LA PROTOHISTOIRE AU PAYS BASQUE.
La protohistoire est une période de temps intermédiaire entre la Préhistoire et l'Histoire sensu stricto, caractérisée par l'absence d'écriture propre au sein des sociétés étudiées.
Voici ce que rapporta à ce sujet le Docteur J. Blot, dans le Bulletin de la Société des sciences,
lettres & arts de Bayonne, en janvier 1973 :
"Contribution à la Protohistoire en Pays Basque.
La Protohistoire — La vue Protohistoire — La vie Protohistorique à l'âge des métaux.
Les populations de bergers sillonnant les montagnes avec leurs troupeaux se dotent des premières institutions communautaires, tandis que dans les plaines, les groupements d’agriculteurs commencent à pratiquer la propriété privée, la possession du sol, et s’adonnent aux rites de la fécondité avec le culte de la déesse Mari qui remplace la vieille magie chasseresse tombée en désuétude.
Mais c’est la TRANSHUMANCE qui va se révéler, à l’Age des Métaux, comme le phénomène essentiel de la vie basque. Rappelons-en les données : il s’agit pour les pasteurs d’assurer à leurs troupeaux toujours plus nombreux (brebis, bovidés, chevaux) une nourriture régulière et pour cela d’échelonner et répartir les pâturages suivant les saisons et les altitudes.
Partis dès le printemps des pâturages de plaines épuisés pendant l’hiver, les troupeaux vont cheminer lentement vers les altitudes plus élevées au fur et à mesure que les neiges régressent. A l’automne, le mouvement inverse s’effectuera vers les plaines. Ces immenses déplacements sont conditionnés par la nature et la configuration du sol. La Haute Vallée pyrénéenne est une unité fondamentale où la vie s’organise en fonction des facilités d’échange et de circulation. Si le trafic d’ouest en est, de vallée à vallée, n’est le fait que de simples pistes, vu son peu d’intérêt, par contre dans le sens nord-sud, vers la plaine de la Garonne, la transhumance est pour ces populations l’occasion de transporter vers les plateaux pré-pyrénéens, les produits de leur sol et plus tard de leur sous-sol, en même temps qu’elles reçoivent de la plaine les nouveaux apports de civilisation. Faisant suite aux pistes de haute altitude, les chemins suivront dans le piémont les lignes de crête des croupes séparant les rivières. Les pasteurs utilisaient des voies multiples, augmentant ainsi leurs pâturages, évitant les bas-fonds, les fondrières... et les embuscades. Plus tard, nombre de ces mêmes voies deviendront les "Camins Saliers", les Routes du Fer, les "Camins Romieux", les Chemins de Compostelle, etc. Bien évidemment, par les cols, d’altitude, les passages se faisaient de la même manière vers l’autre versant des Pyrénées et les régions du Bassin de l’Ebre.
Il est très intéressant de remarquer à ce propos que les premiers bergers du Néolithique et leurs successeurs de l’Age des Métaux ne feront le plus souvent que reprendre eux aussi les très anciennes pistes des chasseurs nomades de la préhistoire, comme en témoignent les nombreux outils de silex du paléolithique que nous avons trouvé tout au long de ces pistes, ce qui ne fait que confirmer s’il en était besoin, l’extrême ancienneté de ces voies de passage... (Voir légende planche I.)
| PLANCHE I SOC SCIENCES BAYONNE JANVIER 1973 |
Les multiples échanges ont approfondi les contacts au sud comme au nord de la Cordillère, créant ainsi une unité de race bovine et ovine dont on retrouve les traces du sud-ouest de l’Aquitaine à l’Espagne et au nord du Portugal, et par le brassage des populations s’affirme l’unité ethnique, culturelle, dite "pyrénaïque", et même linguistique, qui soudant entre elles ces populations d’un même parler, leur permet de se sentir différentes des étrangers et de s’en défendre. En plus de ce facteur d’unité intérieure, la transhumance fut la grande voie "d’acculturation" par la mise en contact des pasteurs dans les plaines et les régions limitrophes avec des éléments de culture et de races différentes.
En effet, de grands mouvements de peuples se manifestent dès le début de l’Age des Métaux et nous verrons ainsi se succéder : l’Age du cuivre, l’Age du bronze, et l’Age du fer : les premières vagues indo-européennes venues de l’Est commencent à battre les rivages de l'Eskual-Herri ; elles vont progressivement submerger les vieux peuples européens dont les Basques restent parmi les très rares survivants. Du sud de l’Espagne montent les porteurs de l’usage du cuivre, et semble-t-il des sépultures mégalithiques à inhumation : les dolmens.
Le bronze venu lui aussi du sud fera ensuite son apparition ; bien plus résistant que le cuivre (alliage d’étain et de cuivre), le bronze connaîtra un succès très supérieur ; il sera introduit par voie commerciale et diffusé en Pays Basque en grande partie par la transhumance ; son usage restera toutefois concomitant avec celui toujours très répandu de la pierre.
Ultérieurement, vers - 900 ans avant Jésus-Christ, l’usage du fer apporté par les Proto-Celtes et surtout les Celtes venus du nord, donnera son nom à cette dernière partie de l’Age des métaux caractérisée aussi par la pratique, non plus de l’inhumation, mais de l’incinération des cadavres à laquelle pourraient se rattacher, comme nous le verrons, les cromlechs et certains tumulus.
C’est ainsi qu’apparurent en Euskual-Herri et furent diffusés progressivement sans modifications profondes du vieux fond pyrénéen, les innovations qui transformaient le monde. Toutefois les Pyrénées qui n’ont jamais été un obstacle infranchissable, auront toujours une action retardatrice qui laissera persister un "archaïsme" permanent, un décalage dans l’évolution : les outils en pierre seront encore largement utilisés alors qu’ailleurs cuivre, bronze et même fer seront déjà d’un usage courant. De même la pratique de l’inhumation en dolmens, rituel du cuivre et du bronze, continuera partiellement à l’Age du fer, époque de la pleine diffusion de l’incinération.
Ainsi le berger de la protohistoire évoluant dans une aire de transhumance qui s’étend de l’Ebre à la Garonne et au Languedoc, toute jalonnée de nos jours encore de toponymes basques, nous apparaît comme un vecteur de techniques nouvelles, un commerçant, un prospecteur de métaux (qui mieux que lui connaît le pays ?). C’est aussi un contemplatif, méditant derrière ses troupeaux, observant les astres, les cycles des saisons, ayant tout le loisir de penser, de réfléchir parce que dégagé de l’angoissante sujétion de la quête permanente de nourriture. Il va être le missionnaire par excellence sur toute l’étendue de ses déplacements, des nouvelles religions, à commencer par la religion mégalithique.
Considérations générales sur le Mégalithisme — Les Dolmens (rites d'inhumation).
Le mégalithisme apparaît comme un phénomène complexe dont le Proche-Orient serait le foyer initial. Les plus anciens dolmens apparaissent en Europe occidentale, vers 3 000 ans avant Jésus-Christ dans le sud de la péninsule ibérique. Ils diffusent par voie maritime et terrestre vers le nord gagnant progressivement les côtes atlantiques, la Grande-Bretagne, la Scandinavie ; ils semblent liés à la connaissance de la métallurgie (ils sont chez nous caractéristiques de l’Age du cuivre et surtout de l’Age du bronze).
Il ne paraît pas y avoir eu de migrations d’un "Peuple des dolmens", mais propagation par de petits groupes de "missionnaires" convertissant les populations autochtones. Ils proposaient une foi (avec des rites nouveaux réclamant des édifices parfois considérables), et un mode de vie techniquement supérieur avec utilisation du métal et prédominance des pratiques pastorales sur l’agriculture.
L’apparition du monument mégalithique, première ébauche d’architecture, est aussi le premier signe de la volonté et de la capacité de l’homme de bâtir des monuments avec le souci de la durabilité. Si l’architecture religieuse suppose une relation étroite entre la forme et la fonction du monument, le dolmen est bien incontestablement la maison des morts.
Le dolmen (breton dol : table - men : pierre) est donc un monument sépulcral pouvant contenir un ou plusieurs cadavres et susceptible d’être réutilisé plusieurs fois. Il est constitué de dalles plantées verticalement dans le sol, délimitant ainsi une chambre funéraire plus ou moins rectangulaire. L’axe de cette chambre est souvent orienté est-ouest, la dalle côté est pouvant être absente ou beaucoup moins importante, permettant ainsi l’introduction ultérieure d’autres cadavres. Sur les montants repose en général une toiture formée d’une ou plusieurs dalles (photo 1). L’ensemble est souvent recouvert d’un monticule de terre ou de pierre, le tumulus, lui-même parfois entouré d’un cercle de pierres plantées dans le sol : le "pseudo-cromlech" ou péristalithe.
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| DOLMEN DE GAAXTENIA BASSE-NAVARRE BULLETIN JANVIER 1973 SOC SCIENCES BAYONNE |
En Pays Basque Nord, le trait dominant du mégalithisme est très précisément sa simplicité et dans l’ensemble la modicité de ses dimensions (contrairement à l’étymologie du terme — Méga-lithe : grande pierre). On ne doit jamais oublier qu’il s’agit d’un mégalithisme de montagne adopté et adapté par des montagnards, et, s’il y a unité conceptionnelle et culturelle, les traditions (et les monuments) peuvent varier suivant les régions sans qu’on puisse y voir forcément des différences de culture ou d’époque ; ce qui compte, plus que la dimension, c’est la technique de construction. Une taille importante ne serait pas forcément en rapport avec la richesse ou la position sociale des défunts mais avec la finalité poursuivie : on trouvera plus volontiers les grandes sépultures dans les zones de basse et moyenne altitude, adonnées à une économie mixte agricole et pastorale, véritable nécropole d’un groupe socialement organisé, avec réutilisations successives du sépulcre, alors que dans les hauts pâturages les tombes auront volontiers des proportions plus réduites. La mort, dans ces zones qui ne sont pas des lieux d’habitat permanent, est un événement inopiné et la tombe sera improvisée par un petit groupe de pasteurs ne pouvant se livrer à des travaux colossaux.
Situation des dolmens :
Nous avons longuement insisté sur le rôle des pasteurs dans la diffusion des nouveaux rites religieux, des nouveaux modes de sépulture : ces tombes jalonnent en effet les voies de transhumance. On les retrouve exceptionnellement en plaine : un à notre connaissance, encore a-t-il été complètement détruit (Abarratei) par les labours mécanisés. Mais nous ne pensons pas que cette rareté soit attribuable aux seules destructions.
Ils sont volontiers situés dans le piémont, à une altitude modérée (entre 150 m et 600 m) sur les lignes de croupe, les cols (23 % des cas), les pâturages, les replats à flanc de montagne, toujours dans des sites avec une vue dégagée sur de grandioses paysages. Nous donnerons en exemple le cas de Larraun (larra-ona : le bon pâturage) avec, cheminant à son flanc la piste pastorale où se rencontrent successivement les dolmens de Gastenbakarre, Behot-Zelai, Chominen, Aniotz- behere, Xoldokorixko, Arguibele...).
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