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mardi 4 avril 2023

JOURNAL D'UN OFFICIER ANGLAIS AU PAYS BASQUE EN 1813 ET 1814 (troisième et dernière partie)

 

JOURNAL D'UN OFFICIER ANGLAIS EN 1813 ET 1814.


Pendant les guerres napoléoniennes qui se sont passées au Pays Basque Nord et Sud, en 1813 et 1814, des écrits de soldats et officiers anglais qui y ont participé sont parvenus jusqu'à nos jours.



pais vasco guerra antes historia napoleon ingleses
BATAILLE DE VITORIA-GASTEIZ 21 JUIN 1813
PAYS BASQUE D'ANTAN



Voici ce que rapporta à ce sujet l'hebdomadaire La Revue Politique et Littéraire, le 13 août 1892, 

sous la plume de Jacques Normand :



"The Subaltern." 

Journal d’un officier anglais, 1813-1814. 



Je n’ai pas la prétention, non plus que notre auteur, d'ailleurs, d’entrer dans le détail de toutes les opérations qui eurent lieu autour de Bayonne. Le plan de Wellington, qui consistait à couper entièrement l'armée de Soult de la ville, après l’avoir attiré hors des travaux qu’il y avait élevés, était couronné de succès. Le maréchal se retirait sur Peyrehorade, puis sur Orthez, où, après une sanglante bataille, il commençait son admirable et savante retraite sur Toulouse.



Bayonne, qui était regardée avec raison comme le boulevard du Sud-Ouest en France, restait donc seule devant l’invasion, avec une garnison suffisante comme nombre, mais composée en grande partie de recrues inexpérimentées. Soult, d'ailleurs, avait mis les fortifications en excellent état et avait confié le commandement en chef au général baron Thouvenot, un officier expérimenté et énergique, qui s’était déjà distingué par sa défense de Burgos.



général guerre napoléon
GENERAL PIERRE THOUVENOT



La première opération que durent entreprendre les alliés pour investir la ville fut de s’emparer de la rive droite de l’Adour. Il fallait pour cela faire traverser le fleuve à un détachement d'infanterie, afin de protéger le pont que lord Wellington avait résolu d’établir. Le passage se fit sans encombre, sur des radeaux improvisés.



Ce pont sur l’Adour devait être formé de chasse-marées, de petits navires et de bateaux plats, recouverts transversalement par des planches de sapins et reliés entre eux avec des cables solides. Ces navires, réunis à Socoa, attendaient un bon vent pour faire leur entrée dans l’Adour. On sait combien cette entrée est difficile dès que la mer devient un peu forte, et cela est fréquent dans le golfe de Gascogne. La "barre" est une des promenades les plus fréquentées par les baigneurs de Biarritz, et à juste titre, car il est difficile de voir une lutte de flots plus belle. Par les gros temps, le spectacle est saisissant.


pays basque autrefois adour
ADOUR 1814
PAYS BASQUE D'ANTAN

On comprend sans peine combien il était malaisé pour la flotte anglaise de franchir cette redoutable barre, d’autant plus que ce n’était pas l’époque des grandes marées et que, comme le dit un peu naïvement notre officier, on ne pouvait retarder les opérations militaires pour les attendre. Le contre-amiral Penrose, commandant la croisière, décida que, dès la première brise favorable, on forcerait le passage à tout prix. C’est le 24 janvier qu’il eut lieu. Le récit qu’en fait le lieutenant est d’une simplicité poignante. La mer devient pour un moment notre alliée aveugle et engloutit bien des êtres jeunes et vaillants :


En montant sur une éminence, nous aperçûmes une escadre d’une trentaine de petits navires qui cinglaient, toutes voiles dehors, vers la barre, sur laquelle les vagues, portées par un vent du nord-est, brisaient en écume blanche. Les bords du fleuve et toutes les hauteurs étaient remplis de généraux et d’officiers d’état-major. Personne ne parlait : l’escadre et ses manoeuvres, dont dépendaient la vie des braves gens qui la montaient, semblaient absorber l’attention générale, et chacun regardait dans la même direction en silence et dans la plus complète immobilité.


Les navires, portés par la brise, s’avançaient avec une vitesse effrayante ; les vagues s’élevaient si haut, et il y avait si peu d’eau sur la barre, qu’il me semblait qu’on m’enlevait un poids de la poitrine quand je les voyais soudain appuyer sur le gouvernail et virer de bord. De la mer, la perspective devait être effrayante, et des marins anglais eux-mêmes se demandèrent pour la première fois de leur vie s’ils pourraient faire face au danger. Leur hésitation ne fut pas de longue durée ; un bateau espagnol, à rames, maoeuvré par le lieutenant Cheyne et cinq marins du Woodlark, se jeta avec beaucoup d’à-propos sur une vague ; celle-ci le porta jusqu’au delà du banc de sable, et il fut salué par de longues acclamations quand on le vit s’avancer fièrement dans le fleuve. Le deuxième navire était une prise, un grand bougre de pêche français, monté par les marins d’un transport, et suivi de près par une canonnière commandée par le lieutenant Cheshire ; tous les deux franchirent heureusement la barre, mais le quatrième fut moins heureux. C’était une goélette pleine de monde et commandée par le capitaine Elliot ; je ne sais pas si le vent changea soudainement ou si malheureusement quelque cordage se rompit, toujours est-il que, au moment où la goélette prenait la lame, la voile principale de son mât de derrière s’abattit ; elle présenta aussitôt le flanc aux brisants et chavira immédiatement. Son brave capitaine et plusieurs de ses hommes périrent ; le reste de l’équipage fut heureusement sauvé.


L’horreur que nous éprouvâmes à la vue de ce naufrage fut de courte durée, car notre attention fut attirée bientôt sur les autres navires qui approchaient. Ils traversèrent tous sans encombre, sauf un chasse-marée qui partagea le sort de la goélette. Le petit navire tournoya un instant, juste assez pour nous laisser voir les gestes désespérés des marins et nous permettre d’entendre leurs cris, puis il fut frappé par une vague énorme et chavira la quille en l’air. Pas un homme n’échappa. Parmi eux se trouvaient plusieurs aspirants de marine, tous jeunes gens d’avenir...



Le pont une fois établi, les alliés envoient de grandes forces sur la rive droite de l’Adour. La facilité avec laquelle le général français laissa s’effectuer ces opérations semble incompréhensible à certains historiens, d’autres l’expliquent au contraire par des considérations où il serait superflu pour nous d’entrer. Après un combat sanglant au Boucau, les Français doivent se retirer, et les alliés établissent leurs postes avancés au village de Saint-Étienne, à demi-portée de la redoute la plus proche.



Dès lors, l’investissement de Bayonne se trouve complet. Et il est curieux de voir combien, même en pleines hostilités, — à cette époque où le service obligatoire ne drainait pas en quelque sorte l’élément viril de tout un peuple, — l’activité, la vie continuaient aux abords des armées belligérantes. De véritables marchés, où l’on semble presque oublier l’état de guerre, s’établissent à quelques pas des champs de bataille :


Le village de Boucan présentait à cette époque un curieux spectacle. Il n’avait pas été abandonné par ses habitants ; tous ou le plus grand nombre étaient restés tranquillement chez eux. Leurs petits magasins n’étaient pas fermés, et une foule de chalands encombraient les auberges ; cuisiniers, domestiques, hôtesse, hôtelier étaient en mouvement du matin au soir. Des foules de paysans allaient et venaient, chargés d’œufs, de beurre, de fromage, de volailles ; ces marchandises étaient exposées en vente au centre de la place, un grand carré entouré de murs élevés, dont les côtés étaient occupés par des tentes de cantiniers, des échoppes de porter et de pâtissiers. Il y avait même des tables chargées d’objets de quincaillerie, de souliers, de bas, etc. En outre, la place était remplie de monde, soldats et paysans, qui riaient, et parmi lesquels régnait la plus grande gaieté. C’était une source constante de distractions pour l’observateur ; par exemple, les efforts inutiles d un soldat anglais pour faire la cour à une jolie Française, ou ceux non moins vains d’un grave Allemand qui cherchait à tromper quelque paysan plus avisé et plus positif que lui. Le croisement de toutes les langues de l’Europe, les essais faits de tous côtés pour faire comprendre par signes ce que la parole ne pouvait rendre offraient encore un agréable passe-temps. Sous cette apparente confusion régnait un ordre parfait. Il n’y eut pas un seul cas de violence fait aux habitants ou aux propriétés.



Pendant ses dernières pages, le journal du lieutenant se ressent de la monotonie d'un blocus. Campé toujours dans le même emplacement, n’ayant avec les assiégés que des engagements assez rares, bornant son rôle, la plupart du temps, à protéger ses hommes et à se protéger lui-même contre une canonnade et une fusillade incessantes, il n’a plus rien de rare à raconter, et comme la sincérité est sa plus grande qualité, il ne raconte rien ou presque rien. L'intérêt ne commence à renaître qu’au moment où le siège va prendre fin et où la nouvelle de l’entrée des alliés à Paris arrive dans le camp anglais, dans la nuit du 11 avril 1814. Il serait difficile de dire l’effet que produisit ce message :


Nous pouvions à peine y croire, et quelques-uns mêmes allèrent jusqu’à affirmer que la chose était impossible. Ensuite vint la pensée de la paix, d’une cessation immédiate des hostilités et d’un prompt retour en Angleterre, auprès de nos amis et connaissances ; enfin, et c’est le sentiment qui domina le plus, la crainte d’être mis en demi-solde. Pour le moment, cependant, nous nous réjouissions à la pensée d’être délivrés des travaux ennuyeux et incessants d’un siège, et nous prévoyions avec plaisir que nous allions entrer en relations amicales avec les braves gens contre lesquels nous avions si longtemps combattu sans aucun sentiment de haine. Je crois aussi que la connaissance de ce qui s'était passé à Paris causa quelque relâchement dans la vigilance avec laquelle nous nous étions gardés jusque-là ; du moins je ne peux pas exprimer autrement la complète surprise de nos avant-ports au village de Saint-Étienne quelques nuits après.



Cette surprise fut la fameuse sortie du 14 avril : sortie désespérée des assiégeants et sur la légitimité de laquelle les Français et les Anglais ne sont point d'accord. Ces derniers prétendent, en effet, que le général Thouvenot, informé par un parlementaire anglais de la cessation des hostilités entre les deux nations, n’avait plus le droit d’ordonner la sortie ; les Français prétendent, au contraire, qu'il ne devait tenir aucun compte de cette communication du parlementaire ; que, tant qu’il n’avait reçu aucun avis officiel du maréchal Soult, sous les ordres directs de qui il était placé le devoir du commandant de place était de ne rien changer à sa manière de faire et de tenir toujours et quand même. Notre jeune lieutenant, naturellement, prend le parti de ses compatriotes et qualifie cette sortie "d’essai de tricherie". L’expression est cruelle et d’ailleurs, l’historien anglais Napier fait bonne justice de cette accusation. Il dit, en effet, en propres termes, que le gouverneur fit naturellement peu de cas de communications irrégulières qui pouvaient avoir pour but de le tromper.



Quoi qu'il en soit, cette sortie fut sanglante de part et d'autre. Le souvenir en est encore bien vivant à Bayonne et dans tout le pays. Vers trois heures du matin, les troupes anglaises sont soudain réveillées par le bruit d’une fusillade aux avant-ports. Les piquets sont engagés sur toute la ligne. Les clairons sonnent. On s'habille, on s’équipe en hâte, et un quart d'heure après le 85e d’infanterie est chaudement et désespérément engagé. De cet engagement, le lieutenant nous donne un récit mouvementé, qui confirme les récits des historiens bayonnais Morel et Baylac :


L’ennemi était sorti en deux colonnes d’attaque. L’une s’était dirigée vers l’église et la rue de Saint-Étienne ; l’autre, ayant forcé la barricade de la grande route, s'avançait vers le château, où nous avions commencé à établir une batterie de mortiers. Cette sortie avait été préparée si habilement, que les sentinelles qui se trouvaient devant ces deux divisions furent surprises avant de pouvoir décharger leurs armes en signe d’alarme. Nos piquets, pris à 1'improviste, furent assaillis par l’ennemi, qui s’avança sur le bord même des tranchées, où nos hommes étaient couchés, et les fusilla à bout portant. Un poste commandé par un sergent, et préposé à la garde du canon placé dans le village, fut pris de la même façon et le canon capturé. Ceux qui étaient dans l’église furent préservés du même sort, uniquement grâce au soin qu’on avait pris de barricader les portes de façon à ce qu’un seul homme à la fois pût pénétrer dans l’intérieur. L’église fut entourée et assiégée, mais vaillamment défendue par le capitaine Forster, du 38e régiment, et par ses hommes...


Les assaillants s’élevaient à cinq ou six mille hommes, et les nôtres, n’étant pas plus de mille, perdaient rapidement du terrain. La grande route et plusieurs chemins parallèles étaient au pouvoir de l’ennemi, le village de Saint-Étienne rempli de Français, quand sir John Hope (le général en chef de l’armée alliée) arriva à l’entrée d’un chemin creux dont la défense avait été confiée à une troupe nombreuse qui était en pleine retraite.


— Pourquoi allez-vous dans cette direction ? leur cria le général.

— L’ennemi est là, répondirent-ils. 

— Eh bien, il faut le chasser. 


En disant ces mots, sir John donna de l’éperon à sa monture. Une masse de Français qui étaient devant lui firent feu, et son cheval tomba. En s’apercevant de la chute du général, les Anglais se mirent à fuir, et sir John Hope, qui était un homme de grande corpulence, qui avait en outre deux blessures graves et une jambe engagée sous son cheval, resta à la merci des assaillants...


Un combat comme celui que je viens de décrire est toujours accompagné d’un carnage plus grand des deux côtés que ne l’est une bataille donnée dans les règles et combattue avec méthode. De notre côté, neuf cents hommes étaient tombés ; du côté de l’ennemi, plus de mille, et le combat avait eu lieu sur un espace si restreint, que même l’œil expérimenté d’un vieux soldat aurait conjecturé, d’après les tas de cadavres, que les pertes étaient plus considérables. La rue de Saint-Étienne en particulier était couverte de morts et de blessés. Autour du canon, ils gisaient en monceaux ; un artilleur français était tombé là avec sa mèche dans la main ; il était étendu, la tête fendue en deux. La bouche et la culasse de la pièce étaient enduites de sang et de cervelle ; derrière elle se trouvaient plusieurs cadavres de soldats des deux nations, dont la tète avait été évidemment brisée à coups de crosse. Des armes de toute sorte, les unes brisées, les autres entières, étaient semées partout. Parmi les morts, de notre côté, se trouvait le général Hay, frappé par une balle qui pénétra dans l'intérieur de l’église par un créneau. C’était, en un mot, une des affaires les plus rudes et les moins satisfaisantes de toute la guerre ; de braves gens étaient tombés quand leur mort n’était plus utile à leur pays et beaucoup de sang avait coulé en vain.



Le 20 avril, la guerre fut considérée comme terminée. Le 28 avril, le drapeau blanc remplace le drapeau tricolore sur les remparts de Bayonne. Mais les troupes et la population n’admettaient qu’à contrecœur le nouvel état de choses, et le lieutenant affirme que tous les canons qui durent saluer le drapeau blanc étaient chargés de boue et de sable, "comme si cette turbulente garnison avait résolu d’insulter autant qu'elle le pourrait à une autorité à laquelle elle ne se soumettait que parce quelle y était contrainte". En ce cas, et après les souffrances d’un pareil siège, il semble bien que cette turbulence peut s’appeler du courage.



Le journal de campagne du Subaltern se termine par quelques réflexions philosophiques où perce l'âme du Révérend Père. Et, comme dernières lignes, nous lisons ce distique, assez peu de circonstance, nous paraît-il, après le récit d'aussi sombres batailles :


Te each and ail a fair gond night 

And rosy dreams and slumberg bright. 


A chacun et à tous une excellente nuit, 

Des rêves couleur de rose et un sommeil léger.



Pendant mon séjour à Biarritz, j'ai parcouru toutes les localités citées par le jeune officier : Saint-Sébastien, Irun, Fontarabie, Hendaye, Urrugne, Bidart, le Boucau, Bayonne ; j’ai pu aisément, carte en main, suivre toutes les opérations racontées par lui ; au lac Mouriscot, autour duquel on s’est tant battu et d'où la sentinelle affolée croyait voir, par la nuit de tempête, surgir des fantômes, un petit pêcheur m’a dit avoir trouvé de vieilles baïonnettes rouillées et un boulet de canon à moitié enfoui dans la vase. Au cimetière Saint-Étienne, j’ai vu, pieusement entretenues, les tombes des officiers anglais où la nombreuse colonie anglaise va faire un pèlerinage annuel. J’ai vu tout cela, et il m’a semblé, par moments, mener l’existence rude et glorieuse d’un de ces vaillants...



pays basque autrefois cimetiere
CIMETIERE DES ANGLAIS BAYONNE
PAYS BASQUE D'ANTAN


Aujourd’hui, dans ces lieux où la mort farouche a sévi, la vie joyeuse éclate. Anglais, Espagnols, Français se coudoient, se saluent et s’unissent dans la constante chasse au plaisir ; les rapides voitures de Biarritz, avec leurs cochers galonnés d'argent, sillonnent les routes ; on joue, on danse au Casino ; sur la plage grouillante de monde, à l’heure du bain, les bouquetières portent leurs paniers fleuris dont les senteurs se mêlent aux brises salées. Moins d’un siècle passe et tout s’efface, tout s'oublie... Et l’on se demande à quoi a servi tant de sang répandu dans le passé, — et aussi bien à quoi servira, dans un siècle, tout le sang qui se répandra peut-être, hélas ! dans l'avenir."



(Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)



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vendredi 10 mars 2023

LE PAYS BASQUE EN OCTOBRE 1922 (deuxième et dernière partie)

 

LE PAYS BASQUE EN 1922.


Le Pays Basque, depuis très longtemps, est une terre de voyages pour touristes et/ou journalistes.




pays basque autrefois casino labourd
CASINO MUNICIPAL BIARRITZ 1922
PAYS BASQUE D'ANTAN



Voici ce que rapporta à ce sujet l'hebdomadaire La Revue Politique et Littéraire, le 8 octobre 

1922, sous la plume d'André Rousseaux : 



"Le Pays Basque (suite).



... Au plus bel endroit du village, entre deux rangs de platanes s’étend une longue place sablée, que surplombe, à un bout, un grand mur au faîte arrondi. C’est le fronton. C’est là que se joue le jeu national basque, la pelote.


pays basque autrefois pelote fronton chistera chiquito cambo aguilera
AFFICHE PARTIE PELOTE FRONTON AGUILERA BIARRITZ
PAYS BASQUE D'ANTAN


Le jeu a plusieurs variétés. Le vieux jeu traditionnel, aux règles difficiles, le jeu de rebot est tombé en désuétude. Mais les Basques le regrettent, et il suffirait, sans doute, que quelques grands joueurs le remissent en honneur pour qu'ils retrouvât sa vogue passée. Aujourd’hui, on ne joue guère que la pelote à main nue et la pelote à chistera, où les joueurs s'arment la main droite d’un long gant d’osier.



Tous les Basques jouent à main nue. A la fin de l’après-midi, quelques partenaires sont vite trouvés pour former devant le fronton deux équipes de deux ou trois hommes. Et la petite balle de peau de chien, dure comme du bois, va bondir des paumes endurcies sur le grand mur blanc. C’est un jeu d'athlètes, où le corps donne toute sa puissance contre la petite balle pour la faire rebondir bien loin. C'est un jeu long aussi, aux coups interminables, où le plus endurant finit par l’emporter, la main tuméfiée, la paume craquelée parfois. Tout le village, le dimanche, assiste à ces parties. Un triple gradin de pierre, usé par l’âge, court sous les platanes jusqu'au bout de la longue place. Il se garnit vite de spectateurs : des jeunes gens, qui brûlent de jouer en public à leur tour, des vieillards, surtout, qui viennent se rappeler leurs prouesses de jadis. Leur face, sous le béret, est halée et tannée, la lèvre mince, le nez coupant. Mais leurs yeux vifs ne quittent pas la balle, et leurs voix rudes ne rompent le silence qu’aux coups de grande adresse ou de grande force. Ils font penser aux vieillards d'Homère qui se contentaient de regarder de loin les combats.


pays basque autrefois pelote chistera
JOUEURS DE PELOTE A CHISTERA :
GOGORSA LANDA GONI


Aux parties de chistera, les vieux connaisseurs et les Basques sont noyés dans la foule. D'aucuns même n’y viennent pas, méprisant ce jeu comme une déformation facile des vieux principes. Et pourtant quelle vogue il a. A Biarritz, à Saint-Jean-de-Luz, il fait courir les baigneurs. Il s’est répandu dans tout le Sud-Ouest. Il a gagné Paris, qui possède deux frontons, Londres même où l’on en construit un. Et dans tout le pays où l’on porte le béret, on connaît mieux que Carpentier ou Mlle Lenglen, les grands champions, émules du célèbre Chiquito de Cambo, les Harispe et les Prévost, les Doyhénart et les Amijorena.



La partie se joue vers cinq heures, quand le soleil commence à décliner. Le public s’écrase sut les gradins. La place et le fronton sont inondés d’une lumière crue. Voici les pelotaris. Ils sont six. trois dans chaque camp. Chemise et pantalon blancs, béret noir, sandales blanches. A la main droite, la chistera ; c’est comme une gouttière d’osier recourbée, qui double la longueur du bras ; un gant de cuir y est cousu, où s’enfile la main ; un lacet de cuir sert à l'attacher plus solidement encore. Car cette main d'osier va recevoir la pelote à toute volée, puis, la faisant rouler le long de sa gorge jusqu’au bout, la relancera vers le fronton sur une immense trajectoire.



La partie sera belle aujourd'hui. Elle oppose deux grands joueurs : Pierre Prévost, un athlète, et le petit Harispe, un jeune Basque fluet qui ne connaît pas la défaite. Prévost est le "buteur" de son camp. C’est lui qui, du pied du mur, lance le premier la balle dans le jeu. Il la lance avec une force effroyable. La pelote cingle le mur et file dans le ciel comme un projectile. On la perd de vue. Elle va retomber là-bas, tout au bout de l’emplacement, à quatre-vingts mètres peut-être du fronton. Mais elle est attendue. Un petit arrière trapu la guette, l’aperçoit, court et la reçoit dans son gant d’osier. Un arrêt bref sur les jarrets tendus, un demi-moulinet qui fend l’air, et la pelote est déjà repartie vers le fronton qu’elle claque avec un bruit sec. Ce claquement alterné avec le bruit plus sourd de la balle dans l’osier, c’est le rythme de la partie. Il se précipite peu à peu, par les coups de volée rapides, qui se jouent plus près du mur. Les deux champions sont aux prises. Harispe, déjà célèbre au pays basque, comme un matador en Espagne, fait des bonds de chat. D’un saut il arrête la pelote à deux mètres au-dessus de lui. Tac, tac, la balle ne touche plus terre, les chisteras, comme des épées, coupent son élan, la relancent toujours plus vite. On ne la voit plus, on n’entend plus que le claquement au mur, de plus en plus serré, jusqu’à ce qu’elfe échappe enfin à l’un des joueurs pour aller rouler au loin dans un sillage de poussière. Alors retentit l’acclamation sur les gradins, l’applaudissement sans fin, mêlé de cris et de bravos. Une voix domine le tumulte, celle du chanteur-compteur, chargé d’annoncer les points. Il ne se contente pas de les crier ; quand les joueurs s’égalisent, il module son annonce sur un vieil air traditionnel ; et tout le public de protester s’il l’exécute mal ou s’il l’oublie.



Jusqu’à la fin de la partie, l’animation grandit. On parie sur les gradins, et souvent de grosses sommes. Les joueurs donnent leurs derniers efforts. Il ne faut plus que quelques points pour gagner. Enfin la pelote part du mur une dernière fois pour décider de la victoire. A peine le point est-il marqué, que les gradins se vident ; la foule envahit la place, enveloppe les pelotaris. Ils doivent être à bout de force. Allons donc ! On les retrouvera ce soir ici-même pour danser le fandango.



pays basque autrefois danse fandango
DANSE DU FANDANGO SAINT-JEAN-DE-LUZ 1922
PAYS BASQUE D'ANTAN



Dix heures. La nuit est sans lune. Le fronton disparaît dans l’ombre. Mais au milieu de la place sablée, sur un fil de fer tendu, une rangée de lanternes de papier répand une lueur diffuse et multicolore. Une petite estrade se cache sous des feuillages. Un flageolet et un piston vont s’y installer. Déjà des groupes de jeunes gens attendent leur arrivée. Les figures s’esquissent. Voici la musique. Le fandango va commencer.



Sur un air léger et bien rythmé, c’est une de ces jolies danses anciennes que l’on dansait à plusieurs, et qui étaient ainsi un plaisir de société. Depuis plus d’un siècle, l’individualisme romantique a isolé les couples pour des danses plus passionnées, de la valse jusqu’à ces pas équivoques, que nous empruntons maintenant aux étrangers. Le fandango, c’est un peu comme un menuet ou un quadrille, mais avec la chaude vivacité d’une danse méridionale. Filles et garçons se tiennent face à face, la tête droite, les yeux dans les yeux, les coudes écartés du corps et les mains à la hauteur de la tête pour claquer les doigts comme des castagnettes. Cependant les pieds chaussés de sandales blanches sautent et s’agitent suivant le rythme des figures rapides. Les meilleurs danseurs gardent le corps immobile, depuis la tête toujours fixe jusqu’aux jambes. Il n’y a que les pieds et les genoux qui dansent ; mais avec quelle agilité, quelle légèreté ! Les figures sont nombreuses et compliquées. Aussi les bons danseurs de fandango sont-ils rares. Et chaque année des concours les distinguent, aux fêtes patronales, des concours pour lesquels on se prépare longtemps, les belles après-midi de dimanche, sous les platanes, les tilleuls ou les figuiers, auprès des maisons blanches.



La fidélité des Basques à leurs traditions, que ce soit la danse ou le jeu, la langue ou la foi religieuse, est remarquée par tous les étrangers qui parcourent le pays. Leur expansion, pour être moins apparente, vaut aussi d’être notée. Les Basques ont beaucoup d’enfants. On en cite un qui en a eu trente-six de trois mariages successifs. Et ce n’est pas un cas exceptionnel. Aussi y a-t-il beaucoup d’émigrants. C’est le voyage "aux Amériques". Non pas que les Basques aillent coloniser les deux Amériques. Ils ne s’embarquent à Bordeaux que pour le sud ou le centre du nouveau continent. Et le plus souvent ils reviendront mourir, après fortune faite, dans la terre natale. Mais, durant leur vie, ils auront travaillé à la prospérité de ces colonies basques qui croissent et se multiplient de l’autre côté de l’Océan.




histoire emigration amérique nord sud
EMIGRATION BASQUE




Les Basques, par contre, ne se répandent pas en France. Ils se contentent de tenir ferme dans leur pays, contre l’envahissement des étrangers. Ces gens-là ne se laissent pas prendre au mirage de la grande ville lointaine. Le Basque est l’homme qui ne quitte pas le béret peur mettre un chapeau mou ; c’est même le baigneur parisien qui achète un béret en arrivant à Saint-Jean-de-Luz. Si bien que maintenant, le petit béret noir, qu’on tire sur la tête jusqu'au bas du front, triomphe dans tout le Sud-Ouest, de Bayonne à Bordeaux et à Pau.


pays basque autrefois beret
BERET EL RAMUNTCHO
PAYS BASQUE D'ANTAN


C’est peu de chose, il est vrai, que le béret. Hé non ! c’est beaucoup. L’homme qui a honte de son costume a honte de son pays. C'est un exemple pour trop de provinces, hélas ! que cet attachement tout naturel, tout simple, dont ils ne se doutent même pas, des Basques à leurs moindres coutumes. Les petites lâchetés amènent les grandes. C’est peu à peu que les vieilles races se perdent et se noient dans les populations amorphes. On commence par jeter une coiffure ou un fichu, on finit par abandonner les principes d'une vie indépendante et forte. Si jamais — non, jamais ! — les Basques quittaient le béret, ils cesseraient d’être Basques."



(Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)



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mardi 7 mars 2023

LE MONASTÈRE DE RONCEVAUX EN NAVARRE AU PAYS BASQUE EN 1908 (troisième et dernière partie)

LE MONASTÈRE DE RONCEVAUX EN 1908.


La Collégiale royale de Roncevaux est un édifice religieux situé à Roncevaux, en Navarre, au Pays Basque.

Fondée au 12ème par Alphonse 1er le Batailleur en tant qu'institution hospitalière, elle a été par la suite agrandie et remodelée. Elle marque une importante étape du pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle.



pays basque autrefois roncevaux religion monastère
MONASTERE DE RONCEVAUX NAVARRE
PAYS BASQUE D'ANTAN



Voici ce que rapporta à ce sujet La Revue politique et littéraire, le 14 juin 1908, sous la plume de 

Jacques Hardy :



"Roncevaux.


... La procession du val Carlos, la première, celle qui ouvre les fêtes, est la moins importante. Elle ne rassemble que les familles de Luzaïde et de quelques hameaux épars, et peu peuplés.



A la procession d’Espinal, les villages accourent en grand nombre et forment un cortège déjà considérable. En tête viennent les enfants sous la conduite du maître d’école ; à leur suite marchent les jeunes gens, puis les pères de famille, et tous chantent des cantiques. Derrière s’avancent le curé et les chantres entourant la croix paroissiale ; enfin, les femmes, formant des chœurs. Le chemin d’Espinal rejoint la route de Pampelune au-dessous de Burguete, proche le col de Luzarreta. Dès que le cortège, avant atteint la croix des pèlerins, commence à monter vers Roncevaux, tous entonnent à pleine voix les litanies de la Vierge.



pays basque autrefois religion navarre monastere
MONASTERE DE RONCEVAUX
PAYS BASQUE D'ANTAN


Les prières faites, le retour s'effectue dans le même ordre, mais avec un peu moins de solennité. Les jeunes  gens, qui tiennent la tête, pressent le pas, car c'est fête, dans la journée, à Espinal, et leur hâte est grande de rentrer. Sitôt que le curé, tout essoufflé de sa longue marche, après une dernière bénédiction, a permis à chacun de retourner chez soi, les pelotaris se groupent, les équipes se forment et bientôt les balles sifflent dans l’air, vigoureusement lancées.



La procession la plus importante et la plus curieuse, pour le voyageur, est celle du val de Arce. Les populations de ce val, encloses dans leur ceinture de montagnes, vivent isolées et farouches, séparées du monde pendant les longs et durs mois d'hiver, n’ayant que des rapports éloignés avec les contrées voisines dont, à l'ordinaire, elles ne reçoivent les nouvelles que par les contrebandiers et les muletiers. Dans ces esprit simples, engourdis, que nulle émotion, jamais, ne traverse, la procession a pris une importance exceptionnelle, l'importance d'un événement ; elle est le sujet préféré de toutes les conversations dans les veillées, elle est une date, et tous menus faits de la vie courante se rattachent à cette date. Une infinité de légendes se sont formées qui, toutes, gravitent autour du pèlerinage annuel à Notre-Dame de Roncevaux. Avec quelle joie on s'y prépare ! avec quelle impatience on attend le retour du printemps et des grandes fêtes de l'Ascension.


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ARRIVEE DE LA PROCESSION DE LA VALLEE D'ARCE
RONCEVAUX NAVARRE


Dès minuit, dans les paroisses lointaines, des familles se mettent en marche, au son des cloches. De tous les hameaux du val elles descendent, elles se hâtent, silencieusement, vers la grand'route. Aux carrefours, des groupes se montrent, qui attendaient dans l'ombre, et se joignent aux arrivants. Tout le val est en mouvement. Le granit des chemins sonne sous les pieds qui trébuchent, et, de tous côtés, les cloches tintent, prolongeant leurs échos sonores au creux des vallées, appelant les pèlerins. Ils accourent, dans la nuit froide, suivant d'étroits sentiers que bordent des précipices, passant, sur des pierres branlantes, des torrents qui roulent à grand bruit, traversant de longs plateaux où le vent aigre balaye les dernières neiges. Ils vont, pleins d’allégresse, insensibles à la fatigue, pressés seulement d’arriver, et, quand l’aube se lève, ils sont tous au rendez-vous, devant le port de Luzarreta. Le cortège, alors, s'organise et bientôt il s'avance avec lenteur dans la sereine beauté du matin. En tête marchent, sur deux rangs, les pénitents, nu-pieds, vêtus d'une sorte de blouse, coiffés de la cagoule et portant, de leurs bras élevés au-dessus de leur tète, une énorme croix dont le bois mal équarri leur meurtrit l’échine ; viennent ensuite, précédés des ayuntamientos, les hommes qui n'appartiennent à aucune confrérie ; puis le clergé, portant les croix paroissiales ; enfin, fermant la marche, des femmes en grand nombre. Et, de toutes parts, les chants s'élèvent, glorifiant la Vierge secourable.



La procession traverse la blanche Burguete, qu’elle remplit d'un murmure sacré, et, montant toujours, elle atteint la croix de Roland. A ce moment les cloches de l’abbaye se mettent à sonner ; encore un peu de chemin, et la voilà à la porte de l’église collégiale où le prieur et les chanoines la reçoivent solennellement. Elle pénètre tout entière dans l'église, et, chacun ayant pris place, une confession générale commence. Après quoi, l’un des curés de la vallée célèbre une grand’messe ; les pèlerins communient, les orgues retentissent, accompagnant les derniers chants, et la cérémonie prend fin.


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PROCESSION RONCEVAUX NAVARRE
14 MAI 1902

A deux heures les pèlerins sont, une nouvelle fois, réunis dans la vieille église ; ils reçoivent la bénédiction, et le cortège se reforme. Les chanoines prennent la tête et la descente commence, dans le même ordre, bercée des mêmes chants. A la croix de Roland, les chanoines quittent le cortège ; ils regagnent Roncevaux, où déjà le silence s’est fait, un silence que rien ne troublera plus jusqu’aux fêtes prochaines.



Les pèlerins continuent leur route, toujours chantant. De nouveau, ils traversent Burguete, et, quand ils arrivent au port de Luzarreta, la longue procession s’arrête et se divise. On se dit adieu, on se rassemble par paroisses, et, dans la nuit commençante, des groupes, sans cesse diminués, gagnent la campagne, toute bourdonnante du tintement des cloches. Il sera minuit quand les derniers pèlerins arriveront dans leurs villages, après avoir marché prés de vingt-quatre heures, et, dès le lendemain, à pointe d’aube, ils reprendront leurs durs travaux d’un coeur léger, tant la prière a mis en eux de réconfort.



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CHAPELLE ET MONASTERE RONCEVAUX NAVARRE
PAYS BASQUE D'ANTAN


Cependant, même en ces pays que l'on peut croire impénétrables aux idées extérieures, l'incrédulité moderne s'est glissée, la foi n'est plus aussi vive. Bien des jeunes gens, à l'étroit dans leurs hameaux, ont parcouru le monde, qui, au retour, ont renié les vieilles croyances. Les processions ne sont plus ni aussi belles, ni aussi nombreuses. Elles remplissaient, autrefois, une semaine entière ; elles ne remplissent pas trois jours, aujourd'hui. Il est a craindre qu'elles disparaissent dans le relâchement de la foi. Les clochers, muets et tremblants, n'auront plus de sonneries ; les chemins seront déserts. Le pays, sans doute, se videra, dispersé aux aventures, et Roncevaux deviendra, dans la mémoire des hommes, le "sombre vallon" qu'ont chanté les poètes."



(Source: Wikipédia et gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France) 






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samedi 4 mars 2023

JOURNAL D'UN OFFICIER ANGLAIS AU PAYS BASQUE EN 1813 ET 1814 (deuxième partie)

 

JOURNAL D'UN OFFICIER ANGLAIS EN 1813 ET 1814.


Pendant les guerres napoléoniennes qui se sont passées au Pays Basque Nord et Sud, en 1813 et 1814, des écrits de soldats et officiers anglais qui y ont participé sont parvenus jusqu'à nos jours.



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BATAILLE DE VITORIA-GASTEIZ 21 JUIN 1813
PAYS BASQUE D'ANTAN



Voici ce que rapporta à ce sujet l'hebdomadaire La Revue Politique et Littéraire, le 13 août 1892, 

sous la plume de Jacques Normand :



"The Subaltern." 

Journal d’un officier anglais, 1813-1814. 



... Chose à remarquer dans presque toutes les guerres entre nations civilisées, ce souci de la nourriture, ce besoin constant du soldat d’assurer et d’améliorer son ordinaire, crée en quelque sorte un lien, une communauté de vie entre les parties belligérantes. On s’est battu furieusement hier, on se battra encore demain ; aujourd’hui, aucun engagement n’a lieu, une manière de trêve tacite s'établit, on se rapproche, les avant-postes fraternisent, les soldats cessent d'être des ennemis pour redevenir des hommes et comprendre les souffrances et les désirs que peuvent éprouver d’autres hommes. Ne les éprouvent-ils pas quotidiennement eux-mêmes, d’ailleurs, et n'est-il pas des moments où dans les âmes les plus vulgaires, sans même qu’elles en aient conscience, les grandes idées d’humanité se font jour ?



Le lieutenant nous raconte, "comme preuve de l'excellente intelligence qui régnait entre les armées belligérantes", que plus d’une fois, pêchant dans la Bidassoa, il s’avança dans l’eau jusqu’au milieu de la petite rivière, les piquets de l'ennemi étant sur la rive opposée :


Les soldats français descendaient en foule pour assister à mes exploits et me désignaient les endroits où je pouvais espérer la meilleure pêche. Dans ces occasions, la seule précaution dont j’usais était de me mettre une jaquette rouge, et je pouvais alors approcher sans aucun risque à quelques mètres de leurs sentinelles.



Plus tard, peu avant l’investissement de Bayonne, après une suite de combats meurtriers où on s'était massacré avec rage, le jeune Anglais se trouve en grand’garde, à deux portées de fusil à peine de l'ennemi. Un officier français arrive en parlementaire. Il est porteur de lettres d'officiers anglais et de soldats pris dans les dernières actions ; il les lui tend, ainsi que plusieurs sommes d'argent et des vêtements de rechange pour les Français prisonniers des Anglais. La conversation s'engage entre les deux officiers ; un serrement de mains la termine, et on se quitte les meilleurs amis du monde :


Je n’avais pas encore atteint le haut de la colline, raconte-t-il ensuite, que je m’entendis appeler par une sentinelle ; en me retournant, je vis l’individu avec qui j’avais causé, assis au milieu d’un petit groupe d’officiers français, et suivant des yeux une vieille femme qui s’approchait de nos lignes avec une grande bouteille qu’elle élevait en l’air pour attirer mon attention. Elle avançait ainsi en criant sans cesse à haute voix, et quand je l'eus rejointe à quelques mètres en avant des sentinelles, elle me donna la bouteille qui contenait de l’eau-de-vie et qui était un cadeau des officiers français. Ceux-ci me faisaient dire que si je pouvais leur remettre un peu de thé en échange, ils me seraient fort obligés. Je répondis à mon Mercure femelle que je n'en avais pas avec moi ; je la chargeai cependant de tous mes remerciements pour ces messieurs et de les informer que j’en envoyais chercher au camp. Elle partit en me promettant de rester en vue une demi-heure et de s’approcher dès que je lui ferais signe.


Mon clairon se dépêcha et revint bientôt avec un quart de livre de thé noir environ, la moitié de ce qui restait dans ma cantine. Les officiers français avaient attendu, assis à la même place, et tous se levèrent quand j’agitai mon bonnet. La vieille femme aperçut immédiatement le signal ; elle s’approcha, je lui remis le paquet avec des excuses infinies pour son exiguïté, et j’eus la satisfaction de voir que, quoique léger, il parut acceptable à ces messieurs. Ils levèrent leurs coiffures en signe de remerciement, je leur rendis leur salut, et chacun de nous regagna son poste.



Cette manière de comprendre les hostilités de part et d’autre est fort agréable, mais elle peut donner lieu à des abus. Vers la fin de la guerre une si bonne intelligence régnait entre les avant-ports que Wellington dut intervenir. Voici le fait qui l’y détermina :


Un officier d’état-major (je ne dirai pas sur quel point de la ligne), en faisant sa ronde une nuit, constata la disparition de tout un piquet commandé par un sergent. Il en fut à la fois surpris et alarmé, mais son alarme fit place au plus grand étonnement lorsque, s’étant avancé pour s assurer qu’il n’y avait pas quelque mouvement dans les lignes ennemies, il aperçut par la fenêtre d’un cottage d’où sortait un bruit de fête tout le poste assis de la façon la plus amicale au milieu d’un détachement français et causant gaiement. Dès qu’il se montra, ses hommes, souhaitant une bonne nuit à leurs compagnons, retournèrent avec le plus grand sang-froid à leur poste. Il faut ajouter, pour être juste, que les sentinelles avaient gardé le leur fidèlement et qu’aucune intention de déserter n’existait de part ni d’autre. En fait, c’était une sorte d’usage, les postes français et anglais se visitant à tour de rôle.



Ne pense-t-on point au siège de Sébastopol et aux bonnes relations qui s’y établissaient entre les officiers russes et français ? Une poignée de mains entre deux coups de sabre, une conversation d’une politesse exquise entre deux commandements de "feu" ! Cela montre la noblesse de la guerre, assurément, mais cela ne prouve-t-il pas aussi quelle est la plus monstrueuse et la plus révoltante des conventions ?



Officier subalterne et presque toujours aux avant-postes, c’est la vie des avant-ports que nous peint surtout notre auteur. Quiconque a fait la guerre en simple soldat ne peut jamais oublier l’impression profonde qu’il a ressentie quand, pour la première fois, il s’est trouvé en sentinelle, la nuit, devant l’ennemi. C’est assurément une des émotions les plus vives qui se puissent imaginer. Passe encore quand la nuit est claire et que la lune permet de voir assez au loin pour distinguer les objets; mais quand l'obscurité est épaisse, quand elle dévore tout à quelques mètres à peine ! La main sur la gâchette du fusil, l’oreille aux aguets, l’œil douloureux à force de chercher à percer ce voile opaque, le corps frissonnant d'une nervosité froide, l'imagination peuplée de fantômes, l’esprit tourmenté par la responsabilité encourue, — on se sent dans un "état d’âme" dont nos modernes psychologues auraient peine à rendre l'affolante cruauté. Les soldats de l’armée de Wellington, — Anglais, Espagnols ou Portugais, — n’étaient pas à l'abri de cet "effroi de la nuit" qui prend les plus braves à la gorge et que Toppfer a si bien dépeint dans une de ses Nouvelles genevoises. Et cet effroi, augmenté encore par les circonstances, produisait un résultat inattendu, la désertion :


Pendant que l’armée anglaise occupait la rive espagnole de la Bidassoa, un grand nombre de désertions eurent lieu, au point de causer une sérieuse diminution de nos forces. Comme c’était un événement qui arrivait rarement auparavant, beaucoup d’opinions furent hasardées sur les causes qui les produisaient. Pour ma part, je les attribuais à une terreur superstitieuse de la part des hommes, et en voici la raison. C’est généralement l’habitude, quand on est en présence de l’ennemi, de mettre des sentinelles doubles, mesure qui, entre autres résultats heureux, augmente beaucoup leur confiance ; mais telle était la nature du pays où nous nous trouvions, qu’il était le plus souvent impossible de le faire, la chose n’ayant du reste d’importance qu’à l’entrée des défilés, pour assurer le repos de l’armée. Or, dans cette contrée accidentée, chaque pouce de terrain pour ainsi dire avait été le théâtre d’une action ; il arrivait souvent que les morts, tombant parmi les rochers et les falaises, ne pouvaient être enterrés, et c’était justement là que les sentinelles étaient placées. Chacun sait que les soldats et les marins sont excessivement superstitieux. Il n’était pas agréable, même pour les moins faibles d’esprit, de passer deux ou trois heures d’une nuit de tempête au milieu de carcasses mutilées et à demi dévorées, et je reçus un jour cette réponse d’un de nos plus braves soldats, au moment d’aller en faction : "Je ne crains aucun homme vivant ; mais, pour Dieu, monsieur, ne me mettez pas à côté de lui ". Mon opinion était donc que beaucoup de sentinelles, subjuguées par une terreur superstitieuse, ne pouvaient plus rester à leur poste et, sachant qu’une punition sévère les attendait si elles retournaient vers les piquets, passaient à l’ennemi plutôt que d’endurer des tortures imaginaires.



Pour obvier à cet inconvénient sérieux, on prit le parti de mettre les sentinelles doubles. Mais, parfois, la faiblesse des détachements d’avant-ports ne permettait pas d’user de cette précaution. Par une sombre nuit d’hiver où le vent et la neige faisaient rage, où les hurlements des loups se mêlaient aux grognements des chiens sauvages en quête de corps à dévorer, le lieutenant est obligé de placer une sentinelle seule dans un endroit où on s’était récemment battu et encore couvert de cadavres, dont plusieurs avaient des fragments d'uniformes anglais :


Je visitai ce poste un peu avant minuit, une demi-heure après que j’y avais placé la sentinelle ; elle n’était ni debout ni assise, mais appuyée contre un arbre et complètement recouverte de neige glacée. Son fusil s’était échappé de sa main et reposait sur la poitrine d’un cadavre voisin. A mon approche, l’homme ne répondit pas et, en l’examinant de plus près, je m’aperçus qu’il était évanoui. Je le fis ramener au poste, insensible, quoique vivant. On le frotta, on le réchauffa, et il nous raconta son aventure.


Le caporal l’avait à peine quitté, nous dit-il, quand ses oreilles furent frappées d’un bruit si terrible qu’il ne pouvait pas être produit par une créature vivante ; il aperçut ensuite à travers l’obscurité une troupe de démons dansant sur le bord du lac, et un fantôme vêtu de blanc s’avança vers lui en gémissant péniblement ; il voulut appeler, mais la voix ne sortit pas de son gosier, et il lui fut impossible de proférer un cri. Il jura en outre que le mort s’était levé sur son séant et l’avait regardé fixement ; après quoi il avait perdu tout souvenir et s’était retrouvé au poste. Je n’ai aucune raison de croire que cet homme fût poltron. Ainsi que le lecteur peut le supposer, j’accueillis son histoire par un grand éclat de rire, mais il y persista, et, s’il vit aujourd’hui, il y croit encore sans nul doute.


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BATAILLE DE ST-SEBASTIEN 1813
PAYS BASQUE D'ANTAN


Cette anecdote, ainsi que toutes celles citées jusqu’ici, se placent pendant les opérations militaires qui ont précédé le siège, opérations savantes où Wellington et Soult ont rivalisé d’habileté stratégique ; où, de part et d’autre, les troupes ont fait des prodiges de valeur, et qui n’ont pas duré moins de six mois, depuis la prise de Saint-Sébastien (30 août 1813) jusqu’à l’investissement régulier et complet de Bayonne (27 février 1814). Le jeune Anglais nous raconte successivement le passage de la Bidassoa (6 octobre) ; l’abandon inexpliqué des belles positions défensives de Hendaye et de Béhobie par les Français, frappés de panique ; le campement à Hendaye ; l’attaque et la prise d’Urrugne, où le 85e régiment passe la nuit dans l’église, à la lumière triste et vacillante de trente ou quarante petites chandelles de résine. Plus loin, c’est une description, en quelques lignes, du joli château d’Urtubie :


Je n’y laissai faire aucun dégât par mes hommes, ajoute le lieutenant, et le seul pillage que je me permis fut celui d’une grammaire de la langue espagnole intitulée : Grammaire et dictionnaire français et espagnol, nouvellement revu, corrigé et augmenté par Monsieur de Maunory, suivant l'usage de la cour d'Espagne. Sur la couverture se trouvait l’inscription suivante : Appartient à Lassalle Briguette, Lassalle. Ce livre est encore chez moi, et comme nous sommes aujourd’hui en paix avec la France, je saisis cette occasion d’informer M. Briguette que je suis prêt à le lui rendre, s’il veut bien me donner son adresse.


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BAYONNE EN 1814
PAYS BASQUE D'ANTAN


Le 17 novembre, l’armée alliée prend ses quartiers d’hiver. Les troupes anglaises accommodent tant bien que mal à leur usage les maisons basques. Avec ce souci du confortable qui ne le quitte jamais, le lieutenant, grâce à d’ingénieux arrangements, réussit à se faire un home très convenable. Le 8 décembre, les hostilités recommencent. Le village de Bidart est pris. Les Français tentent un furieux retour offensif. Telle est l’énergie de leur attaque, que, pendant un moment, ils balayent tout devant eux. Un corps portugais, occupant le village d’Arcangues, lâche pied ; un régiment anglais est mis en déroute ; le général Sir John Hope n’échappe que par miracle à nos soldats ; tous les résultats acquis par les alliés vont être compromis, quand Wellington arrive au galop :


L’effet fut électrique : "Il faut garder votre position, mes enfants, cria-t-il ; il n’y a rien derrière vous. Chargez ! charge !" Un cri s’éleva ; beaucoup de fuyards qui avaient perdu leur corps se mirent en ligne sur notre flanc ; nous ne fîmes qu’une décharge et nous nous élançâmes à la baïonnette. L’ennemi ne soutint pas l’attaque ; ses rangs furent brisés, et il se mit à fuir dans un désordre complet.


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BATAILLE DE VITORIA-GASTEIZ 21 JUIN 1813
PAYS BASQUE D'ANTAN


C’est à Bidart, définitivement conquis par eux, que nous retrouvons les Anglais, dans les premiers jours de janvier, cantonnés et solidement établis. Notre lieutenant, malgré la rigueur exceptionnelle de l’hiver, semble avoir gardé de ce cantonnement un souvenir particulièrement agréable. Un joli "cottage" où s’installe, une chasse abondante, et surtout... Oh ! Révérend R. Gleigh, une fois entré dans les ordres et devenu un saint homme, ne vous est-il pas arrivé de penser plus que de raison à certaine aventure que vous nous contez avec une bonhomie charmante, et, à ce souvenir, n’avez-vous pas quelque peu rougi de confusion ? En 1814, vous étiez un jeune officier de dix-sept ans, et, vive Dieu ! vous aviez bien raison, faisant la guerre aux Français, de traiter les Françaises de façon moins inhumaine. Mais je veux vous laisser parler vous-même et narrer la chose tout au long. Je craindrais, en la modifiant, d’en dire trop ou pas assez et d’ôter quelque saveur à cette petite aventure de jeunesse, dont votre âge mûr s’est indigné peut-être, mais dont votre vieillesse a certainement souri :



En temps de paix, Biarritz était, comme nous l’apprîmes de ses habitants, une ville de bains à la mode, fréquentée par les riches habitants de Bayonne et de ses alentours, et remarquablement jolie. A peu près de l’importance de Sandgate, et située dans une espèce de creux qui se termine vers le rivage en falaises éboulées, ses maisons étaient proprement blanchies à la chaux ; mais ce qui en faisait et ce qui, je l’espère, en fait encore la-distinction, c’est qu’elle était habitée par deux ou trois demoiselles, qui joignaient à toute la gaieté et la vivacité des Françaises une bonne dose de la sentimentalité de nos compatriotes. Elles étaient particulièrement aimables avec nous, professant hautement, je ne sais vraiment pourquoi, préférer notre société à toute autre, et nous étions trop galants pour les en priver (we were faar too gallant to deny them that gratification), bien que nous risquions notre vie ou notre liberté à chaque visite. Deux ou trois fois par semaine, nous montions à cheval et prenions la route de Biarritz, d’où, plus d’une fois, nous ne revînmes pas sans difficulté.


En général, et afin d’éviter quelque surprise de la cavalerie ennemie, nous étions assez prudents pour tirer au sort celui d’entre nous qui assumerait l’odieuse tâche de veiller au dehors pendant que ses camarades étaient plus agréablement occupés dans la maison ; mais nous avions fait tant de visites sans qu'aucune alarme eût été donnée, que, un matin que nous avions quitté Bidart en plus petit nombre que d’habitude, nous décidâmes bravement de nous échapper à tout risque, plutôt que de contraindre l’un de nous trois à passer tristement une heure tout seul (rather than that one of the three should spend an that hour cheerlessly by himself). La seule précaution que nous prîmes fut de mettre nos chevaux au piquet à la porte du jardin, sellés et bridés, au lieu de les mener à l’écurie comme d’habitude.


Nous étions assis depuis une demi-heure avec nos belles amies, et nous achevions de plaisanter sur le péril, auquel nous étions exposés, de subir le sort de Samson et d’être pris par les Philistins, lorsque, la conversation étant tombée, notre oreille fut frappée par le bruit de sabots de chevaux sur le pavé de la rue. Nous nous élançâmes à la fenêtre, et notre consternation fut grande en apercevant sept ou huit hussards français qui arrivaient de l’extrémité de la ville...


Sans nous arrêter à dire adieu à nos belles amies, qui criaient comme si c’étaient elles et non nous qui fussions en danger, nous courûmes en toute hâte à nos chevaux, et, sautant en selle, nous leur appliquâmes sans merci les éperons dans les flancs. Aucun de nous n’était trop bien monté ; mais, soit que nos poursuivants fussent descendus de cheval pour entrer dans la maison, soit qu’ils eussent pris une fausse direction, nous avions gagné tant de champ avant qu'ils n’entrassent en chasse, que peut-être nos chevaux seuls auraient suffi à nous ramener à nos avant-ports. Ils gagnaient cependant sur nous, quand apparut une patrouille de notre cavalerie. Nus ennemis renoncèrent alors à leur poursuite.


A l’avenir, nous fûmes plus prudents. Si nos visites étaient aussi fréquentes qu’auparavant, nous avions soin de mettre toujours une sentinelle, et de la placer sur une éminence d’où elle dominait le pays à plusieurs milles à la ronde. Les dragons furent plusieurs fois encore signalés, et nous dûmes de nouveau remonter à cheval à diverses reprises, mais nous nous arrangeâmes de façon à ne pas être obligés de galoper comme précédemment, pour la vie ou la liberté."



A suivre...



(Source : gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France)



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