi accorda cette liberté et écrivit à Juan de Urbieta la lettre suivante :

"François, par la grâce de Dieu, roi de France, fais savoir à tous ceux à qui il appartiendra, que Juan de Urbieta, du seigneur Hugo de Moncada, fut l'un des premiers qui se mirent de notre côté lorsque nous fûmes fait prisonnier devant Pavia et qu'il nous aida à défendre notre vie, ce dont nous lui avons obligation, et il nous demanda de rendre la liberté au seigneur Don Hugo, son maître, notre prisonnier. Et pour que cela soit, nous avons signé la présente de notre main, à Pizzighione, le quatrième jour de mars de 1525.

François."



Le 20 mai 1530, l'empereur Charles-Quint octroya à Juan de Urbieta un escudo ou blason allégorique, qui existe dans l'église d'Hernani, à la gauche du maître-autel, au-dessus de l'endroit où le chevalier fut déposé à sa mort, qui eut lieu le 23 août 1553.



L'église paroissiale d'Hernani fut reconstruite au XVIe siècle. Elle possède un magnifique retable. Dans sa sacristie existent quelques vieilles peintures, entr'autres un Ecce Homo, vu de dos, qui est une œuvre vraiment impressionnable ; les chairs du Christ, ensanglantées et tuméfiées sous la flagellation, sont d'un horrible réalisme.



Pendant la dernière guerre civile, cette église a été transformée en hospice et aussi en forteresse. Elle a été criblée par les projectiles carlistes.



La Casa consistorial, adjacente à l'église, n'est plus qu'un monceau de ruines. Servant de dépôt de munitions de guerre, elle sauta dans une explosion formidable vers la fin de 1875.



pais vasco antes guipuzcoa ayuntamiento
MAIRIE ET EGLISE HERNANI GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN



Hernani a souffert deux bombardements terribles durant cette malheureuse guerre, et ses demeures portent toutes des traces vivantes de la fureur des carlistes, qui ne purent jamais obtenir sa reddition. La vaillante petite ville était défendue par une faible garnison et par ses volontaires. Elle était aussi protégée par le fort de Santa Barbara, posé comme un nid d'aigle sur le pic d'une montagne qui fait partie de la sierra de Burunza-mendi. Ce fort de Santa Barbara a subi de nombreuses transformations depuis un siècle ; il a été successivement relevé et détruit, et finalement il est devenu une position stratégique importante, qui commande la vallée d'Hernani et celle de l'Oria.



Urnieta.



Le chemin de fer ne s'arrête pas à Urnieta, petit village de 1 200 habitants, situé à environ trois mille mètres d'Hernani, sur le bord de la grande route. Le 8 décembre 1874, une bataille sanglante, dans laquelle les carlistes eurent l'avantage, fut livrée dans ce village, qui depuis a été presque entièrement détruit par le canon de Santa Barbara.



Andoain.


pais vasco antes guipuzcoa
ARMOIRIE D'ANDOAIN GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN



On y arrive après avoir franchi le tunnel de Azconovieta, est une industrieuse petite ville, bâtie sur la rive droite de l'Oria, à la jonction de la route de Saint-Sébastien par Lasarte avec celle d'Hernani. La station est à peu de distance du centre de la localité. Son église, toute en granit et en jaspe, n'a que peu de mérite quant à son architecture. La Casa consistorial est aussi une construction fort ordinaire et, en somme, l'aspect général de la ville est assez pauvre. Elle est peuplée par environ 2 500 habitants.



Andoain a été, durant la première guerre carliste, le centre d'opérations des armées du prétendant. Il s'est livré de rudes combats dans ses environs. Le général isabelliste Manuel Gurrea y perdit la vie le 20 mai 1837 en traversant le vieux pont qui existe encore sur l'Oria ; la légion anglaise y fut fort maltraitée ce même jour, et les prisonniers faits par les carlistes furent massacrés dans l'église, où on les avait enfermés la nuit qui suivit la bataille.



L'auteur s'est laissé raconter par un ancien carliste la scène suivante de cette terrible journée. Vers le soir, les troupes anglo-espagnoles, refoulées sur tous les points, durent battre en retraite sur Urnieta et Hernani, protégées par de l'artillerie et par quelques forces restées en réserve sur la montagne de Burunza. Les carlistes, emportés par leurs succès, tentèrent deux fois, mais inutilement, de couper cette retraite. Un moment ils furent aux prises avec des highlanders, qu'ils voyaient pour la première fois, et ils furent stupéfaits en face de pareils hommes ; néanmoins, ils les chargèrent à la bayonnette et en firent un véritable carnage. Après la bataille, un vigoureux carliste, achevant sans doute les blessés, soulevait du bout de sa bayonnette un énorme chasseur écossais et remarquait l'étrangeté de son costume. — Vois-tu, disait-il à un de ses camarades, ce gaillard était si pressé de venir nous faire du mal, qu'il n'avait même pas eu le temps de mettre une culotte.



Andoain a vu naître le célèbre jésuite Manuel de Larramendi, auteur du grand dictionnaire castillan-vasco-latin.



religion langue basque jésuite andoain
PERE MANUEL LARRAMENDI


A un kilomètre en amont de la ville a été construite une importante fabrique de tissus de coton, filature, tissage et impression, qui est habilement dirigée par M. Ramon Fernandez, ex-alcalde de Saint-Sébastien. Cette fabrique occupe journellement 800 ouvriers des deux sexes.



En quittant Andoain, la ligne ferrée suit la route et le cours de l'Oria, laissant à sa droite les petits villages si pittoresques de Soraville et Aduna, puis elle franchit l'Oria, sur un pont métallique, en face de Villabona, industrieuse petite ville de 1 800 habitants, que domine le village de Amasa, assis sur une colline. On s'étonne qu'il n'y ait pas une station à Villabona, où cependant on compte quatre fabriques importantes de tissus, de papiers et d'allumettes-bougies.



Villabona est la patrie de Diego de San Pedro, confesseur de Charles-Quint, qui refusa diverses fois l'opulent évêché de Tolède.



Irura et Anoeta sont deux petites localités situées l'une à droite, l'autre à gauche de l'Oria. Irura possède une importante fabrique de papiers.



Le village de Hernialde, où le curé Manuel Santa-Cruz était desservant au début de la guerre civile, en 1872, est bâti sur une colline, à un kilomètre environ d'Anoeta, au pied du mont Hernio."



A suivre...


(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)











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vendredi 18 février 2022

LE 108ÈME ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE DE VICTOR HUGO PAR EDMOND ROSTAND EN 1910 (troisième et dernière partie)

 

L'ANNIVERSAIRE DE VICTOR HUGO PAR ROSTAND EN 1910.


En février 1910, Edmond Rostand rend hommage à Victor Hugo, avec une représentation d'Hernani, à la Comédie-Française.





pays basque autrefois comedie française hernani
ALBERT LAMBERT FILS DANS HERNANI COMEDIE-FRANCAISE




Voici ce que rapporta à ce sujet le journal Les Annales Politiques et Littéraires, le 27 février 1910, 

sous la plume d'Edmond Rostand de l'Académie Française :



"L'Anniversaire de Victor Hugo.



V

Les voitures 

Passent sous la visière énorme des toitures 

Dans cette rue étrange où je monte en rêvant. 

Ah ! c'est l'Espagne, enfin !



Je sais bien qu'au-devant 

De celui qui sera son poète, l'Espagne 

Avait mandé sa grâce à travers la montagne, 

Qu'elle avait détaché vers lui quelques splendeurs,

— Vieux clochers chambellans, moulins ambassadeurs ! 

Chargés de l'accueillir au seuil de la Biscaye 

D'un peu de majesté, de morgue, et d'antiquaille ! 

Je sais bien qu'au-devant de celui qui venait 

Elle avait envoyé le soleil, le genêt, 

Le vent du Sud chantant son grand air de bravoure ; 

Que déjà cette reine, aux portes de Ciboure, 

Avait fait de sa part saluer cet Infant 

Par un vieux mendiant de rouge se coiffant ; 

Mais c'est à Hernani — noir village, je t'aime ! 

Qu'elle avait résolu de l'attendre elle-même.



Et tous les murs étaient pavoisés de haillons !


peintre hugo rostand hernani
25 FEVRIER 1830 TABLEAU A BESNARD
PREMIERE REPRESENTATION HERNANI AU THEÂTRE FRANCAIS


Depuis qu'on parcourait les âpres régions 

Pour la première fois le convoi faisait halte ; 

De sorte que ce fut vraiment — et je m'exalte, 

Je parle seul tout haut, je ris ! — ce fut ici 

Que la rencontre eut lieu. Noir village, merci !...



... O rapide frisson des âmes enfantines !

Aussitôt qu'il eut vu, l'enfant des Feuillantines,

L'orgueil silencieux qui ronge ces maisons

Et leur sort sur la face en énormes blasons ;

Ces fers forgés, ces bois sculptés, ces hommes pâles

Qui, sur de pauvres seuils, se drapent dans des châles ;

Les caprices pointus de ce pavé grimpant

Sous le balcon qui tombe et la loque qui pend ;

Aussitôt qu'il eut vu ce clocher à grillage

Où les cloches ont l'air d'oiseaux de bronze en cage ;

Aussitôt que, passant la poterne, il eut vu

Les longs veloutements de ce vallon perdu ;

Ces chênes bas, taillés d'une façon si drôle

Qu'ils ont la grosse tête à perruque du saule ;

Aussitôt qu'il eut vu marcher dans les sentiers

Des joueurs de pelote et des contrebandiers ;

Sous les arbres trapus, tout enthyrsés de lierres,

Rire des muletiers avec des sandalières ;

Des mules trois par trois traîner ces grands berceaux

Dont la toile au soleil tremble sur deux arceaux ;

La broussaille dresser son piège qui chuchote ; 

Les moulins avoir l'air d'attendre Don Quichotte ; 

Et les maïs bouger leur barbe et leurs plumets ; 

Et les feux s'allumer soudain sur les sommets ;

Et le linge sécher à travers les campagnes, 

Il fut plus Espagnol que toutes les Espagnes !


pais vasco antes guipuzcoa hugo
HERNANI GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN

Il a reçu le coup de soleil, c'est fini. 

Quand sa mère aura peur, — plus loin que Hernani, — 

Il rira. — Le buisson où s'embusque la haine 

Elle le connaît trop, la maman vendéenne ! 

Elle dit à son fils : "Rentrez la tête un peu !" 

Mais une vitre éclate ! On vient de faire feu !

— "C'est gentil, l'ennemi qui m'envoie une bille !", 

Dit l'enfant. Car ce brave aux longs cheveux de fille 

Est déjà tellement du pays où l'on est

Qu'il a mis du panache à son petit bonnet.



VI

O mystère charmant et profond de l'enfance ! 

Quoi ! cet être joyeux d'enfreindre une défense, 

Qui rit, qui parle seul, qui joue, et qui, soudain, 

Semble pris pour ses jeux d'un immense dédain, 

Et rêve, dédaignant l'image ou la praline, 

Dans le plus sombre coin de la vieille berline ;

Qui montrait, tout à l'heure, un golfe avec son doigt 

En demandant : "Quel est ce gros saphir qu'on voit !" 

Ce garçonnet ravi d'abîmer son costume, 

C'est celui qui mettra son siècle sur l'enclume, 

Quoi ! cet enfant, c'est lui par qui nous apprenons 

Que tous ces voyageurs croyaient avoir des noms. 

Et c'est lui l'éternel parmi ces éphémères ! 

Quoi ! c'est le grand Hugo, ce petit Victor !



Mères, 

Qu'il y ait du respect, parfois, dans la douceur 

Du baiser mis au front de votre enfant rêveur ; 

Que vos lèvres, parfois, en écartant des boucles 

Aient peur de se brûler à quelques escarboucles ; 

Frissonnez au milieu d'un rire ; effrayez-vous 

De prendre l'avenir, ainsi, sur vos genoux ; 

Et dites-vous, avec une ivresse inquiète, 

Lorsque vous saisissez une petite tête 

Pour essayer de voir au fond des yeux gamins, 

Que vous tenez peut-être un monde entre vos mains !

— Sait-on à quel moment, au juste, le dieu passe ? 

Songez à la minute émouvante de grâce

Où, dans la vieille rue, au son d'un fandango

Que rythme un claquement de fouet, Madame Hugo

Sort du carrosse vert dont l'attelage souffle

Et, prenant dans ses bras l'enfant qu'elle emmitoufle,

Distraite, d'une voix qui sommeille à demi,

Lui dit légèrement : "Tu vois, c'est Hernani."


pais vasco antes guipuzcoa hugo
HERNANI GUIPUSCOA 1907
PAYS BASQUE D'ANTAN


Aucun éclair n'a lui dans la ruelle noire ; 

Nul n'a senti tomber cette graine de gloire ; 

Et lui-même l'enfant n'est pas resté songeur. 

On se bouscule, on crie, on jure ; un voyageur 

Chante... Et le germe obscur descend au fond de l'âme.



"C'est Hernani, tu vois", a murmuré Madame

La générale Hugo, d'une distraite voix.

Et l'enfant regardait. "C'est Hernani, tu vois",

Dit cette mère. Et tout, pendant cette minute,

Tout : Don Ruy, Don Carlos, le grand vers dont la flûte

Soupire, le bandit, l'amour, le collier d'or,

La bataille de mil-huit-cent-trente, le cor,

Mademoiselle Mars, la salle qui trépide,

Tout : le lion superbe et le vieillard stupide,

Oui, tout fut, au-dessus de ce village fier,

Pendant cette minute, en puissance, dans l'air !




pais vasco antes guipuzcoa hugo
HERNANI GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN


Cette minute-là fut grosse du chef-d'oeuvre.

— Et, faisant de son fouet zigzaguer la couleuvre, 

Un jeune postillon, sur un seuil, étalait

Le rouge fatidique et vif de son gilet.



Le Rêve dans l'esprit des grands amants du Verbe 

Abonde avec amour autour d'un nom superbe ; 

Il suspend, en secret, son cristal doux et lent 

Au nom qui s'alourdit d'un poids étincelant ; 

Et quand, plus tard, cherchant dans cette ombre où tout reste, 

Hugo retirera de son coeur, d'un seul geste,

Le nom qui s'y enfonce en tremblant aujourd'hui, 

Ce nom ramènera tout un drame avec lui !



VII

... Mais la nuit m'a surpris près d'un portail de pierre.. 

Alors, je me souviens qu'il aimait la prière ; 

Qu'il a divinement murmuré : "Va prier..." 

Je songe que le soir du vingt-six février, 

Hernani, ton église est bien selon mon âme, 

Puisque je ne peux pas aller à Notre-Dame !


pais vasco antes guipuzcoa hugo
PORTE PRINCIPALE HERNANI GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN


Et je laisse la vieille en noir qui tient les clés 

M'ouvrir.

Saint Sébastien a les cheveux bouclés ; 

Le large autel doré luit de toutes ses forces ; 

Et l'on voit des raisins sur les colonnes torses ; 

Cette église serait sûrement de son goût. 

Et, comme dans son oeuvre énorme on trouve tout, 

J'y prends quelques beaux vers comme on choisit des cierges. 

Et je les fais brûler doucement. Et les Vierges 

— Fronts de cire entrevus à travers des carreaux — 

Sont celles justement qu'invoquent ses héros ; 

Et je t'ai demandé, Petit Roi de Galice, 

Comment il faut prier pour que Dieu s'attendrisse !



Et je sors tout ému sous le ciel toujours beau ; 

Et je marche en disant : "Maître, Génie, Hugo, 

Souris, Père d'un siècle, aux humbles fils d'une heure ! 

Que quelque chose, en nous, de ce grand jour demeure ! 

Donne-nous le courage et donne-nous la foi 

Qu'il nous faut pour oser travailler après toi..." 

Et les mots se pressaient sans ordre sur ma lèvre, 

Car depuis le matin je cultivais ma fièvre. 

"Fais que nous nous levions la nuit pour travailler, 

Que nous ne dormions plus à cause du laurier ; 

Et détache ta main, un instant, de ta tempe, 

Pour bénir notre front, notre coeur, notre lampe..." 

Des paysans passaient. — "... Persuade-nous bien 

Que le travail est tout, que nous ne sommes rien..." 

Un chant montait, de ceux que plusieurs voix reprennent. — 

"... Et dis-nous de chanter pour que tous nous comprennent !"



Ainsi parlait la voix de mon âme à genoux. 

Le soir d'Espagne était merveilleusement doux. 

Mais il fallait partir, car l'ombre enveloppante 

Venait. Je reprenais la vieille rue en pente 

Qui serre tellement le ciel entre ses toits 

Que l'on ne voit jamais qu'une étoile à la fois ; 

Je murmurais : "Faut-il qu'un pareil jour s'achève ?" 

Je sortais de Hugo comme l'on sort d'un rêve ; 

Et j'ai redescendu la rue ; et lorsque j'ai 

Passé sous le dernier balcon de fer forgé, 

Un homme, d'une voix orgueilleuse et bourrue, 

M'a dit : "Señor, c'est là, dans cette vieille rue, 

Que naquit Urbuta, le brave à qui le roi 

François Premier rendit son épée !" Alors, moi 

J'ai dit : "C'est là qu'est né, dans cette rue ancienne, 

Le drame auquel le Cid pourrait rendre la sienne."



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)




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mardi 18 janvier 2022

LE 108ÈME ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE DE VICTOR HUGO PAR EDMOND ROSTAND EN 1910 (deuxième partie)

L'ANNIVERSAIRE DE VICTOR HUGO PAR ROSTAND EN 1910.


En février 1910, Edmond Rostand rend hommage à Victor Hugo, avec une représentation d'Hernani, à la Comédie-Française.




pays basque autrefois comedie française hernani
ALBERT LAMBERT FILS DANS HERNANI COMEDIE-FRANCAISE




Voici ce que rapporta à ce sujet le journal Les Annales Politiques et Littéraires, le 27 février 1910, 

sous la plume d'Edmond Rostand de l'Académie Française :



"L'Anniversaire de Victor Hugo.



III



...Oui, c'était bien ici qu'il fallait que je vinsse

Car la roue en bois plein, toujours, dans l'ombre, grince

Et tout est demeuré — choses et paysans —

Comme lorsqu'il passait, et qu'il avait dix ans !

Mais mon émotion, tout d'un coup, s'est accrue

Je n'ose pas entrer dans la fameuse rue.

Au seuil de Hernani j'hésite avec amour,

Et j'en fais tout d'abord, avec respect, le tour.



Je traverse un étrange et vaste jeu de paume

Ou travaille à cette heure un vieux cordier fantôme

Qui dévide, et recule, et chante. - Un montagnard

Passe. Il est sans cuirasse. Il n'a pas de poignard.

Mais rien qu'à la façon dont il marche dans l'herbe

Je le reconnais bien, le jeune amant imberbe !

C'est lui-même, — et la nuit tu dois, ô Dona Sol,

Lorsque de ton balcon il tombe sur le sol

— Sans bruit, parce qu'il a ses bonnes alpargates — 

Dire pour ce bandit ton chapelet d'agates

Oh ! cet homme farouche et qui possède l'art 

D'enfoncer son chapeau par-dessus le foulard 

Qui traverse son front d'un bandage vert-pomme, 

Va crier : "Je suis Jean d'Aragon !" et cet homme 

Va trouver trop petits pour lui des échafauds... 

Non ! cet homme se baisse et ramasse une faux, 

Et jette cette faux sur son épaule, et rentre 

Chez lui, d'un pas qui fait de sa chaumière un antre !

— Et je vois s'avancer un être singulier 

Qui balance un bâton de bois de néflier. 

Et c'est le celador du village, la garde

De l'alcade. Et surpris, soudain, je le regarde. 

Je n'en crois pas mes yeux !




"Pourquoi donc, celador,

Sur votre béret noir ces deux lettres en or ? 

Que veut dire : V. H. ?"



Il répond avec pompe :

"Villa de Hernani."



Cet Espagnol se trompe. 





peintre hugo rostand hernani
25 FEVRIER 1830 TABLEAU A BESNARD
PREMIERE REPRESENTATION HERNANI AU THEÂTRE FRANCAIS



Oh ! quand, pour te grandir encore, on t'exila, 

Maître tu n'aurais eu qu'à venir vivre là ! 

C'eût été somptueux, formidable, — et logique.

La ville était marquée à ton chiffre magique.

Certes, j'aime cette île où ta grande ombre erra,

Mais j'aperçois le roc de Santa Barbara 

S'ériger âprement, et je regrette presque, 

En voyant un rocher tellement Hugolesque,

Que lorsqu'on t'exila tu ne sois pas venu 

Prince de Hernani, vivre sur ce roc nu ! 

Je te vois, habitant, là-haut, parmi les ailes,

— O grand dessinateur de tours et de tourelles ! — 

Cette espèce de noir donjon médiéval

Que tu faisais sortir avec un ciel, un val

Et des mâchicoulis dont le créneau s'échancre

De l'élargissement d'une arabesque d'encre !



Mais tu n'es pas absent malgré que ton manoir

Soit construit seulement par les vapeurs du soir !

Superbe castellan d'une invisible crête,

Tu restes à jamais perché sur ta conquête !

Ce village orgueilleux sera toujours à toi :

Il n'est plus à l'Espagne, il n'est plus à son roi ;

En allongeant sur lui la griffe d'un poème,

Tu l'as pris, ce village, à Don Carlos lui-même !

Mais, que dis-je ? tu n'as pas attendu si tard !

Enfant, tu l'avais pris, en passant, d'un regard !

Si bien que Hernani, que ton oeuvre accapare,

Est bien plus dans Hugo qu'il n'est dans la Navarre.



pais vasco antes guipuzcoa hugo
PORTE PRINCIPALE HERNANI GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN


IV



Je tâche de revoir l'enfant mystérieux 

Voyageant en Espagne, — et je ferme les yeux... 

Et je marche à travers la bruyère sauvage, 

Et je rêve, en marchant, les détails du voyage.



O joie ! avoir dix ans, être fils d'un vainqueur, 

Savoir déjà beaucoup de Virgile par coeur, 

Garder, n'ayant jamais été mis au collège, 

Autour de l'âme, encor, ce duvet qui l'allège ; 

Et parce que d'honneurs et de gloire couvert 

Le général Joseph-Léopold-Sigisbert, 

Dont le père est un humble artisan de province, 

Veut voir jouer ses fils dans le palais d'un prince,




général hugo
GENERAL JOSEPH-LEOPOLD-SIGISBERT HUGO



Et qu'entre deux combats ce héros s'attendrit, —

Se trouver brusquement en route pour Madrid,

Et le front bourdonnant encor d'un bruit de bronze,

Comme si l'on avait rêvé mil-huit-cent-onze,

Paris et les portraits de Napoléon Deux,

Se réveiller, courant des chemins hasardeux

Où parfois, sur le bord d'un gouffre, au clair de lune,

On rencontre un courrier qui vient de Pampelune !



Je rêve les détails du voyage.


Correct, 

Cambré contre le fond capitonné d'utrecht 

Pour que sa redingote à brandebourgs l'épouse, 

Et pour qu'elle rabatte à la mil-hult-cent-douze 

Sur son buste tombé les épaulettes d'or,

— Ou pour cacher qu'au fond du carrosse il s'endort,— 

L'aide de camp marquis du Saillant accompagne

La générale Hugo qui se rend en Espagne.

— La générale Hugo n'est pas contente. Elle a 

Horreur du vieux coucou que l'on rafistola

Et qui penche, guimbarde aux formes fantômales, 

Sous des gibbosités de meubles et de malles. 

Cet objet à la fois gothique et Pompadour, 

Chaise de poste ensemble et carrosse de Cour,

Qui, sur de grands ressorts, en gondole s'agence,

Par son cabriolet tient de la diligence, 

Et, par son grincement, du char à boeufs. Des boeufs 

Viennent d'ailleurs aider dans les chemins bourbeux 

Les six mules hors d'âge et tintinnabulantes 

Auxquelles un gaillard, prompt à les trouver lentes, 

Crie, en fouettant leur dos écorché jusqu'à l'os, 

Toutes sortes de mots qui finissent en dios.




épouse général hugo
SOPHIE TREBUCHET EPOUSE GENERAL JOSEPH HUGO



Les trois petits Hugo, d'humeur moins difficile,

Se sont accommodés de ce luxe fossile ;

Les deux grands ont pouffé de rire en contemplant

Le ventre vert et or de ce monstre roulant

Dont l'ombre sur la route est apocalyptique ;

Et grave, ayant déjà sa petite esthétique,

Le plus petit des trois ne l'a pas trouvé laid.




Ils sont heureux. Ils ont des choses dans leurs poches.

Ils ouvrent tout le temps et ferment des sacoches

Dans lesquelles Dieu seul sait tout ce qu'ils ont mis.

On entend s'envoler, parfois, de tendres cris

Vers ce cabriolet qui fait un bruit de cage ;

Et le carrosse roule... "Eugène, soyez sage !

- Surtout surveille bien ton petit frère, Abel !"

Et l'on voit s'empourprer le mont Jaitzquibel.

Ils font tout ce chemin que je viens de refaire.

Je les vois. Je peux dire: "Ils sont aux croix de pierre.

Ils longent le vieux mur de granit." (Il y a

Maintenant, sur ce mur, un grand magnolia !)

Je peux dire : "Ils vont être au château d'Urtubie

Dont l'armure d'ardoise est sans cesse fourbie

Par quelque brusque averse au flot diluvien ;

Ils y sont ! ils le voient, comme un archer qui vient

De laver à grande eau les mailles de sa brugne

Se sécher au soleil sur la route d'Urrugne.

Ils sont au pont ; ils sont..."



Je rêve les détails 

Du voyage.



pais vasco antes guipuzcoa hugo
HERNANI GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN


Je sais devant quels vieux portails

Ils se sont arrêtés, dans un certain village. 

Ils roulent. Maintenant, le bizarre attelage 

A rejoint, près d'Irun, le Convoi du Trésor. 

Un beau général-duc, tout étincelant d'or, 

Prend le commandement de cette cavalcade 

Qui doit faire briller les yeux de l'embuscade ; 

C'est parmi des plumets que l'on ressort d'Irun ; 

D'alertes éclaireurs galopent un par un 

Pour voir si, dans les rocs, rien ne se dissimule...

Clic ! clac ! Déjà les fers de la première mule 

Ont frappé d'un sonore et quadruple oméga 

La route d'Oyarzun et d'Astigarraga ; 

La bergère s'enfuit et le troupeau s'effare ; 

Les andalous vont l'amble au son de la fanfare.



Quoi ! pour Victor Hugo, des trompettes ? — Déjà ? 

Non, mais pour le Trésor. Ce Trésor protégea 

Le petit voyageur pour qui tremble la Muse. 

Il est de ces hasards bienheureux. Dieu s'amuse 

Deux mille hommes à pied ! mille hommes à cheval ! 

Et l'on serre les rangs ! et dans l'ombre du val 

La Providence — car toujours la Providence.

Lorsque naît un génie, est dans la confidence ! — 

Sourit de ce Trésor qui n'est qu'un prête-nom ; 

Et trois mille soldats, renforcés de canon, 

Gardent, croyant garder un coffre plein de piastres. 

Un merveilleux enfant dont l'âme est pleine d'astres. 



Je rêve les détails du voyage.


pais vasco antes guipuzcoa hugo
HERNANI GUIPUSCOA 1907
PAYS BASQUE D'ANTAN

Un convoi 

Fait exprès, semble-t-il, pour l'enfant qui le voit !.. 

... Le Trésor est suivi de trois cents véhicules 

Remplis de voyageurs charmants ou ridicules. 

Elégance où, parfois, la loque flamboya, 

On dirait d'un Boilly retouché par Goya. 

Les jeunes colonels, musqués et sans moustaches, 

Découvrent des minois dans le fond des pataches...



La main tremble. L'oeil rit. La fleur tombe. Est-ce beau, 

Criant à Salinas, chantant à Pancorbo, 

Tantôt pris de fou rire et tantôt de panique, 

Sous cet immense ciel bleu, ce cortège unique 

Roulant, trottant, sifflant, luisant, flambant, piaffant, 

Et, parmi ce cortège unique, cet enfant !



Cet enfant porte en lui deux provinces de France, 

Et sa Bretagne rêve, et sa Lorraine pense ; 

Et c'est, en même temps, un petit Parisien 

Qui ne perd pas la tête et qui regarde bien.



Qu'il regarde ! Voici Hernani !"



pais vasco antes guipuzcoa hugo
HERNANI GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN


A suivre...



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)




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samedi 18 décembre 2021

LE 108ÈME ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE DE VICTOR HUGO PAR EDMOND ROSTAND EN 1910 (première partie)

L'ANNIVERSAIRE DE VICTOR HUGO PAR ROSTAND EN 1910.


En février 1910, Edmond Rostand rend hommage à Victor Hugo, avec une représentation d'Hernani, à la Comédie-Française.




pays basque autrefois comedie française hernani
ALBERT LAMBERT FILS DANS HERNANI COMEDIE-FRANCAISE




Voici ce que rapporta à ce sujet le journal Les Annales Politiques et Littéraires, le 27 février 1910, 

sous la plume d'Edmond Rostand de l'Académie Française :



"L'Anniversaire de Victor Hugo.



Demain, sera célébré l'anniversaire de Victor Hugo par des fêtes et une représentation à la Comédie-Française. Il y a quelques années, Edmond Rostand, franchissant la frontière pyrénéenne, qui n'est pas très éloignée de Cambo, visita le village de Hernani, dont un chef-d'oeuvre a immortalisé le nom. Il rapporta de cette excursion un récit vibrant, coloré. C'est une des plus magnifiques pages qu'il ait écrites. Reproduire les plus beaux morceaux de cette oeuvre est le meilleur hommage qui se puisse offrir à la mémoire de Victor Hugo : l'hommage rendu à un grand poète par un autre grand poète.



Un soir à Hernani.


I


"Zoinda herri horri ?" Le vieil homme fit halte.



L'heure rosait au loin les croupes de basalte ; 

La montagne semblait courir au golfe clair 

Pour mêler ses moutons aux moutons de la mer ; 

La fougère était morte et l'herbe tremblait toute ; 

Et, noir contre le ciel, au tournant de la route 

Où, malgré la saison, deux genêts épineux 

Gardaient du velours jaune entre leurs piquants bleus, 

L'homme, qu'enveloppait une vaste rotonde, 

Etait assis de l'air le plus triste du monde 

Sur un petit cheval à tête de mulet.



"Zoinda herri horri ?", demandai-je. (Quel est 

Ce village ?) — Et, du doigt, je montrais un village, 

En scandant ces trois mots de la langue sauvage 

Vieille comme la roche et comme l'Océan. 

— Mais ma voix n'avait pas le chant guipuzcoan.



pais vasco antes guipuzcoa hugo
HERNANI GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN



Le vieux Basque espagnol, sans cesser d'être triste. 

Toucha le bord pointu de son béret carliste, 

Laissa courtoisement tomber sur l'étranger 

Le mépris d'un regard qui semblait déroger, 

Et répondit...



Genêts, sapins, fougère, ronce ! 

Je connaissais pourtant, d'avance, sa réponse ! 

Je savais par quel mot trisyllabique et fier 

Qui mettrait tout d'un coup de la gloire dans l'air 

Ce vieux pâtre hautain allait répondre, puisque, 

Par ces chemins d'Espagne où la grâce maurisque 

Vit dans le geste obscur d'un porteur de fagot, 

J'arrivais tout exprès pour l'entendre, ce mot ! 

Puisqu'il avait, lui seul, rythmé ma marche ; et certes

Je ne l'ignorais pas, petite route verte, 

Le nom du cher village assis sur tes bords frais ; 

Ce n'était qu'un pieux frisson que je m'offrais 

De me faire, en ce lieu, par cet homme, à cette heure. 

Dire ce nom qui de tant d'ailes vous effleure ! 

L'enthousiasme était dans mon âme. J'avais 

Besoin d'entendre là ce nom que je savais.



Et ce nom que, pourtant, j'étais si sûr d'entendre 

Je l'attendais, — j'étais tout pâle de l'attendre ! 

Et j'eus froid dans le dos et les larmes aux yeux 

Lorsque, rendu plus grand par l'accent de ce vieux 

Et par la majesté du val crépusculaire, 

Avec je ne sais quoi de farouche sur l'R 

Qui vibra comme vibre un fer de makhila, 

Avec sur l'I beaucoup de langueur, et sur l'A 

Cette sonorité gutturale et chantante 

Qui prolonge, élargit, et solennise, et lente, 

Balance une voyelle ainsi qu'un encensoir, 

Le nom de Hernani roula dans l'or du soir !


pais vasco antes guipuzcoa hugo
HERNANI GUIPUSCOA 1907
PAYS BASQUE D'ANTAN


Hernani ! Hernani !...

Pâtre du pays basque, 

Quand le silence emplit le val comme une vasque, 

Tu l'entends se rider au loin du moindre bruit ; 

Et tu peux quand, parfois, tu jettes dans la nuit 

Le long ricanement de ton vieux cri de guerre, 

Suivre, comme un enfant suit jusqu'au bout sa pierre, 

Ton cri jusqu'aux derniers ricochets musicaux 

De ses échos et des échos de ses échos ! 

Mais tu ne peux pas suivre un nom qui se prolonge 

Dans tous les contreforts des Montagnes du songe, 

Qui fait chanter tous les sommets roses qu'en nous 

Ont laissé les premiers enthousiasmes fous ; 

Et tu ne peux savoir qu'aux lointains de mon âme 

Ce nom vient d'éveiller, en innombrable gamme, 

Plus d'échos que jamais tu n'en déterminas 

Quand tu poussais, le soir, tes longs irrinzinas !



Hernani !

Je frissonne !... Oh ! comme il a, ce rustre, 

Dit ce nom sans savoir que ce nom est illustre ! 

La Victoire pour lui n'habite pas ce nom ! 

Est-ce que les beaux vers font pousser l'herbe ? Non, 

Et le soc, en ouvrant la terre qu'il défriche, 

Ne peut faire jaillir un tronçon d'hémistiche ! 

Ce nom n'est que le nom d'un pur triomphe d'art, 

Il n'est brodé que sur l'invisible étendard, 

Et rien pour ce passant grossier ne le consacre. 

Ah ! si c'était le nom de quelque grand massacre, 

Si ce Basque, en piochant, faisait sous son sabot 

Rouler parfois — énorme et sinistre grelot — 

Une tête de mort au large dans un casque 

Et qui le fait sonner en y tournant, ce Basque 

Prononcerait ce nom avec respect, tout bas ; 

Car on est fier d'un champ où le dieu des combats

Vint faucher avant vous au son joyeux des fifres 

Et sur lequel deux rois ont enlacé leurs chiffres 

Tracés en ossements d'hommes et de chevaux ; 

Et Wagram sait qu'il est Wagram ; et Roncevaux 

Sait qu'il est Roncevaux ; Cannes sait qu'elle est Cannes ; 

Mais, laissant se remplir de fleurs ses barbacanes, 

Et s'étant au soleil sur la route endormi, 

Hernani n'a pas su qu'il était Hernani !



Le paysan, toujours immobile, s'étonne ; 

Sa gravité, devant mon trouble, l'abandonne ; 

Il regarde ce fou qui tremble et s'attendrit 

Quand on lui dit le nom d'un village ; il sourit 

De tous les petits plis de son visage glabre ; 

Puis, se renveloppant de tristesse cantabre, 

Droit sur sa bique blanche au vieux ventre jauni, 

Disparaît au tournant du chemin.



Hernani !...



II


J'avais dit : "Puisqu'il existe, 

Entre Irun et Tolosa, 

Un village fier et triste

Où la gloire se posa ;



pais vasco antes guipuzcoa hugo
PORTE PRINCIPALE HERNANI GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN



Puisqu'en descendant vers l'Ebre 

On entend, près d'un roc nu, 

Palpiter un nom célèbre 

Sur un village inconnu ;



Puisque étant le nom d'un drame, 

Et le nom d'un drame en vers, 

Ce nom-là me touche l'âme 

Comme avec des lauriers verts !



Et puisque, d'ailleurs, les choses 

S'arrangent mal à ce point 

Las ! que les apothéoses 

Moi seul ne les verrai point ;



Puisque, ô divin porte-lyre, 

Je ne sais pas où je puis 

Aller prier pour te dire 

Que de ta suite j'en suis ;



Puisque je n'irai pas boire, 

Dans l'humble creux de ma main, 

A ces fontaines de gloire 

Qu'on fera couler demain...



Je prendrai, devant ma porte, 

Ce chemin bleu qui conduit 

A ce village qui porte 

Ce nom qui chante et qui luit..."



Et j'étais parti. J'arrive, 

Petite ville, et je vois 

Ton arrogance passive, 

Ton noir profil d'autrefois !



Déjà je vois apparaître 

Un toit fier et surplombant, 

Des balcons qui semblent être 

Dessinés par Artaban ;



A mesure que j'approche 

Je vois mieux se détacher 

Cette fantastique roche 

Qui domine ton clocher ;




pais vasco antes guipuzcoa hugo
HERNANI GUIPUSCOA
PAYS BASQUE D'ANTAN



Je t'admire ! Je m'attarde 

A t'admirer dans le soir ! 

Et pourquoi je te regarde 

Tu ne peux pas le savoir...



Hernani-du-Val-Bleuâtre 

N'a pas entendu le cor 

Que Hernani-du-Théâtre 

Fait sonner dans son décor !



Tandis que ton nom s'envole 

Sur le grand drame français, 

Petite ville espagnole, 

Tu murmures : "Je ne sais..



Et tu t'endors, fière et triste, 

Entre Irun et Tolosa, 

Au fron-fron d'un guitariste, 

Au parfum d'un mimosa !"



A suivre...



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)






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